‹ L'enfant de VoluptéChapitre 9 sur 9 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

— Marie, laissez à cette minute sa douceur ! Laissezmoi exprimer tout ce que je pense !

Elle se leva. Doucement, sans colère, sans sévérité, avec une émotion manifeste dans la voix, elle dit :

— Pardon, je ne puis pas vous écouter. Vous me faites trop de mal.

— Je me tairai donc. Mais restez, Marie, je vous en conjure !

Elle se rassit. C'était comme au temps de Schifanoia. Rien ne surpassait la grâce de cette tête si fme, qui semblait peiner sous la masse profonde des cheveux comme sous un châtiment divin. Une ombre morbide, suave, pareille à la fusion de deux teintes diaphanes, d'un violet et d'un azur idéalement tendres, environnait ses yeux où s'épanouissait un fauve iris d'ange brun.

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— Je ne voulais, reprit André humblement, je re voulais que vous rappeler mes paroles de jadis, celles que vous avez écoutées un matin, dans le parc, sur le banc de marbre, à l'ombre des arbousiers, en une heure inoubliable que ma mémoire garde comme une chose sainte...

— Je me les rappelle.

— Eh bien ! Marie, depuis ce jour-là, ma misère est devenue plus triste, plus sombre, plus cruelle. Je ne saurai jamais vous dire toutes mes souffrances, toutes mes abjections ; je ne saurai jamais vous dire combien de fois mon âme vous a invoquée, comme dans les aff'res de la mort ; je ne saurai jamais vous dire quel était le frisson de bonheur, l'élan de tout mon être vers l'espérance, s'il m'arrivait d'oser croire un moment que mon souvenir vivait peut-être encore dans votre cœur.

Il parlait avec le même accent qu'en cette matinée lointaine ; il semblait repris de la même ivresse passionnée. Toutes ses mélancolies lui remontaient aux lèvres. Et elle l' écoutait la tête penchée, immobile, presque dans la même attitude que l'autre lois ; et sa bouche, l'expression de sa bouche, qu'elle tenait en vain serrée avec violence, comme l'autre fois, trahissait une sorte de volupté douloureuse.

— Vous rappelez-vous Yicomile? Vous rappelezvous le bois que nous avons traversé seuls, en cette soirée d'octobre?

Donna Marie fit un léger signe de tête, comme pour dire oui.

— Et aussi la réponse que vous m'avez faite ? ajouta le jeune homme, d'une voix plus basse, mais avec une expression intense de passion contenue, en s'in-

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clinant beaucoup vers elle comme pour regarder au fond de ses yeux, qu'elle tenait toujours à terre.

Enfin, elle les releva sur lui, ces bons yeux dolents pleins de pitié.

— Je me rappelle tout, tout, tout, dit-elle. Pourquoi devrais-je vous cacher mon âme.^ Vous êtes un esprit noble et grand, et j'ai foi en votre générosité. Pourquoi devrais-je me conduire avec vous comme une lemme vulgaire? Ce soir-là, ne vous ai-je pas avoué que je vous aimais?,.. Votre question contient une autre question, je le comprends bien : vous voulez savoir si je vous aime encore.

Elle hésita une seconde. Ses lèvres tremblèrent.

— Je vous aime.

— Marie !

— Mais votre devoir est de renoncer pour jamais à mon amour et de vous éloigner de moi ; votre devoir est de vous montrer noble, grand, généreux, en m'épargnant une lutte qui m'effraie. J'ai beaucoup souffert, et j'ai su souffrir ; mais la pensée d'avoir à vous combattre, d'avoir à me défendre contre vous, me donne une terreur folle. Vous ne savez pas au prix de quels sacrifices j'avais réussi à obtenir le calme du cœur ; vous ne savez pas à quels rêves superbes et chers j'avais dû renoncer... Pauvres rêves! Si je suis devenue une autre femme, c'est parce qu'il m^e fallait devenir une autre femme ; si je suis devenue une femme ordinaire, c'est parce que mon devoir l'exigeait.

Elle avait dans la voix une mélancoUe grave et suave.

— En vous rencontrant, j'ai senti tout d'un coup renaître en moi les ^ieux rêves, j'ai senti revivre mon

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ime de jadis; et, pendant les premiers jours, je me suis abandonnée à cette douceur en fermant les yeux sur le péril lointain. Je pensais : « 11 ne saura rien de ma bouche ; je ne saurai rien de la sienne. » J'étais presque sans remords, presque sans crainte. Mais vous m'avez parlé; vous m'avez dit des paroles que je n'avais jamais entendues; vous m'avez arraché un aveu. Le péril m'apparut, certain, dévoilé, manifeste... Et je m'abandonnai à un nouveau rêve. Vos angoisses me serraient le cœur, me faisaient une peine profonde. Je pensais: « L'impureté l'a souillé. Oh! si j'avais le pouvoir de le rendre pur! Combien je serais heureuse d'être l'holocauste de sa régénération ! » Votre tristesse attirait la mienne. Je prévoyais bien que je serais peut-ctre impuissante à vous consoler; mais j'espérais que peut-être vous éprouveriez un soulagement à sentir une âme répondre un éternel amen aux exigences de votre douleur.

Elle prononça cette dernière phrase avec tant d'exallation spirituelle sur tout le \isage qu'André lut envahi par un flot de joie presque mystique ; et, en ce moment, son seul désir était de lui prendre les deux mains et d'exhaler sur ces chères mains immaculées son ivresse ineffable.

— Mais ce n'est pas possible, ce n'est pas possible ! poursuivit-elle, branlant la tête en signe de regret. Nous devons renoncer pour toujours à toute espérance. La vie est implacable. Sans le vouloir, vous briseriez une exislence entière, et plus d'une peut-être...

— Marie, Marie, ne dites point de pareilles choses ! interrompit le jeune homme en s'inclinant de nouveau Yers elle et lui prenant une main, non pas avec impétuosité, mais avec une sorte de timidité suppliante

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comme si, avant d'accomplir cet acte, il eut attendu une marque de consentement. Je ferai ce que vous voudrez; je serai humble et soumis; ma seule ambition est de vous obéir ; mon vœu unique est de mourir en invoquant votre nom. Renoncer à vous, c'est renoncer au salut, retomber pour toujours dans la ruine, s'abîmer irrémédiablement. Je vous aime comme nulle parole humaine ne pourra l'exprimer jamais. J'ai besoin de vous. Vous seule êtes vraie ; vous êtes la Vérité que cherche mon esprit. Tout le reste est vain ; tout le reste est néant. Renoncer à vous, c'est comme entrer dans la mort. Mais, si le sacrifice de moi-même peut vous conserver la paix, je vous dois ce sacrifice. N'ayez pas peur, Marie. Je ne vous ferai aucun mal.

n lui tenait la main dans la sienne, mais ne la serrait pas. Sa voix n'avait point de flamme ; elle était humble, désolée, désolante, pleine d'une immense détresse. Et la pitié faisait si bien illusion à Marie, qu'elle ne retira pas sa main et s'abandonna pendant quelques minutes à la pure volupté de ce léger contact. C'était pour elle une volupté si subtile qu'elle semblait n'avoir pas de répercussion physique ; c'était comme si une essence fluide, partant du plus profond de son cœur, lui eût afflué le long du bras jusqu'aux doigts et se fût épanchée par le bout des doigts en une onde inefl*ablement harmonieuse. Et, lorsqu'il se tut, les paroles dites dans le parc, en cette matinée inoubliable, revinrent à la mémoire de Marie, ravivées par le son récent de la voix qu'eUe venait d'entendre : « Votre seule présence visible suffisait à me donner l'ivresse ; et je la sentais couler comme du sang dans mes veines, envahir mon esprit comme un sentiment surhumain...»

Il v eut un intervâUe de silence. De temps à autre.

on entendait le vent secouer les vitres des fenêtres. Avec le vent arrivait une clameur lointaine, mêlée au roulement des voitures. La lumière entrait, froide et limpide comme une eau de source ; l'ombre se ramassait dans les angles et aux plis des rideaux faits d'étoffes orientales ; çà et là, sur les meubles, luisaient des incrustations de jade, d'ivoire, de nacre; un grand Bouddha doré apparaissait dans le fond, sous un bananier paradisiaque. Ces formes exotiques prêtaient au salon un peu de leur mystère.

— A quoi pensez-vous maintenant.^ demanda André. Ne pensez-vous pas à la façon dont je dois finir?

Elle semblait absorbée dans une méditation perplexe. Elle avait un air irrésolu, comme si elle eût écouté deux voix intérieures.

— Je ne saurais vous dire, répondit-elle en se passant la main sur le front d'un geste rapide, je ne saurais vous dire quel pressentiment étrange m'accable depuis longtemps. Non, je ne saurais ; mais j'ai peur.

Et, après une pause :

— Quand je pense que vous soufi*rez, que vous êtes malade, pauvre ami, et qne je ne pourrai pas alléger votre peine, et que je vous manquerai à l'heure de votre angoisse, et que j'ignorerai mtee si vous m'avez appelée... Mon Dieu!

Il y avait dans sa voix défaillante un tremblement de pleurs, comme si sa gorge se fût étranglée. André tenait la tête basse, sans rien dire.

— Quand ie pense que mon a me vous suivra toujours, toujours, et que jamais, jamais, elle ne pourra se confondre avec la vôtre, qu'elle ne pourra jamais être comprise de vous ! Pau\Te amour !

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Elle avait la voix mouillée de larmes, la bouche contractée par la douleur.

— Ne m'abandonnez pas! Ne m'abandonnez pas! s'écria le jeune homme en lui saisissant les deux mains, presque agenouillé, en proie à une vive exaltation. Je ne vous demanderai rien; je ne veux de vous que la pitié. La pitié qui me viendrait de vous me serait plus précieuse que la passion de toute autre femme, vous le savez bien! Seules, vos mains pourront me guérir, pourront me ramener à la vie, me relever de ma bassesse, me rendre la foi, m'affranchir de toutes les choses mauvaises qui m'infectent et m'emplissent d'horreur. Oh! chères, chères mains !.. .

Il se comba pour les baiser ; il y tint sa bouche pressée longuement. Les yeux mi-clos, en signe de suprême douceur, il disait tout bas, avec un accent indéfinissable :

— Je sens que vous tremblez.

Elle se leva, tremblante, éperdue, plus pâle qu'en cette matinée mémorable où elle cheminait sous les fleurs. Le vent secouait les vitres; une clameur arrivait, comme d'une foule mutinée. Les cris que le vent apportait dti Quirinal accrurent son agitation.

— Adieu. Je vous en prie, André ; ne demeurez pas ici plus longtemps. Vous me reverrez une autre fois, quand vous voudrez. Mais maintenant, adieu. Je vous en priel

— Olì vous reverrai-je ?

— Demain, au concert. Adieu.

Elle était bouleversée comme si elle eût commis une faute. Elle le reconduisit jusqu'à la porte du salon. Restée seule, elle hésita, ne sachant que faire, dominée encore par la frayeur. Elle sentait le tour de ses yeux, ses joues et ses tempes brûler d'une violente ardeur, tandis que des frissons lui couraient par tout le corps.

Mais elle gardait sur les mains, persislanle comme un sceau, l'impression de la bouche aimée, et cette impression était délicieuse, et elle l'aurait voulue indélébile comme un sceau divin.

Elle regarda autour d'elle. Dans le salon, la lumière diminuait, les formes se noyaient d'ombre, le grand Bouddha recueillait sur sa dorure une clarté étrange. Tour à tour, on entendait et on cessait d'entendre les eris. Elle alla vers une fenêtre, l'ouvrit, tendit le front. Un vent glacial soufflait sur la chaussée où déjà, vers k place des Termes, commençaient à s'allumer les lanternes. En face, les arbres de la Villa Aldobrandini se balançaient, à peine teintés d'un reflet rougeâtre. Sur la Tour des Milices pendait un énorme nuage crasioisi, solitaire dans le ciel.

La soirée lui parut lugubre. Elle se retira; elle alla s'asseoir à la même place où l'entretien avait eu lieu. — Pourquoi Delphine ne revenait-elle pas ? — Elle aurait voulu se dérober à toute réflexion, à toute méditation; et, néanmoins, une feiblesse incompréhensible la retenait à cette place où, qnelques minutes auparavant, André avait respiré, avait parlé, avait exhalé son amour et sa douleur. Les efforts, les résolutions, les contritions, les oraisons, les pénitences de quatre mois se dissipaient, s'efi'açaient , devenaient inutiles, en une seconde. Elle retombait, plus lasse et plus défaite, sans volonté et sans pouvoir contre la crise morale qui la surprenait, contre les sentiments qui la bouleversaient ; et tandis qu'elle s'abandonnait à l'angoisse et à la langueur d'une conscience où défaillait tout courage, elle avait la sensation que, dans l'ombre du salon, quelque chose de lui flottait encore et l'enveloppait toute d'une caresse infiniment suave.

ri

Le lendemain, elle arriva au Palais des Labini, le cœur palpitant sous un bouquet de violettes.

Déjà André l'attendait à la porte de la salle. En lut serrant la main, il lui dit :

— Merci.

Il la conduisit à un fauteuil et se plaça près d'elle. Il lui dit :

— Je croyais que l'attente me ferait mourir d'angoisse. J'avais si peur que vous ne vinssiez pas! Comme je vous suis reconnaissant!

Il lui dit :

— Hier, très tard, j'ai passé devant votre maison. J'ai vu de la lumière à une de vos fenêtres, à la troisième fenêtre vers le Quirinal. Je ne sais ce que j'aurais d")nné pour être certain que vous étiez là...

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Il lui demanda encore :

— Qui vous a donné ces violettes ?

— C'est Delphine, répondit-elle.

— Delphine vous a-t-elle raconté notre rencontre de ce matin sur la place d'Espagne ?

— Oui, tout.

Le concert commença par un Quartetto de Mendelssohn. La salle était déjà presque entièrement occupée. L'auditoire se composait en grande partie de dames étrangères ; et c'était un auditoire de lemmes blondes, pleines de modestie dans le costume, pleines de recueillement dans les attitudes, silencieuses et religieuses commes en un lieu sacré. L'onde de la musique, passant sur des têtes immobiles coiffées de chapeaux sombres, se dilatait dans une lumière d'or, dans une lumière qui coulait d'en haut, tamisée par les rideaux jaunes, éclaircie par les parois blanches et nues. Et la vieille salle sans ornement, cette salle où, sur la blancheur uniforme, restaient à peine quelques traces de frise et où les pauvres portières bleuâtres menaçaient de tomber, cette salle avait l'apparence d'un lieu qui, resté clos pendant un siècle, aurait été rouvert justement ce jour-là. Mais cette teinte de vieillesse, cet air de pauvreté, cette nudité des parois ajoutaient je ne sais quelle étrange saveur à la jouissance exquise de l'audition ; et, en raison du contraste, cette jouissance y paraissait plus intime, plus profonde, plus pure. C'était le mercredi 2 février ; à Montecitorio, le Parlement discutait sur le massacre de Dogali ; les rues et les places voisines regorgeaient de peuple et de soldats.

Les souvenirs musicaux de Schifanoia remontèrent à l'esprit des deux amants ; un reflet de cet automne

illumina leurs pensées. Le Menuet de Mendelssohn évoquait pour eux la vision de la villa au bord de la mer, des salons embaumés par les jardins en pente, du vestibule où se dressaient entre les colonnes les hautes cimes des c}7)rès et où les voiles de feu se détachaient sur une zone de mer sereine.

De temps à autre, André, se penchant un peu vers \.\ Siennoise, lui demandait tout bas :

— A quoi pensez-vous ?

Elle répondait par un sourire si faible qu'à peine parvenait-il à le surprendre. Elle dit :

— Vous vous rappelez le 23 septembre?

André n'avait pas ce souvenir bien distinct dans la mémoire ; néanmoins, de la tête, il fit signe que oui,

L'Andante, calme et solennel, dominé par une haute mélodie pathétique, avait abouti, après de larges développements, à une explosion de douleur. Le Finale s'attardait en un rythme monotone, plein de lassitude.

EUe dit :

— C'est le tour de votre Bach.

Et, quand la musique recommença, ils éprouvèrent tous deux un besoin instinctif de se rapprocher. Leurs coudes s'effleuraient. A la fin de chaque morceau, André se penchait vers elle pour hre sur le programme déployé qu'elle tenait à la main ; et, dans ce geste, il lui pressait le bras, respirait l'odeur de ses violettes, lui communiquait un frisson de délice. L'Adagio avait un chant d'un si puissant essor, il prenait une telle envolée vers les sommets de l'extase, il s'élargissait dans l'infini avec tant d'assurance, qu'il parut être la voix d'une créature surhumaine qui épancherait dans le rythme la joie d'une immortelle victoire. Le torrent irrésistible emportait tous les

esprits. Quand la musique eut cessé, le frisson des instruments persista quelques secondes encore dans les nerfs des auditeurs. Un murmure courut d'un bout à l'autre de la salle. Retardés, les applaudissements éclatèrent avec plus de véhémence.

Es se regardèrent l'un l'autre, les yeux chargés de rêve. La musique continuait ; la lumière se laisait plus discrète ; une tiédeur délicieuse adoucissait l'air ; les ■violettes attiédies exhalaient un parfum plus fort. André avait presque l'illusion d'être seul avec elle, parce qu'il ne voyait autour de lui personne qu'il connût.

Il se trompait. S'étant retourné pendant une pause, il aperçut Hélène Muti debout au fond de la salle, en compagnie de la princesse de Ferentino. Immédiatement, leurs regards se rencontrèrent. Il la salua de loin. Et il lui sembla qu'il surprenait sur les lèvres d'Hélène un sourire singuher.

— Qui saluez-vous ? demanda Marie en se retournant à son tour. Qui sont ces darnes.^

— Lady Heathfield et la princesse de Ferentino. Elle crut sentir un trouble dans la voix d'André.

— Laquelle des deux est la princesse de Ferentino ?

— La blonde.

— L'autre est très belle.

André se tut.

— Mais est-ce une Anglaise ? demanda-t-elle encore.

— Non, c'est une Romaine ; elle est veuve du duc de Scerni et mariée en secondes noces à lord Heathfield.

— Elle est très belle.

André s'empressa de s'informer :

— Que va-t-on jouer maintenant?

— Le Quatuor de Brahms, en do mineur.

— Vous le connaissez ?

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— Non.

— La seconde partie est merveilleuse.

11 parlait pour cacher son inquiétude.

— Quand vous reverrai-je ?

— Je ne sais.

— Demain?

Elle hésita. Il semblait qu'une ombre légère lui fut descendue sur le visage.

— Demain, s'il fait soleil, répondit-elle, je viendrai avec Delphine à la place d'Espagne, vers midi.

— Et s'il ne fait pas soleil ?

— Samedi soir, j'irai chez la comtesse Stamina...

La musique recommençait. La première partie exprimait un combat sombre et viril, plein de vigueur. Ensuite la romance exprima un ressouvenir passionné mais très triste, suivi d'un relèvement lent, indécis et débile, vers une aube très lointaine. Une claire phrase mélodique se développait en profondes modulations. C'était un sentiment très différent de celui qui animait l'Adagio de Bach ; c'était plus humain, plus terrestre, plus élégiaque. Dans cette musique passait un souffle de Beethoven.

