‹ L'enfant de voluptéChapitre 6 sur 7 · CLE · texte numérisé non relu

CLE

Dans la voiture, le froid était tempéré par la chaleur continue que répandait la bouillotte de métal pleine d’eau chaude. Une botte de roses blanches, ncigeuses, lunaires, était posée sur la tablette. Une peau d'ours blanc réchauffait les genoux. Tout révélait la recherche d'une sorte de symphonie en blanc majeur.

Et, pour la troisième fois, les heures sonnérent. Il était minuit moins le quart. L’attente durait depuis trop longtemps ; André se fatiguait et s'irritait. Dans l'appartement d'Hélène, aux fenttres de l'aile gauche, on ne voyait pas d'autre lumière que la lumière extérieure de la lune. « Viendrait-elle? Et de quelle façon? En cachette? Sous un prétexte? Lequel? Lord Heathfield était certainement à Rome. Comment pourraitelle justifier son absence nocturne? » De nouveau s’exaspérèrent dans l'âme de l’ancien amant les äpres curiosités; de nouveau la jalousie le mordit et la convoitise l’enflamma. Il se rappelait le mot joyeux de Musellaro sur le mari; et il se proposait de reprendre Hélène à tout prix, par plaisir et par vengeance. — Oh ! si elle était venue!

Üne voiture arriva et entra dans le jardin. Il se pencha pour regarder; il reconnut les chevaux d'Hélène; il entrevit à l’intérieur une figure de femme. La voiture disparut sous le portique. Il demeura perplexe. « Elle était donc sortie? Et elle rentrait seule? ». Il braqua sur le portique un regard aigu. La voiture, traversant le jardin, ressortait sur la chaussée et s’engageait dans la rue Rasella; elle était vide.

Dans deux ou trois minutes, l'heure serait passée; et Hélène ne venait pas!

L'heure sonna. Une angoisse terrible étreignit son cœur déçu. Elle ne venait pas!

Ne pouvant comprendre les causes de cette inexactitude, il s’en prit à elle. Il eut un mouvement soudain de colère; il eut même le brusque soupçon qu'elle avait voulu lui infliger une humiliation, un châtiment, ou bien qu'elle avait voulu se passer un caprice, exaspérer un désir. Il ordonna au cocher, par le portevoix :

— Place du Quirinal.

Il cédait à l'attraction de Marie Ferrès ; il s’abandonnait une fois encore au vague sentiment de tendresse qui, depuis sa visite de l'après-midi, lui avait laissé dans l’ime un parfum et suggéré des pensées, des images de poésie. La désillusion récente qui, à ses yeux, prouvait l'indifférence et la méchanceté d’Ilélène, le poussait avec force vers l'amour et la bonté de la Siennoise. Son regret de la belle nuit perduc allait croissant, mais sous l'influence du rêve qu'il avait rêvé tout à l'heure. Et c'était, en vérité, une des nuits les plus belles que le ciel de Rome eût connues; c'était un de ces spectacles qui oppriment l'esprit humain d’une immense tristesse, parce qu'ils surpassent toute puissance d'admiration.

La place du Quirinal s’étalait toute blanche, élargie par la blancheur, solitaire, rayonnant comme une acropole olympienne sur la cité silencieuse. A l'entour, les édifices se dressaient, imposants, dans le ciel profond; au palais du Roi, la haute porte papale du Bernin, surmontée de la loggia, donnait à la vue l’illusion qu'elle se détachait des murs, qu'elle s’avançait. qu’elle s’isolait en sa magnificence monstrueuse, semblable à un mausolée sculpté dans une pierre sidérale ; au palais de la Consulta, les riches architraves du Fuga, faisant saillie sur les colonnes, étaient transfi-

gurées par les étranges entassements de la neige. Divins, au milieu de la blancheur unie, les colosses semblaient dominer tout le reste. Les attitudes des Dioscures et des chevaux s’élargissaient dans la lumière; les amples croupes brillaient comme sous des caparaçons gemmés ; 1] y avait des brillants sur les épaules et sur le bas levé de chaque demi-dieu. Et, au-dessus entre les chevaux, s’élançait l’obélisque; et, au-dessous s’ouvrait la vasque de la fontaine; et le jet d’eau et l'aiguille de pierre montaient vers la lune, pareils à une tige de diamant et à une tige de granit.

Une solennité auguste descendait du monument. En face, Rome s’abimait comme dans un silence de mort, immobile, vide, pareille à une cité endormie par un pouvoir fatal. Les maisons, les églises, les tours. toutes les forêts confuses et mêlées des architectures païenne et chrétienne, se fondaient en une seule forêt informe, entre les hauteurs du Janicule et le mont Mario perdus dans une vapeur argentée, très lointains, d’une immatérialité inexprimable, ressemblant un peu à des horizons de paysage lunaire, évoquant dans l'esprit la vision de je ne sais quel astre à demi éteint qu'habiteraient des âmes. La coupole de Saint-Pierre, lumineuse d’un singulier bleu métallique dans le bleu de l'air, se dressait gigantesque et si voisine qu'elle paraissait tangible. Et les deux jeunes Héros, fils du Cygne, rayonnants de beauté dans cette immense blancheur comme dans une apothéose de leur origine, semblaient être les immortels Génies de Rome veillant sur le sommeil de la ville sacrée.

La voiture s'arrêta devant le palais royal et y resta longtemps. Le poète s'était remis à suivre son irréalisable rêve. Et Marie était toute proche; elle aussi,

peut-être, veillait et rêvait; elle aussi, peut-être, sentait peser sur son cœur l’immensité de la nuit eten mourait d'angoisse. Vainement |

La voiture, avec lenteur, passa devant la porte close de Marie Ferrès, tandis qu'en haut les vitres des fenêtres reflétaient la pleine lune regardant les jardins suspendus des Aldobrandini, où les arbres se dressaient, prodiges aériens. Et, devant la porte de Marie, en hommage, le poète jeta sur la neige la botte de roses blanches.

— J'ai vu; j'ai deviné... J'étais derrière les vitres depuis bien longtemps. Je ne pouvais me résoudre à m'en aller. Toute cette blancheur m'attirait... J'ai vu la voiture passer lentement dans la neige. J'avais senti que c'était vous, avant de vous voir jeter les roses. Nulle parole ne saura jamais vous dire la tendresse de mes larmes. J'ai pleuré pour vous, d'amour; et j'ai pleuré pour les roses, de pitié. Pauvres roses! Il me semblait que, sur cette neige, elles devaient vivre, souffrir et agoniser. [Il me semblait, comment dire ? il me semblait qu'elles m'appelaient, qu'elles se lamentaient comme des créatures abandonnées. Quand votre voiture s’éloigna, je me mis à les regarder par la fenêtre. Je fus sur le point de descendre dans la rue, pour les prendre. Mais le domestique attendait encore dans l'antichambre. J'imaginai mille moyens,

sans réussir à en trouver un seul praticable. Cela me mit au désespoir... Vous souriez? C’est vrai: je ne sais quelle folie m'avait prise. J’épiais les passants avec une attention anxieuse, les yeux pleins de larmes. S'ils avaient piétiné les roses, ils m'’auraient piétiné le cœur. Et, dans ce supplice, je me sentais heureuse ; j'étais heureuse de votre amour, de votre acte si délicat, si passionné, de votre douceur, de votre bonté... Quand je m'endormis, j'étais heureuse et triste ; les roses, elles, devaient être déjà mourantes. Après quelques heures de sommeil, le bruit des pelles sur le pavé me réveilla. On enlevait la neige, justement devant notre porte. Je restai aux écoutes; et le bruit et les voix, qui continuèrent jusqu'après l’aube, me causaient tant de mélancolie !... Pauvres roses ! Mais elles demeureront toujours vivantes dans ma mémoire. Il y a des souvenirs qui suffisent à embaumer une âme pour toujours... M'’aimez-vous beaucoup, André ?

Et, après une hésitation :

— N'aimez-vous que moi? Avez-vous oublié tout le reste? Toutes vos pensées m'appartiennent-elles ?

Elle palpitait et tremblait.

— Je souffre... de votre vie antérieure, de celle que je ne connais pas; je souffre de vos souvenirs de toutes les empreintes que garde peut-être encore votre esprit, de tout ce qu'en vous je ne pourrai jamais comprendre et jamais posséder. Oh ! si je parvenais à vous donner l'oubli de tout ! J'entends sans cesse vos paroles, André, vos toutes premières paroles. Je crois que je les entendrai à l'instant de ma mort...

Elle palpitait et tremblait, sous le heurt de la pas sion victorieuse.

— Je vous aime chaque jour davantage, chaque jour davantage !

Il l'enivra de paroles suaves et profondes ; il fut plus ardent qu'elle; il lui raconta le rêve de cette nuit de neige, et son désir désespéré, et l’utile histoire des roses, et cent autres imaginations lyriques. I la croyait tout près de s’abandonner ; il lui voyait les yeux noyés dans un flot de langueur plus débordant ; il voyait apparaître sur sa bouche dolente cette contraction inexprimable qui est comme la dissimulation d'une inslinctive tendance physique au baiser; il voyait ses mains, des mains fines et fortes, des mains d’archange, frémir comme les cordes d’un instrument et exprimer toute l'angoisse de son âme. « Si je pouvais aujourd'hui lui ravir un seul baiser fugitif, pensait-il, je me serais beaucoup rapproché du terme après lequel je soupire. »

Mais elle, consciente du péril, se leva soudain, en s'excusant; et elle tira la sonnette, demanda le thé au domestique, fit prier miss Dorothy d'amener Delphine au salon. Puis, se tournant vers André avec un peu d’agitation convulsive :

— Cela vaut mieux, dit-elle. Pardonnez-moi.

Et, depuis ce jour, elle évita de le recevoir aux jours où il n’y avait pas chez elle, comme le mardi et le samedi, réception ouverte.

Néanmoins, elle se laissa conduire par André en de longues pérégrinations à travers la Rome des empereurs et la Rome des papes, dans les villas, dans les musées, dans les éghses, dans les ruines. Où Hélène Muti avait passé, passa Marie Ferrès. Bien souvent, les choses visitées suggéraient au poète les mêmes effusions d'éloquence qu'Hélène avait déjà entendues.

Bien souvent un souvenir l’emportait loin de la réalité présente et le troublait à l’improviste.

— À quoi pensez-vous en ce moment? lui demandait Marie en le regardant au fond des pupilles, avec une ombre de soupçon.

Et il répondait :

— À vous, toujours à vous. Il me prend comme une curiosité de regarder au dedans de moi pour voir s’il me reste encore quelque minime partie de mon âme qui ne soit point en la possession de votre âme, quelque minime repli que n'ait point pénétré votre lumière. C'est comme une exploration intérieure que je fais pour vous, puisque vous ne pouvez pas la faire. Eh bien ! Marie, désormais, je n'ai plus rien à vous offrir. Vous avez sur tout mon être une domination absolue. Jamais, je crois, nulle créature humaine n'a été plus intimement possédée par une autre créature humaine, en esprit. Si ma bouche s’unissait à la vôtre, ma vie se transfuserait dans la vôtre ; et je crois que j'en mourrais.

Elle avait foi en ces discours, parce que la voix de son amant leur prétait la flamme de la vérité.

Un jour, ils étaient sur le Belvédère de la villa Médicis ; et ils regardaient, sous les larges et sombres voûtes des buis, l’or du soleil mourir lentement et la villa Borghèse encore nue se submerger lentement dans une vapeur violacée. Envahie d’une tristesse soudaine, elle dit :

— Qui sait combien de fois vous êtes venu en ce lieu, pour vous sentir aimer |

Il répondit, avec l'accent d’un homme perdu dans un rêve : |

— Je ne sais pas; je ne me souviens pas. Que

dites-vous donc ?

