‹ L'enfant du faubourgChapitre 7 sur 96 · LES PREMIÈRES ARMES DE M. GUSTAVE · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES ARMES DE M. GUSTAVE

Une heure après le départ de la folle qui, ayant voulu résister d'abord, s'élait enfin décidée à monter dans la voiture amenée par le prétendu mandataire de sa famille, Claire accourut à la ferme des Sorbiers. On venait de lui apprendre l'événement. Elle était tout en larmes.

Madame Desreaux, encore sous le coup de son émotion, lui raconta en quelques mots ce qui s'était passé.

— La pauvre marquise, ajouta-t-elle, elle ne voulait pas s'en aller, elle nous aimait tant ! Elle regardait les bêtes dans le pré et elle leur tendait les bras comme pour leur dire : Je ne veux pas vous quitter ! Elle est partie tout de même, il le fallait. Sera-t-elle plus heureuse là-bas qu'elle l'était à la ferme?

— Ainsi, dit la jeune fille en sanglotant, elle est partie sans m'avoir vue, sans que je l'aie embrassée une dernière fois, et nous sommes séparées pour toujours et nous ne nous reverrons plus 1...

« Elle a retrouvé sa famille; j'en suis bien contente; mais vous savez tout ce qu'elle a été pour moi : elle était ma mère, toute ma famille. Et je n'ai plus rien! Me revoilà seule, abandonnée, comme le jour où, toute petite, je fus ramassée, je ne sais dans quel endroit, par la charité publique !

«Je l'aimais, et ce nom de mère, si doux à prononcer, elle me l'avait appris et je le lui donnais. Qui donc m'aimera, maintenant?

— Ma bonne Claire, répondit la fermière do sa plus douce voix, je comprends votre peine et je la partage, mais il faut vous consoler. Vous ne manquez pas d'amis à Rebay; et ici, à la ferme, est-ce que nous ne vous aimons pas?

« Les jeunes filles de voire âge, mon enfant, vos compagnes, vous témoigneront l'afTection que vous méritez, elles seront vos sœurs...

— Ah ! elles sont toutes bien heureuses I s'écria Claire d'un ton douloureux ; elles, ont une mère I

Ce cri de la jeune fille était la révélation de ses pensées secrètes,' des déchirements de son âme.

En sortant de la ferme, elle courut chez le maire.

Celui-ci ne savait rien de plus que madame Desreaux, il lui confirma seulement les paroles de la fermière.

— M. le commissaire de police de Cosne est peut-être mieux instruit que moi, lui dit-il. Dans ce cas, il ne refuserait certainement pas de vous donner les renseignements que vous désirez obtenir.

Claire rentra chez elle avec un vague espoir, mais toujours désolée. Elle compta l'argent de sa petite bourse ; il y avait cent soixante francs.

— Ohl je suis riche, se dit-elle.

Avec deux robes et un peu de linge, c'était toute sa fortune.

Le lendemain, de bonne heure, après s'être habillée avec ce qu'elle avait de mieux, elle se mit en route. Elle était charmante et tout à fait gracieuse dans son costume de paysanne nivernaise.

Elle alla à pied jusqu'à Pouilly, la gare la plus proche de Rebay. Là, elle prit un billet pour Cosne. Arrivée dans cette ville, elle se fit indiquer la demeure du commissaire de police et s'y rendit aussitôt.

Ce mag'strat la reçut avec beaucoup de bienveillance.

Elle lui exposa brièvement et d'une voix émue l'objet de sa visite.

— Ma chère enfant, lui répondit-il, le sentiment auquel vous obéissez est des plus louables, et je comprends votre inquiétude sur le sort de cette pauvre femme qui fut, comme vous le dites, presque votre mère. Malheureusement, je ne sais rien, et j'en suis vivement contrarié à cause de vous, croyez-le. Pour des motifs dont je n'ai pas à apprécier la valeur, la famille de celte infortunée n'a pas cru devoir faire connaître son nom ni dire ce qu'elle se réservait de faire dans l'intérêt de celle qui nous occupe ; mais elle n'a certainement qu'à gagner à son changement de position. Cela doit vous tranquilliser. La seule chose que je sache, je puis vous le dire, c'est qu'en quittant la ferme de Rebay, elle a été conduite à Paris.

La jeune fille remercia le commissaire et se retira.

— Paris... elle est à Paris... se disait-elle ; mais Paris est grand.