André fut pris d'une anxiété si terrible qu'il craignit de se trahir. Toute la douceur d'auparavant se convertit pour lui en amertume. Il n'avait pas une conscience exacte de ce qu'était sa souffrance nouvelle ; il ne savait ni se recueillir ni se dominer ; il flottait, perdu, entre le charme de la musique et l'attraction exercée sur lui par les deux femmes ; mais aucune de ces trois forces ne le pénétrait jusqu'au fond ; il éprouvait une sensation indéfinissable , comme celle d'un vide où auraient résonné sans cesse de grands coups suivis d'un écho douloureux ; et sa pensée se

brisait en mille fragments, se désagrégeait, s'émiettait ; et les images des deux femmes se superposaient, se confondaient, se détruisaient l'une l'autre, sans qu'il lui fût possible d'arriver à les disjoindre, d'arriver à définir son sentiment pour l'une et son sentiment pour l'autre. Et, par-dessus ce douloureux trouble intime, s'agitait l'inquiétude produite par la réalité immédiate, par le souci des expédients pratiques. Il avait surpris un changement léger dans l'attitude de Marie Ferres à son égard ; et il croyait sentir le regard d'Hélène, persistant et fixe; et il ne réussissait pas à trouver la contenance qu'il devait prendre ; il ne savait pas s'il devait accompagner Marie lorsqu'elle sortirait de la salle ou s'il devait s'approcher d'Hélène; il ne savait pas non plus si cet incident lui serait favorable ou nuisible près de l'une et près de l'autre. A la fin du morceau, diarie se leva.

— Je m'en vais, dit-elle.

— Vous n'attendez pas la fin ?

— Non. Je dois être rentrée pour cinq heures.

— Rappelez-vous, demain matin...

Elle lui tendit la main. C'était peut-être la chaleur de la salle close qui avivait sa pâleur d'une faible flamme. Un manteau de velours, d'une sombre couleur de plomb, bordé d'une large garniture de chinchilla, enveloppait toute sa personne ; et, dans l'entrebâillement de la fourrure cendrée, les violettes mourairnt, exquises. En sortant, elle marchait avec une si souveraine élégance qne plusieurs des dames assises se retournèrent pour la suivre des yeux. Et ce fut la première fois qu'André, dans cette créature spirituelle, dans cette pure madone de Sienne, vit la femme du monde.

C'était la troisième partie du quatuor. Déjà la lumière du jour décroissait, et l'on releva les rideaux jaunes comme dans une église. D'autres dames quittèrent la salle. Des chuchotements bourdonnaient çà et là. Dans l'auditoire commençaient la fatigue et l'inattention qui marquent toujours la fin d'un concert. Par un de ces bizarres et brusques phénomènes d'élasticité morale et de versatilité, Sperelli éprouva une sensatio.i de soulagement presque gaie. Tout d'un coup, il oubl;.-. ses préoccupations sentimentales et passionnelles ; et la seule chose qui apparut clairement à sa vanité et à sa corruption, ce fut le côté galant de l'aventure. Il eut la pensée que la Siennoise, en lui accordant ces rendezvous innocents, avait déjà mis le pied sur la douce pente au bas de laquelle est le péché, inévitable même pour les âmes les plus vigilantes ; il eut la pensée que peut-être un peu de jalousie pousserait Hélène à lui retomber entre les bras, et qu'ainsi l'une des deux intrigues pourrait seconder l'autre ; il eut la pensée que justement c'était peut-être une crainte vague, un pressentiment jaloux qui avaient pressé Marie de consentir si vite au rendez-vous prochain. Il se trouvait donc sur la voie d'une double conquête ; et il sourit en faisant réflexion que, dans les deux entreprises, la difficulté se présentait sous le même aspect : les deux femmes voulaient jouer près de lui le rôle de sœurs, et il s'agissait de les transformer en maîtresses. Il remarqua encore, non sans sourire, d'autres ressemblances entre les deux cas : « Oh ! cette voix ! Comme elles étaient étranges dans la voix de Marie, les intonations d'Hélène ! » L'éclair d'une pensée folle lui traversa l'esprit : cette voix pouvait être pour lui l'élément d'un travail d'imagination ; en vertu de cette

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singulière affini lé de timbre, il pouvait fondre les deux beautés en une seule et posséder ainsi une troisième beauté imaginaire, plus complexe, plus parfaite, plus vraie, parce qu'elle serait idéale...

La troisième partie, exécutée avec un style impeccable, finissait parmi les applaudissements. André se leva et s'approcha d'Hélène.

— Vous voici, Ugenta ! lui dit la princesse de Ferentino. Où étiez-vous donc jusqu'à présent? Au pays du Tendre ?

— Et cette inconnue? fit Hélène sur un ton léger, en respirant un bouquet de violettes retiré de son manchon de martre.

— C'est une grande amie de ma cousine : Donna Marie Ferrés y Gapdevila, femme du nouveau ministre de Guatemala, répondit André sans se troubler. Une belle créature, très fine. Elle était chez Françoise à Schifanoia, en septembre.

— Et Françoise? interrompit Hélène. Savez-vous quand elle doit revenir ?

— J'ai de ses nouvelles, toutes fraîches, de San Remo. Ferdinand va mieux. Mais je crains qu'elle ne doive prolonger là-bas son séjour pendant un mois encore, et peut-être davantage.

— Quel malheur !

Le Finale du quatuor commençait, très court. Hélène et la princesse avaient pris deux chaises, dans le fond, contre la muraille, sous la glace pâle qui reflétait la salle mélancolique. Hélène écoutait, la tête penchée, en faisant couler entre ses doigts les extrémités d'un luisant boa de martre. Quand le concert fut fini :

— Accompagnez-nous, dit-elle à André.

En montant dans sa voiture après la princesse, elle dit :

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— Moiitez aussi. Nous laisserons Eve au palais Fiano. Ensuite, je vous déposerai où vous voudrez.

— Merci.

Il accepta. En arrivant au Corso, la voilure fut obligée de ralentir : la chaussée était encombrée d'une loule tumultueuse. De la place de Montecitorio et de la place Colonna venaient des clameurs qui se propageaient comme un bruit de houle, qui s'élevaient, tombaient, se relevaient, mêlées aux éclats des clairons. Dans le soir cendré et froid, l'émeute grandissait ; l'horreur du massacre lointain faisait hurler la populace ; des hommes fendaient la presse en courant et en agitant des paquets de journaux ; sur les clameurs, distinctement, se détachait le nom de l'Afrique.

André regarda par la portière.

— Pour quatre cents brutes, mortes en brutes I murmura-t-il en se retirant.

— Que dites-vous là ! s'écria la princesse de Ferentino. A l'angle du palais Chigi, le tumulte ressemblait a

une bagarre. La voiture fut contrainte de s'arrêter. Hélène se pencha pour voir ; et son visage, sortant de l'ombre, s'illuminant à la lueur du gaz et aux reflets du crépuscule, apparut d'une blancheur presque funèbre, d'une blancheur glacée, un peu livide, qui réveilla chez André le souvenir d'une tête déjà vue — il ne savait plus quand, il ne savait plus où, — dans quelque musée, dans quelque chapelle.

— Nous sommes arrivés, dit la princesse, lorsque la voiture atteignit enfin le palais Fiano. Adieu, nous nous retrouverons ce soir chez la duchesse Angelieri. Adieu, Ugenta. Venez-vous demain déjeuner à la maison ? Vous y trouverez Hélène, Barbarella Viti et mon cousin.

— A quelle heure ?

— A midi et demi.

— C'est entendu.

La princesse descendit. Le valet de pied attendait un ordre.

— Où voulez-vous que je vous mène? demanda Hélène à Sperelli, qui avait déjà pris auprès d'elle la place de la princesse.

— Far, Jar away...

— Allons, dites ! Chez vous ?

Et, sans attendre la réponse :

— A la Trinité des Monts, palais Zuccari.

Le valet de pied ferma la portière. La voiture repartit au trot et tourna par la rue Frattina, laissant en arrière la foule, les cris, les rumeurs.

— Oh! Hélène, après si longtemps... s'écria-t-il ;n se penchant pour regarder celle qu'il convoitait.

Elle s'était retirée dans l'ombre, tout au fond, comme pour éviter un contact.

Au passage, la clarté d'une vitrine traversa l'ombre; et il vit qu'Hélène, toute blanche, souriait d'un sourire attirant.

Toujours souriant du même sourire, elle ôta de son cou, avec un geste agile, le long boa de martre, et elle le jeta autour du cou d'André, en guise de lacet. On aurait dit que c'était un jeu. Mais, de ce moelleux lacet, parfumé du même parfum qu'il avait senti dans le renard bleu, elle attira le jeune homme et lui offrit ses lèvres, sans parler.

Leurs deux bouches se rappelèrent les déUces d'autrefois, ces unions terribles et suaves qui duraient jusqu'à l'angoisse et donnaient au cœur la sensation d'un fruit fondant et humide de rosée. Pour en prolonger la

saveur, ils retenaient leur haleine. La voiture, quittant la rue des Deux-Boucheries, monta par la rue du Triton, tourna dans la rue Sixtine, s'arrêta devant le palais Zuccari.

Hélène repoussa vivement le jeune homme et lui dit d'une voix un peu voilée :

— Descends. Adieu.

— Quand viendras-tu ?

— Qui sait?

Le domestique ouvrit la portière. André descendit. La voiture tourna de nouveau pour reprendre la rue Sixtine. André, tout vibrant encore, les yeux encore noyés dans un nuage de torpeur, regardait si derrière la glace n'apparaîtrait pas le visage d'Hélène ; mais il ne vit rien. La voiture s'éloigna.

En remontant l'escalier, il pensait : « Enfin, voilà qu'elle se convertit ! » Il lui restait dans la tête une vapeur d'ivresse ; il lui restait dans la bouche le goût du baiser ; il lui restait dans les pupilles l'éclair du sourire avec lequel Hélène lui avait jeté au cou cette sorte de serpent luisant et embaumé. — Et Marie Ferrés? — Sans nul doute, il devait à la Siennoise cette volupté inattendue. Dans l'acte bizarre et capricieux d'Hélène, il y avait sûrement un peu de jalousie naissante. Peutêtre, par crainte qu'il ne lui échappât, avait-elle voulu l'attacher, l'allécher, l'allumer d'une soif nouvelle. « M'aime-t-elle ? Ne m'aime-t-elle pas ? » Et que lui importait de le savoir? A quoi cela pouvait-il lui servir? Désormais, l'enchantement était rompu. Jamais aucun miracle ne pourrait ressusciter la moindre parcelle du bonheur défunt. L'unique chose à faire, c'était de s'occ per de la chair, qrii était encore divine.

Il se complut longuement à méditer sur cette

aventure. Il goûta surtout la façon élégante et singulière dont Hélène avait donné de la saveur à sa fantaisie. Et l'image du boa évoqua l'image de la tresse de Marie, évoqua confusément tous les rêves d'amour qu'il avait rêvés sur cette ample chevelure virginale dont s'éprenaient jadis les élèves du couvent florentin. Il confondit de nouveau ses deux désirs ; il considéra fixement la double image; il entrevit la troisième Amante, l'idéale.

Il avait l'esprit tourné à la réflexion. Tout en s'habillant pour le dîner, il se redisait : « Hier, grande scène de passion, où peu s'en est fallu qu'il y ait eu des larmes répandues ; aujourd'hui, petite scène muette de sensualité. Et il me semblait hier que j'étais sincère dans mon émotion, comme tout à l'heure j'étais sincère dans ma sensation. De plus, aujourd'hui même, une heure avant le baiser d'Hélène, j'avais eu un moment d'envolée lyrique auprès de Marie. De tout cela, il ne subsiste pas trace. Demain, c'est sûr, je recommencerai. Je suis chimérique, incohérent, inconsistant, caméléonesque ! . . . Mes efforts vers l'unité, quels qu'ils fussent, resteraient toujours vains. Je n'ai plus qu'à me résigner. Ma loi est dans ce seul mot : Nunc. Que la volonté de la loi s'accomphsse ! »

Il se mit à rire de lui-même. Et, à partir de cette heure, il céda à sa nature sans aucune retenue.

Sans aucune retenue, sans aucun égard, sans aucun remords, il applicjua toutes ses facultés à mettre en œu\Te ses imaginations malsaines. Pour vaincre les résistances de Marie Ferrés, il usa des plus subtils artifices, des ruses les plus raffinées, la trompant justement sur les choses de l'âme et sur la vie intime

da cœur. Pour mener de front les deux aventures, pour conquérir la nouvelle maîtresse et pour reconquérir l'ancienne, pour tirer parti de chaque circonstance dans l'une et l'autre entreprise, il se jeta dans une infinité de contretemps, d'embarras, de situations bizarres ; et, pour en sortir, il recourut à quantité de mensonges, de complications mesquines, de subterfuges dégradants, de basses supercheries. La bonté, la loyauté, la candeur de Marie ne le désarmaient pas. Il avait pris pour principe de son œuvre de séduction ce verset d'un psaume : Asperges me hyssopo, et miindabor ; lavabis me, et super nlvem dealbabor. La pauvre créature croyait sauver une âme, racheter une intelligence, purifier par sa propre pureté un homme souillé ; elle gardait une foi profonde aux paroles inoubliables entendues dans le parc, le jour de l'Epiphanie de l'Amour, en face de la mer, sous les arbres fleuris. Et justement c'était cette foi qui la récontortait, qui la soutenait au milieu des luttes chrétiennes où sa conscience était déchirée, qui repoussait loin d'elle le soupçon, qui l'enivrait d'une sorte de mys!icisme voluptueux où elle répandait les trésors de sa tendresse, le flot recueilli de ses langueurs, la fleur la plus douce de sa vie.

Pour la première lois, peut-être, André se trouva'^; en présence d'une vraie passion, d'un de ces grands sentiments léminins, si rares, qui illuminent d'un magnifique et terrible éclair le ciel gris et variable des amours humaines. Il ne s'en soucia point. Il se fit l'impitoyable bourreau de lui-même et de la pauvre créature.

ni

Le jeudi 3 février, sur la place d'Espagne, comme il avait été convenu au concert, André la rencontra devant l'étalage d'un orfèvre antiquaire, avec Delphine. A peine eut-elle entendu son salut, qu'elle se retourna ; et une flamme colora sa pâleur. Ils regardèrent ensemble les joyaux du xviii« siècle, les boucles et les diadèmes de strass, les épingles et les montres émaillées, les tabatières d'or, d'ivoire, d'écaillé, tous ces jolis bibelots d'un siècle mort, qui, dans la limpide clarté matinale, avaient un aspect d'harmonieuse richesse. Autour d'eux, les marchands de fleurs, avec leurs paniers, allaient offrant les jonquilles jaunes et blanches, les violettes doubles, de longues branches d'amandier. Un souffle de printemps passait dans l'air. La colonne de l' Immaculée-Conception montait agile dans le soleil comme une tige, avec la Rosa

L'ENFANT DE VOLUPTE SSy

mystica au sommet ; la Barcaccia était chargée de diamants ; l'escalier de la Trinité ouvrait joyeusement ses bras vers l'église de Charles VIII, dont les deux tours se dressaient dans un azur ennobli par les nuages, dans un vieux ciel du Piranèse.

— Quelle merveille ! s'écria la Siennoisé. Gomme vous avez raison d'être amoureux de Rome !

— Oh! vous ne la connaissez pas encore, répondit André. Je voudrais être votre guide...

Elle sourit.

— ... accomplir avec vous, ce printemps, un pèlerinage sentimental.

Elle souriait, et toute sa personne avait pris une apparence moins triste, moins grave. Son costume du matin avait une sobre élégance, mais il révélait la fme ingéniosité d'un goût expert aux choses de l'art, aux délicatesses de la couleur. Sa jaquette croisée, d'un drap gris tirant un peu sur le vert et garnie de loutre aux bords, s'ouvrait sur un gilet de loutre. Et, comme la coupe était d'un style exquis, l'accord de ces deux tons, de ce gris indescriptible et de ce fauve opulent, était une joie pour les yeux.

Elle demanda :

— Où êtes-vous allé, hier soir?

— Je suis sorti du concert quelques minutes après vous; je suis rentré à la maison; et j'y suis resté, parce que j'ai cru y sentir la présence de votre esprit. J'ai beaucoup pensé. N'avez-vous pas senti ma pensée ?

— Non, je ne l'ai pas sentie. J'ai eu, moi, une soirée sombre, sans savoir pourquoi. Il me semblait que j'étais si seule !

La comtesse de Lucoli passa dans un dog-cart, conduisant un cheval rouan. Julie Moceto, à pied,

6òb L'ENFANT DE VOLUPTE

passa en compagnie de Jules Musellaro. Isotta Cellesi passa.

André saluait. Marie Ferres lui demandait les noms de ces dames. Celui de la Moceto ne fut pas nouveau pour elle. Elle se rappela le jour où Françoise l'avait prononcé en voyant le Saint-Michel du Pérugin, lorsqu' André feuilletait ses dessins, à Schifanoia; et elle suivit du re.îrard l'ancienne aimée de son aimé. Une inquiétude l'étreignait. Tout ce qui rattachait André à sa vie antérieure lui donnait ombfage. Elle aurait voulu que celte vie, ignorée d'elle, n'eût jamais existé; elle aurait voulu l'abolir toute de la mémoire de cet homme qui s'y était plongé si avidement, qui s'en était retiré avec tant de lassitude, tant de pertes, tant de blessures. « Yi\Te uniquement en vous et pour vous, sans hier et sans demain, sans aucune autre attache, sans aucune autre préférence, hors du monde... » Yoilà ce qu'il avait dit. Oh! quel rêve:

Et une inquiétude différente étreignait André : ce serait bientôt Fheure du déjeuner auquel l'avait invité la princesse de Ferentino.

— De quel côté vous dirigez-vous? demanda-t-il.

— Delphine et moi, nous avons pris du thé et des sandwiches chez Nazzari, avec l'intention de profiter du soleil. Nous monterons au Pincio et nous visiterons la villa Médicis. Si vous voulez nous accompagner...

Il eut une pénible hésitation. « Le Pincio, la villa Médicis, par une après-midi de fé>TÌer, avec elle ! » Mais il ne pouvait pas manquer à l'invitation; et, d'ailleurs, il éprouvait une anxieuse curiosité de revoir Hélène après la scène de la veille : car il était bien allé au palais Angelieri, mais elle n'y avait point paru. Il dit, avec un air désolé :

— Quelle malchance! je suis invite à déjeuner, et je ne puis disposer que d'un quart d'heure. J'ai accepté celte invitation la semaine dernière. Mais, si j'avais su, j'aurais trouvé un moyen pour me délier de tout engagement. Quelle malchance!

— Allez; ne perdez pas de temps. Vous vous feriez attendre...

Il regarda sa montre.

— Je puis encore vous accompagner un peu .

— Maman, dit Delphine, montons par l'escalier. J'y suis montée hier avec miss Dorothy. Si tu voyais I

Gomme ils étaient dans le voisinage du Bahuino, ils tournèrent pour traverser la place. Un enfant les suivait, s'entctant à leur offrir une grande branche d'amandier, qu'André acheta et offrit à Delphine. Des dames blondes sortaient des hôtels avec le Bœdeker rouge à la main ; les pesantes voitures de louage à deux chevaux se croisaient avec un miroitement métallique sur leurs garnitures à la vieille mode ; les marchands de fleurs tendaient vers les étrangères leurs paniers combles, en vociférant à l'envi .

— Faites-moi la promesse, dit-il à Marie en posant le pied sur la première marche, faites-moi la promesse que vous n'entrerez pas à la villa Médicis sans moi. Pour aujourd'hui, renoncez à cette visite. Je vous en prie !

Elle semblait préoccupée d'une pensée triste. Elle dit :

— J'y renoncerai.

— Merci !

Devant eux s'élevait Tescalier triomphal, dont la pierre échauffée exhalait une douce tiédeur ; et cette pierre avait un ton d'argenterie ancienne, qui rappelait

celui des fontaines de Schifanoia. Delphine les précédait en courant avec la brandie fleurie ; et, au vent de la course, quelques menus pétales rosés s'envolaient comme des papillons.

Un regret aigu perça le cœur du jeune homme. Il se figura toutes les douceurs d'une promenade sentimentale dans les sentiers des Médicis, sous les buis muets, à cette première heure de l'après-midi.

— Chez qui allez-vous? demanda Marie après un intervalle de silence.

