UNE VRAIE MARQUISE
Albert Ancelin était si complètement à son travail qu'il n'avait point vu les deu.x femmes à la fonêLre, et moins encore remarqué le mouvement brusque de la .i«iine C^lle.
Disons tout de suite que c'était la troisième fois que Claire voyait le jeune étranger, et, chaque fois, le regard audacieux et effronté du jeune homme l'avait forcée à baisser les yeux.
Passionné pour son art, Albert n'avait été, jusqu'à ce jour, amoureux que de la peinture. Son cœur, apte, pourtant, à recevoir toutes les émotions, était resté insensible aux sollicitations de l'amour. Non qu'il dédaignât la femme, au contraire, il l'admirait comme Tobjet le plus parfait parmi les choses créées, et nul mieux que lui ne pouvait indiquer les signes particuliers qui caractérisent sa beauté.
Dans une autre circonstance, Claire l'eût sans aucun doute charmé, émerveillé ; mais c'est à peine s'il lui accorda un regard indifférent. Il ne voyait que la marquise, sa toile et ses couleurs. Comme tout peintre vraiment inspiré, il s'éprenait, pour un instant, de son modèle.
Immobile et muette, la marquise restait dans l'altitude que le peintre lui avait fait prendre. Du moment que Claire était là, près d'elle, on pouvait compter sur sa docilité.
— Ce sont les messieurs du château qui font une promenade à cheval, dit la meunière, après avoir vu les cavaliers disparaître derrière les arbres. Deux beaux garçons, n'est-ce pas, Claire? et pas fiers... ils nous ont dit bonjour. L'un est le fils du comte de Fourmies, le nouveau propriétaire de Beauvoir; je l'ai déjà vu plusieurs fois, mais je ne connais pas l'autre. C'est un ami, uno des personnes qui sont arrivées de Paris il y a huit jours, pour passer quelque temps au château.
« Le château de Beauvoir, monsieur Albert, ses jardins et son parc immense sont sur la commune de Montigay...
— Oui, je sais.
— Mais le bois de la Voëvre et la ferme des Sorbiers, sur le territoire de Rebay, appartiennent aussi au domaine de Beauvoir.
« Le château allait tomber en ruines lorsque M. le comte de Fourmies l'a acheté pour un morceau de pain, comme on dit; aussitôt il y a mis les ouvriers, et depuis quatre mois les travaux sont terminés. A l'intérieur, c'est superbe ! Cette restauration a coûté gros, mais quand on est riche, c'est bien de savoir employer son argent en faisant travailler les pauvres gens qui ont besoin de gaguer leur pain et celui de leur famille.
« On recevra beaucoup au château tous les étés, le pays ne s'en plaindra pas : les riches dépensent beaucoup, et c'est le trop-plein de leur bourse qui fait vivre ceux qui n'ont rien. »
Ce jour-là, il y eut deux séances et deux autres le lendemain. Le portrait de la marquise se trouva suffisamment avancé pour que le peintre pût achever son œuvre sans la présence du modèle.
Avant de lui rendre la liberté, il prit la marquise par la main et l'amena
Il L'ENFANT DU FAUBOURG
devant le tableau. Elle le regarda longuement, et Albert crut voir un sourire imperceptil)le effleurer ses lèvres.
Elle alla se regarder dans une glace, puis elle revint au portrait. Elle croisa ses bras sur sa poitrine et l'examina encore.
Une lueur fugitive passa dans ses yeux.
— Léontine ! Léontine ! murmura-t-elle.
Sa voix se faisait entendre pour la première fois depuis deux jours. Le peintre fut surpris de sa suavité et de son timbre mélodieux.
— Elle a dit Léontine ! fit tout bas la meunière. D'un signe, Albert lui imposa silence.
— On dirait qu'elle se souvient, pensait le jeune homme, les yeux fixés sur la marquise. Qui sait? confiée aux soins d'un savant médecin aliéuiste, elle retrouverait peut-être la raison !
— C'est Léontine ! fit-elle en inclinant la tête comme si elle saluait l'image. Puis elle reprit en se redressant par un brusque mouvement :
— Moi, je suis la marquise !
— Quelle marquise? lui demanda le peintre.