Pour la première fois, sa pensée s'élança vers la ville immense, et elle l'entrevit comme au milieu d'un éblouisscment.

Elle prit le premier train se dirigeant sur Nevers et revint à Pouilly. Il était déjà tard ; bien qu'elle connût plusieurs personnes dans cette petite ville, calculant qu'elle avait encore une heure de jour et un peu moins de deux lieues à faire poui se rendre à Rebay, elle n'hésita pas à se mettre en route, disposée à faire une partie du chemin dans la nuit.

Elle marchait depuis un quart d'heure à peu près, lorsqu'un individu qui semblait aussi venir de Pouilly la rejoignit.

Elle regarda cet emblème de bravonre et do loyaut^ pnis elle le porta à ses lèvres. (Page 45.)

— Bonsoir, mademoiselle Claire, lui dil-ii; je vous ai recomui de loin, et j'ai hâté le pas pour que nous puissions marcher de compagnie.

Celui qui parlait ainsi était le jeune comte Gustave de l»resln.

Évidemment, le hasard ne l'avait point amené à l'ouilly, pour qu'il s,' Inuiv;\l tout à coup sur les talons de la belle jeune lille.

A peine âgé de dix-neuf ans, il tenait à s'appliipuu- à lui-même ces hémistiches de Corneille :

LlV. O. F. Roy, ddituur — Reproduction intcrdilo.

48 L'EiNFANT DU FAUBOURG

Je suis jenne, il est vrai, mais ani âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.

Et comme bon chien chasse de race, il voulait être, comme M. le marquis son père, un petit-fils de don Juan. M. Gustave était déjà un sceptique. Nous devons croire qu'il avait pour sa mère et sa sœur un profond respect ; mais ainsi que la plupart des jolis petits messieurs d'aujourd'hui, il ne croyait pas plus à la vertu des femmes, qu'aux bottes merveilleuses de l'ogre du Pelit-Poucet.

Claire ne fut nullement charmée de la rencontre ; mais comme les routes sont faites pour tout le monde, elle ne put dire au jeune homme, ainsi qu'elle l'aurait voulu :

— De quel droit vous Irouvez-vous ici?

— Vous paraissez bien triste, mademoiselle Claire, dit-il, pour entamer la conversation. Vous n'êtes donc pas satisfaite de votre voyage ?

— Je l'ai fait inutilement, répondit-elle.

— A Rebay, ce matin, j'ai appris l'événement d'hier, et combien cela vous a affectée. J'en ai éprouvé beaucoup de peine, car je m'intéresse vivement à vous, mademoiselle Claire.

— Vous êtes trop bon, monsieur.

— Je ferais tout au monde pour vous être agréable, continua-t-il, et si vous voulez accepter mes services et mon amitié, vous verrez que je suis tout dévoué à ceux que j'aime.

— Je vous remercie, monsieur, vous ne pouvez rien pour moi.

— Vous vous trompez, mademoiselle Claire, et je vais vous le prouver. Vous aimez beaucoup cette pauvre femme de la ferme des Sorbiers ?

— Comme une mère, répondit-elle.

— Et ce qui vous chagrine le plus, c'est d'ignorer absolument où elle est et ce qu'elle va devenir?

— Elle a été emmenée à Paris, je l'ai appris à Cosne.

— Et c'est tout ce que vous avez pu savoir?

— Hélas I oui, fit-elle avec un profond soupir.

— Eh bien, mademoiselle Claire, reprit Gustave, il faut quitter Rebay, oîi rien ne vous attache, oîi vous vivez ensevelie au milieu do paysans grossiers, et aller à Paris, puisque c'est là que vous retrouverez celle que vous aimez comme une mère.

Sans qu'il s'en doutât, ses paroles étaient l'écho d'une idée fixe de la jeune fille.

— Paris... Paris... murmura-t-elle, je n'y connais personne.

— J'y serai, moi, dit-il vivement, pour vous aider et vous guider dans vos recherches. Ma famille a des amis nombreux et puissants; ma mèiti est trèsbonne, je lui parlerai de vous, elle s'intéressera à votre situation et, je vous 1^ promets, nous retrouverons votre mère.

— C'est un rêve ! fit la jeune fille en secouant tristement la têti

— Vous n'avez qu'à vouloir, reprit-il en se rapprochant, et ce rêve deviendra immédiatement la réalité.

Il lui prit la main. Elle la retira aussitôt.