Elle se tut. Puis elle se leva pour lire les inscriptions sur les pilastres du petit temple. C'étaient, pour la plupart, des inscriptions d'amants, de jeunes époux, de contemplateurs solitaires. Toutes exprimaient un sentiment d'amour, triste ou joyeux; elles chantaient les louanges d'une belle ou pleuraient un bien perdu; elles racontaient un ardent baiser ou une extase languissante ; elles remerciaient les vieux buis hospitaliers, indiquaient un asile secret aux heureux visiteurs de demain, notaient la singularité d’un crépuscule contemplé. Sous le charme féminin, tous, amants ou époux, avaient été saisis d'un enthousiasme lyrique, dans ce petit Belvédère isolé où conduit un escalier de pierre tapissé d'une mousse aussi riche que du velours. Les murs parlaient; et une mélancolie indéfinissable émanait de ces voix inconnues d’amours défunts, une mélancolie presque sépulcrale, comme celle des épitaphes d'une chapelle.

Tout à coup, Marie se tourna vers André :

— Vous y êtes venu, vous aussi, dit-elle.

Il répondit, en la regardant, avec le même accent que tout à l'heure :

— Je ne sais pas; je ne me souviens pas. Je ne me souviens plus de rien. Je vous aime.

Elle lut. C'était une épigramme de Gaœthe écrite de la main d'André, un distique, celui qui commence par : « Sage, wie lebst du?... Dis, comment vis-tu ? — Je vis! Et, s'il m'était donné de vivre cent et cent siècles, je me souhaiterais seulement que demain fùt comme aujourd'hui. » Et, au-dessous, ïl y avait une date : Die ultima februarti 1885 ; puis un nom : Helena Amyclæa.

Elle dit :

— Allons-nous-en. -

. La voûte des buis faisait pleuvoir des ténèbres sur l'escalier de pierre tapissé de velours. Il demanda :

— Voulez-vous vous appuyer?

— Non, merci, répondit-elle.

Ils descendirent en silence, lentement. Tous deux avaient le cœur lourd.

Après un intervalle, elle dit :

— Vous étiez heureux, il y a deux ans.

Et lui, avec une obstination préméditée :

— Je ne sais pas; je ne me souviens pas.

En ce crépuscule vert, le bosquet était mystérieux. Les troncs et les branches s’élançaient avec des enlacements et des allongements serpentins. Çà et là, une feuille luisait comme. un œil d'émeraude, dans l'ombre.

Après un intervalle, elle reprit :

— Qui était cette Hélène?

— Je ne sais pas; je ne me souviens pas. Je ne me souviens plus de rien. Je vous aime. Je n'aime que vous. Je ne pense qu'à vous. Je vis pour vous seule. Je ne sais plus rien ; je ne me souviens plus de rien; je ne désire plus rien, excepté votre amour. Aucun fil ne me rattache à ma vie d'autrefois. Maintenant, je suis hors du monde, entièrement perdu dans votre être. Je suis dans votre sang et dans votre âme ; je me sens dans chaque palpitation de vos artères ; je ne vous touche pas, et cependant je me confonds avec vous comme si je vous tenais sans cesse entre mes bras, sur ma bouche, sur mon cœur. Je vous aime et vous m'’aimez ; et cela dure depuis des siècles, durera pendant des siècles, toujours. Auprès de vous, pensant à vous, vivant de vous, j'ai la sensation de l'infini,

de l'éternel. Je vous aime et vous m'’aimez. Je ne sais pas autre chose ; je ne me souviens pas d'autre chose.

Sur la tristesse, sur les soupçons, il versait une onde d’éloquence enflammée et douce. Et elle écoutait, droite devant les balustres de la large terrasse qui s'étend à la lisière du bosquet.

— Est-ce vrai? Est-ce vrai? répétait-elle d'une voix éteinte, qui était comme l'écho affaibli d’un cri intérieur de son âme. Est-ce vrai ?

— Oui, c'est vrai; et cela seul est vrai. Tout le reste n’est qu'un rêve. Je vous aime et vous m'’aimez. Et vous me possédez comme je vous possède. Je vous sais si profondément mienne que je ne vous demande pas de caresses ; je ne vous demande aucune preuve d'amour. J'attends. Ce quim'’est cher par-dessus toutes choses, c’est de vous obéir. Je ne vous demande pas de caresses ; mais je les sens dans votre voix, dans votre regard, dans vos attitudes, dans vos moindres gestes. Tout ce qui me vient de vous est pour moi aussi enivrant qu'un baiser ; et, quand j'effleurc votre main, je ne saurais dire quelle est la plus forte, de la volupté de mes sens ou de l'exaltation de mon esprit.

Il lui posa la main sur la main, légèrement. Et elle trembla, séduite, prise d'un désir fou de se pencher vers lui, de lui offrir enfin ses lèvres, son baiser, toute sa personne. Îl lui sembla — car elle ajoutait foi aux paroles d'André — il lui sembla qu'un tel acte le lierait à elle par le dernier nœud, par un nœud indissoluble. Elle croyait qu'elle allait s’évanouir, se dissoudre, mourir. C'était comme si tous les tumultes de la pas-— sion dont elle avait déjà souffert lui eussent gonflé le cœur, eussent accru le tumulte de la passion présente. C'était comme si, en cette seconde, se fussent réveillées

toutes les émotions ressenties depuis le jour où elle avait connu cet homme. Les roses de Schifanoia refleurissaient parmi les lauriers et les buis de la villa Médicis.

— J'attends, Marie. Je ne vous demande rien. Je reste fidèle à mes promesses. J'attends l'heure suprême. Cette heure viendra, je le sens ; car la force de l'amour est invincible. Et toutes vos craintes, toutes vos terreurs disparaftront ; et la communion des corps vous semblera aussi pure que la communion des âmes : car toutes les flammes ont la même pureté.

De sa main sans gant, il pressait la main dégantée de Marie. Le jardin semblait désert. Du palais de l’Académie de France ne venait aucun bruit, aucune voix. On entendait, clair dans le silence, le murmure de la fontaine au milieu de l’esplanade ; les avenues s’allongeaient vers le Pincio, droites, comme enfermées entre deux murailles de bronze sur lesquelles ne mourait pas encore la dorure du soir; l’immobilité de toutes les formes offrait l’image d’un labyrinthe pétrifié ; autour de la vasque, les cimes des roseaux n'étaient pas moins immobiles dans l'air que les statues.

— Il me semble, dit la Siennoïise en fermant à demi les yeux, que je me trouve sur une des terrasses de Schifanoia, très loin, très loin de Rome, seule... avec toi. Je ferme les yeux, et je vois la mer.

De son amour et du silence, elle voyait naître un grand rêve qui se dilatait dans le couchant. Sous le regard d'André, elle se tut ; et elle sourit un peu. Elle avait dit : avec toi! En prononçant ces trois syllabes, elle avait fermé les yeux ; et sa bouche avait paru plus lumineuse, comme si se fût recueillie sur ses lèvres la splendeur voilée par les paupières et par les cils.

— Il me semble que toutes ces choses n'existent point hors de mon être, mais que tu les a créées dans mon âme, pour ma joie. Cette illusion protonde, je la retrouve chaque fois que je suis devant un spectacle de beauté et que tu es auprès de moi.

Elle parlait lentement, avec des pauses, comme si sa voix eût été l'écho tardif d'une autre voix insaisissable aux sens. Cela donnait à ses paroles un accent singulier, un son mystérieux, de sorte qu'elles semblaient venir des plus secrètes profondeurs de son être; elles n'étaient plus le vulgaire symbole imparfait ; elles devenaient une expression intense, transcendante, plus frémissante de vie, d'une signification plus ample.

« De ses lèvres, comme » d'une jacinthe pleine d’une rosée de miel, tombe goutte à goutte un murmure liquide qui fait mourir les sens de passion, doux, comme les pauses de la musique planétaire entendue dans l’extase. » Le poète se rappelait ces vers de Shelley. Il les redit à Marie, gagné par l'émotion de l’aimée, pénétré par le charme de l'heure, exalté par les apparences des choses. Un tremblement le prit, lorsqu'il voulut lui adresser à son tour le tutoiement mystique.

— Jamais, en aucun de mes plus hauts rêves spirituels, je n'étais parvenu à imaginer une telle hauteur. Tu t'élèves par-dessus toutes mes chimères, tu

resplendis par-dessus toutes les splendeurs de ma pensée, tu m'illumines d'une lumière qui est presque insoutenable pour moi.

Elle se tenait droite devant les balustres, les mains posées sur la pierre, la tête haute, plus pâle qu'en ce matin mémorable où elle cheminait sous les fleurs.

Les larmes emplissaient ses yeux mi-clos, luisaient entre ses cils; et, lorsqu'elle promenait ses regards autour d'elle, elle voyait le ciel devenir tout rose à travers le voile de ses pleurs.

Dans le ciel, il pleuvait des roses, comme en ce soir d'octobre où le soleil, mourant derrière la colline de Rovigliano, allumait les étangs sous les pins de Vicomile. « Il pleuvait partout des roses, des roses, des roses, si lentes, si épaisses, si molles, qu'on aurait dit une tombée de neige dans une aurore. » La villa Médicis, éternellement verte et sans fleurs, recevait sur les cimes de ses rigides murailles végétales cette douce pluie de pétales innombrables tombés des jardins célestes.

Elle se retourna pour descendre. André la suivit. Ils cheminèrent en silence vers l'escalier ; ils regardèrent le bois qui s'étendait entre la terrasse et le Belvédère. Il semblait que la clarté s’arrêtât sur la lisière, là où se dressaient les deux hermès gardiens, et qu'elle n'eût pas la puissance de rompre les ténèbres ; et ces arbres semblaient se ramifier dans une autre atmosphère ou dans une eau sombre, dans un fond marin, pareils à des végétations océaniques.

Elle fut prise d’une peur soudaine ; elle hâta le pas vers l'escalier, descendit cinq ou six marches ; et elle s'arrêta, éperdue, palpitante. Elle entendait dans le silence le battement de ses artères qui se dilatait comme un grondement énorme. La villa Médicis avait disparu maintenant ; l’escalier était resserré entre deux murailles, humide, gris, rompu par les herbes, triste comme celui d’une prison souterraine. Elle vit André se pencher vers elle, d’un mouvement imprévu, pour lui baiser la bouche.

— Non, non, André !... Non!

Il étendait les mains pour la retenir, pour la contraindre.

— Non!

Éperdument, elle lui saisit une main, la porta à ses lèvres ; et elle la baisa deux, trois fois éperdument. Puis elle se mit à courir jusqu’en bas de l'escalier, vers la porte, comme une folle,

— Marie ! Marie! Arrêtez-vous !

Ils se rejoignirent devant la porte close, pâles, haletants, secoués d’un tremblement terrible, fixant l’un sur l’autre des yeux altérés, ayant dans les oreilles le bourdonnement de leur sang, ayant à la gorge la sensation d’étouffer. Et, en même temps, d’un même élan, ils s'étreignirent, s’embrassèrent.

Elle dit, craignant de s’évanouir, s’appuyant à la porte, avec un geste de prière suprème :

— ÂAssez!... je meurs!

Îls restèrent une minute l'un en face de l’autre, sans se toucher. Il semblait que tout le silence de Rome s’appesantit sur eux, dans ce lieu étroit ceint de hautes murailles, semblable à une tombe découverte. On entendait, distinct, le croassement des corbeaux qui s’assemblaient sur les toits du palais ou traversaient le ciel. De nouveau, une peur étrange saisit le cœur de Marie. Elle jeta en l'air, vers le faîte des murailles, un regard épouvanté. Elle dit, faisant effort sur elle-même:

— Nous pouvons sortir, maintenant. Ouvrez, je vous prie.

Et, dans sa hôte furieuse, sa main rencontra celle d'André sur la poignée de la porte.

Et, lorsqu'elle passa au ras des deux colonnes de granit, sous le jasmin sans fleurs, André dit:

— Regarde! Le jasmin va fleurir!

Elle ne se retourna point, mais elle sourit; et ce sourire était infiniment triste, plein des ombres que jetait en son âme la réapparition subite du nom inscrit sur le Belvédère. Et, tandis qu’elle cheminait dans l'avenue mystérieuse, elle sentait que tout son sang gardait la flamme du baiser; et une implacable angoisse lui gravait ce nom, oh! ce nom! dans le cœur.