— Chut ! fit-elle, en appuyant le bout de ses doigts sur ses lèvres. El elle s'éloigna en se drapant dans les plis de son costume bizarre. La malheureuse était retombée dans les ténèbres de sa nuit éternelle. Quelques jours plus tard, le portrait était à peu près terminé; le peintre avait
tenu à donner à la tête le dernier coup de pinceau dans cette chambre oii il croyait avoir encore la folle sous les yeux.
Le temps de son séjour au moulin était écoulé. Malgré les instances de la meunière et de son mari pour le retenir quelques jours de plus, il procéda à l'emballage de ses toiles, de ses dessins, et annonça son départ pour le lendemain.
Avant de quitter Rebay, voulant voir une fois encore la marquise, il sortit pour se rendre à la ferme.
A la même heure, une calèche, attelée de deux alezans magnifiques, quittait la route pour s'engager dans l'aveaue bordée de sorbiers qui conduit à la ferme.
Le cocher avait cédé la moitié de son siège à un valet de pied.
Deux dames et une jeune fille de seize ans environ, délicieusement jolie, étaient assises sur les coussins de la voiture. Leur mise était simple, mais élégante, gracieuse et pleine de goùl; rien de ces toilettes tapageuses, qui ne sont qu'un étalage de soie, de gaze, de rubans cl de dentelles.
Bien qu il fût quatre heures du soir, la chaleur était encore grande, et leurs ombrelles ouvertes s'interposaient entre elles et les caresses trop vives du soleil.
Un garçon de ferme vit venir de loin la calèche et courut aussitôt prévenir sa maîtresse.
— C'est madame la comtesse de Fourmies ! s'écria la fermière; elle vient à la ferme pour la première fois. Si seulement j'avais été prévenue ce matin!...
La brave femme était dans tous ses états.
— Toi, Pierre, reprit-elle, vite un coup de balai dans la cour jusqu'à la grande entrée ! Clarisse, un coup de torchon aux meubles et que tout soit en place ! Vite, mes enfants, dépèchons-nous !
La folle était assise dans un coin au fond de la salle.
— Vous, la marquise, lui dit la fermière, vous pouvez monter dans votre chambre, si cela vous fait plaisir.
La folle n'eut pas l'air d'avoir entendu, car elle ne bougea pas.
Mais la fermière avait autre chose à faire qu'à s'occuper de la marquise. Elle enleva lestement le madras qui lui servait de coiffure, détacha son tablier de cuisine et entra dans une pièce voisine. Elle reparut bientôt avec un bonnet blanc surchargé de broderies et un tablier d'indienne à petits carreaux, bordé d'une ruche à plis serrés.
La fermière, était sous les armes.
La calèche s'arrêta, le valet de pied s'empressa d'ouvrir la portière, et les dames sautèrent lestement à terre.
La fermière accourut à leur rencontre.
— Ma chère madame Desreaux, nous venons vous faire une visite, lui dit gracieusement la comtesse.
— C'est un grand honneur que madame la comtesse, ainsi que ces dames, font à leur humble servante, répondit la fermière, faisant une révérence parfaite.
— Cette paysanne n'est ni sotte ni gauche, dit l'autre dame à l'oreille de la comtesse.
Elles entrèrent dans la ferme.
— Maintenant, mesdames, dit la fermière après leur avoir donné des sièges, que puis-je vous offrir? Vous savez ce qu'on peut trouver dans une ferme? Tout cela est à vous, veuillez me dire ce que vous désirez. J'ai de la jeune crème, des œufs pondus de ce malin et on va cueillir les plus lieaux fruits du jardin.
— Ma bonne, ne dérangez personne pour nous, répondit la comtesse ; laissez encore vos fruits mûrir, et pour accepter quelque chose de votre main, nous boirons un peu de lait d'une de ces belles vaches que nous venons de voir dans le pré, en passant.
La servante jeta une nappe d'une blancheur éblouissante sur une petite table ronde; la fermière apporta trois bols de porcelaine, dos cuillers do métal argenté, des assiettes de vieille faïence, devenues si rares, et une michette de paia bis cuit à la ferme.
Clarisse courut à la lailerie et revint avec un pot de lait encore tiède et un compotier rempli d'une belle crème très-appétissante.