— Chez la vieille princesse Alberoni, répondit-il. Une table catholique.

Il mentait encore une fois ; car un instinct l'avertissait que, peut-être le nom de la Ferentino éveillerait un soupçon chez Marie.

— Alors, adieu ! ajouta-t-elle en lui tendant la main.

— Non, je vais jusqu'à la place. J'ai ma voiture qui m'y attend. Regardez : voici la maison que j'habite.

Et il désigna le palais Zuccari, la douce retraite inondée de soleil, qui faisait penser à une serre étrange, devenue opaque et brune par l'effet du temps.

Marie regarda.

— Maintenant que vous la connaissez, y viendrezvous quelquefois... en esprit?

— En esprit, toujours.

— Avant samedi, ne pourrai-je pas vous revoir?

— Ce sera difficile.

Ils se quittèrent. Marie, avec Delphine, s'engagea dans l'avenue bordée d'arbres. André monta dans sa voiture et s'éloigna par la rue Grégorienne.

Il arriva chez la princesse de Ferentino avec quelques minutes de retard. II présenta ses excuses. Hélène était là, en compagnie de son mari.

L'ENFA>T DE VOLUPTÉ 34l

Le déjeuner fut servi dans une salle à manger très gaie, décorée de tapisseries barberines représentant des bambochades dans le style de Pierre Loar. Au milieu de ce beau décor grotesque du xvii® siècle, commença un feu scintillant et pétillant de médisances. Les trois dames avaient l'esprit joyeux et prompt. Barbarella Viti riait de son vibrant rire masculin, renversant un peu en arrière sa belle tête d'éphèbe ; et ses yeux noirs se rencontraient trop souvent avec les yeux verts de la princesse. Hélène faisait des mots avec un entrain extraordinaire; et elle semblait à André si distante, si étrangère, si insoucieuse, qu'il eut presque un doute : « Ai-je donc rêvé, hier soir ? » Ludovic Barbarisi et le prince de Ferentino excitaient les dames. Le marquis de Mount Edgcumbe se chargeait d'ennuyer son « jeune ami » en lui demandant des renseignements sur les ventes prochaines et en lui parlant d'une édition rarissime du Melamorphoseon d'Apulée, qu'il avait acquise quelques jours auparavant pour quinze cent vingt francs : l'édition de Rome, 1469, in-folio. Il s'interrompait de temps à autre pour observer un geste de Barbarella ; et alors passait dans ses yeux un regard de maniaque et dans ses mains odieuses un tremblement singulier.

L'irritation, le dégoût, l'agacement grandirent chez Sperelli à tel point qu'il ne réussissait plus à les dissimuler.

— Vous êtes de mauvaise humeur, Ugenta ! lui dit la princesse de Ferentino.

— Un peu. Mallecho est malade.

Alors Barbarisi l'importuna de mille questions sur la maladie du cheval. Et puis Mount Edgcumbe recommença son histoire du Metcmorphoseon. Et la Ferentino dit en rianl .

— Tu sais, Ludovic ? Hier, au concert du Quintelte, nous l'avons surpris flirtant avec une inconnue.

— C'est vrai, fit Hélène.

— Une inconnue ? s'ccria Ludovic.

— Oui ; mais tu pourras, sans doute, nous donner des renseignements. C'est la femme du nouveau ministre de Guatemala.

— Ah ! je sais.

— Eh bien P

— Pour le moment, je ne connais que le ministre. Je le vois jouer au cercle toutes les nuits.

— Dites, Ugenta, a-t-elle été déjà reçue par la reine ?

— Je l'ignore, princesse, repartit André avec un peu d'impatience dans la voix.

Ce caque tage lui devenait insupportable ; et la gaieté d'Hélène lui donnait une horrible torture ; et le voisinage du mari le dégoûtait plus que jamais. S'il était en colère, c'était moins contre ces gens-là que contre lui-même. Au fond de son irritation s'agitait un regret confus de la félicité qu'il avait refusée tout à l'heure. Son cœur, déçu et offensé par l'attitude cruelle d'Hélène, se retournait vers l'autre avec un repentir poignant ; et il la voyait pensive, dans l'allée solitaire, plus belle et plus noble que jamais.

La princesse se leva, tous se levèrent pour passer dans le salon voisin. Barbarella courut ouvrir le piano, qui disparaissait sous un vaste caparaçon ancien de velours rouge broché d'or mat ; et elle se mit à fredonner la Tarentelle de Bizet dédiée à Christine Nilsson. Hélène et Eve se penchaient sur elle pour lire la musique. En arrière, Ludovic se tenait debout, fumant une cigarette. Le prince avait disparu.

L*ENFA>'T DE VOLUPTE

Mais lord Heathfield ne lâchait pas André. Il l'avait attiré dans l'embrasure d'une fenêtre et lui parlait de certaines petites coupes d'Urbania à sujets erotiques, dont il avait fait l'acquisition à la vente du chevalier Davila ; et cette voix criarde aux fastidieuses intonations interrogatives, et ces gestes qui indiquaient les dimensions des coupes, et ce regard tantôt mort et tantôt perçant sous un énorme front convexe, bref, tout cet extérieur odieux était pour André un supplice si intolérable qu'il en serrait les dents, comme un patient sous le couteau du chirurgien.

Il n'avait plus qu'un seul désir : s'en aller. Il rêvait de courir au Pincio ; il espérait y retrouver Marie et la mener a la villa Médicis. Il pouvait être deux heures. Par la fenêtre, il apercevait la corniche d(î la maison d'en face, resplendissante de soleil dans le ciel bleu. En se retournant, il voyait au piano le groupe des jeunes femmes, dans la lueur vermeille qu'un iaisceau de rayons faisait jaillir du caparaçon de velours. A cette lueur se mêlait la fumée légère de la cigarette; et les bavardages, les rires s'entremêlaient aux accords que les doigts de Barbarella Viti cherchaient au hasard sur les touches. Ludovic dit tout bas quelques mots à l'oreille de sa cousine ; et la cousine, sans doute, en fit part à ses amies, car il y eut de nouveau un brouhaha clair et sonore, comme d'un collier de perles qui se défderaient sur un bassin d'argent. Et Barbarella reprit l'Allegretto de Bizet, à mivoix :

— Tra la la. . . Le papillon s'est envole. . . Tra la la. . .

André attendait le moment propice pour interrompre

le discours de P^Iount Edgcumbe et se retirer. Mais le

collectionneur débitait une série de périodes liées les

344 L'E:<FANT de VOLUPTE

unes aux autres, sans intervalles, sans arrêts. Un arrêt aurait sauvé le martyr ; mais cet arrêt ne venait pas, et l'anxiété de la victime croissait de minute en minute.

— Oui, le papillon s'est envolé... Oui!... Ah! ah! ah ! ah ! ah !...

André regarda sa montre.

— Déjà deux heures ! Excusez-moi, marquis ; il faut que je parte.

Et, s'approchant du groupe :

— Excusez-moi, princesse. A deux heures, j'ai dans mon écurie une consultation de vétérinaires.

Il prit congé en grande hâte. Hclène lui offrit le bout des doigts à serrer. Barbarella lui offrit un fondant et lui dit :

— Portez-le de ma part à ce pauvre Mallecho. Ludo\4c voulait l'accompagner.

— Non. Reste.

André s'inclina et sortit. Il descendit l'escalier en un clin d'œil. Il sauta dans sa voiture, criant au cocher :

— Vite, au Pincio !

Il était envahi par un désir fou de rejoindre Marie Ferres, de retrouver ce bonheur auquel il avait renoncé naguère. Le trot serré de ses chevaux ne lui semblait pas assez rapide. Il regardait anxieusement, pour voir apparaître enfin la Trinité des Monts, l'avenue bordée d'arbres, les grilles.

La voiture franchit les grilles. Il ordonna au cocher de modérer l'allure des chevaux et de parcourir toutes les allées. Son coeur tressautait chaque fois que, de loin, entre les arbres, apparaissait une figure de femme ; mais cette recherche fut vaine. Il descendit 6ur l'esplanade ; il s'engagea dans les petites allées

l'e:îfa>t de volupté 345

interdites aux voitures ; il explora tous les coins, sans succès. Les personnes assises sur les bancs le suivaient des yeux avec curiosité : car son inquiétude était

manifeste. .

Comme la villa Borghese était ouverte, le Pincio reposait tranquille sous le sourire languissant de février. De rares voitures et de rares piétons interrompaient la paix de la colline. Les arbres encore nus, blanchâtres, parfois un peu violets, dressaient leurs rameaux dans un ciel déhcat, parsemé de toiles d'araignées très fines que le vent déchirait et détruisait de son souffle. Les pins, les cyprès, tous les arbres verts prenaient un peu de la commune pâleur, se ternissaient, se décoloraient, se fondaient dans la monotonie commune. La diversité des troncs et la hachure des rameaux sur le ciel rendaient plus solennelle l'uniformité des hermès.

Ne flottait-il pas encore dans cette atmosphère quelque chose de la tristesse de Donna Marie? Appuyé ÌX la grille de la villa Médicis, André resta plusieurs minutes comme écrasé sous un poids énorme.

Les jours suivants, la double poursuite continua avec les mêmes tortures, avec de pires tortures, avec de plus odieux mensonges. Par un phénomène qui n'est point rare dans la bassesse morale des hommes ntellectuels, il avait maintenant une terrible lucidité de conscience, une lucidité sans interruptions, sans obscurcissements, sans éclipses. Il savait ce qu'il faisait, et il jugeait ensuite ce qu'il avait fait. Chez lui, le mépris de soi-même allait de pair avec l'inertie de la volonté.

Mais justement ses inégalités d'humeur, ses incertitudes, ses étranges silences et ses étranges effusions, bref, toutes les singularités d'allure que comportait un tel état d'âme, augmentaient et excitaient la compassion exaltée de la Siennoise. Elle le voyait souffrir, et cela lui inspirait du chagrin et de la tendresse. Elle

L'ENFANT DE VOLUPTE S^y

pensait : « Peu à peu, je le guérirai. » Mais, peu à peu, s^ans y prendre garde, elle perdait sa force et inclinait vers le désir du malade.

Elle inclinait doucement.

Dans le salon de la comtesse Stamina, elle eut un indicible frisson lorsqu'elle sentit le regard d'André sur ses épaules et sur ses bras nus. C'était la première fois qu'André la voyait en robe de bal. Il ne connaissait d'elle que le visage et les mains. Ce soirlà, les épaules lui parurent d'une forme exquise, et les bras aussi, bien qu'ils fassent peut-être un peu maigres.

Elle était habillée d'un brocart couleur d'ivoire, garni de zibeline. Une fine bande de zibeline, courant autour de l'échancrure du corsage, donnait à la chair une indescriptible finesse ; et, depuis l'attache du cou jusqu'au haut des bras, la ligne des épaules, un peu tombante, avait cette chute gracieuse qui est un signe d'aristocratie physique, très rare aujourd'hui. Sur les cheveux abondants, disposés de la laçon que Verocchio préférait pour ses bustes, ne resplendissait ni une gemme ni une fleur.

En deux ou trois occasions propices, André lui murmura des paroles d'admiration et de passion.

— C'est la première fois que nous nous voyons « dans le monde », lui dit-il. Donnez-moi un gant, en souvenir.

— Non.

— Pourquoi, Marie?

— Non, non. Taisez-vous.

— Oh ! vos mains ! Vous rappelez-vous quand je les dessinais, à Schifanoia? Il me semble que j'ai un droit sur elles ; il me semble que vous devriez m'en

accorder la possession et que, de toute votre personne, elles sont ce qui est le plus intimement animé par votre âme. le plus spiritualisé, je dirais presque le plus pur... Mains de bonté, mains de pardon... Gomme je serais heureux de posséder au moins un gant, une apparence, un fantôme de leur forme, une dépouille parfumée de leur parfum 1... Vous me donnerez un gant avant de partir?

Elle ne répondit plus. L'entretien tomba. Un peu plus tard, priée de se mettre au piano, elle y consentit, ôta ses gants, les posa sur le pupitre. Ses doigts, sortis des fines gaines, apparurent très blancs, fuselés, chargés de bagues. Sur l'annulaire de la main gauche brillaient les feux vifs d'une grande opale.

Elle joua les deux Sonates-Fantaisies de Beethoven (op. 27). L'une, dédiée à Juliette Guicciardi, exprimait un renoncement sans espoir, racontait le réveil après un rêve trop longtemps rêvé. L'autre, dès les premières mesures de l'andante, par son rythme plein et suave, indiquait un repos après la tempête ; puis, traversant les inquiétudes du second morceau, se dilatait en un adagio d'une sérénité lumineuse, et finissait par un allégro où il y avait un soulèvement de courage et comme une ardeur.

Au milieu de cet auditoire attentif, André sentit qu'elle jouait pour lui seul. De temps à autre, ses yeux allaient des doigts de la musicienne aux longs gants qui pendaient du pupitre, conservant l'empreinte de ces doigts, conservant une grâce inexprimable en cette petite ouverture du poignet où tout à l'heure se laissait entrevoir à peine, à peine, un peu de la peau féminine.

Marie se leva, dans un cercle d'éloges. Elle ne reprit

L'ENFAMT DE VOLUITÉ 3^9

point ses gants ; elle s'éloigna. André eut alors la tentation de les dérober, a Ne les avait-elle pas, peutêtre, laissés là pour lui P » Mais il n'en voulait qu'un.

Ramenée une seconde fois au piano par l'insistance de la comtesse Stamina, Marie enleva ses gants du pupitre et les plaça à l'extrémité du clavier, dans l'ombre. Puis elle joua la gavotte de Rameau, la Gavotte des dames jaan.es, l'inoubliable danse de -l'Ennui et de l'Amour. « Des dames blondes, qui ne sont plus jeunes... »

xAndfé la regardait fixement, avec un peu de palpitation. Lorsqu'elle se leva, elle ne reprit qu'un des deux gants. Elle laissa l'autre dans l'ombre, sur le clavier, pour lui.

Trois jours après, alors que Rome stupéfaite s'était réveillée sous la neige, André trouva chez lui ce billet :

(( Mardi, 2 heures de l'aprcs-midi. — Ce soir, entre onze heures et minuit, vous m'attendrez dans une voiture en face du palais Barberini, hors de la grille. Si je ne suis pas venue à minuit, vous pourrez partir A str anger. »

Le ton de ce billet était romanesque et mystérieux. N'était-ce pas en souvenir du 25 mars i885 que la marquise de Mount Edgcumbe lui donnait ce rendezvous en voiture ? N'avait-elle pas l'intention de reprendre l'aventure de la même façon qu'elle l'avait interrompue ? Et pourquoi ce mot : stranger ? André eut un sourire. Il revenait d'une visite faite à Marie, d'une très douce visite ; et son esprit incUnait plus vers la Siennoise que vers l'autre. Il avait encore dans l'oreille l'écho attardé des vagues et gentilles paroles que la

Siennoise avait dites en regardant avec lui au travers des vitres la neige qui tombait, suave comme la fleur du pocher ou la fleur du pommier, sur les arbres de la villa Aldobrandini, déjà gagnes par un pressentiment de la saison nouvelle. Mais, avant de sortir pour dîner, il donna à Stéphane des ordres très précis.

A onze heures, il était devant le palais, dévoré d'anxiété et d'impatience. La nouveauté de l'aventure, le spectacle de la nuit neigeuse, le mystère, l'incertitude, enflammaient son imagination, remportaient hors du réel.

Sur Rome, en cette mémorable nuit de février, resplendissait une pleine lune fabuleuse, d'une clarté telle qu'on n'en avait jamais vue. Dans l'immense resplendissem.ent, tous les objets semblaient exister d'une existence de rêve, semblaient des formes impalpables comm.e celles d'un météore, semblaient être visibles de loin par une fantastique irradiation de leurs contours. La neige recouvrait tous les barreaux des grilles, en cachait le fer, formait un ouvrage de broderie plus iiêle et plus léger qu'un filigrane ; et les colosses vêtus de b'anc le soutenaient comme les chênes soutiennent les toiles des araignées. Le parterre fleurissait, pareil à une immobile foret de lis énormes et difformes, tout de glace ; c'était un jardin possédé par une incantation lunaire, un léthargique jardin de Sélénè. Muet, solonnel, profond, le palais Barberini s'élevait dans le ciel ; toutes ses parties saillantes grandissaient, radieuses de blancheur, répandant une ombre bleuâtre aussi diaphane qu'une lumière ; et ces blancheurs et CCS ombres superposaient à l'architecture réelle de l'édifice le fantôme d'une prodigieuse architecture à la manière de l'Arioste.

L'E>'FA>'T DE VOLUPTÉ 33l

Il attendait, penché pour voir : et, sous la fascination de cette merveille, il sentait que les fantômes caressés de l'amour se réveillaient en lui, que les sommets lyriques de son sentiment recommençaient à scintiller comme les lances glacées des grilles sous la lune. Mais il ne savait pas encore laquelle des deux femmes il aurait préférée dans ce décor fantastique : Hélène Ileallifield vêtue de pourpre, ou Marie Ferrés vêtue d'hermine. Et, comme son esprit s'attardait complaisamment à l'incertitude de la préférence, il advenait que, dans l'anxiété de l'attente, se mêlaient et se confondaient étrangement deux anxiétés : la vraie pour Hélène, l'imaginaire pour Marie.

Dans le silence, une horloge voisine sonna, d'un son clair et vibrant ; et chaque coup semblait fendre dans l'air quelque chose de cristallin. L'horloge de la Trinité des Monts répondit h cet appel ; puis vint la réponse de l'horloge du Quirinal ; puis d'autres réponses d'horloges lointaines arrivèrent, affaiblies. Il était onze heures et quart.

André, braquant les yeux, regarda vers le portique. « Oserait-elle traverser à pied le jardin? » Il imagina la personne d'Hélène dans l'éblouissante blancheur. Et spontanément, la personne de la Siennoise reparut, obscurcit l'autre, triompha de la blancheur, candida super nivem. Cette nuit de lune et de neige était donc sous la domination de Marie, comme sous une invincible influence astrale. De la souveraine pureté des choses naissait l'image de l'amante pure, symboliquement. La force du symbole subjuguait l'esprit du poète.

Alors, regardant toujours si l'autre venait, il s'abandonna au rcve que lui suggéraient les apparences des choses.

352 L'ENFANT DE YOTUPTÉ

C'était un réve poétique, presque mystique. H attendait Marie. Marie avait choisi cette nuit de surnaturelle blancheur pour immoler sa propre blancheur au désir de l'aimé. Toutes les choses blanches d'alentour se faisaient complices de la grande immolation, attendaient pour dire amen et ave au passage de la sœur. Le silence vivait.

« La voici qui vient : Incedit per lilia et super nîvem. Elle vient, enveloppée d'hermine ; elle porte les cheveux serrés et cachés sous des bandelettes ; son pas est plus léger que son ombre ; la lune et la neige sont moins pâles qu'elle. Ave.

» Une ombre, azurée comme une lumière qui se colore dans un saphir, l'accompagne. Les lis énormes et difformes ne s'inclinent pas : la gelée les a raidis, les a rendus pareils aux asphod'les qui illuminent les sentiers de l'Hadès. Et pourtant, comme ceux des paradis chrétiens, ils ont une voix ; et ils disent ; Amen.

)) L'adorée va s'immoler. Ainsi soit-il ! Déjà elle approche de celui qui l'attend : froide et muette, mais avec des yeux qui brûlent et qui parlent. Et lui, d'abord, sur les mains, sur les chères mains qui ferment les blessures et ouvrent les rêves, il met son baiser. Ainsi soit-il !

)) De ci, de là, s'effacent les églises aux colonnes altières, dont la neige illustre les faîtes de volutes et d'acanthes magiques ; s'effacent les forums profonds, ensevelis sous la neige, noyés dans une lueur bleuâtre où se dressent vers la lune des ruines d'arcs et de portiques plus inconsistants que leurs propres ombres ; s'effacent les fontaines sculptées en des roches de cristal, qui versent, non de l'eau, mais de la lumière.