— Non, non, dit-elle, Paris m'épouvante!

— Parce que vous ne le connaissez pas, répliqua-t-il. Ce qu'on raconte de Paris dans vos campagnes est absurde. C'est dans cette ville seulement que les femmes sont heureuses ; c'est à Paris qu'on vit et qu'on aime.

Le regard clair de la jeune fille se fixa sur Gustave.

Il est bon de dire que, toute à ses pensées, elle ne comprenait pas bien la portée que le Lovelace en herbe voulait donner àses paroles.

— Monsieur, lui dit-elle, marchons un peu plus vite, il commence à faire nuit, et nous sommes encore loin de Rebay.

— Mais voyagera deux, par une belle nuit, est charmant, répondit-il en souriant.

Elle n'était pas de son avis, car elle prit une marche plus rapide, et pour la suivre, il fut forcé de régler son pas sur le sien.

— Tenez, ma charmante Claire, reprit-il au bout d'un instant, il me semble que je vous vois déjà installée à Paris. Vous avez un joli petit appartement avec de grandes fenêtres donnant sur une belle rue ; une domestique, parce que vos mains mignonnes ne sont pas faites pour toucher aux ustensiles de cuisine. Vous avez un salon avec portières en tapisserie, un canapé et des fauteuils moelleux. Votre chambre est délicieuse : les meubles sont en bois de rose ; de grandes glaces de Venise reproduisent voire gracieuse image ; les rideaux du lit, brodés par la main des fées, sont garnis de dentelles qui tombent sur le tapis couvrant le parquet ; elle est tendue de soie rose comme les fraîches couleurs devos joues. Et de ce petit nid élégant et coquet, à peine digne de votre beauté, vous êtes la maîtresse et la souveraine.

— Vous ne m'avez pas dit, monsieur, comment, pour posséder tout cela, j'ai fait fortune?

— Je vous aime, Claire, je vous aime ! Compreuez-vous ?

Il l'entoura de ses bras, et ses lèvres cffieurèrent celles do la jeune fille.

— Oh! je ne vous croyais pas si lâche 1 s'écria-t-elle eu se dégageant par un brusque mouvement en arrière.

Et elle s'élança sur la route en courant à toutes jambes.

On était en vue de Rebay, Gustave n'osa point la poursuivre.

— J'ai effarouché la colombe, murmura-t-il, mais elle s'apprivoisera I ^ Claire arriva chez elle haletante, toute en nage.

— C'est donc là le monde ! s'écria-t-elle.

Puis, se laissant tomber sur ses genoux, elle joignit les maius ot se mil à pleurer.

LES ORt'HELlNES

En 'Î837, au mois d'octobre, un officier français d'un régiment de ligne tomba dans une rue de Constantine, frappé en pleine poitrine par une balle arabe.

Le jeune lieutenant était depuis deux mois seulement en Algérie. Il se nommait Landais.

Au moment de mourir, entre les bras d'un de ses compagnons d'armes, il arracha la croix d'honneur attachée sur sa poitrine et la tendit à son ami en lui disant :

— Si, plus heureux que moi, tu revois un jour la France, tu iras trouver ma femme, ma pauvre Julie, et tu lui remettras de ma part cette croix, que j'étais si fier d'avoir méritée pour elle, et ce bout de ruban taché de mon sang.

« Tu lui diras que je suis mort de la mort des braves, que mes dernières pensées ont été pour elle, pour ma petite fille chérie qui n'a que huit ans, et pour notre autre enfant qui n'est pas né encore !

« Oui, tu lui diras tout cela, et tu l'embrasseras pour moi, et comme alors il y aura deux enfants, tu les embrasseras tous les deux.

« Et puis tu ajouteras :

« — C'est dans mes bras que Landais a rendu le dernier soupir ; j'ai recueilli les derniers mots qu'ont prononcés ses lèvres : Julie... Léontine \ . . . n

La tête du blessé se renversa en arrière. Il était mortl

Un mois plus tard, la veuve du lieutenant Landais, qui demeurait à Paris, rue de Savoie, devint mère une seconde fois et mit au monde une deuxième petite fille à qui on donna le prénom d'Angèle.

Avec deux jeunes enfants, madame Landais allait se trouver dans une position bien difficile. Du côté de son mari comme du sien, elle n'avait plus que des parents éloignés et qu'elle connaissait à peine. Elle était donc absolument seule et ne devait compter que sur elle-même.