Le marquis de Mount Edgcumbe, en ouvrant la grande armoire secrète, la bibliothèque clandestine, disait à Sperell :

— Vous devriez me dessiner les fermoirs. Le volume est in-4°, daté de Lampsaque, 1734. Les gravures me semblent très fines. Jugez-en.

Il tendit à André le livre rare, orné de vignettes voluptueuses.

— Voici une figure très importante, ajouta-t-il en désignant du doigt une des vignettes. C’est une chose que je ne connaissais pas encore. Aucun de mes auteurs n'en fait mention.

Il ne cessait de parler, discutant chaque détail, suivant les lignes du dessin avec son doigt blanchâtre semé de poils sur la première phalange et terminé par un ongle pointu, luisant, un peu livide comme un

ongle de quadrumane. Ses paroles centraient dans l'oreille de Sperelli avec un grincement atroce.

— Voici une édition hollandaise de Pétrone, qui est magnifique. Et voici l'Erotopægnion, imprimé à Paris en 1798. Vous connaissez le poème attribué à John Wilkes, An essay on woman? En voici une édition de 1763.

La collection était très riche. Elle comprenait tout ce que l'esprit humain, au cours des siècles, a produit de plus infime et de plus raffiné pour servir de commentaire à l'hymne antique en l’honneur du dieu de Lampsaque.

.. Le collectionneur prenait les livres sur les rayons

de l'armoire et les montrait à son jeune ami, en parlant sans interruption. Ses mains se faisaient caressantes pour toucher les livres reliés en peaux et en étoffes précieuses. À chaque instant, il avait un sourire subtil. Et, dans ses yeux gris, sous son énorme front convexe, un éclair de folie passait.

— Je possède aussi l'édition princeps des épigrammes de Martial, celle de Venise, imprimée par Vindelin de Spire, in-folio. Voyez... Les fermoirs sont d'un maître. Cette composition emblématique est de grand style.

Sperelli écoutait et regardait, avec une stupeur qui se changeait peu à peu en horreur et en douleur. Ses yeux étaient sans cesse attirés par un portrait d'Hélène, pendu à la muraille sur le damas rouge.

— C'est le portrait d'Hélène, peint par Frédéric Leighton... Mais regardez ce livre! Le frontispice, les titres, les initiales, les encadrements réunissent tout ce que nous connaissons de plus exquis en matière d’iconographie galante... Regardez ces fermoirs!

La reliure était admirable. Une peau de requin, rugueuse et äpre comme celle qui garnit la garde des : sabres japonais, couvrait les deux plats et le dos; les fermoirs et les clous, d’un bronze très riche en argent, ciselés avec une rare élégance, rappelaient les plus beaux ouvrages en fer du xvi° siècle.

— L'auteur, Francis Redgrave, est mort dans un asile d'aliénés. C'était un jeune artiste de génie. Je possède toutes ses études. Je vais vous les montrer.

Le collectionneur s'animait. Il sortit pour aller prendre l’album dans la chambre voisine. Son pas était un peu sautillant et mal assuré, comme celui d'un homme qui porte déjà en soi un germe de paralysie, un commencement de maladie de la moelle épinière; son buste demeurait rigide, sans seconder le mouvement des jambes, pareil à un buste d’automate.

André Sperelli le suivit du regard jusqu’au seuil, inquiet. Lorsqu'il fut seul, une affreuse angoisse le prit. La chambre, tapissée de damas rouge sombre, comme celle où Hélène s'était donnée à lui deux ans auparavant, lui apparut tragique et lugubre. C’étaient peut-être ces mêmes tapisseries qui avaient entendu les paroles d'Hélène : « Tu me plais ! » L’armoire ouverte laissait voir les files de livres obscènes, les reliures bizarres, estampées de symboles phalliques. À la muraille pendait le portrait de lady Heathfield, près d’une copie de la Nelly O’Brien de Reynolds. Du fond de la toile, les deux créatures regardaient avec la même intensité pénétrante, avec la même ardeur de passion, avec la même flamme de désir sensuel, avec la même éloquence prodigieuse; toutes deux avaient la bouche ambiguë, énigmatique, sibylline, la bouche des infatigables et inexorables buveuses d’âmes: et toutes deux

avaient le front marmoréen, immaculé, d’une pureté inaltérablement radieuse.

— Pauvre Redgrave! dit lord Heathfield en rentrant avec le portefeuille des dessins. Assurément, c'était un génie. Jamais imagination érotique n’a surpassé la sienne. Regardez! Regardez!... Quel style! Regardez !.…

Il s’éloigna un instant pour aller refermer la porte. Puis il revint vers la table, près de la fenêtre ; et il se remit à feuilleter le recueil sous les yeux de Sperelli, parlant sans cesse et indiquant de son doigt simiesque, effilé comme une arme, les particularités de chaque figure.

Il parlait dans sa langue, donnant à chaque commencement de phrase une intonation interrogative, et à chaque fin de phrase une chute monotone, fastidieuse. Certaines de ses paroles déchiraient l'oreille d'André comme un son aigre de fer qu'on racle, comme le grincement d’une lame d'acier sur une plaque de cristal.

Et les dessins défilaient, dessins épouvantables, où se révélait la terrible fièvre qui avait pris la main du dessinateur, la terrible démence qui avait pris son cer-veau.

— Voici maintenant, dit lord Heathfield, l'ouvrage qui a inspiré ces chefs-d'œuvre... Un livre précieux Le plus rare des livres rarissimes!... Vous ne connaissez pas Daniel Maclisius ?.…

Lord Heathfield tendit à Sperelli le traité introuvable. Il s'échauflait de plus en plus, à parler de plaisirs cruels. Ses tempes chauves s’empourpraient, les veines de son front se gonflaient ; à chaque moment, sa bouche se contractait, un peu convulsée. Et ses mains, ses mains odieuses, faisaient des gestes brefs,

mais rapides, tandis que ses coudes gardaient leur rigidité de paralysie. En lui, la bête immonde, laide et féroce, apparaissait sans voiles. Et, dans l'imagination d'André, se dressaient toutes les horreurs du libertinage anglais, les exploits de la « Noire Armée » sur les trottoirs de Londres, la chasse implacable aux « vierges vertes », les lupanars de West-End et de l'Halfousn Street, les maisons élégantes d'Anna Rosemberg et de la Jefferies, les boudoirs secrets qui, capitonnés du plancher au plafond, étouffent les cris perçants que la torture arrache aux victimes.

— Mumps! Mumps! Vous êtes seul?

C'était la voix d'Hélène. Elle frappait doucement à l'une des portes.

— Mumps!

André tressaillit ; tout son sang lui fit un voile sur les yeux, lui alluma le front, lui mit un bourdonnement dans les oreilles, comme si un vertige brusque allait le saisir. Au. milieu du trouble que lui avaient causé ces livres, ces figures, les discours de cet homme, un instinct furieux remontait des aveugles profondeurs de son être, la même impulsion qu'il avait déjà éprouvée un jour, sur le champ de courses, après la défaite de Rutolo, dans les âcres exhalaisons de son cheval fumant. Le fantôme d'un crime d'amour le tenta, puis se dissipa, rapide comme un éclair : tuer cet homme, prendre cette femme de force, satisfaire sa terrible convoitise, puis se tuer aussi.

— Non, je ne suis pas seul, répondit le mari sans ouvrir la porte. Dans quelques minutes, je vous amènerai au salon le comte Sperelli, qui est ici avec moi.

Il replaça le livre dans l'armoire ; il referma le portefeuille et le reporta dans la chambre voisine.

André aurait donné n'importe quoi pour se soustraire au supplice qui l'attendait ; et, en même temps, ce supplice exerçait sur lui une attraction. Une tois encore son regard se leva sur la muraille rouge, vers le cadre sombre où brillait la face exsangue d'Hélène, cette face aux yeux qui suivaient, à la bouche sibylline. Une fascination pénétrante et continue émanait de cette immobilité impérieuse. Cette pâleur unique dominait tragiquement toute l'ombre rouge de la chambre. Et, une fois encore, il sentit que sa passion était inguérissable.

— Voulez-vous passer au salon? demanda le mari en reparaissant sur le seuil, parfaitement remis et tranquille. Ainsi, vous me dessinerez les fermoirs?.…

André répondit : .

— J'essayerai.

Il ne parvenait pas à réprimer son tremblement intérieur. Dans le salon, Hélène le regarda curieusement, avec un irritant sourire.

— Que faisiez-vous là-bas? lui demanda-t-elle, sans cesser de sourire de la même façon.

— Votre mari me montrait des bibelots précieux.

— Ah! .

Elle avait la bouche sardonique, un certain air gouailleur, une moquerie manifeste dans la voix. Elle s'installa sur un large divan recouvert d’un tapis de Boukhara couleur amarante sur lequel languissaient de pâles coussins et, sur les coussins, des palmes d’or éteintes. Et elle se mit à parler de choses mondaines, maïs d'une voix qui s’insinuait jusque dans les veines d'André comme un invisible feu.

Deux ou trois fois, il surprit le regard de lord Heathfield fixé sur sa femme ; et ce regard lui parut

chargé de toutes les infamies remuées tout à l’heure. De nouveau, la pensée criminelle traversa son esprit. Toutes ses fibres tremblaient. Il se dressa livide.

Lord Heathfield lui dit :

— Vous partez déjà ? Qu’avez-vous donc?

Et il sourit d’un sourire étrange.

Sperelli s’inclinait. Hélène, sans se troubler, lui tendit la main. Le marquis l’accompagna jusqu’à la porte, en répétant tout bas :

— Je vous recommande mes fermoirs.

Lorsqu’André fut sous le portique, il vit une voiture qui s’avançait dans l'avenue. Un gentilhomme à grande barbe blonde mit la tête à la portière. C'était Galéas Secinaro.

Et, tout d'un coup, remonta dans son esprit le souvenir de la vente de Mai, avec l'épisode de la somme offerte par Galéas pour obtenir qu'Hélène Muti essuyât à cette barbe ses beaux doigts mouillés de champagne. Il hâta le pas, sortit dans la rue. Il avait la sensation obtuse et confuse d’un bruit assourdissant qui s’échappait du fond de son cerveau.

C'était une après-midi d'avril finissant, chaude et humide. Le soleil apparaissait et disparaissait entre les nuages floconneux et lents. La paresse du sirocco engourdissait Rome.

Sur le trottoir de la rue Sixtine, il aperçut devant lui une dame qui s'’acheminait lentement vers la Trinité. Il reconnut Marie Ferrès. Il regarda sa montre: cinq heures allaient sonner ; dans quelques minutes, ce serait l'heure habituelle du rendez-vous. Marie % rendait certainement au palais Zuccari.

Il hâta le pas pour la rejoindre. Lorsqu'il fut près d'elle, il l'appela par son nom.

— Marie!

Elle eut un sursaut.

— Comment? Tu es ici? Je montais chez toi. Il est cinq heures.

— Moins quelques minutes. Je courais pour t'attendre. Pardonne-moi.

— Tu es tout pâle, tout bouleversé... Qu'’as-tu ? D'où viens-tu ?

Elle fronça les sourcils, en le regardant fixement à travers son voile.

— Je viens de mon écurie, répliqua André, qui soutint ce regard sans rougir, comme s’il n'avait plus eu de sang dans les veines. Un cheval, auquel je tenais beaucoup, s’est blessé au genou par la faute du jockey. Aussi, dimanche, ne pourra-t-il pas courir le Derby. Cela me chagrine et m'irrite. Pardonne-moi. Je me suis attardé sans y prendre garde. Mais il n’est que cinq heures moins quelques minutes.

— C'est bien. Adieu. Je m'en vais.

Ils étaient sur la place de la Trinité. Elle s'arrêta brusquement et lui tendit la main. Elle gardait encore un pli entre les sourcils. Parmi sa grande douceur, elle avait parfois des impatiences presque rudes et des mouvements altiers qui la transfiguraient.

— Non, Marie! Viens. Sois bonne. Je monte pour t’altendre. Continue jusqu’aux grilles du Pincio, et reviens sur tes pas. Veux-tu ?

L'horloge de la Trinité des Monts sonna cinq heures.