)) Et puis, sur les lèvres, sur les chères lèvres qui ne connaissent pas les paroles fausses, il met son baiser. Hors des bandelettes dénouées, les cheveux se répandent comme un grand flot sombre où semblent ramassées toutes les ténèbres nocturnes mises en fuite par la neige et par la lune. Comis suis ohumhrahit iibi, et sub comis peccabit. Amen. »

Et l'autre ne venait pas ! Dans le silence, dans la poésie, recommencèrent à tomber les heures des hommes, sonnées par les tours et les campaniles romains. Quelques voitures, sans aucun bruit, descendaient par les Quatre Fontaines vers la place ou montaient à Sainte-^larie-Majeure, péniblement ; et, dans la clarté, les lanternes étaient jaunes comme des topazes. Il semblait que, sous la nuit parvenue au milieu de sa course, la clarté grandit et devînt plus limpide. Les fdigranes des grilles chatoyaient comme si leurs broderies d'argent se fussent couvertes de gemmes. Dans le palais, de larges cercles de lumière éblouissante resplendissaient sur les vitres, pareils à des écus de diamant.

André pensa : « Si elle ne venait point? »

L'étrange flot de lyrisme passé sur son âme au nom de Marie avait submergé l'anxiété de l'attente, avait apaisé son impatience, avait trompé son désir. Un moment, la pensée qu'elle ne viendrait pas lui sourit. Mais, ensuite, le tourment de l'incertitude recommença, plus fort; et il fut troublé par l'image du bonheur qu'il aurait eu dans cette voiture tiède où les roses exhalaient un parfum si doux. Et, comme au jour de la Saint-Sylvestre, sa souffrance était avivée pas une vanité : il regrettait surtout que ces délicats apprêts d'amour se perdissent inutilement.

Dans la voiture, le froid était tempéré par la chaleur continue que répandait la bouillotte de métal pleine d'eau chaude. Une botte de roses blanches, neigeuses, lunaires, était posée sur la tablette. Une peau d'ours blanc réchauffait les genoux. Tout révélait la recherche dune sorte de symphonie en blanc majeur.

Et, pour la troisième fois, les heures sonnèrent. Il était minuit moins le quart. L'attente durait depuis trop longtemps ; André se fatiguait et s'irritait. Dans l'appartement d'Hélène, aux fenêtres de l'aile gauche, on ne voyait pas d'autre lumière que la lumière extérieure de la lune. « Yiendrait-elle? Et de quelle façon? En cachette? Sous un prétexte? Lequel.^ Lord Heathfield était certainement à Rome. Gomment pourraitelle justifier son absence nocturne? » De nouveau s'exaspérèrent dans lame de l'ancien amant les âpres curiosités; de nouveau la jalousie le mordit et la convoitise l'enflamma. Il se rappelait le mot joyeux de Musellaro sur le mari; et il se proposait de reprendre Hélène à tout prix, par plaisir et par vengeance. — Oh ! si elle était venue !

Une voiture arriva et entra dans le jardin. Il se pencha pour regarder; il reconnut les chevaux d'Hélène; il entrevit à l'intérieur une figure de femme. La voiture disparut sous le portique. Il demeura perplexe. ({ Elle était donc sortie? Et elle rentrait seule? » li braqua sur le portique un regard aigu. La voiture, traversant le jardin, ressortait sur la chaussée et s'engageait dans la rue Rasella; elle était vide.

Dans deux ou trois minutes, l'heure serait passée; et Hélène ne venait pas !

L'heure sonna. Une angoisse terrible étreignit son cœur déçu. Elle ne venait pas !

Ne pouvant comprendre les causes de cette inexactitude, ii s'en prit h elle. Il eut un mouvement soudain de colère ; il eut même le brusque soupçon qu'elle avait voulu lui infliger une humilialion, un châtiment, ou bien qu'elle avait voulu se passer un caprice, exaspérer un désir. Il ordonna au cocher, par le portevoix :

— Place du Quirinal.

Il cédait à l'attraction de Marie Ferrés ; il s'abandonnait une fois encore au vague sentiment de tendresse qui, depuis sa visite de l'après-midi, lui avait laissé dans l'ùme un parfum et suggéré des pensées, des images de poésie. La désillusion récente qui, à ses yeux, prouvait l'indiiTérence et la méchanceté d'Hélène, le poussait avec force vers l'amour et la bonté de la Siennoise. Son regret de la belle nuit perdue allait croissant, mais sous l'influence du rêve qu'il avait rêvé tout à l'heure. Et c'était, en vérité, une des nuits les plus belles que le ciel de Rome eut connues; c'était un de ces spectacles qui oppriment l'esprit humain d'une immense tristesse, parce qu'ils surpassent toute puissance d'admiration.

La place du Quirinal s'étalait toute blanche, élargie par la blancheur, solitaire, rayonnant comme une acropole olympienne sur la cité silencieuse. A l'entour, les édifices se dressaient, imposants, dans le ciel profond; au palais du Roi, la haute porte papale du Bernin, surmontée de la loggia, donnait à la vue ^illusion qu'elle se détachait des murs, qu'elle s'avançait, qu^ellc s'isolait en sa magnificence monstrueuse, semblable à un mausolée sculpté dans une pierre sidérale ; au palais de la Consulta, les riches architraves du Fuga, taisant saillie sur les colonnes, étaient transfi—

L'E>FA>T ù£ VOLUPTE

gurées par les étranges entassements de id neige. Divins, au milieu de la blancheur unie, les colosses semblaient dominer tout le reste. Les attitudes des Dioscures et des chevaux s'élargissaient dans la lumière ; les amples croupes brillaient comme sous des caparaçons gemmés ; il y avait des brillants sur les épaules et sur le bas levé de chaque demi-dieu. Et, au-dessus entre les chevaux, s'élançait l'obélisque ; et, au-dessous s'ou^Tait la vasque de la fontaine ; et le jet d'eau et l'aiguille de pierre montaient vers la lune, pareils à une tige de diamant età une tige de granit.

Une solennité auguste descendait du monument. En face, Rome s'abîmait comme dans un silence de mort, immobile, vide, pareille à une cité endormie par un pouvoir fatal. Les maisons, les églises, les tours, toutes les forêts confuses et mêlées des architectures païenne et chrétienne, se fondaient en une seule forêt informe, entre les hauteurs du Janicule et le mont Mario perdus dans une vapeur argentée, très lointains, d'une immatérialité inexprimable, ressemblant un peu à des horizons de paysage lunaire, évoquant dans l'esprit la vision de je ne sais quel astre à demi éteint qu'habiteraient des âmes. La coupole de Saint-Pierre, lumineuse d'un singulier bleu métallique dans le bleu de l'air, se dressait gigantesque et si voisine qu'elle paraissait tangible. Et les deux jeunes Héros, fils du Cygne, rayonnants de beauté dans cette immense blancheur comme dans une ajjothéose de leur origine, semblaient être les immortels Génies de Rome veillant sur le sommeil de la ville sacrée.

La voitiu-e s'arrêta devant le palais royal et y resta longtemps. Le poète s'était remis à suivre son irréalisable rêve. Et Marie était toute proche; elle aussi.

peut-être, veillait et rêvait ; elle aussi, peut-être, sentait peser sur son cœur l'immensité de la nuit et en mourait d'angoisse. Vainement !

La voiture, avec lenteur, passa devant la porte close de Marie Ferres, tandis qu'en haut les vitres des fenêtres reflétaient la pleine lune regardant les jardins suspendus des Aldobrandini, où les arbres se dressaient, prodiges aériens. Et, devant la porte de Marie, en hommage, le poète jeta sur la neige la boLle de roses blanches.

— J'ai vu ; j'ai deviné... J'ctais derrière les vitres depuis bien longtemps. Je ne pouvais me résoudre à m'en aller. Toute cette blancheur m'attirait... J'ai vu la voiture passer lentement dans la neige. J'avais senti que c'était vous, avant de vous voir jeter les roses. Nulle parole ne saura jamais vous dire la tendresse de mes larmes. J'ai pleuré pour vous, d'amour; et j'ai pleuré pour les roses, de pitié. Pauvres roses ! Il me semblait que, sur celte neige, elles devaient vivre, souffrir et agoniser. Il me semblait, comment dire :' il me semblait qu'elles m'appelaient, qu'elles se lamentaient comme des créatures abandonnées. Quand votre voiture s'éloigna, je me mis à les regarder par la fenêtre. Je fus sur le point de descendre dans la rue, pour les prendre. Mais le domestique attendait encore dans ranlichambre. J'ima.'jinai raille moyens.

L'ENFATÎT DE VOLUTTE ùôj

sans réussir à en trouver un seul praticable. Cela me mit au désespoir... Vous souriez? C'est vrai: je ne sais quelle folie m'avait prise-. J'épiais les passants avec une attention anxieuse, les yeux pleins de larmes. S'ils avaient piétiné les roses, ils m'auraient piétiné le cœur. Et, dans ce supplice, je me sentais heureuse ; j'étais heureuse de votre amour, de votre acte si déhcat, si passionné, de votre douceurj de votre bonté... Quand je m'endormis, j'étais heureuse et triste ; les roses, elles, devaient être déjà mourantes. Après quelques heures de sommeil, le bruit des peUes sur le pavé me réveilla. On enlevait la neige, justement devant notre porte. Je re-tai aux écoutes; et le bruit et les voix, qui conlinuèrent jusqu'après l'aube, me causaient tant de mélancolie!... Pauvres roses! I\ïais cl'es demeureront toujours vivantes dans ma mémoire. Il y a des souvenirs qui suffisent à embaumer une âme pour toujours... M'aimez- vous beaucoup, André?

Et, après une héslta'ion :

— N'aimez-vous que moi? Avez-vous oublié tout le reste ? Toutes vos pensées m'appartiennent-elles ?

Elle palpitait et trembkit.

— Je souffre... de votre vie antérieure, de celle que je ne connais pas ; je soufï're de vos souvenirs de toutes les empreintes que garde peut-être encore votie esprit, de tout ce qu'en vous je ne pourrai jamais comprendre et jamais posséder. Oh ! si je parvenais à vous donner l'oubli de tout ! J'entends sans cesse vos paroles, André, vos toutes premières paroles. Je crois que je les entendrai à l'instant de ma mort...

Elle palpitait et tremblait, sous le heurt de la pas ?ion victorieuse.

— Je VOUS aime chaque jour davantage, chaque jour davantage !

Il l'ennTa de paroles suaves et profondes ; il fut plus ardent qu'elle; il lui raconta le rêve de cette nuit de neige, et son désir désespéré, et l'ulile histoire des roses, et cent autres imaginations lyriques. Il la croyait tout près de s'abandonner ; il lui voyait les yeux noycs dans un flot de langueur plus débordant ; il voyait apparaître sur sa bouche dolente cette contraction inexprimable qui est comme la dissimulation d'une inslinctive tendance physique au baiser ; il vovait ses mains, des mains fines et fortes, des mains d'archange, frémir comme les cordes d'un instrument et exprimer toute l'angoisse de son ame. « Si je pouvais aujourd'hui lui ravir un seul baiser fugitif, pensait-il, je me serais beaucoup rapproché du terme après lequel je soupire. »

Mais elle, consciente du péril, se leva soudain, en ^'excusant; et elle tira la sonnette, demanda le thé au domestique, fit prier miss Dorothy d'amener Delphine au salon. Puis, se tournant vers André avec dU peu d'agitation convulsive :

— Cela vaut mieux, dit-elle. Pardonnez-moi.

Et, depuis ce jour, elle évita de le recevoir aux jours où il n'y avait pas chez elle, comme le mardi et le samedi, réception ouverte.

Néanmoins, elle se laissa conduire par André en de longues pérégrinations à travers la Rome des empereurs et la Rome des papes, dans les villas, dans les musées, dans les églises, dans les ruines. Oii Hélène Muti avait passé, passa Marie Ferres. Bien souvent, les choses visitées suggéraient au poète les mêmes elîusions d'éloquence qu'Hélène avait déjà entendues.

L'ENFANT DE VOLUPTÉ 36l

Bien souvent un souvenir remportait loin de la réalité présente et le troublait à l'improviste.

— A quoi pensez-vous en ce moment ? lui demandait Marie en le regardant au fond des pupilles, avec une ombre de soupçon.

Et il répondait :

— A vous, toujours à vous. Il me prend comme une curiosité de regarder au dedans de moi pour voir s'il me reste encore quelque minime partie de mon âme qui ne soit point en la possession de votre âme, quelque minime repli que n'ait point pénétré votre lumière. C'est comme une exploration intérieure que je fais pour vous, puisque vous ne pouvez pas la faire. Eh bien ! Marie, désormais, je n'ai plus rien à vous offrir. Vous avez sur tout mon être une domination absolue. Jamais, je crois, nulle créature humaine n'a été plus intimement possédée par uno autre créature humaine, en esprit. Si ma bouche s'unissait à la votre, ma vie se transfuserait dans la vôtre ; et je crois que j'en mourrais.

Elle avait foi en ces discours, parce que la voix de son amant leur prêtait la flamme de la vérité.

Un jour, ils étaient sur le Belvédère de la villa Médicis ; et ils regardaient, sous les larges et sombres voûtes des buis, l'or du soleil mourir lentement et la villa Borghese encore nue se submerger lentement dans une vapeur violacée. Envahie d'une tristesse soudaine, elle dit :

— Qui sait combien de fois vous êtes venu en ce lieu, pour vous sentir aimer !

Il répondit, avec l'accent d'un homme perdu dans un rêve :

— Je ne sais pas ; je ne me souviens pas. Que dites-vous donc ?

ai

Elle se tut. Puis elle se leva pour lire les inscriptions sur les pilastres du petit temple. C'étaient, pour la plupart, des inscriptions d'amants, de jeunes époux, de contemplateurs solitaires. Toutes exprimaient un sentiment d'amour, triste ou joyeux ; elles chantaient les louanges d'une belle ou pleuraient un bien perdu ; elles racontaient un ardent baiser ou une extase languissante ; elles remerciaient les vieux buis hospitaliers, indiquaient un asile secret aux heureux visiteurs de demain, notaient la singularité d'un crépuscule contemplé. Sous le charme féminin, tous, amants ou époux, avaient été saisis d'un enthousiasme lyrique, dans ce petit Belvédère isolé où conduit un escalier de pierre tapissé d'une mousse aussi riche que du velours. Les murs parlaient; et une mélancoUe indéfinissable émanait de ces voix inconnues d'amours défunts, une mélancolie presque sépulcrale, comme celle des épitaphes d'une chapelle.

Tout à coup, Marie se tourna vers André :

— Vous y êtes venu, vous aussi, dit-elle.

Il répondit, en la regardant, avec le même accent que tout à l'heure :

— Je ne sais pas ; je ne me souviens pas. Je ne me souviens plus de rien. Je vous aime.

Elle lut. C'était une épigramme de Gœthe écrite de la main d'André, un distique, celui qui commence par : ce Sage, wie lehst dui... Dis, comment vis-tu? — Je vis I Et, s'n m'était donné de vivre cent et cent siècles, je me souhaiterais seulement que demain fût comme aujourd'hui. » Et, au-dessous, il y avait une date : Die ultima februarii 1885 ; puis un nom : Helena Amyclœa.

Elle dit :

— Allons-nous-en.

La voûte des buis faisait pleuvoir des ténèbres sur l'escalier de pierre tapissé de velours. Il demanda :

— Voulez-vous vous appuyer?

— Non, merci, répondit-elle.

Ils descendirent en silence, lentement. Tous deux avaient le cœur lourd.

Après un intervalle, elle dit :

— Vous étiez heureux, il y a deux ans. Et lui, avec une obstination préméditée ;

— Je ne sais pas ; je ne me souviens pas.

En ce crépuscule vert, le bosquet était mystérieux. Les troncs et les branches s'élançaient avec des enlacements et des allongements serpentins. Çà et là, une feuille luisait comme un œil d'émeraude, dans l'ombre.

Après un intervalle, elle reprit :

— Qui était cette Hélène ?

— Je ne sais pas ; je ne me souviens pas. Je ne me souviens plus de rien. Je vous aime. Je n'aime que vous. Je ne pense qu'à vous. Je vis pour vous seule. Je ne sais plus rien ; je ne me souviens plus de rien ; je ne désire plus rien, excepté votre amour. Aucun fil ne me rattache à ma vie d'autrefois. Maintenant, je suis hors du monde, entièrement perdu dans votre être. Je suis dans votre sang et dans votre âme ; je me sens dans chaque palpitation de vos artères ; je ne vous touche pas, et cependant je me con!bnds avec vous comme si je vous tenais sans cesse entre mes bras, sur ma bouche, sur mon cœur. Je vous aime et vous m'aimez ; et cela dure depuis des siècles, durera pendant des siècles, toujours. Auprès de vous, pensant à vous, vivant de vous, j'ai la sensation de l'infini.

de l'éternel. Je vous aime et vous m'aimez. Je ne sais pas autre chose ; je ne me souviens pas d'autre chose... Sur la tristesse, sur les soupçons, il versait une onde d'éloquence enflammée et douce. Et elle écoutait, droite devant les balustres de la large terrasse qui s'étend à la lisière du bosquet.

— Est-ce vrai.^ Est-ce vrai? répétait-elle d'une voix éteinte, qui était comme l'écho affaibli d'un cri intérieur de son âme. Est-ce vrai ?

— Oui, c'est vrai ; et cela seul est vrai. Tout le reste n'est qu'un rêve. Je vous aime et vous m'aimez. Et vous me possédez comme je vous possède. Je vous sais si profondément mienne que je ne vous demande pas de caresses ; je ne vous demande aucune preuve d'amour. J'attends. Ce qui m'est cher par-dessus toutes choses, c'est de vous obéir. Je ne vous demande pas de caresses ; mais je les sens dans votre voix, dans votre regard, dans vos attitudes, dans vos moindres gestes. Tout ce qui me vieni de vous est pour moi aussi enivrant qu'un baiser ; et, quand j'effleure votre main, je ne saurais dire quelle est la plus forte, de la volupté de mes sens ou de l'exaltation de mon esprit.

Il lui posa la main sur la main, légèrement. Et elle trembla, séduite, prise d'un désir fou de se pencher vers lui, de lui offrir enfin ses lèvres, son baiser, toute sa personne. Il lui sembla — car elle ajoutait foi aux paroles d'André — il lui sembla qu'un tel acte le lierait à elle par le dernier nœud, par un nœud indissoluble. Elle croyait qu'elle allait s'évanouir, se dissoudre, mourir. C'était comme si tous les tumultes de la passion dont elle avait déjà souffert lui eussent gonflé le cœur, eussent accru le tumulte de la passion présente. C'était comme si, en cette seconde, se fussent réveillées

toutes les émotions ressenties depuis le jour où elle avait connu cet honame. Les roses de Schifanoia refleurissaient parmi les lauriers et -les buis de la villa Médicis.

— J'attends, Marie. Je ne vous demande rien. Je reste fidèle à mes promesses. J'attends l'heure suprême. Cette heure viendra, je le sens ; car la force de l'amour est invincible. Et toutes vos craintes, toutes vos terreurs disparaîtront ; et la communion des corps vous semblera aussi pure que la communion des âmes : car toutes les flammes ont la même pureté...

De sa main sans gant, il pressait la main dégantée de Marie. Le jardin semblait désert. Du palais de l'Académie de France ne venait aucun bruit, aucune voix. On entendait, clair dans le silence, le murmure de la fontaine au milieu de l'esplanade ; les avenues s'allongeaient vers le Pincio, droites, comme enfermées entre deux murailles de bronze sur lesquelles ne mourait pas encore la dorure du soir; l'immobilité de toutes les formes offrait l'image d'un labyrinthe pétrifié ; autour de la vasque, les cimes des roseaux n'étaient pas moins immobiles dans l'air que les statues.