Il est vrai que sa dot, produit d'un petit bien qu'elle possédait en Anjou, et qu'elle avait vendu au moment de son mariage, était à peu près intacte ; mais avait-elle le droit d'y toucher? Ne devait-elle pas, au contraire, conserver ce petit capital avec le plus grand soin, pour aider plus tard à l'établissement de ses filles ?

Heureusement, d'anciens camarades de son mari s'intéressèrent à elle.

Le seutiment de fraternité a toujours été en honneur parmi les officiers français.

Sur la recommandation du maréchal Vallée, gouverneur de l'Algérie, la veuve du lieutenant Landais obtint un petit bureau de tabac, et, quelque temps après, sa fiUe aînée était admise dans la maison d'éducation de Saint-Denis.

Dès lors elle fut rassurée sur son sort et celui do ses enfants. Avec le produit de son bureau de tabac et la rente de son argent, placé par les soins d'un notaire, elle pouvait vivre.

Malheureusement, elle ne devait pas jouir longtemps de cette aisance relative. Quelques années s'écoulèrent. Depuis longtemps elle allait en s'aflaiblissant chaque jour. Un matin, elle fut forcée de garderie lit. Elle comprit que sa fin était prochaine. Léontine accourut de Saint-Denis au chevet de sa mère. Le lendemain, la veuve était dans un état désespéré.

A un moment, elle entoura de ses bras ses deux enfants, qui pleuraienttrèsfort et elle leur dit :

— L'heure de notre séparation approche; mon cœur se brise à cette pensée que je vous laisse si jeunes dans la vie. Oui, Dieu me rappelle trop tôt à lui ; mais j'ai confiance en sa bonté, il veillera sur vos tètes si chères. Mes enfants, mes filles adorées, aimez-vous toujours, ne vous quittez jamais I

« Léontine, tu vas devenir la protectrice, le soutien, la mère de ta jeune sœur; c'est une tâche bien lourde que je confie à ta jeunesse; mais prometsmoi de la remplir.

— Oh ! ma mère, je vous le jure, s'écria la jeune fille en sanglotant.

— Toi, Angèle, reprit la mourante en serrant l'enfant sur son sein, tu aimeras ta sœur et tu lui obéiras en tout ; souviens-toi que je lui cède aujourd'hui toute mon autorité sur toi.

La petite fille ne répondit pas ; mais cette scène l'impressionnait vivement. Elle se pencha sur les mains unies de sa mère et de sa sœur, et les couvrit do baisers et de larmes.

Ensuite, la veuve pria sa fille aînée de lui donner la croix d'honneur, qui lui avait été pieusement rapportée d'Afrique un an après la mort do son mari.

Elle regarda un instant cet emblème de bravoure et de loyauté, ce derHier souvenir, puis elle le porta à ses lèvres. Elle le plaça ensuite sur sa poitrine, à la place de son cœur, et le tint serré contre elle.

Ces derniers mots furent ceux-ci :

— Mes chères filles, n'oubliez jamais mes paroles. Joie, chagrin, fortune ou pauvreté, partagez toujours.

Elle mourut.

Léontine avait seize ans, sa sœur pas encore huit. Comme l'avait dit la mère mourante, la tâche confiée à sa fille aînée était lourde.

Elle pouvait rester encore à Saint-Denis ; mais elle préféra en sortir immédia-

tement afin de céder sa place à sa sœur. Elle parvint, en effet, à la faire admettre au nombre des pensionnaires de la Légion d'honneur, mais la concession du bureau de tabac lui fut retirée.

On voit rarement les plus méritants favorisés des grâces souveraines. Les intrigants se substituent aux droits du mérite, et la médiocrité occupe la place du talent. Il y a longtemps que cela est ainsi, et nous ne voyons pas que les choses doivent changer bientôt.

Paris est la ville des grandes ressources; mais il n'est pas toujours facile à une jeune fille de seize ans de s'y créer des moyens d'existence honorables. Dès les premiers jours, Léontine se trouva en présence de grandes difficultés matérielles. Toutefois, elle examina la situation avec calme et ne se sentit pas effrayée. Ce sont les circonstances qui font naître les grandes forces et les grands courages.

Elle résolut d'utiliser ce qu'elle avait appris à Saint-Denis.