— Tu entends? ajouta-t-il.

Elle dit, après une courte hésitation :

— Je viendrai.

— Merci. Je t'aime!

— Je t'aime aussi.

Ils se séparèrent.

Marie Ferrès continua son chemin, traversa la place entra dans l'avenue bordée d'arbres. Au-dessus de sa tête, le long de la muraille, le souffle languissant du sirocco faisait par intervalles courir dans les arbres verts un murmure. Dans la tiédeur humide de l’air, des ondes subtiles de parfums coulaient et s’évanouissaient. Les nuages paraissaient plus bas; des troupes d'hirondelles rasaient presque le sol. Et, dans cette énervante lourdeur, il y avait une mollesse qui attendrissait le cœur passionné de la Siennoise.

Depuis qu'elle s'était rendue au désir d'André, son cœur s’agitait dans un bonheur sillonné d'inquiétudes profondes. Tout son sang chrétien s'’embrasait aux voluptés jamais éprouvées de la passion et se glaçait aux terreurs de la faute. Sa passion était souveraine, débordante, immense, si despotique qu'elle lui ôtait souvent pour de longues heures le souvenir de sa fille. Elle allait parfois jusqu'à oublier, jusqu’à négliger Delphine ! Et ensuite elle avait des retours brusques de remords, de repentir, de tendresse ; et elle couvrait de baisers et de larmes la tête de sa fille étonnée, en sanglotant avec un horrible désespoir, comme sur la tête d'une morte.

Tout son être s'avivait à cette flamme, s’affinait, s’aiguisait, acquérait une sensibilité prodigieuse, une sorte de lucidité presciente, une faculté divinatoire qui lui donnait d'étranges tortures. Presque à chaque mensonge d'André, elle sentait une ombre passer sur son âme, elle éprouvait une inquiétude indéfinie qui parfois se condensait en forme de soupçon. Et le

soupçon la dévorait, lui rendait amers les baisers, âcres les caresses, jusqu'à l'heure où il se dissipait sous les transports et les ardeurs de l’incompréhensible amant. Elle était jalouse. La jalousie était son tourment implacable ; non pas la jalousie du présent, mais celle du passé. Par l'effet de cette cruauté que les personnes jJalouses exercent contre elles-mêmes, elle aurait voulu lire dans la mémoire d'André, en découvrir tous les souvenirs, retrouver toutes les traces qu'y avait laissées les anciennes maîtresses, savoir, savoir... La question qui lui venait le plus souvent aux lèvres, lorsqu’André demeurait silencieux, c'était : « À quoi penses-tu P » Et, au moment où elle proférait ces mots, une ombre inévitable lui passait dans les yeux et sur l’âme, un inévitable flot de tristesse lui montait du cœur. Aujourd'hui encore, quand ïl était survenu à l'improviste, n'avait-elle pas senti poindre en elle un soupçon instinctif ? Un éclair de lucidité lui avait même traversé l'esprit : elle avait eu l’idée qu'André venait du palais Barberini, de chez lady Heathfield. Elle savait qu'André avait été l'amant de cette femme; elle savait que cette femme s'appelait Hélène ; elle savait enfin que c'était l’Hélène de l'inscription : « Ich lebe !... » Le distique de Gœthe lui retentissait douloureusement sur le cœur. Ce cri lyrique lui donnait la mesure de l'amour d'André pour cette femme si belle. Il devait l’avoir immensément aimée | En marchant sous les arbres, elle se rappelait l’apparition d'Hélène dans la salle de concert, au palais des Sabini, et le trouble mal dissimulé de l’ancien amant. Elle se rappelait la terrible émotion qui l'avait prise elle-même, un soir, à une fête de l'ambassade d’Autriche, lorsque la comtesse Starnina lui avait dit,

en voyant passer Hélène : « Lady Heatfield te paîtelle? C'était, et je crois que c’est encore, une grande passion de notre ami Sperelli. »

« Je crois que c'est encore... » Que de tortures causées par cette phrase! Elle avait suivi des yeux sa grande rivale, obstinément, parmi la foule élégante ; et son regard s'était rencontré plus d'une fois avec le regard de l’autre ; et cela lui avait donné un frisson indéfinissable. Puis, le même soir, présentées l’une à l'autre par la baronne de Bœckhorst, au milieu de la foule, elles avaient échangé une simple inclination de têle. Et cette muette inclination s'était répétée, par la suite, dans les occasions assez rares où Marie Ferrès avait traversé une réunion mondaine.

Pourquoi les doutes, assoupis ou étouflés sous le flot des ivresses, ressuscitaient-ils avec tant de violence? Pourquoi ne parvenait-elle point à les réprimer, à les écarter? Pourquoi, au fond d'elle-même, toutes ces inquiétudes suscitées par le moindre heurt du soupçon?

En marchant sous les arbres, elle sentait croître sa détresse. Son cœur n'était point satisfait ; le rêve éclos de son cœur, pendant la matinée mystique, sous les arbres fleuris, en face de la mer, ne s'était point réalisé. La partie la plus pure et la plus belle de cet amour était restée là-bas, dans le bosquet solitaire, dans la symbolique forêt qui fleurit et iructifie en 1ace de l'infini perpétuellement contemplé.

Elle s'arrêta devant le parapet qui regarde Saint- Sebastianello. Les vieux chènes verts, d’une verdure si sombre qu'elle paraissait presque noire, étendaient sur la fontaine une toiture factice et sans vie. Les troncs portaient de larges blessures, comblées avec de la chaux et des briques, comme les brèches d'une

muraille. — Oh! les jeunes arbousiers rayonnant et respirant dans la lumière ! — L'eau, dégouttant de la haute vasque de granit dans le bassin inférieur, jetait par intervalles un éclat de gémissements, comme un cœur qui s’emplit d'angoisse et puis déborde en torrents de larmes. — Oh! la mélodie des Cent Fontaines, dans l'avenue des lauriers ! — La ville gisait, morte, comme ensevelie sous la cendre d’un volcan invisible, silencieuse et funèbre comme une ‘ville ravagée par la peste, énorme, informe, dominée par la coupole qui s'élevait de son sein comme une nuée. — Oh ! la mer! la mer sereine |

Elle sentait croître sa détresse. Une menace obscure lui venait des choses. Elle fut saisie de ce même sentiment de crainte qu'elle avait déjà éprouvé tant de fois. Dans son esprit chrétien flamboya la pensée du châtiment.

Et néanmoins, à la pensée que son amant l'attendait, elle frémit jusqu'au plus profond de son être ; à la pensée des baisers, des caresses, des folles paroles, elle sentit s'embraser tout son sang et son âme défaillir. Le frisson de la passion l’'emporta sur la crainte de Dieu. Et elle se dirigea vers la demeure de son amant aussi palpitante, aussi bouleversée que pour un premier rendez-vous.

— Ah! enfin! s'écria André en la recevant dans ses bras, en buvant le souffle de sa bouche haletante.

Il lui prit une main, la serra contre sa poitrine, lui dit :

— Sens mon cœur. Si tu avais tardé une minute de plus, il se serait brisé.

Au lieu de la main, elle appuya la joue. II lui mit un baiser sur la nuque.

— Tu l'entendsbattre ?

— Oui; et il me parle.

— Que te dit-il?

— Que tu ne m'aimes pas.

— Que te dit-il? répéta le jeune homme en lui mordant la nuque et en l'empêchant de se relever.

Elle rit.

— Que tu m'aimes.

Elle ôta son manteau, son chapeau, ses gants. Elle alla respirer les bouquets de lilas blanc qui emplissaient les hautes coupes florentines, pareilles à celles du tondo de la galerie Borghèse. Elle avait sur les tapis un pas d'une légèreté extraordinaire, et rien n'était plus gracieux que le geste simple dont elle enfonçait son visage dans les touffes délicates.

Avec les dents, elle coupa l'extrémité d’une grappe et, la tenant à la bouche, hors des lèvres :

— Prends! dit-elle.

Ils s’embrassèrent longuement, longuement, au milieu du parfum.

Il dit, d’une voix un peu changée, en l'attirant à lui:

— Viens.

— Non, André ; il est trop tard. Aujourd'hui, non. Restons ici. Je te ferai du thé...

Elle lui prit la main, entrelaça ses doigts aux doigts de son amant.

— Je ne sais ce que j'ai. Je me sens le cœur si gros de tendresse que j'aurais presque envie de pleurer. Ses paroles tremblaient ; ses yeux se mouillaient.

— Oh! si je pouvais ne pas te quitter, rester ici toute la soirée |

Elle avait le cœur si gros que cela lui donnait des accents d’une indéfinissable mélancolie.

— Quand je pense que tu ne connaîtras jamais tout mon amour ! Quand je pense que je ne pourrai jamais connaître letien! M’aimes-tu? Dis-le-moi, redis-le-moi toujours, cent fois, mille fois, sans te lasser. Tu m'aimes?

— Ne le sais-tu pas?

— Non, je ne le sais pas.

Elle proféra ces mots d’une voix si basse qu’André les entendit à peine.

— Marie!

Elle pencha la tête sur la poitrine d'André, silencieusement ; elle y appuya son front, en attendant qu'il parlât, comme pour écouter son cœur.

Il regarda cette pauvre tête courbée sous le poids du pressentiment ; il sentit la pression légère de ce front noble et triste sur sa poitrine endurcie par le mensonge, cuirassée de fausseté. Une anxieuse émotion l'étreignit; une pitié humaine lui serra la gorge. Et ce mouvement de son âme se résolut en paroles qui mentaient, prêta le tremblement de la sincérité à des paroles qui mentaient.

— Tu ne le sais pas! Ta voix s'est faite basse; le souffle s’est éteint sur tes lèvres; au tond de toi-même, quelque chose a protesté contre ce que tu disais; tous les souvenirs de notre amour, tous, ont protesté contre ce que tu disais. Oh ! éu ne sais pas si je t'aime...

Elle restait courbée, écoutant, palpitant, reconnaissant ou croyant reconnaître dans la voix émue du jeune homme l'accent vrai de la passion, l'accent enivrant qu'elle supposait inimitable, Et il lui parlait presque à l'oreille, dans le silence de la chambre, lui mettant sur le cou sa chaude haleine, avec des pauses plus

douces que des paroles.

— Avoir une pensée unique, conlinuelle, de toutes

les heures, de tous les instants... ne point concevoir d'autre bonheur que ce bonheur surhumain irradié sur mon être par ta seule présence. vivre tout le jour dans l'attente inquiète, furieuse, terrible, du moment où je te reverrai... après ton départ, nourrir l’image de tes caresses et te posséder encore dans un fantôme presque tangible... te sentir, quand je dors, te sentir sur mon cœur, vivante, réelle, palpable, mêlée à mon sang, mêlée à ma vie... et croire en toi seule, jurer par toi seule, mettre en toi seule ma foi, ma force, mon orgueil, tout mon univers, tout ce que je rêve et tout ce que j'espère.

Elle releva son visage baigné de larmes. Il se tut, arrêtant avec ses lèvres les gouttes tièdes qui lui coulaient sur les joues. Elle pleurait et souriait, lui caressant les cheveux de ses mains tremblantes, éperdue, secouée par les sanglots.

— Mon âme, ma chère âme !

I] la fit asseoir ; il s'agenouilla devant elle, sans cesser de lui baiser les paupières. Tout à coup, il eut un sursaut: il venait de sentir sur ses lèvres la rapide palpitation des longs cils de Marie, comme d’une aile inquiète. C'était une caresse que jadis Hélène lui faisait en riant, vingt fois de suite; et cette caresse, Marie l'avait apprise de lui; et, sous cette caresse, 1l lui était arrivé souvent d'évoquer l’image de l’autre.

Le sursaut fit sourire Marie. Et, comme elle avait encore, luisante entre les cils, une larme attardée :

— Bois-la aussi, dit-elle.

Et, comme :1l la buvait, elle se mit à rire, sans se douter de rien.

Ses pleurs avaient cessé; elle était presque joyeuse, rassurée, pleine de grâces.

— Je vais te faire du thé, dit-elle.