— Il me semble, dit la Siennoise en fermant à demi les yeux, que je me trouve sur une des terrasses de Schifanoia, très loin, très loin de Rome, seule... avec toi. Je ferme les yeux, et je vois la mer.

De son amour et du silence, elle voyait naître un grand rêve qui se dilatait dans le couchant. Sous le regard d'André, elle se tut ; et elle sourit un peu. Elle avait dit : avec toi! En prononçant ces trois syllabes, elle avait fermé les yeux ; et sa bouche avait paru plus lumineuse, comme si se fût recueillie sur ses lèvres la splendeur voilée par les paupières et par les ciis.

— Il me semble que toutes ces choses n'existent point hors de mon être, mais que tu les a créées dans mon âme, pour ma joie. Cette illusion profonde, je la retrouve chaque fois que je suis devant un spectacle de beauté et que tu es auprès de moi.

Elle parlait lentement, avec des pauses, comme si sa voix eût été l'écho tardif d'une autre voix insaisissable aux sens. Cela donnait à ses paroles un accent singulier, un son mystérieux, de sorte qu'elles semblaient venir des plus secrètes profondeurs de son être; elles n'étaient plus le vulgaire symbole imparfait ; elles devenaient une expression intense, transcendante, plus frémissante de vie, d'une signification plus ample.

c( De ses lèvres, comme d'une jacinthe pleine d'une rosée de miel, tombe goutte à goutte un murmure liquide qui fait mourir les sens de passion, doux, comme les pauses de la musique planétaire entendue dans l'extase. » Le poète se rappelait ces vers de Shelley. Il les redit à Marie, gagné par l'émotion de l'aimée, pénétré par le charme de l'heure, exalté par les apparences des choses. Un tremblement le prit, lorsqu'il voulut lui adresser à son tour le tutoiement mystique.

— Jamais, en aucun de mes plus hauts rêves spirituels, je n'étais parvenu à imaginer une telle hauteur. Tu t'élèves par-dessus toutes mes chimères, tu resplendis par-dessus toutes les splendeurs de ma pensée, tu m'illumines d'une lumière qui est presque insoutenable pour moi...

Elle se tenait droite devant les balustres, les mains posées sur la pierre, la tc'te haute, plus pâle qu'en ce matin mémorable où elle cheminait sous les fleurs.

L'ENFANT DE VOLUPTÌ 367

Les larmes emplissaient ses yeux mi-clos, luisaient entre ses cils ; et, lorsqu'elle promenait ses regards autour d'elle, eUe voyait le ciel devenir tout rose à travers le voile de ses pleurs.

Dans le ciel, il pleuvait des roses, comme en ce soir d'octobre où le soleil, mourant derrière la collme de Rovigliano, allumait les étangs sous les pins de Vicomile. ce II pleuvait partout des roses, des roses, des roses, si lentes, si épaisses, si molles, qu'on aurait dit une tombée de neige dans une aurore. » La Ailla Médicis, éternellement verte et sans fleurs, recevait sur les cimes de ses rigides muraiUes végétales cette douce pluie de pétales innombrables tombés des jardins célestes. ^ . .

Elle se retourna pour descendre. André la suivit. Ils cheminèrent en silence vers l'escalier; ils regardèrent le bois qui s'étendait entre la terrasse et le Belvédère. Il semblait que la clarté s'arrêtât sur la lisière, là où se dressaient les deux hermès gardiens, et qu'elle n'eût pas la puissance de rompre les ténèbres ; et ces arbres semblaient se ramifier dans une autre atmosphère ou dans une eau sombre, dans un fond marin, pareils à des végétations océaniques.

Elle fut prise d'une peur soudaine ; elle hâta le pas vers l'escalier, descendit cinq ou six m^arches ; et elle s'arrêta, éperdue, palpitante. Elle entendait dans le silence le battement de ses artères qui se dilatait comme un grondement énorme. La \dlla jMédicis avait disparu maintenant ; l'escalier était resserré entre deux murailles, humide, gris, rompu par les herbes, triste comme celui d'une prison souterraine.^ Elle vit André se pencher vers elle, d'un mouvement imprévu, pour lui baiser la bouche.

— Non, non, André !... Non !

Il étendait les mains pour la retenir, pour la contraindre.

— Non !

Éperdument, elle lui saisit une main, la porta à ses lè^Tes ; et elle la baisa deux, trois fois éperdument. Puis elle se mit à courir jusqu'en bas de l'escalier, vers la porte, comme une folle.

— Marie ! Marie ! Arrêtez-vous !

Ils se rejoignirent devant la porte close, pâles, haletants, secoués d'un tremblement terrible, fixant l'un sur l'autre des yeux altérés, ayant dans les oreilles le bourdonnement de leur sang, ayant à la gorge la sensation d'étouffer. Et, en même temps, d'un même élan, ils s'étreignirent, s'embrassèrent.

Elle dit, craignant de s'évanouir, s'appuyant à la porte, avec un geste de prière suprême :

— Assez ! . . . je meurs !

Ils restèrent une minute l'un en face de l'autre, sans se toucher. H semblait que tout le silence de Rome s'appesantît sur eux, dans ce lieu étroit ceint de hautes muraiUes, semblable à une tombe découverte. On entendait, distinct, le croassement des corbeaux qui s'assemblaient sur les toits du palais ou traversaient le ciel. De nouveau, une peur étrange saisit le cœur de Marie. Elle jeta en l'air, vers le faîte des murailles, un regard épouvanté. Elle dit, faisant eSort sur elle-même :

— iSous pouvons sortir, maintenant. Ouvrez, je vous prie.

Et, dans sa hâte furieuse, sa main rencontra celle d'André sur la poignée de la porte.

Et, lorsqu'elle passa au ras des deux colonnes de granit, sous le jasmin sans fleurs, André dit:

— Regarde ! Le jasmin va fleurir !

Elle ne se retourna point, mais elle sourit; et ce sourire élait infiniment triste, plein des ombres que jetait en son âme la réapparition subite du nom inscrit sur le Belvédère. Et, tandis qu'elle cheminait dans l'avenue mystérieuse, elle sentait que tout son sang gardait la flamme du baiser ; et une implacable angoisse lui gravait ce nom, oh ! ce nom ! dans le cœur.

Le marquis de Mount Edgcumbe, en ouvrant la grande armoire secrète, la bibliothèque clandestine, disait à Sperelli :

— Vous de\TÌez me dessiner les fermoirs. Le volume est in-4°, daté de Lampsaqne, i734- Les gravures me semblent très fines. Jugez-en.

n tendit à André le livre rare, orné de vignettes voluptueuses.

— Voici une figure très importante, ajouta-t-il en désignant du doigt une des vignettes. C'est une chose que je ne connaissais pas encore. Aucun de mes auteurs n'en fait mention...

Il ne cessait de parler, discutant chaque détail, suivant les lignes du dessin avec son doigt blanchâtre semé de poils sur la première phalange et terminé par un ongle pointu, luisant, un peu livide comme un

L'ENFANT DE VOLUPTB Z'Jl

ongle de quadrumane. Ses paroles entraient dans l'oreille de Sperelli avec un grincement atroce.

— Voici une édition holiaiidaise de Pétrone, qui est magnifique. Et voici VErotopœgnion, imprimé à Paris en 1798. Vous connaissez le poème attribué à John Wilkes, An essay on woman ? En voici une édition de 1763.

La collection était très riche. Elle comprenait tout ce que l'esprit humain, au cours des siècles, a produit de plus infâme et de plus raffiné pour servir de commentaire à l'hymne antique en l'honneur du dieu de Lampsaque.

Le collectionneur prenait les livres sur les rayons de l'armoire et les montrait à son jeune ami, en parlant sans interruption. Ses mains se faisaient caressantes pour toucher les livres reliés en peaux et en étofies précieuses. A chaque instant, il avait un sourire subtil. Et, dans ses yeux gris, sous son énorme front convexe, un éclair de folie passait.

— Je possède aussi l'édition princeps des épigrammes de Martial, celle de Venise, imprimée par Vindelin de Spire, in-folio. Voyez... Les fermoirs sont d'un maître. Cette composition emblématique est de grand style.

Sperelli écoutait et regardait, avec une stupeur qui se changeait peu à peu en horreur et en douleur. Ses yeux étaient sans cesse attirés par un portrait d'Hélène, pendu à la muraille sur le damas rouge.

— C'est le portrait d'Hélène, peint par Frédéric Leighton... Mais regardez ce livre! Le frontispice, les titres, les initiales, les encadrements réunissent tout ce que nous connaissons de plus exquis en matière d'iconographie galante.. Regardez ces fermoirs I

La reliure était admirable. Une peau de requin, rugueuse et Apre comme celle qui garnit la garde des sabres japonais, couvrait les deux plats et le dos ; les fermoirs et les clous, d'un bronze très riche en argent, ciselés avec une rare élégance, rappelaient les plus beaux ouvrages en fer du xvi® siècle.

— L'auteur, Francis Redgrave, est mort dans un asile d'aliénés. C'était un jeune artiste de génie. Je possède toutes ses études. Je vais vous les montrer.

Le collectionneur s'animait. Il sortit pour aller prendre l'album dans la chambre voisine. Son pas était un peu sautillant et mal assuré, comme celui d'un homme qui porte déjà en soi un germe de paralysie, un commencement de maladie de la moelle épinière ; son buste demeurait rigide, sans seconder le mouvement des jambes, pareil à un buste d'automate.

André Sperelli le suivit du regard jusqu'au seuil, inquiet. Lorsqu'il fut seul, une affreuse angoisse le prit. La chambre, tapissée de damas rouge sombre, comme celle où Hélène s'était donnée à lui deux ans auparavant, lui apparut tragique et lugubre. C'étaient peut-être ces mêmes tapisseries qui avaient entendu les paroles d'Hélène : « Tu me plais ! » L'armoire ouverte laissait voir les files de livres obscènes, les reliures bizarres, estampées de symboles phalliques. A la muraille pendait le portrait de lady Heathfleld, près d'ime copie de la Nelly O'Brien de Reynolds. Du lond de la *oile, les deux créatures regardaient avec la même intensité pénétrante, avec la même ardeur de passion, avec la même flamme de désir sensuel, avec la même éloquence prodigieuse; toutes deux avaient la bouche Rrabiguë, énigmatique, sibylline, la bouche des infatigables et inexorables buveuses d'âmes; et toutes deux

L'F.>rA!«T DE VOLUPTÉ ^-jZ

avaient le front marmoréen, immaculé, d'une pureté inaltérablement radieuse.

— Pauvre Redgrave ! dit lord Heathfield en rentrant avec le portefeuille des dessins. Assurément, c'était un génie. Jamais imagination erotique n'a surpassé la sienne. Regardez! Regardez!... Quel style ! Regardez ! . . .

Il s'éloigna un instant pour aller refermer la porte. Puis il revint vers la table, près de la fenêtre ; et il se remit à feuilleter le recueil sous les yeux de Sperelli, parlant sans cesse et indiquant de son doigt simiesque, effilé comme une arme, les particularités de chaque figure.

Il parlait dans sa langue, donnant à chaque commencement de phrase une intonation interrogative, et à chaque fin de phrase une chute monotone, fastidieuse. Certaines de ses paroles déchiraient l'oreille d'André comme un son aigre de fer qu'on racle, comme le grincement d'une lame d'acier sur une plaque de cristal.

Et les dessins défilaient, dessins épouvantables, où se révélait la terrible fièvre qui avait pris la main du dessinateur, la terrible démence qui avait pris son cerveau.

— Voici maintenant, dit lord Heathfield, l'ouvrage qui a inspiré ces chefs-d'œuvre... Un livre précieux I Le plus rare des livres rarissimes ! . . . Vous ne connaissez pas Daniel Maclisius?...

Lord Heathfield tendit à Sperelli le traité introuvable. Il s'échauiïait de plus en plus, à parler de plaisirs cruels. Ses tempes chauves s'empourpraient, les veines de son front se gonflaient ; à chaque moment, sa bouche se contractait, un peu convulsée. Et ses mains, ses mains odieuses, faisaient des gestes brefs.

mais rapides, tandis que ses coudes gardaient leur rigidité de paralysie. En lui, la bête immonde, laide et féroce, apparaissait sans voiles. Et, dans l'imagination d'.\ndré, se dressaient toutes les horreurs du libertinage anglais, les exploits de la « Noire Armée » sur les trottoirs de Londres, la chasse implacable aux « vierges vertes », les lupanars de West-End et de l'Halfousn Street, les maisons élégantes d'Anna Rosemberg et de la JefTeries, les boudoirs secrets qui, capitonnés du plancher au plafond, étouffent les cris perçants que la torture arrache aux victimes...

— Mumps ! Mumps ! Vous êtes seul.^

C'était la voix d'Hélène. Elle frappait doucement à Tune des portes.

— Mumps !

André tressaillit ; tout son sang lui fit un voile sur les yeux, lui alluma le front, lui mit un bourdonnement dans les oreilles, comme si un vertige brusque allait le saisir. Au milieu du trouble que lui avaient causé ces livres, ces figures, les discours de cet homme, un instinct furieux remontait des aveugles profondeurs de son être, la même impulsion qu'il avait déjà éprouvée un jour, sur le champ de courses, après la défaite de Rùtolo, dans les acres exhalaisons de son cheval fumant. Le fantôme d'un crime d'amour le tenta, puis se dissipa, rapide comme un éclair : tuer cet homme, prendre cette femme de force, satisfaire sa terrible convoitise, puis se tuer aussi.

— Non, je ne suis pas seul, répondit le mari sans ouvrir la porte. Dans quelques minutes, je vous amènerai au salon le comte Sperelli, qui est ici avec moi.

Il replaça le livre dans l'armoire; il referma le portefeuille et le reporta dans la chambre voisine.

L'ENFAÎ^T DE VOLUPTE 875

André aurait donné n'importe quoi pour se soustraire au supplice qui l'attendait ; et, en même temps, ce supplice exerçait sur lui una attraction. Une lois encore son regard se leva sur la muraille rouge, vers le cadre sombre où brillait la face exsangue d'Hélène, cette face aux yeux qui suivaient, à la bouche sibylline. Une fascination pénétrante et continue émanait de cette immobilité impérieuse. Cette pâleur unique dominait tragiquement toute l'ombre rouge de la chambre. Et, une fois encore, il sentit que sa passion était inguérissable.

— Voulez- vous passer au salon? demanda le mari en reparaissant sur le seuil, parfaitement remis et tranquille. Ainsi, vous me dessinerez les fermoirs.^...

André répondit :

— J'essayerai.

Il ne parvenait pas à réprimer son tremblement intérieur. Dans le salon, Hélène le regarda curieusement, avec un irritant sourire.

— Que faisiez-vous là-bas ? lui demanda-t-elle, sans cesser de sourire de la même façon.

— Votre mari me montrait des bibelots précieux.

— Ah !

Elle avait la bouche sardonique, un certain air gouailleur, une moquerie manifeste dans la voix. Elle s'installa sur un large divan recouvert d'un tapis de Boukhara couleur amarante sur lequel languissaient de pâles coussins et, sur les coussins, des palmes d'or éteintes. Et elle se mit à parler de choses mondaines, mais d'une voix qui s'insinuait jusque dans les veines d'André comme un invisible feu.

Deux ou trois fois, il surprit le legard de lord Heathficld fixé sur sa femme ; et ce regard lui parut

876 L'ENFAr^T DE VOLUPTE

chargé de toules les infamies remuées tout à l'heure. De nouveau, la pensée criminelle traversa son esprit. Toutes ses fibres tremblaient. Il se dressa livide. Lord Healhfield lui dit :

— Vous partez déjà? Qu'avez-vous donc?

Et il sourit d'un sourire étrange.

Sperelli s'inclinait. Hélène, sans se troubler, lui tendit la main. Le marquis l'accompagna jusqu'à la porte, en répétant tout bas :

— Je vous recommande mes fermoirs.

Lorsqu'André fut sous le portique, il vit une voiture

qui s'avançait dans l'avenue. Un gentilhomme à grande barbe blonde mit la tête à la portière. C'était Galéas Secinaro.

Et, tout d'un coup, remonta dans son esprit le souvenir de la vente de Mai, avec l'épisode de la somme offerte par Galéas pour obtenir qu'Hélène Muti essuyât à cette barbe ses beaux doigts mouillés de champagne. Il hâta le pas, sortit dans la rue. Il avait la sensation obtuse et confuse d'un bruit assourdissant qui s'échappait du fond de son cerveau.

C'était une après-midi d'avril finissant, chaude et humide. Le soleil apparaissait et disparaissait entre les nuages floconneux et lents. La paresse du sirocco engourdissait Rome.

Sur le trottoir de la rue Sixtine, il aperçut devant lui une dame qui s'acheminait lentement vers la Trinité. Il reconnut Marie Ferrés. Il regarda sa montre : cinq heures allaient sonner ; dans quelques minutes, ce serait l'heure habituelle du rendez-vous. Marie se rendait certainement au palais Zuccari.

n hâta le pas pour la rejoindre. Lorsqu'il fut près d'elle, il l'appela par son nom.

— Marie !

Elle eut un sursaut.

— Comment? Tu es ici? Je montais chez toi. Il est cinq heures.

— Moins quelques minutes. Je courais pour t'attendre. Pardonne-moi.

— Tu es tout pâle, tout bouleversé... Qu'as-tu ' D'où viens-tu ?

Elle fronça les sourcils, en le regardant fixement à travers son voile.

— Je viens de mon écurie, réplicpia André, qui soutint ce regard sans rougir, comme s'il n'avait plus eu de sang dans les veines. Un cheval, auquel je tenais beaucoup, s'est blessé au genou par la faute du jockey. Aussi, dimanche, ne pourra-t-il pas courir le Derby. Cela me chagrine et m'irrite. Pardonne-moi. Je me suis attardé sans y prendre garde. Mais il n'est que cinq heures moins quelques minutes...

— C'est bien. Adieu. Je m'en Aais.

Ils étaient sur la place de la Trinité. Elle s'arrêta brusquement et lui tendit la main. Elle gardait encore un pli entre les sourcils. Parmi sa grande douceur, elle avait parfois des impatiences presque rudes et des mouvements altiers qui la transfiguraient.

— Non, Marie ! Viens. Sois bonne. Je monte pour t'attendre. Continue jusqu'aux grilles du Pincio, et reviens sur tes pas. Veux-tu ?

L'horloge de la Trinité des Monts sonna cinq heures.

— Tu entends.^ ajouta-t-il.

Elle dit, après une courte hésitation :

— Je viendrai.

— Merci. Je t'aime I

— Je t'aime aussi.

Ils se séparèrent.

Marie Fems continua son chemin, traversala place entra dans l'avenue bordée d'arbres. Au-dessus de sa tête, le long de la muraille, le souffle languissant du sirocco faisait par intervalles courir dans les arbres verts un murmure. Dans la tiédeur humide de l'air, des ondes subtiles de parfums coulaient et s'évanouissaient. Les nuages paraissaient plus bas ; des troupes d'hirondelles rasaient presque le sol. Et, dans cette énervante lourdeur, il y avait une mollesse qui attendrissait le cœur passionné de la Siennoise.

Depuis qu'elle s'était rendue au désir d'André, son cœur s'agitait dans un bonheur sillonné d'inquiétudes profondes. Tout son sang chrétien s'embrasait aux voluptés jamais éprouvées de la passion et se glaçait ar.x terreurs de la faute. Sa passion était souveraine, débordante, immense, si despotique qu'elle lui ôtait souvent pour de longues heures le souvenir de sa fille. Elle allait parfois jusqu'à oublier, jusqu'à négliger Delphine ! Et ensuite elle avait de? retours brusques de remords, de repentir, de tendresse ; et elle couvrait de baisers et de larmes la tête de sa fille étonnée, en sanglotant avec un horrible désespoir, comme sur la tête d'une morte.