Elle était musicienne, déjà forte sur le piano; elle avait une voix souple, sympathique, et chantait avec goût et un sentiment exquis. Elle savait coudre, broder, et elle excellait dans la confection de certains ouvrages de tricot ou faits au crochet.

Elle se dit :

— Je donnerai des leçons de musique et de français; mais comme je n'aurai pas tout de suite un nombre d'élèves suffisant, les aiguilles et les crochets de l'ouvrière viendront en aide à l'institutrice.

Les dames de Saint-Denis la recommandèrent à plusieurs personnes. Elle eut d'abord une élève, puis deux, puis trois. Un magasin lui donna du travail. Institutrice et ouvrière, elle gagna sa vie. Elle trouva encore le moyen d'économiser quelque chose pour faire de temps à autre un cadeau à sa sœur.

Léontine était divinement jolie; elle avait une tète de madone, la bouche petite, aux lèvres roses et souriantes, les dents superbes, d'un émail très-pur ; ses magnifiques cheveux d'un blond tendre se posaient sur son beau front comme un diadème de reine. Ettout cela était animé, éclairé par de grands yeux bleus, souvent rêveurs, dont le regard, à demi voilé par de longs cils, avait une expression indéfinissable.

Elle était déplus très-distinguée de manières et de langage. Enfin sa personne semblait réunir toutes les grâce».

CJne aussi charmante jeune fille ne pouvait guère sortir sans être remarquée et sans provoquer sur son passage des murmures approbateurs.

La beauté, ce don précieux, n'est pas toujours un avantage. Dans les grandes villes, sur les pas de la jeune fille pauvre, de l'ouvrière, elle sème d'innombrables dangers.

Que dos femmes impures l'étaient au grand jour effrontément pour un trafic honteux, cela ne nous regarde pas ; mais la femme honnête, qui craint certains

regards, en est parfois fort embarrassée. Que de jeunes filles sages ont été victimes de leur beauté I

Léontine s'aperçut que chaque fois qu'elle sortait, elle était suivie par un jeune homme, toujours le même. En vain, elle changea son itinéraire, en passant par des rues écartées, elle le rencontrait toujours sur son chemin. Une telle persistance finit par la préoccuper beaucoup.

Il était beau, bien fait, élégamment vêtu et paraissait très distingué ; elle le mêla à ses illusions et lui fit tenir une place dans sa vie. Qui devinera jamais ce qui se passe dans le cœur d'une jeune fille qui ne sait rien de l'existence, qui s'ignore elle-même ! Où vont ses pensées et ses rêves? A quel travail son imagination ne se livre-t-elle pas?

Il lui écrivit. Elle ne répondit pas, mais elle relut la lettre plusieurs fois, et elle s'aperçut que, chaque fois, son cœur battait plus fort.

C'était une épître passionnée où il était parlé longuement d'un cœur embrasé et d'un amour ardent qui ne devait finir qu'avec la vie : toutes les banalités du langage des amoureux.

La lettre était signée Gontran.

— Le joli nom! se dit-elle.

Léontine n'avait pas su garder son cœur ; elle aimait I

LE I.OtlP ET LA BREBIS

Quelques jours après, un commissionnaire lui apporta un magnifique bouquet.

Les fleurs sont encore rares au mois d'avril, il avait dû coûter très-cher. Elle n'eut pas besoin de demander d'où lui venait ce présent, son cœur avait déjà nommé Gontran.

Mais pourquoi lui envoyait-il un bouquet?

Après avoir réfléchi un instant, elle remarqua que le lendemain était le 19 du mois, fête de saint Léon. Deux larmes roulèrent daus ses yeux. Elle renvoya le commissionnaire et garda le bouquet. Pour le conserverplus longtemps, elle lui mit le pied dans l'eau. Eu s'extasiant sur la beauté des fleurs, elle découvrit un billet roulé dans la corolle d'un camélia. Elle l'ouvrit d'une main tremblante.

Dans des termes respectueux, Gontran se plaignait doucement de ne pas avoir reçu de réponse à sa première lettre; il lui parlait encore de son amour,

të L'ENFANT DU FAUBOURG

lui renouvelait l'assurance de son dévouement, et il ajoutait que le bouquet était la preuve qu'il pensait sans cesse à Léonline.

Elle se demanda ce qu'elle devait faire. EUo hésita longtemps. Enfin elle écrivit à Gontran pour le remercier de son envoi. Elle copia l'adresse écrite au bas de la lettre et du billet. Pourtant, elle fit cette remarque que Gontran n'était qu'un nom de baptême. Néanmoins, la lettre partit.