— Allons! dit gaiement la comtesse, faisons honneur au goûter champêtre que nous oflre la bonne madame Desreaux.
La folle, qui était restée assise dans son coin se leva, et s'approcha doucement pour mieux voir les visiteuses. Elle s'arrêta derrière la comtesse, les yeux fixés sur la plus âgée de ses compagnes.
— Quelle est cette femme ? demanda celle-ci, étonnée de la persistance que la folle mettait à la regarder.
— C'est une malheureuse privée de raison, que nous avons recueillie à la ferme depuis longtemps, répondit la fermière.
— Oh! c'est bien triste.
— Ma chère, reprit la fermière en s'adressant à la pauvre insensée, éloignezvous, vous fatiguez ces dames.
Et elle voulut l'emmener.
La folle la repoussa et se rapprocha encore de la table, sans quitter des yeux l'amie de la comtesse, qui commençait à se sentir mal à son aise sous la pesanteur du regard de l'insensée.
La comtesse crut devoir intervenir.
— Pourquoi n'écoutez-vous pas votre maîtresse? dit-elle; ne voyez-vous pas que vous gênez madame la marquise ?
Le regard de la folle eut un éclat soudain.
— La marquise, c'est moi! fit-elle.
Les dames échangèrent un regard de surprise.
— Ne faites pas attention à ses paroles, dit vivement la fermière, c'est sa folie ; elle se croit marquise, et, pour flatter sa manie, c'est le nom qu'on lui donne dans le pays.
— Quel singulier costume ! murmura celle que la comtesse appelait madame la marquise. Mais que regarde-t-elle donc ainsi? reprit-elle tout haut.
— Votre médaillon, ma chère, ou plutôt les brillants qui l'entourent.
Ce médaillon, qui servait de broche, contenait, dans un cercle de diamants, un portrait d'homme en miniature.
— Cela devient inconvenant, fit la fermière en saisissant le bras de la folle pour l'entraîner.
— Oh! la pauvre femme ! dit la marquise, ne la violentez pas, laissez-la.
— Madame la marquise de Presle est la bonté même, dit la comtesse. La folle tressaillit et se redressa en s'écriant :
— De Presle ! Oui, je suis la marquise de Preslel
La folle se redressa en s'écriaut : " ,1c ^uis U marquise de Preslel » (Page 16. J
LE MKUAILLON
La vraie marquise sourit, mais le cri delà folle l'avait vivement émue. — Voilà une bioa étrange folie 1 dit la comtesse.
IjlV. 3* F. Uoy, (jdiluur. -~ HujjroGuctiun iiiturdilo.
— Étrange en vérité ! fit la marquise.
La physionomie de la folle s'était animée, des gouttes de sueur perlaient sur son front, et au mouvement de ses narines et à la contraction de ses traits on pouvait deviner qu'elle faisait des eflForts inouïs pour réveiller dans sa mémoire des souvenirs endormis depuis des années.
Tout à coup, elle poussa un cri rauque.
Puis, d'une voix saccadée :
— Je suis marquise de Presle, dit-elle, la femme du marquis Gontran de Presle.
Cette fois, la marquise pâlit affreusement et se dressa sur ses jambes comme poussée par un ressort invisible.
Et voyant sa fille pâle aussi, elle poussa un soupir douloureux. Au même instant, la folle se plaça devant elle.
— Cela m'appartient ! fit-elle en jetant sa main sur le médaillon avec l'intention évidente de s'en emparer.
Mais la marquise, effrayée, se rejeta vivement en arrière. Des sons inarticulés s'échappèrent de sa gorge serrée, elle chancela et tomba évanouie dans les bras d'un jeune homme qui venait d'entrer dans la ferme, et dont la présence n'avait pas encore été remarquée.
C'était Albert Ancelin.
La folle s'avançait de nouveau, prête à porter une seconde fois la main sur le médaillon, objet de sa convoitise.
Un regard sévère du peintre la fit reculer.
Deux grosses larmes roulèrent dans ses yeux. Elle regarda autour d'elle, ne vit que des visages consternés ; puis, s'élançant vers une porte, elle l'ouvrit et disparut.
Albert avait placé la marquise dans un fauteuil, et pendant que la comtesse affolée cherchait dans toutes ses poches sou flacon d'odeurs, il lui donnait les premiers soins.