Tout son être s'avivait à cette flamme, s'affinait, s'aiguisait, acquérait une sensibilité prodigieuse, une sorte de lucidité presciente, une faculté divinatoire qu' lui donnait d'étranges tortures. Presque à chaque mensong-5 dAndré, elle sentait une ombre passer sur son âme, elle éprouvait une inquiétude indéfinie qui parfois se cond^.nsait en forme de soupçon. Et le

soupçon la dévorait, lui rendait amers les baisers, acres les caresses, jusqu'à l'heure où il se dissipait sous les transports et les ardeurs de l'incompréhensible amant.

Elle était jalouse. La jalousie était son tourment implacable ; non pas la jalousie du présent, mais celle du passé. Par l'effet de celte cruauté que les personnes jalouses exercent contre elles-mêmes, elle aurait voulu lire dans la mémoire d'André, en découvrir tous les souvenirs, retrouver toutes les traces qu'y avait laissées les anciennes maîtresses, savoir, savoir... La question qui lui venait le plus souvent aux lèvres, lorsqu'André demeurait silencieux, c'était : « A quoi penses-tu? » Et, au moment où elle proférait ces mots, une ombre inévitable lui passait dans les yeux et sur l'âme, un iné\'itable flot de tristesse lui montait du cœur.

Aujourd'hui encore, quand il était survenu à l'improviste, n'avait-elle pas senti poindre en elle un soupçon instinctif ? Un éclair de lucidité lui avait même traversé l'esprit : elle avait eu l'idée qu'André venait du palais Barberini, de chez lady Heathfield.

Elle savait qu'André avait été l'amant de cette femme ; elle savait que cette femme s'appelait Hélène ; elle savait enfin que c'était l'Hélène de l'inscription : « Ich lebel... )> Le distique de Goethe lui retentissait douloureusement sur le coeur. Ce cri lyrique lui donnait la mesure de l'amour d'André pour cette femme si belle. Il devait l'avoir immensément aimée !

En marchant sous les arbres, elle se rappelait l'apparition d'Hélène dans la salle de concert, au palais des Sabini, et le trouble mal dissimulé de l'ancien amant. Elle se rappelait la terrible émotion qui l'avait prise elle-même, un soir, à une fête de l'ambassade d'Autriche, lorsque la comtesse Stamina lai avait dit,

380 L*EÎÎFA>T DE VOLUPTB

en voyant passer Hélène : « Lady Heatfìeld te piaîtelle ? C'était, et je crois que c'est encore, une grande passion de notre ami Sperelli. »

« Je crois que c'est encore... » Que de tortures causées par cette phrase ! Elle avait suivi des yeux sa grande rivale, obstinément, parmi la loule élégante ; et son regard s'était rencontré plus d'une fois avec le regard de l'autre ; et cela lui avait donné un frisson indéfinissable. Puis, le même soir, présentées l'une à l'autre par la baronne de Bœckhorst, au milieu de la foule, elles avaient échangé une simple inclination de tête. Et cette muette inclination s'était répétée, par la suite, dans les occasions assez rares où Marie Ferres avait traversé une réunion mondaine.

Pourquoi les doutes, assoupis ou étoufiés sous le flot des ivresses, ressuscitaient-ils avec tant de violence? Pourquoi ne parvenait-elle point à les réprimer, à les écarter.^ Pourquoi, au fond d'elle-même, toutes ces inquiétudes suscitées par le moindre heurt du soupçon?

En marchant sous les arbres, elle sentait croître sa détresse. Son cœur n'était point satisfait ; le rêve éclos de son cœur, pendant la matinée mystique, sous les arbres fleuris, en face de la mer, ne s'était point réalisé. La partie la plus pure et la plus belle de cet amour était restée là-bas, dans le bosquet solitaire, dans la symbolique forêt qui fleurit et iructifie en face de l'infini perpétuellement contemplé.

Elle s'arrêta devant le parapet qui regarde Saint- Sebastianello. Les \ieux chênes verts, d'une verdure si sombre qu'elle paraissait presque noire, étendaient sur la fontaine une toiture factice et sans vie. Les troncs portaient de larges blessures, comblées avec de la chaux et des briques, comme les brèches d'une

L'ENFANT DE VOLUPTÉ 38l

muraille. — Oh ! les jeunes arbousiers rayonnant et respirant dans la lumière ! — L'eau, dégouttant de la haute vasque de granit dans le bassin inférieur, jetait par intervalles un éclat de gémissements, comme un cœur qui s'emplit d'angoisse et puis déborde en torrents de larmes. — Oh ! la mélodie des Cent Fontaines, dans l'avenue des lauriers ! — La ville gisait, morte, comme ensevelie sous la cendre d'un volcan invisible, silencieuse et funèbre comme une ville ravagée par la peste, énorme, informe, dominée par la coupole qui s'élevait de son sein comme une nuée. — Oh ! la mer ! la mer sereine !

Elle sentait croître sa détresse. Une menace obscure lui venait des choses. Elle lut saisie de ce munie sentiment de crainte qu'elle avait déjà éprouvé tant de fois. Dans son esprit chrétien flamboya la pensée du châtiment.

Et néanmoins, à la pensée que son amant l'attendait, elle frémit jusqu'au plus profond de son être ; à la pensée des baisers, des caresses, des folles paroles, elle sentit s'embraser tout son sang et son âme défaillir. Le frisson de la passion l'emporta sur la crainte de Dieu. Et elle se dirigea vers la demeure de son amant aussi palpitante, aussi bouleversée que pour un premier rendez-vous.

— Ah ! enfin ! s'écria André en la recevant dans ses bras, en buvant le souffle de sa bouche haletante.

Il lui prit une main, la serra contre sa poitrine, lui dit :

— Sens mon cœur. Si tu avais tardé une minute de plus, il se serait brisé.

Au lieu de la main, elle appuya la joue. Il lui mit un baiser sur la nuque.

— Tu l'entendsbattre ?

— Oui ; et il me parle.

— Que te dit-il ?

— Que tu ne m'aimes pas.

— Que te dit-il ? répéta le jeune homme en lui mordant la nuque et en l'empcchant de se relever.

EUe rit.

— Que tu m'aimes.

Elle ôta son manteau, son chapeau, ses gants. Elle alla respirer les bouquets de lilas blanc qui emplissaient les hautes coupes florentines, pareilles à celles du tondo de la galerie Borghese. Elle avait sur les tapis un pas d'une légèreté extraordinaire, et rien n'était plus gracieux que le geste simple dont elle enfonçait son visage dans les touffes délicates.

Avec les dents, elle coupa l'extrémité d'une grappe et, la tenant à la bouche, hors des lèvres :

— Prends ! dit-elle.

Es s'embrassèrent longuement, longuement, au milieu du parfum.

Il dit, d'une voix un peu changée, en l'attirant à lui :

— Viens...

— Non, André ; il est trop tard. Aujourd'hui, non. Restons ici. Je te ferai du thé...

Elle lui prit la main, entrelaça ses doigts aux doigts de son amant.

— Je ne sais ce que j'ai. Je me sens le cœur si gros de tendresse que j'aurais presque envie de pleurer.

Ses paroles tremblaient ; ses yeux se mouillaient.

— Oh ! si je pouvais ne pas te quitter, rester ici toute la soirée !

Elle avait le cœur si gros que cela lui donnait des accents d'une indéfinissable mélancolie.

— Quand je pense que tu ne connaîtras jamais tout mon amour ! Quand je pense que je ne pourrai jamais connaître le tien ! M'aimes-tu? Dis-le-moi, redis-le-moi toujours, cent fois, mille fois, sans te lasser. Tu m'aimes?

— Ne le sais-tu pas ?

— Non, je ne le sais pas.

Elle proféra ces mots d'une voix si basse qu'André les entendit à peine.

— Marie!

Elle pencha la tête sur la poitrine d'André, silencieusement ; elle y appuya son front, en attendant qu'il parlât, comme pour écouter son cœur.

Il regarda cette pauvre tête courbée sous le poids du pressentiment; il sentit la pression légère de ce front noble et triste sur sa poitrine endurcie par le mensonge, cuirassée de fausseté. Une anxieuse émotion l'étreignit ; une pitié humaine lui serra la gorge. Et ce mouvement de son âme se résolut en paroles qui mentaient, prêta le tremblement de la sincérité à des paroles qui mentaient.

— Tu ne le sais pas!... Ta voix s'est faite basse; le souffle s'est éteint sur tes lèvres ; au tond de toi-même, quelque chose a protesté contre ce que tu disais ; tous les souvenirs de notre amour, tous, ont protesté contre ce que tu disais. Oh ! ta ne sais pas si je t'aime!...

Elle restait courbée, écoutant, palpitant, reconnaissant ou croyant reconnaître dans la voix émue du jeune homme l'accent vrai de la passion, l'accent enivrant qu'elle supposait inimitable. Et il lui parlait presque à l'oreille, dans le silence de la chambre, lui mettant sur le cou sa chaude haleine, avec des pauses plus douces que des paroles.

— Avoir une pensée unique, continuelle, de toutes

les heures, de tous les instants... ne point concevoir d'autre bonheur que ce bonheur surhumain irradié sur mon être par ta seule présence... vivre tout le jour dans l'attente inquiète, furieuse, terrible, du moment où je te reverrai... après ton départ, nourrir l'image de tes caresses et te posséder encore dans un fantôme presque tangible... te sentir, quand je dors, te sentir sur mon cœur, vivante, réelle, palpable, mêlée à mon sang, mêlée à ma vie... et croire en toi seule, jurer par toi seule, mettre en toi seule ma foi, ma force, mon orgueil, tout mon univers, tout ce que je rêve et tout ce que j'espère...

Elle releva son visage baigné de larmes. Il se tut, arrêtap.t avec ses lè\Tes les gouttes tièdes qui lui coulaient sur les joues. Elle pleurait et souriait, lui caressant les cheveux de ses mains tremblantes, éperdue, secouée par les sanglots.

— Mon âme, ma chère âme !

Il la fit asseoir; il s'agenouilla devant elle, sans cesser de lui baiser les paupières. Tout à coup, il eut un sursaut : il venait de sentir sur ses lèvres la rapide palpitation des longs cils de Marie, comme d'une aile inquiète. C'était une caresse que jadis Hélène lui faisait en riant, vingt fois de suite; et cette caresse, Marie l'avait apprise de lui ; et, sous cette caresse, il lui était arrivé souvent d'évoquer l'image de Vautre.

Le sursaut fit sourire Marie. Et, comme elle avait encore, luisante entre les cils, une larme attardée :

— Bois-la aussi, dit-elle.

Et, comme il la buvait, elle se mit à rire, sans se douter de rien.

Ses pleurs avalent cessé ; elle était presque joyeuse, rassurée, pleine de grâces.

L'ENFANT DE VOLLPTÉ 38?

— Je vais te faire du ihé, dit-elle.

— Non, reste assise.

Tout à coup, dans son esprit, l'image d'Hélène venait de s'interposer.

— Laisse-moi me lever, pria-t-cllc, en dégageant son bus le de l'étreinte. Je veux que tu boives mon thé. ïu en senliras le parfum t'aller jusqu'à l'âme.

Elle parlait d'un thé précieux, reçu de Calcutta, dont elle avait fait présent la veille à André.

Elle se leva et alla s'asseoir sur le siège aux chimères, où continuait à mourir, exquise, la couleur rosa di gruogo de l'ancienne dalmatique. Sur la petite table brillaient encore les fines majoliques de Castel- Durante.

En préparant le thé, elle disait mille choses gentilles; elle épanchait sa bonté et sa tendresse avec un entier abandon; elle jouissait ingénument de cette chère intimité secrète, dans cette chambre tranquille, au milieu de ce luxe raiTmc. Derrière elle, comme derrière la Vierge du tondo de Botticelli, se dressaient les coupes de cristal couronnées par les grappes de lilas blanc ; et ses mains d'archange se mouvaient parmi les petits sujets mythologiques de Luzio Dolci et les hexamètres d'Ovide.

— A quoi penses-tu? demanda-t-elle à André qui se tenait près d'elle, assis sur le tapis, la tête appuyée contre un bras du siège.

— Je t' écoute. Parle encore I

— Je n'ai plus rien à dire.

— Parle ! Dis-moi mille et mille choses... . — Quelles choses ?

— Les choses que toi seule sais dire.

D faisait bercer par la voix de Marie l'angoisse qui

aa

lui venait de Vautre ; il faisait animer par la voix de Marie le fantôme de Vautre.

— Sens-tu ? s'écria Marie en versant l'eau bouillante sur les feuilles aromatiques.

Un parfum violent se répandait dans l'air avec la vapeur. André l'aspira. Puis, fermant les yeux :

— Tu m'enivres, dit-il, très pâle.

Puis, renversant la tête en arrière :

— Embrasse-moi ! dit-il.

Et, au premier frôlement des lèvres, il tressaillit si fort que Marie en fut étonnée.

Elle versa le breuvage dans une tasse et le lui offrit avec un sourire mystérieux.

— Prends garde. C'est un philtre.

Il refusa la tasse.

— Ce n'est point de cette façon que je veux boire»

— Pourquoi ?

— Je veux boire... sur tes lèvres.

— Comment.^

— Comme ceci : prends une gorgée. . . que tu n'avaleras pas.

— C'est encore trop chaud.

Elle riait du caprice de son amant. Lui, toujours pâle, avait quelque chose de tendu et de pénible dans tous les traits. Ils attendirent que le thé refroidit. De temps à autre, elle approchait les lèvres du bord de la tasse pour essayer ; puis elle riait, d'un petit rire frais qui ne semblait pas être le sien.

— Maintenant, on peut boire, annonça-t-elle.

— Eh bien 1 prends une bonne gorgée. Gomme ceci. Elle serrait les lèvres pour retenir le breuvage ; mais

elle avait un rire dans ses grands yeux, auxquels les larmes récentes avaient donné plus d'éclat.

— Laisse couler, tout doucement.

Et il but, dans un baiser. Gomme elle se sentait à bout de respiration, elle pressait le buveur trop lent en lui serrant les tempes.

— Mon Dieu ! tu voulais donc m'ctoufler ?

Elle s'abandonna sur le coussin comme pour se reposer, languissante, heureuse.

— Quelle saveur avait-il ? Tu m'as aussi bu l'âme. Je me sens toute vide.

Il restait grave, les yeux fixes.

— A quoi penses-tu ? lui demanda-t-elle de nouveau, en se redressant tout d'un coup et en lui posant un doigt au milieu du Iront, comme pour arrêter la pensée invisible.

— A rien, répondit-il. Je ne pensais pas. Je suivais intérieurement les effets du philtre...

Alors, elle voulut essayer à son tour ; et elle but sur les lèvres d'André, avec délices. Puis, pressant une main sur son cœur et poussant un long soupir :

— Comme cela me plaît ! s'écria-t-elle.

André frissonna. Ces mots, ne les avait-elle pas dits avec le même accent qu'Hélène, le soir où Hélène s'était donnée ? N'était-ce pas la même phiase ? Il regardait sa bouche.

— Répète.

— Quoi ?

— Ce que tu viens de dire.

— Pourquoi ?

— C'est une parole si douce, quand tu la prononces ! . . . Toi, tu ne peux pas comprendre... Répète

Elle souriait, sans deviner rien, un peu troublée par le regard étrange de son amant, presque timide,

— Eh bien... cela me plaîtl

388 L'ENFA?ÏT DE VOLUPTÉ

— Et moi?

— Tu dis ?

— Et moi, je te...?

Perplexe, elle le regardait se tordre à ses pieds, hagard, dans l'attente des mots qu'il voulait lui arracher.

— Et moi?...

— Oh ! toi... tn me plais.

— Comme cela ! comme cela ! . . . Répète encore I Encore !

Elle consentait, sans deviner rien. Il éprouvait un spasme et une volupté indicibles.

— Pourquoi fermes-tu les yeux? demanda-t-elle, non par soupçon, mais pour qu'il expliquât ce qu'il ressentait.

— Pour mourir.

Il posa la tête sur les genoux de Marie et resta quelques minutes dans cette attitude, silencieux, sombre. Elle lui caressait doucement les cheveux, les tempes, le front, ce front si pâle où s'agitait le rêve infâme. Autour d'eux, la chambre se noyait d'ombre, et le parfum mélangé des fleurs et du breuvage flottait ; les formes se fondaient en une seule apparence, harmonieuse et riche, sans réaUté

Après un intervalle :

— Lève-toi, mon amour, dit-elle. Il faut que je te quitte, n est tard.

Il se leva, suppliant :

— Reste encore un peu avec moi I

Et de nouveau il l'attira sur le divan, où les coussins jetaient des lueurs dans l'ombre. Dans l'ombre, il la renversa brusquement, lui saisit la tête, lui couvrit la face de baisers. Son ardeur était presque de la colère. li s'imaginait qu'il serrai la tête de Vautre ; et il

L'ENFANT DE VOLUPTÉ SSq

s'imaginait cette tête souillée par les lèvres du mari ; et, au lieu d'en avoir du dégoût, il en avait un désir plus sauvage. Des bas-fonds de l'instinct remontaient à sa conscience toutes les sensations troubles qu'il avait éprouvées en présence de cet homme ; et, dans les baisers, ces choses ignobles passaient sur les joues, sur le front, sur les cheveux, sur le cou, sur les lèvres de Marie.

— Non, laisse-moi ! cria-t-elle en se dégageant de son étreinte par un effort.

Et elle courut vers la table à thé, pour allumer les bougies.

— Soyez sage, dit-elle encore, un peu haletante, avec un air d'aimable fâcherie.

Il était resté sur le divan et la regardait, silencieux.

Elle alla vers la muraille, au coin de la cheminée, là où pendait le petit miroir ancien ; et elle mit son chapeau et son voile, devant la glace ternie qui avait une apparence d'eau trouble, un peu verdâtre.

— Gomme cela me chagrine de te quitter, ce soir!... murmura-t-elle, attristée par la mélancohe de l'heure. Ce soir plus que les autres fois...

Dans la chambre, la lumière violacée du crépuscule luttait contre la lumière des bougies. La tasse de thé était sur le bord de la table, froide, diminuée de deux gorgées. Au sommet des hautes coupes de cristal, les grappes de lilas paraissaient plus blanches. Le coussin du fauteuil conservait l'empreinte du corps qui s'y était iuloncé.

La cloche de la Trinité des Monts se mit à sonner.

— Mon Dieu comme il est tard! ht la pauvre créature en s'approchant d'André. Aide-moi à mettre mon manteau.

SgO L'ENFANT DE VOLUPTE

11 l'ctrcignit de nouveau dans ses bras, la couvrit de baisers furieux, aveuglément, épcrdument, avec une ardeur dévorante, sans rien dire, étouffant la plainte sur cette bouche, étouffant sur cette bouche la fureur presque invincible qui lui venait de crier le nom d'Hélène. Et, sur l'être infortuné qui ne devinait rien, il consomma l'horrible sacrilège...

EUe, après un moment, d'une voix éteinte :

— Tu me prends ma vie, dit-elle.

Elle semblait heureuse de cette véhémence passionnée.

Et encore :

— Mon âme, ma chère âme, mienne tout entière I Et encore, avec bonheur :

— Je sens ton cœur qui bat. . . si fort, si fort ! Enfin, en soupirant :

— Laisse-moi... Il faut que je parte.

André était blême et bouleversé comme un homicide.

— Qu'as-tu P lui demanda-t-eUe avec tendresse. Il essaya de sourire et répondit :

— Jamais je n'avais éprouvé d'émotion aussi profonde. Je croyais mourir.

Il alla vers une des coupes, prit la botte de fleurs qu'il offrit à Marie, la reconduisit vers la porte, la pressa presque de partir : chaque geste, chaque regard, chaque parole de cette femme lui causait un insupportable déchirement.