— Non, reste assise. |

Tout à coup, dans son esprit, l'image d'Hélène venait de s’interposer.

— Laisse-moi me lever, pria-t-elle, en dégageant son buste de l’étreinte. Je veux que tu boives mon thé. Tu en sentiras le parfum t'aller jusqu’à l'âme.

Elle parlait d'un thé précieux, reçu de Calcutta, dont elle avait fait présent la veille à André.

Elle se leva et alla s'asseoir sur le siège aux chimères, où continuait à mourir, exquise, la couleur rosa di gruogo de l’ancienne dalmatique. Sur la petite table brillaient encore les fines majoliques de Castel- Durante.

En préparant le thé, elle disait mille choses gentilles ; elle épanchait sa bonté et sa tendresse avec un entier abandon; elle jouissait ingénument de cette chère intimité secrète, dans cette chambre tranquille, au milieu de ce luxe raffiné. Derrière elle, comme derrière la Vierge du fondo de Botticelli, se dressaient les coupes de cristal couronnées par les grappes de lilas blanc; et ses mains d’archange se mouvaient parmi les petits sujets mythologiques de Luzio Dolci et les hexamètres d'Ovide.

— À quoi penses-tu? demanda-t-elle à André qui se tenait près d'elle, assis sur le tapis, la tête appuyée contre un bras du siège.

— Je t'écoute. Parle encore!

— Je n'ai plus rien à dire.

— Parle ! Dis-moi mille et mille choses.

— Quelles choses ?

— Les choses que toi seule sais dire.

I] faisait bercer par la voix de Marie l'angoisse qui

lui venait de l'autre ; il faisait animer par la voix de - Maric le fantôme de l'autre.

— Sens-tu ? s'écria Marie en versant l'eau bouillante sur les feuilles aromatiques.

Un parfum violent se répandait dans l'air avec la vapeur. André l'aspira. Puis, fermant les yeux :

— Tu m'enivres, dit-il, très pâle.

Puis, renversant la tête en arrière:

— Embrasse-moi ! dit-il.

Et, au premier frôlement des lèvres, il tressaillit si fort que Marie en fut étonnée.

Elle versa le breuvage dans une tasse et le lui offrit avec un sourire mystérieux.

— Prends garde. C’est un philtre.

Il refusa la tasse.

— Ce n’est point de cette façon que je veux boire.

— Pourquoi?

— Je veux boire.# sur tes lèvres.

— Comment?

— Comme ceci: prends une gorgée… que tu n'avaleras pas.

— C'est encore trop chaud.

Elle riait du caprice de son amant. Lui, toujours pâle, avait quelque chose de tendu et de pénible dans tous les traits. Ils attendirent que le thé refroidit. De temps à autre, elle approchait les lèvres du bord de la tasse pour essayer ; puis elle riait, d'un petit rire frais qui ne semblait pas être le sien.

— Maintenant, on peut boire, annonça-t-elle.

— Eh bien ! prends une bonne gorgée. Gomme ceci.

Elle serrait les lèvres pour retenir le breuvage ; mais elle avait un rire dans ses grands yeux, auxquels les larmes récentes avaient donné plus d'éclat.

— Laisse couler, tout doucement.

Et il but, dans un baiser. Comme elle se sentait à bout de respiration, elle pressait le buveur trop lent en lui serrant les tempes.

— Mon Dieu ! tu voulais donc m'étouffer ?

Elle s’abandonna sur le coussin comme pour se reposer, languissante, heureuse.

— Quelle saveur avait-il? Tu m'as aussi bu l'âme. Je me sens toute vide.

Il restait grave, les yeux fixes.

— À quoi penses-tu ? lui demanda-t-elle de nouveau, en se redressant tout d’un coup et en lui posant un doigt au milieu du front, comme pour arrêter la pensée invisible.

— À rien, répondit-il. Je ne pensais pas. Je suivais intérieurement les effets du philtre…

Alors, elle voulut essayer à son tour ; et elle but sur les lèvres d'André, avec délices. Puis, pressant une main sur son cœur et poussant un long soupir :

— Comme cela me plait! s’écria-t-elle.

André frissonna. Ces mots, ne les avait-elle pas dits avec le même accent qu'Hélène, le soir où Hélène s'était donnée? N’était-ce pas la même phrase ? Il regardait sa bouche.

— Répète.

— Quoi?

— Ce que tu viens de dire.

— Pourquoi ?

— C'est une parole si douce, quand tu la prononces!.… Toi, tu ne peux pas comprendre... Répète.

Elle souriait, sans deviner rien, un peu troublée par le regard étrange de son amant, presque timide.

— Eh bien... cela me plaît!

— Et moi?

— Tu dis?

— Et moi, je te...P

Perplexe, elle le regardait se tordre à ses pieds, hagard, dans l'attente des mots qu'il voulait lui arracher.

— Et moi?

— Oh!toi... tu me plais.

— Comme cela! comme celal... Répète encore !

Encore !

Elle consentait, sans deviner rien. Il éprouvait un spasme et une volupté indicibles.

— Pourquoi fermes-tu les yeux? demanda-t-elle, non par soupçon, mails pour qu'il expliquât ce qu'il ressentait.

— Pour mourir.

Il posa la tête sur les genoux de Marie et resta quelques minutes dans cette attitude, silencieux, sombre. Elle lui caressait doucement les cheveux, les tempes, le front, ce front si pâle où s’agitait le rêve infâme. Autour d'eux, la chambre se noyait d'ombre, et le parfum mélangé des fleurs et du breuvage flottait ; les formes se fondaient en une seule apparence, harmonieuse et riche, sans réalité.

Après un intervalle :

— Lève-toi, mon amour, dit-elle. Il faut que je te quitte. Il est tard.

Il se leva, suppliant :

— Reste encore un peu avec moi!

Et de nouveau il l’attira sur le divan, où les coussins jetaient des lueurs dans l'ombre. Dans l'ombre, il la . renversa brusquement, lui saisit la tête, lui couvrit la face de baïsers. Son ardeur était presque de la colère. Il s’imaginait qu'il serrait la tête de l'autre; et il

s'imaginait cette tête souillée par les lèvres du mari; et, au lieu d'en avoir du dégoût, il en avait un désir plus sauvage. Des bas-fonds de l'instinct remontaient à sa conscience toutes les sensations troubles qu'il avait éprouvées en présence de cet homme ; et, dans les baisers, ces choses ignobles passaient sur les joues, sur le front, sur les cheveux, sur le cou, sur les lèvres de Marie.

— Non, laisse-moi ! cria-t-elle en se dégageant de son étreinte par un effort.

Et elle courut vers la table à thé, pour allumer les bougies.

— Soyez sage, dit-elle encore, un peu haletante, avec un air d'aimable fâcherie.

Il était resté sur le divan et la regardait, silencieux.

Elle alla vers la muraille, au coin de la cheminée, là où pendait le petit miroir ancien; et elle mit son chapeau et son voile, devant la glace ternie qui avait une apparence d’eau trouble, un peu verdâtre.

— Comme cela me chagrine de te quitter, ce soir |... murmura-t-lle, attristée par la mélancolie de l'heure. Ce soir plus que les autres fois.

Dans la chambre, la lumière violacée du crépuscule luttait contre la lumière des bougies. La tasse de thé était sur le bord de la table, froide, diminuée de deux gorgées. Âu sommet des hautes coupes de cristal, les grappes de lilas paraissaient plus blanches. Le coussin du fauteuil conservait l'empreinte du corps qui s’y était en{oncé.

La cloche de la Trinité des Monts se mit à sonner.

— Mon Dieu comme il est tard! fit la pauvre créature en s’approchant d'André. Aide-moi à mettre mon manteau.

Il l’étreignit de nouveau dans ses bras, la couvrit de baisers furieux, aveuglément, éperdument, avec une ardeur dévorante, sans rien dire, étouffant la plainte sur cette bouche, étouffant sur cette bouche la fureur presque invincible qui lui venait de crier le nom d'Hélène. Et, sur l'être infortuné qui ne devinait rien, il consomma l’horrible sacrilège…

Elle, après un moment, d’une voix éteinte :

— Tu me prends ma vie, dit-elle.

Elle semblait heureuse de cette véhémence passionnée.

Et encore :

— Mon âme, ma chère âme, mienne tout entière !

Et encore, avec bonheur :

— Je sens ton cœur qui bat... si fort, si fort!

Enfin, en soupirant :

— Laisse-moi.. Il faut que je parte.

André était blême et bouleversé comme un homicide.

— Qu'as-tu? lui demanda-t-elle avec tendresse.

Il essaya de sourire et répondit :

— Jamais je n'avais éprouvé d'émotion aussi profonde. Je croyais mourir.

Il alla vers une des coupes, prit la botte de fleurs qu'il offrit à Marie, la reconduisit vers la porte, la pressa presque de partir : chaque geste, chaque regard, chaque parole de cette femme lui causait un insupportable déchirement.

— Adieu, mon amour ! lui dit sur le seuil la pauvre créature, avec sa tendresse infinie. Pense à moi!

Le 20 mai, dans la matinée, comme André Sperelli remontait le Corso baigné de soleil, il s’entendit appeler devant la grande porte du Cercle.

Il y avait là, sur le trottoir, un groupe de gentilshommes qui s’amusaient à voir passer les femmes et à médire. C'étaient Jules Musellaro, Ludovic Barbarisi, le duc de Grimiti, Galéas Secinaro, Gino Bomminaco et quelques autres encore.

— Tu ne sais pas l'événement de cette nuit? lui demanda Barbarisi.

— Non. Quel événement ?

— Don Manuel Ferrès, le ministre de Guatemala.

— Eh bien? |

— On l’a surpris au jeu en train de tricher.

Sperelli resta maître de lui-même, malgré les regards des assistants qui l'épiaient avec une curiosité maligne.

— Comment cela ?

— Galéas était présent et jouait à la même table.

Le prince Secinaro se mit à donner des détails.

Sperelli n'’affecta point l'indifférence. Au contraire, il écoutait avec un air attentif et grave. Il dit enfin :

— Cela m'ennuie beaucoup.

Il resta quelques minutes dans le groupe, puis salua ses amis.

— Quel chemin prends-tu ? lui demanda Secinaro.

— Je rentre à la maison.

— Âlors, je t'accompagne un moment.

Ils descendirent vers la rue des Condotti. Depuis la place de Venise jusqu'à la place du Peuple, le Corso était comme un joyeux fleuve de soleil. Les femmes, en clairs vêtements printaniers, se promenaient le long des étalages scintillants. La princesse de Ferentino passa avec Barbarella Viti sous une ombrelle de dentelles ; puis Blanche Dolcebuono ; puis la jeune épouse de Lionnet Lanza.

— Tu le connaissais, ce Ferrès? demanda Galéas à Sperelli, qui restait taciturne.

— Oui; j'ai fait connaissance avec lui l’an dernier, à Schifanoia, chez ma cousine Ateleta. Sa femme est une grande amie de Françoise. Aussi cette affaire m'ennuie-t-elle beaucoup. Il faudrait tâcher qu’elle eût le moins de publicité possible. En m'y aidant, tu me rendrais service.

Galéas s’y offrit avec un cordial empressement.

— Je crois, dit-il, qu'on éviterait en partie le scandale, si le ministre envoyait sa démission à son gouvernement sans aucun retard, comme le lui a enjoint le président du Cercle. Mais le ministre s’y refuse. Cette nuit, il prenait l'attitude d’un homme oflensé, il

haussait la voix. Et pourtant, les preuves étaient là ! Il faudrait lui faire comprendre.

Tout en marchant, ils continuèrent à causer de la chose. Sperelli savait gré à Secinaro de son empressement. Et Secinaro était prédisposé par cette conversation intime aux confidences amicales.

Au coin de la rue des Condotti, ils aperçurent lady Mount Edgcumbe qui suivait le trottoir de gauche, le long des magasins japonais, avec son allure molle, rythmique et ensorceleuse.

— Voici Donna Hélène, dit Galéas.

Is la regardèrent tous deux, et ils sentirent tous deux Ja fascination de cette marche rythmique. Mais le regard d'André pénétra sous les vêtements, y revit les formes connues, le dos divin.