La jeune fille s'était agenouillée près de sa mère et lui couvrait les mains de baisers en pleurant à chaudes larmes.
A défaut de sels, sur la demande du jeune homme, la fermière lui donna du vinaigre.
La pauvre femme était désespérée.
— Oh! madame, oh! mademoiselle, disait-elle en joignant les mains, quel malheur, et cela par ma faute, pardonnez-moi !
— Elle revient à la vie, dit Albert.
En effet, la marquise poussa un soupir, et au bout de quelques secondes rouvrit les yeux.
Elle porli vivement la main à sa poitrine, sur son médaillon, puis, reijardaut à droite et à gauche :
L'ENFANT DU FAU BOURG i9
— Cette femme, la... folle, où e.st-elle ?
— Grâce à monsieur, qu'elle paraît craindre, elle s'en est allée, répondit la jeune fille.
— Tant mieux, j'en suis contente.
— Je me retire aussi, mesdames, dit le peintre en prenant son chapeau. J'ai mal pris mon moment pour faire une visite à la ferme, où j'ignorais votre présence ; veuillez m'excuser.
— Nous n'avons pas à vous excuser, monsieur, répliqua la comtesse, mais à vous remercier, au contraire, des soins intelligents que vous avez donnés à madame la marquise.
— Oh! oui, monsieur, appuya la jeune fille
— J'ai été trop heureux de vous servir, dit Albert.
— Êtes-vousde ce pays, monsieur? demanda la marquise.
— Non, madame, je m'y trouve accidentellement.
— Est-il indiscret de vous demander de qui la marquise de Presle est l'obligée?
— Je suis artiste peintre, madame la marquise, je me nomme Albert Ancelin.
— Oh ! votre nom est connu, monsieur, dit la marquise en se levant ; plusieurs de vos tableaux ont été très-remarques aux dernières Expositions.
Le jeune homme s'inclina.
— Chère marquise, vous sentez-vous assez forte pour aller jusqu'à la voilure ? demanda la comtesse.
— Certainement.
— Si madame la marquise veut s'appuyer sur mon bras, dit Albert en s'avançant.
— Merci, monsieur, ma fille m'offrira le sien. Puis se ravisant :
— Je compte peut-être trop sur mes jambes, dit-elle; monsieur Ancelin, j'accepte votre bras.
Elle adressa une parole affectueuse à la fermière, etilssortirent de la maison. Dans la cour elle dit à la comtesse :
— Si vous le voulez bien, chère amie, nous ferons à pied la moitié de l'avenue ; la soirée est magnifique et je me sens très-courageuse au bras de mou cavalier.
— Assurément, répondit la comtesse en s'emparant du bras de mademoiselle de Presle.
La marquise resta un peu en arrière avec intention. Puis, après avoir paru réfléchir un instant :
— Monsieur Ancelin, dit-elle, j'ai désiré causer un moment avec vous.
— Je suis à vos ordres, madame.
— Vous avez été témoin de la scène de tout à l'heure ?
— Oui, madame.
— Vous avez vu, vous avez entendu ; quelle est votre pensée à ce aujet?
— Il serait puéril d'accorder la moindre attention aux hallucinations qui peuvent naître dans une tête sans raison.
— Monsieur Ancelin, ce n'est point là votre pensée, pourquoi n'êtes-vouspas sincère ?
Le jeun© homme garda le silence.
— Vous craignez de me froisser ou de me faire de la peine, c'est d'un cœur généreux, et je vous dis : Merci. Ecoutez : je cherche à paraître calme et je ne le suis point. Les paroles de cette pauvre créature ont bouleversé tout mon être ; je suis vivement impressionnée. Et ma fille était là, elle aussi a entendu ces paroles si étranges qu'elles en sont épouvantables !
«Quand elle a voulu m' arracher ce médaillon dans lequel se trouve le portrait de mon mari, je ne sais ce qui se passa devant mes yeux ; j'eus, moi aussi, un instant d'hallucination : il me sembla que je voyais de longues griffes sanglantes labourer ma poitrine, et j'eus peur, oui, j'eus peurl...