— Adieu, mon amour ! lui dit sur le seuil la pauvre créature, avec sa tendresse infinie. Pense à moi I

vu

Le 20 mai, dans la matinée, comme André Sperelli remontait le Corso baigné de soleil, il s'entendit appeler devant la grande porte du Cercle.

Il y avait là, sur le trottoir, un groupe de gentilshommes qui s'amusaient à voir passer les femmes et à médire. C'étaient Jules Musellaro, Ludovic Barbarisi, le duc de Grimiti, Galéas Secinaro, Gino Bomminaco et quelques autres encore.

— Tu ne sais pas l'événement de cette nuit? lui demanda Barbarisi.

— Non. Quel événement .^

— Don Manuel Ferres, le ministre de Guatemala..

— Eh bien?

— On l'a surpris au jeu en train de tricher. Sperelli resta maître de lui-même, malgré le^

regards des assistants qui l'épiaient avec une curiosité maligne.

3g2 L'ENFA>'T DE VOLUPTÉ

— Comment cela ?

— Galéas était présent et jouait à la même table. Le prince Secinaro se mit à donner des détails. Sperelli n'affecta point l'indifférence. Au contraire,

il écoutait avec un air attentif et grave. Il dit enfin :

— Cela m'ennuie beaucoup.

Il resta quelques minutes dans le groupe, puis salua ses amis.

— Quel chemin prends-tu ? lui demanda Secinaro.

— Je rentre à la maison.

— Alors, je t'accompagne un moment.

Ils descendirent vers la rue des Condotti. Depuis la place de Venise jusqu'à la place du Peuple, le Corso était comme un joyeux fleuve de soleil. Les femmes, en clairs vêtements printaniers, se promenaient le long des étalages scintillants. La princesse de Ferentino passa avec Barbarella Viti sous une ombrelle de dentelles ; puis Blanche Dolcebuono ; puis la jeune épouse de Lionnet Lanza.

— Tu le connaissais, ce Ferres? demanda Galéas à Sperelli, qui restait taciturne.

— Oui ; j'ai fait connaissance avec lui l'an dernier,

à Schifanoia, chez ma cousine Ateleta. Sa lemme est

une grande amie de Françoise. Aussi cette affaire

m'ennuie-t-elle beaucoup. Il faudrait tâcher qu'elle eût

e moins de publicité possible. En m'y aidant, tu me

rendrais service...

Galéas s'y offrit avec un cordial empressement.

— Je crois, dit-il, qu'on éviterait en partie l^^candale, si le ministre envoyait sa démission à son gouvernement sans aucun retard, comme le lui a enjoint le président du Cercle. Mais le ministre s'y refuse. Cette nuit, il prenait l'attitude d'un homme oflensé, il

L'ENFANT DE VOLUPTÉ SqS

haussait la voix. Et pourtant, les preuves étaient là I II faudrait lui faire comprendre...

Tout en marchant, ils continuèrent à causer de la chose. Sperelli savait gré à Secinaro de son empressement. Et Secinaro était prédisposé par cette conversation intime aux confidences amicales.

Au coin de la rue des Condotti, ils aperçurent lady Mount Edgcumbe qui suivait le trottoir de gauche, le long des magasins japonais, avec son allure molle, rythmique et ensorceleuse.

— Voici Donna Hélène, dit Galéas.

Ils la regardèrent tous deux, et ils sentirent tous deux la fascination de cette marche rythmique. Mais le regard d'André pénétra sous les vêtements, y revit les formes connues, le dos divin...

Lorsqu'ils l'eurent rejointe, ils la saluèrent ensemble et la dépassèrent. Ils ne pouvaient plus la voir, mais elle les voyait. Et ce lut pour André un supplice tout nouveau que de cheminer côte à côte avec un rival sous les yeux de la femme convoitée, en pensant que ces terribles yeux se délectaient peut-être à fa're un rapprochement. Il se compara mentalement à Secinaro.

Secinaro avait le type bovin d'un Lucius Verus blond aux yeux bleus ; et, dans l'abondance magnifique de sa barbe d'or, rougeoyait une bouche sans nulle expression, mais belle. Il était grand, carré, vigoureux, d'une él'.'gance sans finesse mais pleine de désinvolture.

— Eh bien.^ lui demanda Sperelli, rendu audaci%wi par un affolement invincible. Tes affaires sontelles en bon point ?

Avec cet homme, il savait pouvoir parler de cette manière.

Galéas se tourna vers André, d'un air moitié surpris

Sg^ L'ENFANT DE VOLUPTÉ

et moitié scrutateur: il n'attendait pas de lui une pareille question, et moins encore une question posée d'un ton si leste et si parfaitement calme. André souriait.

— Oh ! que mon siège a duré longtemps ! répondit le prince barbu. Un temps immémorial, avec des reprises diverses, et toujours sans succès. J'arrivais toujours trop tard : quelqu'un avait pris la place d'assaut avec moi. Mais je n'ai point perdu courage. J'étais convaincu que, tôt ou tard, mon tour viendrait. Attendre pour atteindre. EfTectivement...

— Quoi ?

— Lady Heathfied m'est plus clémente que la duchesse de Scerni. J'aurai, j'espère, l'honneur très enviable d'être inscrit après toi sur la liste...

Et il partit d'un rire un peu vulgaire, qui découvrit ses dents blanches.

— Je crois que mes hauts faits de l'Inde, ébruités par Jules Musellaro, ont ajouté à ma barbe quelques fils héroïques d'une irrésistible vertu.

— Ces jours-ci, ta barbe doit frémir de souvenirs...

— Quels souvenirs ?

— Des souvenirs bachiques.

— Je ne comprends pas.

— Gomment ! Tu oublies la fameuse vente de mai i884?

— Regarde un peu ! C'est toi qui m'y fais penser. Oui, le troisième anniversaire tombe, je crois, un de ces jours... Mais tu n'y étais pas. Qui donc t'a conté?...

— Tu es trop curieux, mon cher.

— Dis-le-moi, je t'en prie.

— Songe plutôt à tirer parti de cet anniversaire avec habileté ; et donne-moi vite des nouvelles.

L'ENFANT DE VOLUPTÉ SqS

— Quand nous reverrons-nous?

— Quand tu voudras.

— Dîne avec moi ce soir, vers huit heures, au Cercle. Comme cela, nous pourrons ensuite nous occuper ensemble de l'autre affaire.

— C'est entendu. Adieu, Barbe d'Or. Cours !

Ils se séparèrent sur la place d'Espagne, au bas de l'escalier; et, comme Hélène, traversait la place dans la direction de la rue des Deux-Boucheries pour monter aux Quatre-Fontaines, Secinaro la rejoignit et l'accompagna.

Après son effort pour dissimuler, André se sentait le cœur si horriblement lourd qu'il craignait presque de ne pouvoir le traîner jusqu'au haut des marches. Mais il était sûr maintenant que, par la suite, Secinaro lui confierait tout; et cela lui semblait presque un avantage remporté ! Par une sorte d'ébriété, par une sorte de folie résultant de son excessive souffrance, il aUait aveuglément au devant de tortures nouvelles, de plus en plus déchirantes, de plus en plus insensées ; il aggravait et compliquait de mille manières l'état de son âme ; il passait de perversions en perversions, d'aberrations en aberrations, d'atrocités en atrocités, sans pouvoir désormais se retenir, sans avoir un instant d'arrêt dans sa chute vertigineuse. Il était comme dévoré par une fièvre inextinguible, dont la chaleur aurait fait éclore dans les obscurs abîmes de sa substance tous les germes des luxures humaines. Chacune de ses pensées, chacun de ses sentiments était marqué de la même tache.

Et cependant, c'était la tromperie même qui le liait d'un lien si fort à la femme trompée. Son esprit s'était si étrangement adapté à cette monstrueuse comédie qu'il n'étaitpresque plus capable de concevoir un autre mode

de volupté, un autre mode de douleur. Cette incarnation d'une femme dans une autre n'était plus un effet de la passion exaspérée ; c'était une habitude de vice et, par suite, un besoin impérieux, une nécessité. Dès lors, l'instrument inconscient de ce vice lui était devenu aussi nécessaire que le vice même. Par un phénomène de dépravatiun sensuelle, il était presque arrivé à croire que la réelle possession d'Hélène ne lui aurait pas donné la rare et violente secousse de volupté que lui donnait cette possession imaginaire. Il était presque arrivé à ne plus pouvoir, dans ses rêves d'amour, séparer les deux femmes l'une de l'autre. Et, de même qu'il se figurait diminué le bonheur que lui vaudrait ïa possession réelle de l'une, de même aussi sentait-il tous ses nerfs obtus lorsque, par lassitude morale, il se trouvait sans interposition d'image en la présence réelle de l'autre.

Il fut donc atterré par la pensée que la catastrophe de Don Manuel Ferrés lui ferait perdre Marie.

Lorsque, vers le soir, elle vint au rendez-vous, il s'aperçut immédiatement que la pauvre créature ignorait encore son malheur. Mais, le jour suivant, elle arriva haletante, bouleversée, pâle comme une morte; et elle se jeta dans ses bras en se cachant le visage; et il lui dit, parmi les sanglots :

— Tu sais '?...

La nouvelle s'était répandue. Le scandale était inévitable; la ruine était sans remède. Il y eut ensuite des jours désespérés de torture, pendant lesquels Marie, restée seule après le départ précipité du tricheur, abandonnée par le peu d'amies qu'elle avait, persécutée par les créanciers innombrables de son mari, perdue au milieu des formalités légales des saisies, au milieu des

huissiers, des usuriers et autres drôles de cette espèce, lit preuve d'une vaillance héroïque, mais sans réussir à éviter le désastre final, qui anéantit tout espoir.

Et elle ne voulut accepter de son amant aucun secours ; elle ne lui dit rien de son martyre, alors même qu'il lui reprochait la brièveté de ses visites d'amour ; elle ne se lamenta jamais ; elle sut trouver encore pour lui un sourire moins triste; elle sut obéir encore à la passion capricieuse de l'aimé, répandre sur la tête de son bourreau les plus chaudes tendresses de son Time.

Ses pressentiments n'avaient pas été menteurs. Tout s'écroulait autour d'elle. Le châtiment la foudroyait à l'improviste.

Et elle n'eut aucun regret d'avoir cédé à son amant ; elle ne se repentit point de s'être livrée avec tant d'abandon; elle ne gémit point sur sa pureté perdue. Sa seule douleur, plus forte que tout remords et que toute crainte, plus forte que toute autre douleur, ce fut de penser qu'elle devrait partir, qu'elle devrait s'éloigner, qu'elle devrait se séparer de l'homme qui était la vie de sa vie.

— 0 mon ami, j'en mourrai. Je vais mourir loin de toi, seule, seule. Tu ne me fermeras point les yeux...

Elle lui parlait de sa mort avec un sourire profond, plein de certitude résignée. André lui faisait luire encore dans l'esprit l'éclair décevant d'une espérance, lui jetait au cœur le germe d'un rêve, d'un tourment futur !

— Non, je ne te laisserai pas mourir. Tu seras encore mienne, et pour longtemps. Notre amour connaîtra encore des jours heureux.

Il lui parlait de l'avenir prochain. « Il s'établirait

SqB l'ekfa>t de volupté

à Florence ; de là, il irait souvent à Sienne, sous prétexte d'études ; il y demeurerait des mois entiers, copiant quelque peinture ancienne, recherchant quelque ancienne chronique. Leur amour mystérieux aurait son nid secret dans une rue déserte, ou dans un faubourg, à la campagne, en une villa décorée de majoliques et entourée d'un verger. Elle saurait bien trouver une heure pour leur amour. Quelquefois aussi, elle viendrait passer à Florence une semaine, une grande semaine de bonheur. Ils promèneraient leur idylle sur le coteau de Fiesole, par un septembre doux comme un avril ; et les cyprès de Montughi ne seraient pas moins cléments que les cyprès de Schilanoia. »

— Si c'était vrai ! Si c'était vrai ! soupirait Marie.

— Tu ne me crois pas ?

— Oui, je te crois ; mais mon cœur me dit que toutes ces choses, trop douces, resteront un rêve.

Elle voulait qu'André la prît dans ses bras, longuement ; et elle demeurait appuyée contre sa poitrine, sans rien dire, s'y pelotonnant toute comme pour se cacher, avec le geste et le frisson d'une personne malade ou d'une personne menacée qui aurait besoin de protection. Elle demandait à André des caresses légères, de celles que, dans son langage d'amour, elle appelait des « caresses d'âme » , de celles qui l'attendrissaient et la faisaient fondre en larmes plus douces que toutes les voluptés. Elle ne pouvait pas comprendre comment il se faisait qu'en ces heures de spirituahté suprême, en ces douloureuses dernières minutes de passion, en ces minutes d'adieu, son amant ne voulût pas se contenter de lui baiser les mains.

Elle suppliait, presque oflensée par l'âpre désir d'André :

— Non, mon amour ! Il me semble que tu es y)lus près de moi, plus serré contre moi, plus confondu avec mon être, quand tu t'assieds à mon côté, quand tu me prends la main, quand tu me regardes au fond des yeux, quand tu me dis les choses que toi seul sais dire. Il me semble que les autres caresses nous éloignent, qu'elles mettent entre toi et moi je ne sais quelle ombre... Je ne sais... je rends mal ce que je pense... Après les autres caresses, je me sens si triste, si triste... je ne sais... je me sens si lasse, d'une lassitude si mauvaise !

Elle suppliait, humble, soumise, craignant de lui déplaire. Elle ne faisait qu'évoquer des souvenirs, des souvenirs anciens et récents, se rappelant jusqu'aux plus petits détails, jusqu'aux plus fugitives paroles, jusqu'aux menus faits les plus insignifiants, qui avaient eu pour elle une signification. C'éîait vers les tout premiers jours de Schifanoia que son cœur retournait de préférence.

— Tu te rappelles? Tu te rappelles?...

Et soudain les larmes inondaient ses yeux afïligés. Un soir, André lui demanda, pensant au mari :

— Depuis que je te connais, as-tu toujours été toute à moi?

— Toujours.

— Je ne parle point de l'ame...

— Silence !... Oui, toujours tienne, toute.

Et lui qui, en cela, n'avait jamais cru aucune de ses maîtresses adultères, crut à la parole de Marie, sans avoir même l'ombre d'un doute sur la vérité qu'elle affirmait.

llOO L'E>'FA>T DE VOLUPTÉ

Il la crut ; tout en la profanant et en la trompant sans retenue, il savait qu'il était aimé par une âme haute et fière, il savait qu'il se trouvait en présence d'une grande et terrible passion, il avait enfin une égale conscience de cette grandeur et de sa propre lâcheté. Il se savait, oui, il se savait immensément aimé ; et parfois, dans la fièvre de ses imaginations, il allait jusqu'à mordre la bouche de la douce créature, pour ne pas crier un nom qui lui remontait invinciblement à la gorge ; et la bonne et dolente bouche, inconsciente, saignait dans un sourire cî disait :

— Mt!me ainsi, tu ne me fais pas mal.

Dans quelques jours, il faudrait se dire adieu. Miss Dorolhy avait conduit Delphine à Sienne et était revenue pour aider Marie Ferrés dans les ennuis si pénibles des derniers moments et pour l'accompagner pendant le voyage. A Sienne, dans la maison de sa mère, on ne connaissait pas la vérité. Delphine non plus ne savait rien. Marie s'était bornée à écrire que Don Manuel avait été rappelé tout à coup par son gouvernement. Et elle s'apprêtait à partir ; elle s'apprêtait à laisser ces chambres, pleines de choses aimées, aux mains des commissaires-priseurs qui avaient déjà dressé l'inventaire et fixé la date de la vente : lundi 20 juin, à dix heures du matin.

Le soir du 9 juin, au moment de quitter André, elle cherchait un gant perdu. En cherchant, elle vit sur une table les poésies de Shelley, ce même volume

q02 L'ENFA>T DE VOLUPTE

(jii* André lui avait prêté à Schifanoia, ce volume où elle avait lu la Recollection avant l'excursion de Vicomile, ce cher et trisle volume où elle avait marqué avec l'ongle les deux vers :

And Jorget me, Jor I can never Be Ihine !

Elle le prit avec une émotion visible ; elle le feuilleta; elle retrouva la page, les traits d'ongle, les deux vers.

— Never ! murmura-t-elle en hochant la tête. Tu te souviens ?... Et il y a de cela huit mois à peine !

Elle resta un peu pensive ; elle feuilleta encore le volume ; elle y lut quelques autres vers.

— C'est notre poète, ajouta-t-elle. Que de fois tu m'as promis de me conduire au cimetière anglais ! Tu te souviens ? Nous devions porter des fleurs sur sa tombe... Veux-tu que nous y allions? Tu m'y conduiras avant mon départ. Ce sera ma dernière promenade.

Il dit:

— - Nous pouvons y aller demain.

Ils y allèrent quand déjà le soleil déclinait. Dans la voiture iermée, elle tenait sur ses genoux une botte de roses. Ils passèrent sous l'Aventin planté d'arbres. Ils entrevirent, amarrés dans le port de Ripa Grande, le« bateaux chargés de vins de Sicile.

Dans le voisinage du cimetière, ils descendirent de voiture et continuèrent à pied jusqu'à la grille, taciturnes. Au fond de son âme, Marie sentait qu'elle n'allait pas seulement porter des fleurs sur le tombeau d'un poète, mais qu'en ce heu de mortelle aUait pleurer aussi quelque chose d'elle-même, quelque chose d'irréparablement perdu. Un fragment de Shelley, lu la

L'ENFANT DE VOLUPTÉ 4o3

nuit, dans l'insomnie, lui résonnait au fond de l'âme, tandis qu'elle regardait les cyprès dressés vers le ciel, de l'aulrc côté de la muraille blanchie.

(( La Mort est ici, et la Mort est là. Partout la Mort est à l'œuvre ; autour de nous, en nous, au-dessus de nous, au-dessous de nous, c'est la Mort ; et nousmêmes ne sommes que Mort.

» La Mort a mis son empreinte et son sceau sur tout ce que nous sommes, sur tout ce que nous sentons, sur tout ce que nous connaissons et redoutons.

» D'abord meurent nos plaisirs, et puis nos espérances, et puis nos effrois ; et, quand tout cela est mort, la poussière appelle la poussière, et nous mourons aussi.

» Toutes les choses que nous aimons et qui nous sont aussi chères que nous-mêmes, doivent se dissoudre et périr. Tel est notre cruel destin. L'amour, l'amour même devrait mourir, encore que tout le reste ne mourût pas... »

En franchissant le seuil, elle mit son bras sous celui d'André, prise d'un petit frisson.

Le cimetière était solitaire. Le long de la muraille, quelques jardiniers arrosaient les plantes en balançant leur arrosoir d'un mouvement égal et continu, silencieusement. Les cyprès funèbres s'élevaient, droits et immobiles dans l'air ; seules leurs cimes, dorées par le soleil, avaient un léger tremblement. Entre les troncs rigides et verdâtres comme s'ils eussent été de travertin, se dressaient les tombes blanches, les pierres carrées, les colonnes brisées, les urnes, les sarcophages. De la sombre masse des cyprès descendait une ombre mystérieuse, une paix religieuse, une sorte de douceur humaine, comme d'une roche dure descend une eau

4o4 L' ENFANT DE VOLUPTE

limpide et bienfaisante. Cette régularité persistante des formes végétales et cette blancheur discrète des marbres sépulcraux donnaient à l'âme une sensation de repos grave et suave. Mais, au milieu des troncs alignés comme les tuyaux sonores d'un orgue et au milieu des monuments funéraires, les lauriers-roses ondoyaient avec grcice, tout empourprés de fraîches touffes de fleurs ; les rosiers s'effeuillaient à chaque souffle de la brise, semant sur l'herbe leur neige odorante ; les eucalyptus inclinaient leurs pâles chevelures qui s'argentaient et se désargentaient tour à tour; les saules versaient mollement sur les croix et sur les couronnes les pleurs de leur feuillage ; çà et là, les cactus étalaient la magnificence de leurs bouquets blancs, pareils à des essaims de papillons endormis ou à des aigrettes de plumes précieuses. Et, de temps à autre, le silence était interrompu par le cri de quelques oiseaux dispersés.

