SCÈNE II
MARGUERITE, puis PAULINE Soeurs, HERMANCE, LE Groom.
MARGUERITE, seule, rangeant les bibelots du salon
Est-elle mauvaise, cette madame de Langrune! Voilà deux ans qu'elle raconte partout que M. Georges est lamant de madame. Quand je sais bien, moi, que ce n'est pas vrai... et que M. Georges le regrette assez. Pauvre garçon! Il est
ACTK IMIL.MIKH. 5
venu hier, elle no l'a pas reçu.,. Il est revenu aujounilini. niadauie m'a dit tic le faire altemlre dans le pclil salon où elle a l'air de l'oublier.
PAULINE s Œ U R s , à la canlonade.
Par ici ? Bon... merci, mon ami.
11 entre suivi d'Hermance et du groom.
MARr.IKRITK.
Monsieur désire?
PA i: i.iN I- .
Madame .Moulurey m'attend. Elle m'a fait appeler. Veuil lez lui faire savoir que je suis là.
MARGUERITE
Bien, monsieur. Qui dois-je annoncer*.'
PAULINE
Vous annoncerez à madame veuve Moulurey, Paulinesœurs.
MARGUERITE
Comment ?
Pauline-sœurs, de la rue de la Paix.
Les grandes couturières ?
PAULINE
Lui-même.
MARGUERITE
Bien, monsieur.
Elle sort à gauche.
r. L'ENFANT DU MIRACLE.
PAULINE, au groom.
Posez le carton sur cette table.
HERMANCE
Dois-je déballer, monsieur ?
PAULINE
Tout ù l'heure ! N'oubliez pas ce que je vous ai maintes fois répété. Graduons... graduons les effets !
HERMANCE
C'est vrai, monsieur.
ÉLISE, entrant.
Ah 1 que c'est gentil à vous, mon petit Pauline, d'être venu vous-même.
PAULIN V
Dans les grandes circonstances, chère madame. l'Empereur premier ne se fiait pas à ses maréchaux pour gagner des batailles.
En effet, et chacun sait, Pauline, que vous êtes le Napoléon de la rue de la Paix.
J'ai cet honneur et je vous apporte le peignoir d'Austerlitz.
ELISE, s'appi'ochant
Voyons ce chef-d'œuvre 1
PAULINE, rarrèlanl.
Tout à l'heure. C'est la première création que m'inspire votre veuvage, et j'espère que vous en serez satisfaite: mais
ACTR PREMIER. T
d'aboi'd, ma chère cliente, j'ai, un reproche... 1res respectueux mais... très vif à vous adresser.
ÉLISE
Et lequel, Pauline?
Il y a cxactcmenl vingt-six heures, vous m'ccrivicz : « Mon cher Pauline sreurs, je suis en deuil. » Un point, c'est tout. En deuil ! C'est charmant \... Mais vous oubliez de me dire de qui. H était si simple do me fixer d'un mot, d'ajouter. ]iar oxoin|ile : « de mon mari... »
C'est vrai, Pauline, mais j'étais si pressée 1... En somme, vous saviez l'essentiel.
p A IJ L I N K .
Mais non, madame, mais non... en aucune façon ! Lorsque votre télégramme m'a touché, j'ai saisi mon crayon et mes ciseaux et j'ai essayé de me mettre à l'œuvre. Ma pensée est restée vague, flottante, imprécise. Il faut, voyez- vous, il faut que le couturier, jetant les bases d'un deuil, puisse se répondre à cette question primordiale : « Qui pleuronsnous? » Or, il y a exactement quatorze heures, le hasard seul m'a fait savoir que nous ne pleurions pas précisément, ((ue nous regrettions... qu'il s'agissait enlin de M. Moulurcy. Alors, la pensée s'est raffermie, précisée, l'imagination a pris son vol... j'étais sauvé !
ÉLISE
Tout cela est fort juste. Pauline.
PAULIN I-
N'est-ce pas, madame? Donc, nous regrettons un mari. Les deuils de mari, madame, se divisent en trois catégories.
s L'ENFANT DU MIRACLE.
Nous avons : Primo, le Deuil-désespoir : « II est mort ! » Celui-là ne relève pas de la grande couture,., passons. Secundo, le Deuil-résignation : « Il est mort ! » Celui-là est à cheval entre la confection et la grande couture : indiquons-le d'un mot et n'insistons pas. Tertio, nous possédons le Deuil-délivrance; le deuil « enfin, seule ! » Celui-là m'appartient,, je le revendique, je défends qu'on y touche '. c'est le deuil Pauline sœurs. (Avec exubérance.) Il est mort!.. Il est mort !... 11 est mort !...
ÉLISE
Croyez-vous que ce soit tout à fait mon affaire?
A peu près. Examinons, si vous le voulez bien, la situalion. Nous regrettons un fort digne homme, sexagénaire, puissamment riche, sans élévation d'esprit, de pliysique médiocre, dépourvu d'élégance et de distinction. En somme, nous regrettons n'importe qui.
ÉLISE
Pauline ! Pauline !
Est-ce répoux qui nous manque ? Non 1 Nous avons l'impression d'avoir été privée d'un oncle, et d'un oncle qui n'aurait pas appartenu à notre famille.
ÉLISE
Permettez... M. Moulurey.,.
PAULINE
Oui... oui... ce fut un digne homme. Et voilà précisément ce qui caractérise le problème actuel : nous sommes à la lisière du Deuil-résignation et nous frôlons le Deuil-délivrance. Vous vovez comme c'est intéressant.