«Quelle est cette femme?D'où vient-elle? Quel est son passé? Je ne sais rien et ne veux rien supposer; mais je saurai, je fouillerai dans la nuit, et si impénétrable que soit ce mystère, j'y porterai la lumière!
« Pauvre malheureuse femme, est-elle assez àplaindre? Oh! je ne lui en veux pas, non, je ne lui en veux pas!... Je ne suis point une méchante femme, je crois être bonne et surtout moins frivole que la plupart des femmes du monde. J'ai deux enfants, que j'aime de toute mon âme, cela est bien naturel, n'est-ce pas, monsieur Ancelin? Le marquis s'est chargé de l'éducation de son fils, mais ma fille est à moi, et je l'élève pour qu'elle devienne une femme vraiment digne de ce nom. Et j'admettrais qu'il put y avoir une tache à l'honneur de mes enfants 1 Jamais ! Si cela était, je n'aurais pas assez de toutes mes larmes et de tout mon sang pour la laver.
« Jevais troploin, reprit-elle d'un ton plus calme, je me laisse entraîner, c'est un peu le défaut de ma nature. Monsieur Ancelin, voulez-vous me faire unepromesse ?
— Laquelle , madame ?
— Promettez-moi do ne parler à qui que ce soit de ce que vous avez entendu et vu ce soir.
— Je l'oublierai, madame .
— Je ne vous demande pas de l'oublier, mais de le garder pour vous seul.
— Je vous 1« promets.
Elle prit la main de l'artiste et la serra en disant :
— Merci!
— Nous nous reverrons à Paris, reprit-elle ; nous sommes déjà amis, puif»
L'ENFANT DU FAUBOURQ 2J
qu'il y a un secret entre nous. Maintenant, parlons encore de la marquise, puisque c'est le nom qu'on lui donne à la ferme. Vous vous intéressez à elle ?
— Le nier serait mentir.
— Je puis donc vous faire connaître mes intentions. Croyez-vous qu'on puisse lui rendre la raison?
— Je ne puis répondre ni oui ni non. Mais on pourrait toujours tenter de la guérir.
— C'est ce que je me dis.
— Ce soir, je l'avoue, j'ai cru à un moment de lucidité.
— Nous tenterons la guérison, monsieur Ancelin. Dès mon retour à Paris, je verrai un de nos plus illustres médecins aliénistes, et je la placerai dans une maison de santé. Voilà mon projet. Je vous tiendrai au courant des résultats obtenus.
— Vous ferez une bonne œuvre, madame. Rendre la raison à un fou, c'est lui donner de nouveau la vie.
— Oui, c'est ressusciter un mort. D'ailleurs, quelque chose me dit que je remplis un devoir.
Et elle ajouta, se parlant à elle-même :
— C'est peut-être un commencement de réparation due à cette grande infortune.
Ils rejoignaient madame de Fourmies et mademoiselle de Presle. La voilure était à quelques pas. Elle avait devancé les promeneurs et s'était arrêtée sur un signe de la comtesse.
— Monsieur, dit cette dernière en s'adressant au jeune homme, s'il vous est agréable de venir un de ces jours à Beauvoir, vous y serez accueilli comme un
ami
— Je vous remercie de votre gracieuse invitation, madame la comtesse, répondit Albert ; mais malheureusement, il ne me sera pas possible d'en profiter : je pars demain matin.
— Je le regrette, monsieur, mais si vous revenez dans ce pays, veuillez vous souvenir de mes paroles.
— Je me souviendrai, madame, dit-il en s'inclinant.
Elles prirent place dans la calèche. La marquise échangea un dernier regard avec le peintre, et la voiture s'éloigna rapidement. Elle eut bientôt disparu dans un nuage de poussière.
En rentrant au moulin, Albert Ancelin était rêveur.
Certes, après la scène imprévue dont il venait d'être le témoin, après sa conversation avec la marquise de Presle, une multitude de pensées devaient se heurter dans son cerveau. Il y avait, en effet, de quoi surexciter une imagination ardente comme la sienne.
La marquise de Presle et la folle de Rebay étaient-elles réellement le sujet de sa grande préoccupation?
Debout, au milieu de sa chambre, regardant du côté de Beauvoir, il s'écria tout à coup :
— Comme elle est belle I
Albert Ancelin pensait à mademoiselle de Presle.