Lorsqu'ils l'eurent rejointe, ils la saluèrent ensemble et la dépassèrent. Ils ne pouvaient plus la voir, mais elle les voyait. Et ce fut pour André un supplice tout nouveau que de cheminer côte à côte avec in rival sous les yeux de la femme convoitée, en pensant que ces terribles yeux se délectaient peut-être à fa‘re un rapprochement. Il se compara mentalement à Secinaro.

Secinaro avait le type bovin d’un Lucius Verus blond aux yeux bleus ; et, dans l'abondance magnifique de sa barbe d'or, rougeoyait une bouche sans nulle expression, mais belle. Il était grand, carré, vigoureux, d’une élégance sans finesse mais pleine de désinvolture.

— Eh bien? lui demanda Sperelli, rendu audacieux par un affolement invincible. Tes affaires sontelles en bon point ?

Avec cet homme, il savait pouvoir parler de cette manière.

Galéas se tourna vers André, d’un air moitié surpris

et moitié scrutateur: il n'attendait pas de lui une pareille question, et moins encore une question posée d'un ton si leste et si parfaitement calme. André souriait.

— Oh! que mon siège a duré longtemps ! répondit le prince barbu. Un temps immémorial, avec des reprises diverses, et toujours sans succès. J’arrivais toujours trop tard : quelqu'un avait pris la place d’assaut avec moi. Mais je n'ai point perdu courage. J'étais convaincu que, tôt ou tard, mon tour viendrait. Attendre pour atteindre. Effectivement.

— Quoi?

— Lady Heathfied m'est plus clémente que la duchesse de Scerni. J'aurai, j'espère, l'honneur très enviable d’être inscrit après toi sur la liste.

Et il partit d’un rire un peu vulgaire, qui découvrit ses dents blanches.

— Je crois que mes hauts faits de l'Inde, ébruités par Jules Musellaro, ont ajouté à ma barbe quelques fils héroïques d’une irrésistible vertu.

— Ces jours-ci, ta barbe doit frémir de souvenirs.

— Quels souvenirs ?

— Des souvenirs bachiques.

— Je ne comprends pas.

— Comment! Tu oublies la fameuse vente de mai 1884 ?

— Regarde un peu! C'est toi qui m'y fais penser. Oui, le troisième anniversaire tombe, je crois, un de ces jours... Mais tu n’y étais pas. Qui donc t'a conté?.….

— Tu es trop curieux, mon cher.

— Dis-le-moi, je t'en prie.

— Songe plutôt à tirer parti de cet anniversaire avec habileté ; et donne-moi vite des nouvelles.

— Quand nous reverrons-nous?

— Quand tu voudras.

— Dine avec moi ce soir, vers huit heures, au Cercle. Comme cela, nous pourrons ensuite nous occuper ensemble de l'autre affaire.

— C'est entendu. Adieu, Barbe d'Or. Cours !

Hs se séparèrent sur la place d'Espagne, au bas de l’escalier ; et, comme Hélène, traversait la place dans la direction de la rue des Deux-Boucheries pour monter aux Quatre-Fontaines, Secinaro la rejoignit et l’accompagna.

Après son effort pour dissimuler, André se sentait le cœur si horriblement lourd qu’il craignait presque de ne pouvoir le traîner jusqu’au haut des marches. Mais il était sùr maintenant que, par la suite, Secinaro lui confierait tout; et cela lui semblait presque un avantage remporté ! Par une sorte d'ébriété, par une sorte de folie résultant de son excessive souffrance, il allait aveuglément au devant de tortures nouvelles, de plus en plus déchirantes, de plus en plus insensées ; il aggravait et compliquait de mille manières l’état de son âme ; il passait de perversions en perversions, d’aberrations en aberrations, d'atrocités en atrocités, sans pouvoir désormais se retenir, sans avoir un instant d'arrêt dans sa chute vertigineuse. Il était comme dévoré par une fièvre inextinguible, dont la chaleur aurait fait éclore dans les obscurs abîmes de sa substance tous les germes des luxures humaines. Chacune de ses pensées, chacun de ses sentiments était marqué de la même tache.

Et cependant, c’était la tromperie même qui le liait d'un lien si fort à la femme trompée. Son esprit s'était si étrangement adapté à cette monstrueuse comédie qu'il n’était presque plus capable de concevoir un autre mode

396 L’ÉNFANT DE VOLUPTÉ

de volupté, un autre mode de douleur. Cette incarnation d’une femme dans une autre n'était plus un effet de la passion exaspérée ; c'était une habitude de vice et, par suite, un besoin impérieux, une nécessité. Dès lors, l'instrument inconscient de ce vice lui était devenu aussi nécessaire que le vice même. Par un phénomène de dépravation sensuelle, 1l était presque arrivé à croire que la réelle possession d'Hélène ne lui aurait pas donné la rare et violente secousse de volupté que lui donnait cette possession imaginaire. Il était presque arrivé à ne plus pouvoir, dans ses rêves d'amour, séparer les deux femmes l’une de l’autre. Et, de même qu'il se figurait diminué le bonheur que lui vaudrait la possession réelle de l’une, de même aussi sentait-il tous ses nerfs obtus lorsque, par lassitude morale, il se trouvait sans interposition d'image en la présence réelle de l’autre.

Il fut donc atterré par la pensée que la catastrophe de Don Manuel Ferrès lui ferait perdre Marie.

Lorsque, vers le soir, elle vint au rendez-vous, il s’aperçut immédiatement que la pauvre créature ignorait encore son malheur. Mais, le jour suivant, elle arriva haletante, bouleversée, pâle comme une morte; et elle se jeta dans ses bras en se cachant le visage; et il lui dit, parmi les sanglots :

— Tu sais?

La nouvelle s'était répandue. Le scandale était inévitable; la ruine était sans remède. Il y eut ensuite des jours désespérés de torture, pendant lesquels Marie, restée seule après le départ précipité du tricheur, abandonnée par le peu d’amies qu'elle avait, persécutée par les créanciers innombrables de son mari, perdue au milieu des formalités légales des saisies, au milieu des

huissiers, des usuriers et autres drôles de cette espèce, fit preuve d’une vaillance héroïque, mais sans réussir à éviter le désastre final, qui anéantit tout espoir.

Et elle ne voulut accepter de son amant aucun secours; elle ne lui dit rien de son martyre, alors même qu'il lui reprochait la brièveté de ses visites d’amour ; elle ne se lamenta jamais; elle sut trouver encore pour lui un sourire moins triste; elle sut obéir encore à la passion capricieuse de l'aimé, répandre sur la tête de son bourreau les plus chaudes tendresses de son âme. : :

Ses pressentiments n'avaient pas été menteurs. Tout s’écroulait autour d'elle. Le châtiment la foudroyait à l'improviste.

Et elle n'eut aucun regret d'avoir cédé à son amant: elle ne se repentit point de s'être livrée avec tant d'abandon; elle ne gémit point sur sa pureté perdue. Sa seule douleur, plus forte que tout remords et que toute crainte, plus forte que toute autre douleur, ce fut de penser qu'elle devrait partir, qu’elle devrait s’éloigner, qu’elle devrait se séparer de l’homme qui était la vie de sa vie.

— O mon ami, j'en mourrai. Je vais mourir loin de toi, seule, seule. Tu ne me fermeras point les yeux.

Elle lui parlait de sa mort avec un sourire profond, plein de certitude résignée. André lui faisait luire encore dans l'esprit l'éclair décevant d’une espérance, lui jetait au cœur le germe d’un rêve, d’un tourment futur !

— Non, je ne te laisserai pas mourir. Tu seras encore mienne, et pour longtemps. Notre amour connaîtra encore des jours heureux.

Il lui parlait de l'avenir prochain. « Il s’établira

à Florence; de là, il trait souvent à Sienne, sous prétexte d’études ; il y demeurerait des mois entiers, copiant quelque peinture ancienne, recherchant quelque ancienne chronique. Leur amour mystérieux aurait son nid secret dans une rue déserte, ou dans un faubourg, à la campagne, en une villa décorée de majoliques et entourée d’un verger. Elle saurait bien trouver une heure pour leur amour. Quelquetois aussi, elle viendrait passer à Florence une semaine, une grande semaine de bonheur. Ils promèneraient leur idylle sur le coteau de Fiesole, par un septembre doux comme un avril; et les cyprès de Montughi ne seraient pas moins cléments que les cyprès de Schifanoia. »

— Si c'était vrail Si c'était vrai! soupirait Marie.

— Tu ne me crois pas?

— Oui, je te crois; mais mon cœur me dit que toutes ces choses, trop douces, resteront un rêve.

Elle voulait qu’André la prît dans ses bras, longuement; et elle demeurait appuyée contre sa poitrine, sans rien dire, s’y pelotonnant toute comme pour se cacher, avec le geste et le frisson d'une personne malade ou d’une personne menacée qui aurait besoin de protection. Elle demandait à André des caresses légères, de celles que, dans son langage d'amour, elle appelait des « caresses d'âme », de celles qui l'attendrissaient et la faisaient fondre en larmes plus douces que toutes les voluptés. Elle ne pouvait pas comprendre comment il se faisait qu'en ces heures de spiritualité suprême, en ces douloureuses dernières minutes de passion, en ces minutes d'adieu, son amant ne voulût pas se contenter de lui baiser les mains.

Elle suppliait, presque offensée par l’âpre désir d'André :

— Non, mon amour ! Il me semble que tu es plus près de moi, plus serré contre moi, plus confondu avec mon être, quand tu t’assieds à mon côté, quand tu me prends la main, quand tu me regardes au fond des yeux, quand tu me dis les choses que toi seul sais dire. Il me semble que les autres caresses nous éloignent, qu'elles mettent entre toi et moi je ne sais quelle ombre... Je ne sais... je rends mal ce que je pense... Après les autres caresses, je me sens si triste, si triste. je ne sais... je me sens si lasse, d'une lassitude si mauvaise !

Elle suppliait, humble, soumise, craignant de lui déplaire. Elle ne faisait qu'évoquer des souvenirs, des souvenirs anciens et récents, se rappelant jusqu'aux plus petits détails, jusqu'aux plus fugitives paroles, jusqu'aux menus faits les plus insignifiants, qui avaient eu pour elle une signification. C'était vers les tout premiers jours de Schifanoïa que son cœur retournait de préférence.

— Tu te rappelles? Tu te rappelles ?.…

Et soudain les larmes inondaïent ses yeux aflligés.

Ün soir, André lui demanda, pensant au mari :

— Depuis que je te connais, as-tu toujours été toute à moi?

— Toujours.

— Je ne parle point de l'âme.

— Silence !... Oui, toujours tienne, toute.

Et lui qui, en cela, n'avait jamais cru aucune de ses maîtresses adultères, crut à la parole de Marie, sans avoir même l’ombre d’un doute sur la vérité qu’elle affirmait.

hoo L'ENFANT DE VOLUPTÉ

Il la crut ; tout en la profanant et en la trompant sans retenue, il savait qu’il était aimé par une âme haute et fière, il savait qu’il se trouvait en présence d'une grande et terrible passion, il avait enfin une égale conscience de cette grandeur et de sa propre cheté. Il se savait, oui, 1l se savait immensément aimé ; et parfois, dans la fièvre de ses imaginations, il allait jusqu'à mordre la bouche de Ia douce créature, pour ne pas crier un nom qui lui remontait invinciblement à la gorge; et la bonne et dolente bouche, inconsciente, saignait dans un sourire et disait :

— Même ainsi, tu ne me fais pas mal.

Dans quelques jours, il faudrait se dire adieu. Miss Dorothy avait conduit Delphine à Sienne et était revenue pour aider Marie Ferrès dans les ennuis si pénibles des derniers moments et pour l'accompagner pendant le voyage. À Sienne, dans la maison de sa mère, on ne connaissait pas la vérité. Delphine non plus ne savait rien. Marie s'était bornée à écrire que Don Manuel avait été rappelé tout à coup par son gouvernement. Et elle s’apprêtait à partir ; elle s’apprêtait à laisser ces chambres, pleines de choses aimées, aux mains des commissaires-priseurs qui avaient déjà dressé l'inventaire et fixé la date de la vente: lundi 20 juin, à dix heures du matin.