Elle n'avait personne pour la conseiller, elle obéissait à un sentiment de son cœur, incapable, d'ailleurs, de l'avertir d'un danger, elle croyait bien faire.

Le lendemain, Gontran se présenta chez elle. Il vit la rougeur de ses joues, devina son émotion et s'en réjouit. Il était spirituel, il causait bien. Sa parole facile et entraînante la captiva. Elle lui permit de revenir, il profita de l'autorisation et revint tous les jours.

Léontine agrandissait le domaine de ses illusions.

Un dimanche, elle accepta l'offre de son bras pour faire une promenade à pied, au milieu de la verdure et des fleurs, aux environs de Paris. Mais on rentra de bonne heure, le soir, et Gontran dut la quitter dans la rue, à la porte de sa maison.

Il se mordit les lèvres de dépit et de colère. Il avait compté sur un triomphe facile, et il trouvait une résistance qu'il rencontrait pour la première fois. Le roué, le débauché, l'homme qui ne croyait à rien, était moins fort que l'innocence d'une enfant. Il en était réduit, depuis deux mois, à lui faire sa cour niaisement, comme un faiseur d'élégies. Son amour-propre en était violemment irrité.

Mais il s'était dit : « Je la veux !» Et à tout prix elle devait être à lui.

Dans une de leurs causeries, Léontine lui avait témoigné le désir de connaître son nom et sa position.

11 lui dit le premier nom venu, puis il se fit passer pour un employé d'un ministère ayant déjà quatre mille francs d'appointements. Elle le crut.

Une autre fois qu'il se répandait en protestations de dévouement et d'un amour sincère, elle lui répondit :

— Monsieur Gontran, je sens que je vous aime; je vous crois bon, honnête et loyal; je consens à porter votre nom, je serai votre femme quand vous le voudrez.

Si ignorante qu'elle fût, elle savait que la femme ne peut se donner, honnêtement, à l'homme qu'elle aime, en dehors de cette institution devenue une loi civile, qu'on nomme le mariage.

Une après-midi, par un temps superbe, Léontine, venant de donner une leçon, descendait lentement l'avenue des Champs-Elysées.

Tout à coup, dans une calèche armoriée, attelée de deux chevaux superbes, elle reconnut Gontran. Il était assis à côté d'une femme âgée et d'un grand air.

Dans uae calèche armoriée, elle reconnut Gontrau. (Page 48.;

C'est à travers un nuage qui passa devant ses yeux qu'elleentrevit l'écusson de la voiture et les chapeaux galonnés du cni'liciet des deux laquais.

Son cœur se serra douloureuMment, et elle resta un instant immobile sans pouvoir faire un pas.

La calèche filait vers l'Arc de l'Étoile.

— Qu'est-ce que cela signifie? se demanda la jeune fille, m'aurait-il doue trompée?... Oh ! il faut que je sache! s'écria-t-elle.

LlV. 7. F. Roy, tfditour, — Roprocuclioo mtorditu.

50 L'ENFANT DU FAUBOUUG

Elle avait heureusement un peu d'argent dans sa poche. Elle aperçut un coupé de remise qui descendait tranquillement l'avenue. Le cocher cherchait une pratique. Elle lui fit signe d'arrêter et elle se jeta éperdue dans la voiture.

— Où allons-nous? demanda le cocher.

— Nous allons attendre ici.

— Longtemps?

— Je ne sais pas.

— Drôle de petite dame, murmura le cocher, mais jolie à croquer tout de même !

Il descendit de son siège, prit un sac dans le cofire de sa voiture et offrit à son cheval le plaisir de broyer quelques poignées d'avoine.

Cachée dans un coin du coupé, la jeune fille guettait la descente des équipages.

Elle attendit une heure. Le cocher était remonté sur son siège, le cheval restauré piaffait d'impatience et son maître maugréait, envoyant au diable sa singulière pratique.

Enfin la voix de la jeune fille se fit entendre. Elle disait au cocher:

— Suivez catte voiture de maître qui a deux laquais derrière.

— Compris! fit le cocher.

Puis tout bas :

— Hél hé! une aventure... Très-drôle 1 La voiture partit.

Rue Saint-Dominique-Saint-Germain, Léontine vit la voiture de maître entrer dans la cour d'un hôtel. Se trouvant suffisamment renseignée pour le mo' ment, elle donna l'ordre au cocher de la conduire chez elle.