André, indiquant le sommet de Téminence, dit à son amie :

— Le tombeau du poète est là-haut, dans le voisinage de cette ruine, à gauche, sous la dernière tour.

Elle se sépara de lui pour monter par les sentiers étroits, entre les haies basses des myrtes. Elle marchait devant, et il la suivait. EUe avait le pas un peu fatigué; eUe s'arrêtait à chaque instant, se retournait à chaque instant pour lui sourire. Elle était vêtue de noir ; eUe portait sur le visage un voile noir qui lui tombait jusqu'à la lèvre supérieure ; et son faible sourire tremblait sous l'ourlet noir, s'ombrait d'une ombre de deuil. Son menton ovale était plus blanc et plus pur que les roses qu'elle tenait à la main.

Comme elle se retournait, une rose vint à s'efTeuiller

L'ENFANT DE VOLUPTE 4oî>

Pour en ramasser les pétales sur le sentier, André se courba devant elle. Elle le regarda. Il mit les genoux en terre et dit :

— Adorée !

Un souvenir apparut dans l'âme de Marie, aussi net qu'une vision.

— Tu te souviens, dit-elle, de cette matinée à Schifanoia, lorsque je t'ai lancé une poignée de feuilles, du haut de l'avant-dernière terrasse ? Tu plias le genou sur la marche, pendant que je descendais.., Ce tempslà, je ne sais comment, me semble si près et si loin I Il me semble que je l'ai vécu hier et que je l'ai vécu il y a un siècle. Mais peut-être l'ai-je seulement vécu en rêve.

Entre les haies basses des myrtes, ils atteignirent la dernière tour à gauche, près de laquelle se trouve le tombeau du poète et celui de Trelawny. Le jasmin qui grimpe sur l'antique ruine était en fleur : mais il ne restait des violettes que leur épaisse verdure. Les cimes des cyprès arrivaient à la ligne du regard et tremblotaient, illuminées plus vivement par les dernières rougeurs du soleil qui se couchait derrière la croix noire du mont Testaccio. Un nuage violacé, bordé d'or ardent, naviguait dans le ciel vers l'Aventin.

(( Ici reposent deux amis, dont les vies furent liées l'une à l'autre. Que leur mémoire aussi vive ensemble, maintenant qu'ils gisent sous la tombe; et que leurs ossements ne soient point séparés, puisque, dans la vie, leurs deux cœurs ne faisaient qu'un seul cœur... for their two hearts in lije were single hearted ! »

Marie répéta le dernier vers. Puis, mue par une pcTisée délicate, elle dit à André :

— Dél dis-moi mon voile.

4o6 L'ENFANT DE VOLUPTÉ

Et elle s'approcha, la tête un peu renversée, pour qu'il défit le nœud surla nuque. Les doigts d'André lui effleuraient les cheveux, ces longs cheveux qui, lorsqu'ils étaient épars, semblaient vivre comme une forêt, d'une vie douce et profonde ; ces cheveux à l'ombre desquels il avait savouré tant de fois la volupté de ses mensonges, évoqué dans de fois une perfide image. Elle lui dit :

— Merci !

Et elle ôta son voile de dessus son visage, et elle regarda André avec des yeux un peu éblouis. Elle apparaissait dans toute sa beauté. Elle avait autour des orbites un cercle plus sombre et plus creux ; mais ses pupilles brillaient d'une flamme plus pénétrante. Le» boucles épaisses des cheveux adhéraient à ses tempes comme des grappes de jacinthes brunes, un peu violettes. Par l'efîet du contraste, le milieu du front, découvert et libre, resplendissait d'une blancheur presque lunaire. Tous les traits s'étaient affinés et avaient perdu quelque chose de leur matériahté, à la flamme perpétuelle de l'amour et de la douleur.

Elle enroula dans le voile noir les tiges des roses, noua les deux bouts avec grand soin, puis aspira le pari'um en plongeant son visage dans le bouquet. Puis, elle déposa ce bouquet sur la simple pierre où était gravé le nom du poète. Et son geste eut une indéfinissable expression, qu'André ne put comprendre.

Ils avancèrent pour chercher la tombe de Keats, le poète d'Endymion,

André, s'arrêtant pour regarder en arrière dans la direction de la tour, lui demanda :

— Ces roses, comment as-tu fait pour les avoir? Elle sourit encore, mais avec les yeux humides.

L'EXFANT DE VOLUPTE 4o7

— Ce sont les tiennes, celles de la nuit déneige, qui ont refleuri cette nuit... Tu ne le crois pas?

Le vent du soir se levait; et, derrière la colline, le ciel avait partout une couleur diffuse d'or, au milieu de laquelle se dissolvait le nuage comme consumé par un bûcher. Sur ce champ de lumière, les cyprès en ligne étaient plus imposants et plus mystiques, tout pénétrés de rayons et vibrants à la pointe de leurs cimes. En haut de l'avenue centrale, la statue de Psyché avait pris une pâleur de chair. Les lauriers-roses se dressaient dans le tond, pareils à de mobiles coupoles de pourpre. Le croissant de la lune montait sur la py^ ramide de Gestius, à travers un ciel glauque et protond comme l'eau d'un golfe en repos.

Ils redescendirent par l'avçnue du milieu, jusqu'à la grille. Le long de la muraille, les jardiniers continuaient à arroser les plantes en balançant leur arrosoir d'un mouvement égal et continu, silencieusement. Deux autres hommes, tenant par les bords un drap mortuaire de velours et d'argent, le battaient avec force ; et la poussière, en se dispersant, jetait des lueurs brasillantes. De l'Aventin venait un son de cloches.

Marie se serra au bras d'André : elle succombait a l'angoisse ; elle sentait à chaque pas le sol lui manquer sous les pieds, pareille à une blessée qui laisserait tout son sang le long du chemin. Et, à peine dans la venture, elle éclata en larmes désespérées, sanglotant sur l'épaule de son amant :

— Je meurs I

Mais elle ne mourait pas

Deux jours après, André déjeunait avec Galéas Secinaro, à une table du Café de Rome. C'était une matinée chaude. Le café, presque désert, était noyé d'ombre et d'ennui. Les domestiques somnolaient, parmi le bourdonnement des mouches.

— Donc, racontait le prince barbu, sachant qu'elle aime à se donner dans des circonstances extraordinaires et bizarres, j'ai osé...

Il racontait crûment la façon très audacieuse dont il était parvenu à prendre lady Heathfield; il racontait sans scrupules et sans réticences, n'omettant aucune particularité, louant l'excellence de Tacquisition pour un connaisseur. De temps en temps, il s'interrompait pour mettre le couteau dans une pièce de viande succulente et saignante qui fumait, ou pour vider un verre de vin rouge. Tout son maintien exprimait la santé et la force.

L'E^■FA^T DE VOTUPTE ^OQ

André Sperelli alluma une cigarette. En dépit de ses efforts, il ne réussissait pas à avaler une bouchée, à vaincre la répugnance de son estomac que serrait un horrible tremblement. Lorsque Secinaro lui versait du vin, avec le vin il buvait le poison.

A un certain moment, le prince, malgré son peu de subtilité, conçut un doute; et il regarda l'ancien amant «l'Hélène. Celui-ci, à part le manque d'appétit, ne donnait aucun signe de trouble; il lançait en l'air les nu-iges de fumée avec beaucoup de calme et souriait au joyeux narrateur, de son habituel sourire nuancé d'ironie.

Le prince dit :

— Elle viendra chez moi aujourd'hui pour la première fois.

— Chez toi? aujourd'hui?

— Oui.

— Ce mois-ci, à Rome, est un mois excellent pour l'amour. L'après-midi, de trois à six, chaque nid abrite son couple...

— Effectivement, interrompit Galéas, c'est à trois heures qu'elle doit venir.

Tous deux regardèrent leur montre. iVndré demanda :

— Partons-nous?

— Partons, répondit Galéas en se levant. Nous remonterons ensemble la rue des Condotti. Je vais prendre des fleurs chez Cardella. Mais dis-moi, puisque tu sais : quelles sont les fleurs qu'Hélène préfère ?

André se mit à rire, et un mot atroce lui >int sur les lèvres. Mais il répondit avec insouciance :

— Les roses, autrefois.

^lO L'ENFANT DE VOLUPTÉ

Devant la Barcaccia, ils se séparèrent.

A cette heure, la place d'Espagne avait déjà son^ apparence déserte de l'été. Quelques ou>TÌers restauraient une conduite ; et un monceau de terre, desséché par le soleil, jetait des tourbillons de poussière dans les souffles chauds du vent. L'escalier de la Trinité resplendissait, blanc et désert.

André monta, lentement, lentement, s'arrêtant toute» les deux ou trois marches, comme s'il eût traîné un fardeau énorme. Il rentra chez lui; il resta dans sa chamljre, sur son Ht, jusqu'à deux heures trois quarts. A deux heures trois quarts, il sortit. Il prit la rue Sixtine, continua par la rue des Quatre-Fontaines, dépassa le palais Barberini ; il s'arrêta à quelque distance devant les rayons d'un bouquiniste, pour attendre trois heures. Le bouquiniste, un petit homme tout rugueux et parcheminé comme une tortue décrépite, lui offrit des hvres. Il choisissait un à un ses meilleurs volumes et les lui mettait sous lee yeux, en nasillant avec une monotonie insupportable. Trois heures allaient sonner dans quelques minutes. André regardait les titres des hvres, surveillait les grUles du palais, entendait confusément la voix du libraire, mêlée au fracas de ses veines.

Une dame franchit les grilles, descendit par le trottoir vers la place, monta dans un fiacre, s'éloigna par la rue du Triton.

André descendit derrière elle, reprit la rue Sixtine, rentra chez lui. En attendant l'arrivée de Marie, il le jeta sur son ht et s'y tint si complètejnent immobile qu'il semblait ne plus souiirir...

Marie vint à cinq heures.

Elle dit, haletante :

L'E>FA>T DE VOLUPTE /j I I

— Tu sais? je puis rester avec toi toute la s.'^irée. toute la nuit, jusqu'à demain.

Elle dit :

— Ce sera notre première et notre dernière nuit d'amour. Je pars mardi.

Sanglotante, agitée d'un tremblement, se serrant contre lui avec désespoir, les lèvres sur les lèvres, elle dit :

— Fais que je ne voie pas le jour de demain ! Tuemoi !

Puis, regardant ce visage défait :

— Tu souflres? demanda-t-elle. Toi aussi... tu penses que nous ne nous reverrons jamais?

Il éprouvait une difficulté énorme à lui parler, à lui répondre. Il avait la langue engourdie, et les mots lui manquaient. Il sentait im besoin instinctif de se cacber le visage, de se soustraire au regard de cette femme, d'é\iter qu'elle le questionnât. Il ne sut ni la consoler, ni l'abuser. Il répondit, d'une voix éteinte et méconnaissable :

— Tais-toi.

Pelotonné aux pieds de Marie, il posa la tête sur ses genoux et resta longtemps immobile, sans rien dire.

Elle tenait ses mains sur les tempes de son ami; elle sentait la pulsation des artères, inégale et violente; elle le sentait souffrir. Et elle-même ne soufirait plia de sa prapre douleur, mais elle souiîrait de sa douleur à lui, de cette seule douleur.

Il se leva, lui prit les mains, Tentraîna dans la chambre voisine. Elle obéit.

Dans le lit, éperdue, épouvantée de la sombre ardeur de ce forcené, elle criait :

— Qu'est-ce qne tu as ^ Qu'est-ce que tu as?

Elle voulait le regarder dans les yeux, connaître sa démence. Mais il se cachait le visage dans le sein, dans le cou, dans les cheveux de sa victime, frénétiquement...

Soudain elle se dégagea de son étreinte avec une terrible expression d'horreur par tout le corps, plus blanche que les oreillers, plus défigurée que si elle se fût à l'instant même arrachée d'entre les bras de la mort.

Ce nom I C3 nom ! Elle venait d'entendre ce nom I

Un grand silence fit le vide dans son âme. En elle s'ouvrit un de ces abîmes où l'univers entier semble disparaître au heurt d'une pensée unique. Elle n'entendait plus rien. André criait, suppliait, se désespérait vainement.

Elle n'entendait rien. Une sorte d'instinct dirigeait ses actes. Elle trouva ses vêtements ; elle s'habilla.

André sanglotait sur le lit, affolé. Il s'aperçut qu'elle sortait de la chambre.

— Marie ! Marie I

^ écouta.

— Marie !

Il distingua le bruit de la porte qui se refermait.

Dans la matinée du lundi 20 juin, à dix heures, commença la vente publique des tapisseries et des meubles qui avaient appartenu à S. E. le ministre plénipotentiaire de Guatemala.

C'était une matinée brûlante. Déjà l'été flamboyait sur Rome. Dans la rue Nationale passaient au trot, sans interruption, les tramways montants et descendants, tirés par des chevaux qui portaient de bizarres capuchons blancs contre le soleil. De longues files de chariots chargés encombraient la voie. Dans la lumière crue, entre les murs couverts d'affiches multicolores comme d'une lèpre, les éclats des trompes se mêlaient au claquement des fouets, aux hurlements des charretiers.

Avant de se résoudre à franchir le seuil de cette maison, André erra sur les trottoirs, à l'aventure»

Al4 L'ENFANT DE VOLUPTÉ

longtemps, accablé d'une horrible lassitude, d'une lassitude si vide et si désespérée qu'elle ressemblait presque à un besoin physique de mourir.

Lorsqu'il vit un portefaix sortir de la maison avec un meuble sur les épaules, il se décida. Il entra, monta l'escaher rapidement. Du palier, il entendit la voix du commissaire-priseur :

— C'est bien vu, bien entendu ?

La table de la criée était dans la pièce la plus vaste, dans le salon du Bouddha. Autour se pressaient les acheteurs. C'étaient, pour la plupart, des marchands, des revendeurs, des fripiers, de la populace. Comme en été les amateurs faisaient défaut, les fripiers accouraient, sûrs d'obtenir à \il prix des objets précieux. Une mauvaise odeur se répandait dans l'air chaud, exhalée par ces gens malpropres.

— C'est bien \u, bien entendu?

André suffoquait. Il fit le tour des autres pièces, où ne restaient plus que les tentures, les rideaux et les portières : car on avait rassemblé presque tous les objets à vendre dans la salle des enchères. Bien qu'il marchât sur un tapis épais, il entendait son pas résonner distinctement, comme si les voûtes eussent été pleines d'échos.

Il arriva dans une chambre demi-circulaire. Les murs y étaient d'un rouge profond, sur lequel brillaient çà et là quelques paillettes d'or ; et cela donnait l'idée d'un temple ou d'un tombeau, d'un refuge triste et mystique, fait pour prier et pour mourir. Par les fenêtres ouvertes entrait une lumière crue, qui semblait un viol. On apercevait les arbres de la villa Aldobrandini.

Il revint dans la salle des enchères. Il sentit de

L'ENFANT DE VOLUPTÉ 4l5

nouveau la puanteur. Il se retourna et vit dans un coin la princesse de Ferentino avec Barbarella Viti. Il la salua en s'approchant :

— Eh bien, Ugcnta, qu'avez-vous acheté?

— Rien.

— Rien ? Je croyais, au contraire, que vous auriez acheté tout.

— Et pourquoi donc ?

— C'était une idée à moi... une idée romanesque. La princesse se mit à rire. Barbarella fit comme elle.

— Nous nous en allons. Il est impossible de rester ici, avec ce parfum. Adieu, Ugenta. Consolez-vous.

André s'approcha de la table. Le commissaire priseur le reconnut.

— Monsieur le comte désire-t-il quelque chose ? Il répondit :

— Je verrai.

La vente marchait rapidement. Il voyait autour de lui les figures des fripiers, se sentait touché par leurs coudes et par leurs pieds, se sentait effleuré par leur haleine. La nausée lui serra la gorge.

— Une fois ! deux fois ! trois fois l

Le coup de marteau lui résonnait sur le cœur, lui donnait aux tempes un choc douloureux.

Il acheta le Bouddha, une grande armoire sculptée, quelques majoliques, quelques étoffes. A un certain moment, il entendit du côté de la porte un bruit de voix et de rires féminins, un froufrou de robes. Il se retourna. Il vit entrer Galéas Secinaro avec la marquise de Mount Edgcumbe, puis la comtesse de Lucoli, Gino Bomminaco, Giovannella Daddi. Ces messieurs et ces dames parlaient et riaient bruyamment.

Il essaya de se rapetisser, de se dissimuler dans la

4l6 L*ENFANT DE VOLIPTE

cohue qui assiégeait la table. Il tremblait à la penséô d'être découvert. Les voix, les rires, lui arrivaient pardessus les fronts en sueur, dans la chaleur sufïocante. Par bonheur, quelques minutes après, les joyeux visiteurs s'en allèrent.

Il s'ouvrit un passage entre les corps agglomérés, en réprimant son dégoût, en faisant un effort énorme pour ne pas défaillir. Il avait dans la bouche comme la sensation d'une saveur indiciblement amère et répugnante, qui serait montée de la décomposition de son cœur. Il lui semblait que, souillé par le contact de tous ces inconnus, il emportait comme une infection de maux obscurs et inguérissables. C'était un mélange de torture physique et d'angoisse morale.

Lorsqu'il fut dans la rue, à la lumière brutale, il eut un peu de vertige. D'un pas mal assuré, il se mit en quête d'une voiture. Il la trouva sur la place du Quirinal et se fit conduire au palais Zuccari.

Mais, vers le soir, une envie folle le prit invinciblement de revoir les chambres désertes, E remonta cet escaUer ; il entra sous le prétexte de s'informer si l'on avait porté les meubles chez lui.

Un homme répondit :

— On les porle en ce moment même. Monsieur le comte doit les avoir croisés en chemin.

Il ne restait presque rien dans les chambres. Par les fenêtres dépouillées de leurs rideaux entrait la splendeur rougeâtre du couchant, avec tous les bruits de la rue. Quelques hommes détachaient encore les tentures des murailles, décou\Tant le papier à grosses fleurs vulgaires où l'on voyait ça et là des trous et des éraflures. D'autres ôtaient les tapis qu'ils mettaient en rouleaux, soulevant une poussière épaisse

qui brillait dans les rayons de lumière. Un d'eux chantonnait une chanson obscène. Et la poussière, mélangée a la fumée des pipes, montait jusqu'au plafond.

André s'enfuit.

Sur la place du Quirinal, devant le palais du Roi, jouait une fanfare. Les larges ondes de cette musique métallique se propageaient dans l'air incendié. Parmi la rougeur, l'obélisque, la fontaine, les colosses paraissaient gigantesques et s'empourpraient, comme imprégnés d'une flamme impalpable. Rome, immense, dominée par une bataille de nuages, semblait illuminer le ciel.

André s'enfuit, presque fou. Il prit la rue du Quirinal, descendit la rue des Quatre-Fontaines, rasa les grilles du palais Barberini, dont les vitres dardaient des éclairs. Il arriva au palais Zuccari.

Les portefaix déchargeaient les meubles de dessus une charrette, en criant. Quelques-uns, à grand'peine, montaient déjà l'armoire dans l'escalier.

Il entra. Comme l'armoire occupait toute la largeur, il ne put passer outre. Il suivit, lentement, lentement, de marche en marche, jusqu'à sa porte.

Francavilia al Mare, juillet-décembre i8S8.

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Annuzio, Gabriele d* , 1863-1938 L'enfant de Volupté

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