Le soir du 9 juin, au moment de quitter André, elle cherchait un gant perdu. En cherchant, elle vit sur une table les poésies de Shelley, ce même volume

ho2 L'ENFANT DE VOLUPTÉ

qu'André lui avait prêté à Schifanoia, ce volume où elle avait lu la Recoltection avant l'excursion de Vicomile, ce cher et triste volume où elle avait marqué avec l’ongle les deux vers :

And forget me, for I can never Be thine !

Elle le prit avec une émotion visible ; elle le feuilleta ; elle retrouva la page, les traits d'ongle, les deux vers.

— Never ! murmura-t-elle en hochant la tête. Tu te souviens ?.. Et il y a de cela huit mois à peine!

Elle resta un peu pensive ; elle feuilleta encore le volume ; elle y lut quelques autres vers.

— C'est notre poète, ajouta-t-elle. Que de fois tu m'as promis de me conduire au cimetière anglais ! Tu te souviens? Nous devions porter des fleurs sur sa tombe... Veux-tu que nous y allions? Tu m'y conduiras avant mon départ. Ce sera ma dernière pro-— menade.

Il dit :

— Nous pouvons y aller demain.

Ils y allèrent quand déjà le soleil déclinait. Dans la voiture fermée, elle tenait sur ses genoux une botte de roses. Îls passèrent sous l’Aventin planté d'arbres. Ils entrevirent, amarrés dans le port de Ripa Grande, les bateaux chargés de vins de Sicile.

Dans le voisinage du cimetière, ils descendirent de voiture et continuèrent à pied jusqu’à la grille, taciturnes. Au fond de son âme, Marie sentait qu'elle n'allait pas seulement porter des fleurs sur le tombeau d'un poète, mais qu’en ce lieu de mort elle allait pleurer aussi quelque chose d'elle-même, quelque chose d'irréparablement perdu. Un fragment de Shelley, lu la

L'ENFANT DE VOLUPTÉ ho3

nuit, dans l’insomnie, lui résonnait au fond de l’âme. tandis qu'elle regardait les cyprès dressés vers le ciel, de l’autre côté de la muraille blanchie.

« La Mort est ici, et la. Mort est là. Partout la Mort est à l’œuvre ; autour de nous, en nous, au-dessus de nous, au-dessous de nous, c'est la Mort; et nousmêmes ne sommes que Mort.

» La Mort a mis son empreinte et son sceau sur tout ce que nous sommes, sur tout ce que nous sen— tons, sur tout ce que nous connaissons et redoutons.

» D'abord meurent nos plaisirs, et puis nos espérances, et puis nos effrois; et, quand tout cela est mort, la poussière appelle la poussière, et nous mou- TONS aussi.

» Toutes les choses que nous aimons et qui nous sont aussi chères que nous-mêmes, doivent se dissoudre et périr. Tel est notre cruel destin. L’amour, l'amour même devrait mourir, encore que tout le reste ne mourüt pas... »

En franchissant le seuil, elle mit son bras sous celui d'André, prise d’un petit frisson.

Le cimetière était solitaire. Le long de la muraille, quelques jardiniers arrosaient les plantes en balançant leur arrosoir d’un mouvement égal et continu, silencieusement. Les cyprès funèbres s’élevaient, droits et immobiles dans l’air ; seules leurs cimes, dorées par le soleil, avaient un léger tremblement. Entre les troncs rigides et verdâtres comme s'ils eussent été de travertin, se dressaient les tombes blanches, les pierres carrées, les colonnes brisées, les urnes, les sarcophages. De la sombre masse des cyprès descendait une ombre mystérieuse, une paix religieuse, une sorte de douceur humaine, comme d’une roche dure descend une eau

hof L'ENFANT DE VOLUPTÉ

limpide et bienfaisante. Cette régularité persistante des formes végétales et cette blancheur discrète des marbres sépulcraux donnaient à l'âme une sensation de repos grave et suave. Mais, au milieu des troncs alignés comme les tuyaux sonores d’un orgue et au milieu des monuments funéraires, les lauriers-roses ondoyaient avec grâce, tout empourprés de fraîches touffes de fleurs ; les rosiers s’effeuillaient à chaque souffle de la brise, semant sur l'herbe leur neige odorante; les eucalyptus inclinaient leurs pâles chevelures qui s'argentaient et se désargentaient tour à tour; les saules versaient mollement sur les croix et sur les couronnes les pleurs de leur feuillage ; çà et là, les cactus é'alaient la magnificence de leurs bouquets blancs, pareils à des essaims de papillons endormis ou à des aigrettes de plumes précieuses. Et, de temps à autre, le silence était interrompu par le cri de quelques oiseaux dispersés.

André, indiquant le sommet de l’'éminence, dit à son am!e :

— Le tombeau du poète est là-haut, dans le voisinage de cette ruine, à gauche, sous la dernière tour.

Elle se sépara de lui pour monter par les sentiers étroits, entre les haies basses des myrtes. Elle marchait devant, et il la suivait. Elle avait le pas un peu fatigué ; elle s’arrétait à chaque instant, se retournait à chaque instant pour lui sourire. Elle était vêtue de noir ; elle portait sur le visage un voile noir qui lui tombait jusqu à la lèvre supérieure; et son faible sourire tremblait sous l’ourlet noir, s’ombrait d'une ombre de deuil. Son menton ovale était plus blanc et plus pur que les roses qu'elle tenait à la main.

Comme elle se retournait, une rose vint à s’effeuiller.

L'ENFANT DE VOLUPTÉ lLo5

Pour en ramasser les pétales sur le sentier, André se courba devant elle. Elle le regarda. Il mit les genoux en terre et dit:

— Adorée !

Un souvenir apparut dans l'âme de Marie, aussi net qu'une vision.

— Tu te souviens, dit-elle, de cette matinée à Schifanoia, lorsque je t’ai lancé une poignée de feuilles, du - haut de l'avant-dernière terrasse ? Tu plias le genou sur la marche, pendant que je descendais.., Ce tempslà, je ne sais comment, me semble si près et si loin ! Il me semble que je l'ai vécu hier et que je l'ai vécu il y a un siècle. Mais peut-être l'ai-je seulement vécu en rêve.

Entre les haies basses des myrtes, ils atteignirent la dernière tour à gauche, près de laquelle se trouve le tombeau du poète et celui de Trelawny. Le jasmin qui grimpe sur l'antique ruine était en fleur : mais il ne restait des violettes que leur épaisse verdure. Les cimes des cyprès arrivaient à la ligne du regard et tremblotaient, illuminées plus vivement par les dernières rou— geurs du soleil qui se couchait derrière la croix noire du mont Testaccio. Un nuage violacé, bordé d’or ar- . dent, naviguait dans le ciel vers l’Aventin.

« Îci reposent deux amis, dont les vies furent liées l’une à l’autre. Que leur mémoire aussi vive ensemble, maintenant qu'ils gisent sous la tombe; et que leurs ossements ne soient point séparés, puisque, dans la vie, leurs deux cœurs ne faisaient qu'un seul cœur... for their two hearts in life were single hearted ! »

Marie répéta le dernier vers. Puis, mue par une pensée délicate, elle dit à André :

— Défais-moi mon voile.

ho6 L'ENFANT DE VOLUPTÉ

Et elle s’approcha, la tête un peu renversée, pour qu'il défit le nœud sur la nuque. Les doigts d'André lui effleuraient les cheveux, ces longs cheveux qui, lorsqu'ils étaient épars, semblaient vivre comme une forêt, d’une vie douce et profonde ; ces cheveux à l'ombre desquels il avait savouré tant de fois la volupté de ses mensonges, évoqué dans de fois une perfide image. Elle lui dit :

— Merci !

Et elle ôta son voile de dessus son visage, et elle regarda André avec des yeux un peu éblouis. Elle apparaissait dans toute sa beauté. Elle avait autour des orbites un cercle plus sombre et plus creux ; mais ses pupilles brillaient d’une flamme plus pénétrante. Les boucles épaisses des cheveux adhéraient à ses tempes comme des grappes de jacinthes brunes, un peu violettes. Par l'effet du contraste, le miheu du front, découvert et libre, resplendissait d’une blancheur presque lunaire. Tous les traits s'étaient affinés et avaient perdu quelque chose de leur matérialité, à la flamme perpétuelle de l'amour et de la douleur.

Elle enroula dans le voile noir les tiges des roses, noua les deux bouts avec grand soin, puis aspira le parfum en plongeant son visage dans le bouquet. Puis, elle déposa ce bouquet sur la simple pierre où était gravé le nom du poète. . Et son geste eut une indéfinissable expression, qu'André ne put comprendre.

Ils avancèrent pour chercher la tombe de Keats, le poète d'Endymion.

André, s’arrêtant pour regarder en arrière dans la direction de la tour, lui demanda :

— Ces roses, comment as-tu fait pour les avoir?

Elle sourit encore, mais avec les yeux humides.

L'ENFANT DE VOLUPTÉ Lo7

— Ce sont les tiennes, celles de la nuit de neige, qui ont refleuri cette nuit... Tu ne le crois pas?

Le vent du soir se levait; et, derrière la colline, le ciel avait partout une couleur diffuse d'or, au milieu de laquelle se dissolvait le nuage comme consumé par un bûcher. Sur ce champ de lumière, les cyprès en ligne étaient plus imposants et plus mystiques, tout pénétrés de rayons et vibrants à la pointe de leurs cimes. En haut de l'avenue centrale, la statue de Psyché avait pris une päleur de chair. Les lauriers-roses se dressaient dans le fond, pareils à de mobiles coupoles de pourpre. Le croissant de la lune montait sur la pyramide de Gestius, à travers un ciel glauque et profond comme l'eau d’un golfe en repos.

Ils redescendirent par l'avenue du milieu, jusqu’à la grille. Le long de la muraille, les jardiniers continuaïent à arroser les plantes en balançant leur arrosoir d'un mouvement égal et continu, silencieusement. Deux autres hommes, tenant par les bords un drap mortuaire de velours et d'argent, le battaient avec force; et la poussière, en se dispersant, jetait des lueurs brasillantes. De l’Aventin venait un son de cloches.

Marie se serra au bras d'André : elle succombait à l'angoisse ; elle sentait à chaque pas le sol lui manquer sous les pieds, pareille à une blessée qui laisserait tout son sang le long du chemin. Et, à peine dans la voiture, elle éclata en larmes désespérées, sanglotant sur l'épaule de son amant :

— Je meurs!

Mais elle ne mourait pas.

Deux jours après, André déjeunait avec Galéas Secinaro, à une table du Café de Rome. C'était une matinée chaude. Le café, presque désert, était noyé d'ombre et d’ennui. Les domestiques somnolaient, parmi le bourdonnement des mouches.

— Donc, racontait le prince barbu, sachant qu'elle aime à se donner dans des circonstances extraordinaires et bizarres, j'ai osé.

Il racontait crûment la façon très audacieuse dont il était parvenu à prendre lady Heathfield; il racontait sans scrupules et sans réticences, n’omettant aucune particularité, louant l'excellence de l’acquisition pour un connaisseur. De temps en temps, il s’interrompait pour mettre le couteau dans une pièce de viande succulente et saignante qui fumait, ou pour vider un verre de vin rouge. Tout son maintien exprimait la santé et la force.

L'ENFANT DE VOLUPTÉ Aog

André Sperelli alluma une cigarette. En dépit de ses efforts, il ne réussissait pas à avaler une bouchée, à vaincre la répugnance de son estomac que serrait un horrible tremblement. Lorsque Secinaro lui versait du vin, avec le vin il buvait le poison.

À un certain moment, le prince, malgré son peu de subtilité, conçut un doute; et il regarda l'ancien amant d'Hélène. Celui-ci, à part le manque d’appétit, ne donnait aucun signe de trouble; il lançait en l'air les nuiges de fumée avec beaucoup de calme et souriait au joyeux narrateur, de son habituel sourire nuancé d'ironie.