Le lendemain, seule et à pied, elle revint rue Saint-Dominique. Elle n'eut pas de peine à découvrir que l'hôtel qu'elle désigna était celui de madame la marquise de Presle, qui y demeurait avec son fils unique, le marquis Contran de Presle.

Elle revint chez elle honteuse, désolée, se roidissant contre sa douleur pour ne pas pleurer dans la rue. Il lui semblait qu'elle n'avait plus de courage, que toutes ses forces étaient brisées et qu'elle s'envelissait dans un immense écroulement.

En rentrant, elle tomba sur un siège, inerte, comme une masse, et elle pleura.

Le soir, Contran vint, souriant, paraissant heureux comme toujours.

Elle ne lui dit rien ; il s'assit un peu étonné, puis il la regarda. Elle était pâle, elle vivait les yeux rouges; il fut inquiet.

— Léontine, qu'avez-vous? lui demanda-t-iL

— Monsieur, dit-elle, j'allais vous écrire ce soir pour vous prier de ne plus revenir ici, mais puisque vous voilà, ma lettre devient inutile. Vous m'avez in*

dignement trompée, reprit-elle d'une voix accablée. Dans quel but^ je l'ignore, je ne veux pas le savoir. Vous savez qui je suis, je vous ai raconté iViâ vie tout entière, et cela ne vous a rien dit... Que vous ai-je fait pour me vouloir du mal? Ohl votre conduite a été bien cruelle, monsieur, bien cruelle.

— Mais que vous ai-je fait? Que voulez-vous dire?

— Que votre présence ici est un mensonge ! Que vous n'êtes pas un employé de bureau, mais le marquis de Presle!

Le jeune homme bondit sur son siège.

— Comment savez-vous?... balbutia-t-il.

— Qu'importe, puisque je sais... Je n'ai plus rien à vous dire, monsieur, vous pouvez vous retirer.

n feignit d'être en proie à une vive douleur, des larmes même lui vinrent aux yeux.

— Mais vous savez bien que je vous aime ! s'écria-t-il. Oui, c'est vrai, je ne vous ai pas dit la vérité, je vous ai caché mon nom... mais c'est là encore une preuve de mon amour. J'ai voulu être à vos yeux un employé pour ne pas vous effrayer par mon titre et, je vous le jure, dans la seule crainte d'être repoussé.

— Oh! vous n'auriez jamais franchi le seuil de ma porte si je vous eusse connu!

— Eh bien, vous le voyez, vous me donnez raison. Et maintenant que vous savez tout. . .

— Nous nous voyons pour la dernière fois, l'interrompit-elle.

— Ah ! à votre tour vous êtes cruelle.

— Ma conscience est honnête, monsieur le marquis, répliqua-t-elle avec dignité, et l'honnêteté me garde! Entre la pauvre fille, qui ne possède que son éducation et le souvenir des vertus de sa mère, et vous, monsieur le marquis de Presle, il y a un abîme que ni vous ni moi ne pouvons franchir. Je ne saurais m'élever jusqu'à vous, vous ne pouvez descendre jusqu'à moi.

— Pourquoi ? Léontine, m'aimez-vous toujours?

— Ne me demandez pas cela, monsieur, je n'en sais plus rien !

— Ah ! tenez, je suis bien coupable; vous valez mille fois mieux que moi, et je vous demande pardon, pardon à genoux !..

Joignant l'action à la parole, il s'agenouilla devant elle, lui saisit les mains et les baisa avec transport.

— Mais que pensez-vous donc de moi ? s'écria-t-elle éperdue. Oseriez- vous supposer que je puisse devenir votre maîtresse?

— Non! répondit-il d'un ton pénétré, non, mais ma femme. Elle poussa un cri, qui n'était peut-être que do la stupeur.

— Votre femme ! répéta-t-elle. Vous n'êtes plus l'employé du ministère, je ne veux plus vous voir.

— Cela sera, pourtant ; j'aurai une lutte à soutenir, de nombreux préjugés à

combattre, à vaincre... mais pour vous posséder je ne reculerai devant rien, je briserai tous les obstacles.

Il s'élança vers la porte et lui cria en sortant :

— A bientôt!

La jeune fille leva les yeux vers le ciel en disant :

— Ma mère, ma mère, protégez-moi I

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