Le prince dit :

— Elle viendra chez moi aujourd'hui pour la première fois.

— Chez toi? aujourd'hui?

— Oui. |

— Ce mois-ci, à Rome, est un mois excellent pour l'amour. L’après-midi, de trois à six, chaque nid abrite son couple.

— Effectivement, interrompit Galéas, c'est à trois heures qu'elle doit venir. :

Tous deux regardèrent leur montre. André demanda :

— Partons-nous ?

— Partons, répondit Galéas en se levant. Nous remonterons ensemble la rue des Condotti. Je vais prendre des fleurs chez Cardella. Mais dis-moi, puisque tu sais : quelles sont les. fleurs qu'Hélène préfère ?

André se mit à rire, et un mot atroce lui vint sur les lèvres. Mais il répondit avec insouciance :

— Les roses, autrefois.

h10 L'ENFANT DE VOLUPTÉ

Devant la Barcaccia, ils se séparérent.

À cette heure, la place d'Espagne avait déjà son apparence déserte de l'été. Quelques ouvriers restau-

. räient une conduite ; et un monceau de terre, desséché

par le soleil, jetait des tourbillons de poussière dans les souffles chauds du vent. L’escalier de la Trinité resplendissait, blanc et désert.

André monta, lentement, lentement, s’arrêtant toutes les deux ou trois marches, comme s'il eût traîné un fardeau énorme. Il rentra chez lui; il resta dans sa chambre, sur son lit, jusqu'à deux heures trois quarts. À deux heures trois quarts, il sortit. Il prit la rue Sixtine, continua par la rue des Quatre-Fontaines, dépassa le’ palais Barberini; il s'arrêta à quelque distance devant les rayons d’un bouquiniste, pour attendre trois heures. Le bouquiniste, un petit homme tout rugueux et parcheminé comme une tortue décrépite, lui offrit des livres. Il choisissait un à un ses meilleurs volumes et les lui mettait sous les yeux, en nasillant avec une monotonie insupportable. Trois heures allaient sonner dans quelques minutes. André regardait les titres des livres, surveillait les grilles du palais, entendait confusément la voix du libraire, mêlée au fracas de ses veines.

Une dame franchit les grilles, descendit par le trottoir vers la place, monta dans un fiacre, s’éloigna par la rue du Triton.

André descendit derrière elle, reprit la rue Sixtine, rentra chez lui. En attendant l’arrivée de Marie, il se jeta sur son lit et s’y tint si complètement immobile qu'il semblait ne plus soufirir.…

Marie vint à cinq heures.

Elle dit, haletante :

— Tu sais? je puis rester avec toi toute la soirée, toute la nuit, jusqu’à demain.

Elle dit : |

— Ge sera notre première et notre dernière nuit d'amour. Je pars mardi.

Sanglotante, agitée d’un tremblement, se serrant contre lui avec désespoir, les lèvres sur les lèvres, elle dit : |

— Fais que je ne voie pas le jour de demain ! Tuemoi |

Puis, regardant ce visage défait :

— Tu souffres? demanda-t-elle. Toi aussi... tu penses que nous ne nous reverrons Jamais?

Il éprouvait une difficulté énorme à lui parler, à lui répondre. Il avait la langue engourdie, et les mots lui manquaient. Il sentait un besoin instinctif de se cacher le visage, de se soustraire au regard de cette femme, d'éviter qu'elle le questionnât. Il ne sut ni la consoler, ni l’abuser. Il répondit, d'une voix éteinte et méconnaissable :

— Tais-toi.

Pelotonné aux pieds à de Marie, il posa la tête sur ses genoux et resta longtemps immobile, sans rien dire.

Elle tenait ses mains sur les tempes de son ami; elle sentait la pulsatiôn des artères, inégale et violente; elle le sentait souffrir. Et elle-même ne soufirait plus de sa propre douleur, mais elle souflrait de sa douleur à lui, de cette seule douleur.

Il se leva, lui prit les mains, l’entraîna dans la chambre voisine. Elle obéit.

Dans le lit, éperdue, épouvantée de la sombre ardeur de ce forcené, elle criait :

— Qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu as?

4x2 L'ENFANT DE VOLUPTÉ

Elle voulait le regarder dans les yeux, connaître sa démence. Mais il se cachait le visage dans le sein, dans le cou, dans les cheveux de sa victime, frénétiquement.…

Soudain elle se dégagea de son étreinte avec une terrible expression d'horreur par tout le corps, plus blanche que les oreillers, plus défigurée que si elle se füt à l'instant même arrachée d'entre les bras de la mort. |

Ce nom! ce nom! Elle venait d'entendre ce nom!

Un grand silence fit le vide dans son âme. En elle s’ouvrit un de ces abîmes où l'univers entier semble disparaître au heurt d'une pensée unique. Elle n’entendait plus rien. André criait, suppliait, se désespérait vainement.

Elle n’entendait rien. Une sorte d'instinct dirigeait ses actes. Elle trouva ses vêtements; elle s’habilla.

André sanglotait sur le lit, affolé. Il s aperçut qu'elle sortait de la chambre.

— Marie! Marie!

Il écouta.

— Marie!

Il distingua le bruit de la porte qui se refermait.

Dans la matinée du lundi 20 juin, à dix heures, commença la vente publique des tapisseries et des meubles qui avaient appartenu à S. E. le ministre plénipotentiaire de Guatemala.

C'était une matinée brûlante. Déjà l'été flamboyait sur Rome. Dans la rue Nationale passaient au trot, sans interruption, les tramways montants et descendants, tirés par des chevaux qui portaient de bizarres capuchons blancs contre le soleil. De longues files de. chariots chargés encombraient la voie. Dans la lumière crue, entre les murs couverts d'affiches multicolores comme d'une lèpre, les éclats des trompes se mélaient au claquement des fouets, aux hurlements des charretiers.

Avant de se résoudre à franchir le seuil de cette maison, André erra sur les trottoirs, à l’aventure,

hx/ L'ENFANT DE VOLUPTÉ

longtemps, accablé d’une horrible lassitude, d’une lassitude si vide et si désespérée qu'elle ressemblait presque à un besoin physique de mourir.

Lorsqu'il vit un portefaix sortir de la maison avec un meuble sur les épaules, il se décida. Il entra, monta l'escalier rapidement. Du palier, il entendit la voix du commissaire-priseur :

— C’est bien vu, bien entendu ?

La table de la criée était dans la pièce la plus vaste, dans le salon du Bouddha. Autour se pressaient les acheteurs. C’étaient, pour la plupart, des marchands, des revendeurs, des fripiers, de la populace. Comme en été les amateurs faisaient défaut, les fripiers accouraient, sûrs d'obtenir à vil prix des objets précieux. Une mauvaise odeur se répandait dans l'air chaud, exhalée par ces gens malpropres.

— C’est bien vu, bien entendu?

André suffoquait. Il fit le tour des autres pièces, où ne restaient plus que les tentures, les rideaux et les portières : car on avait rassemblé presque tous les objets à vendre dans la salle des enchères. Bien qu'il marchôt sur un tapis épais, il entendait son pas résonner distinctement, comme si les voûtes eussent été pleines d’échos.

Il arriva dans une chambre demi-circulaire. Les murs y étaient d’un rouge profond, sur lequel brillaient çà et là quelques paillettes d’or ; et cela donnait l’idée d’un temple ou d’un tombeau, d’un refuge triste et mystique, fait pour prier et pour mourir. Par les fenêtres ouvertes entrait une lumière crue, qui semblait un viol. On apercevait les arbres de la villa Aldobrandini.

Il revint dans la salle des enchères. Il sentit de

L'ENFANT DE VOLUPTÉ h15

nouveau la puanteur. Il se retourna et vit dans un coin la princesse de Ferentino avec Barbarella Viti. Il la salua en s’approchant :

— Eh bien, Ugenta, qu’avez-vous acheté?

— Rien.

— Rien? Je croyais, au contraire, que vous auriez acheté tout.

— Et pourquoi donc ?

— C'était une idée à moi... une idée romanesque.

La princesse se mit à rire. Barbarella fit comme elle.

— Nous nous en allons. Il est impossible de rester ici, avec ce parfum. Adieu, Ugenta. Consolez-vous.

André s'approcha de la table. Le commissairepriseur le reconnut.

— Monsieur le comte désire-t-il quelque chose ?

Il répondit : |

— Je verrai. |

La vente marchait rapidement. Il voyait autour de lui les figures des fripiers, se sentait touché par leurs coudes et par leurs pieds, se sentait effleuré par leur haleine. La nausée lui serra la gorge.

— Une fois ! deux fois ! trois fois !

Le coup de marteau lui résonnait sur le cœur, lui donnait aux tempes un choc douloureux.

Il acheta le Bouddha, une grande armoire sculptée, quelques majoliques, quelques étoffes. À un certain moment, 1l entendit du côté de la porte un bruit de voix et de rires féminins, un froufrou de robes. Il se retourna. Îl vit entrer Galéas Secinaro avec la marquise de Mount Edgcumbe, puis la comtesse de Lucoli, Gino Bomminaco, Giovannella Daddi. Ces messieurs et ces dames parlaient et riaient bruyamment.

Il essaya de se rapetisser, de se dissimuler dans la

Lh16 L'ENFANT DE VOLUPTÉ

cohue qui assiégeait la table. Il tremblait à la pensée d'être découvert. Les voix, les rires lui arrivaient pardessus les fronts en sueur, dans la chaleur suffocante. Par bonheur, quelques minutes après, les joyeux visiteurs s'en allèrent.

Il s’ouvrit un passage entre les corps agglomérés, en réprimant son dégoût, en faisant un effort énorme pour ne pas défaillir. Il avait dans la bouche comme la sensation d'une saveur indiciblement amère et répugnante, qui serait montée de la décomposition de son cœur. Il lui semblait que, souillé par le contact de tous ces inconnus, il emportait comme une infection de maux obscurs et inguérissables. C'était un mélange de torture physique et d'angoisse morale.

Lorsqu'il fut dans la rue, à la lumière brutale, il eut un peu de vertige. D'un pas mal assuré, il se mit en quête d'une voiture. Il la trouva sur la place du Quirinal et se fit conduire au palais Zuccari.

Mais, vers le soir, une envie folle le prit invinciblement de revoir les chambres désertes. Il remonta cet escalier ; il entra sous le prétexte de s’informer si l'on avait porté les meubles chez lui.

Un homme répondit :

— On les porte en ce moment même. Monsieur le comte doit les avoir croisés en chemin.

Il ne restait presque rien dans les chambres. Par les fenêtres dépouillées de leurs rideaux entrait la splendeur rougeâtre du couchant, avec tous les bruits de la rue. Quelques hommes détachaient encore les tentures des murailles, découvrant le papier à grosses fleurs vulgaires où l'on voyait çà et là des trous et des éraflures. D’autres Ôôtaient les tapis qu'ils mettaient en rouleaux, soulevant une poussière épaisse

qui brillait dans les rayons de lumière. Un d'eux chantonnait une chanson obscène. Et la poussière, mélangée à la fumée des pipes, montait jusqu'au plafond.

André s'enfuit.

Sur la place du Quirinal, devant le palais du Roi, jouait une fanfare. Les larges ondes de cette musique métallique se propageaient dans l'air incendié. Parmi la rougeur, l’obélisque, la fontaine, les colosses paraissaient gigantesques et s’'empourpraient, comme imprégnés d'une flamme impalpable. Rome, immense, dominée par une bataille de nuages, semblait illuminer le ciel.

André s'enfuit, presque fou. Il prit la rue du Quirinal, descendit la rue des Quatre-Fontaines, rasa les grilles du palais Barberini, dont les vitres dardaient des éclairs. Il arriva au palais Zuccari.

Les portcfaix déchargeaient les meubles de dessus une charrette, en criant. Quelques-uns, à grand’peine, montaient déjà l'armoire dans l'escalier.

Il entra. Comme l’armoire occupait toute la largeur, il ne put passer outre. Il suivit, lentement, lentement, de marche en marche, jusqu'à sa porte.

Francavilla al Mare, juillet-décembre 1888.

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