‹ L'Enfant et la reine morteChapitre 6 sur 20 · PIERRE MILLE · texte numérisé non relu

PIERRE MILLE

aux Cahiers de la Quinzaine

Le présent petit index donne automatiquement pour tout volume et pour tout cahier incliqué :

a) le numéro d'ordre de ce cahier dans le classement général de nos collections complètes, le numéro d'ordre de la série étant naturellement composé en grandes capitales de romain et le numéro d'ordre du cahier lui-même, dans la série ainsi déterminée, en chiffres arahes, de sorte que V-iy par exemple doit évidemment se lire dix-septième cahier de la cinquième série ;

b) la date du bon à tirer, ou, à son défaut, la date du fini d'imprimer, ou, à son défaut, la date du cahier même;

c) le prix actuel;

d) quand il y a lieu, c'est-à-dire pour nos éditions antérieures st pour nos cinq premières séries, la page du catalogue analytique sommaire où ce cahier se trouve catalogué.

Pierre Mille, — l'enfer du Congo léopoldien (VII-6, mardi 21 novembre igoô trois francs cinquante

— — les deux Congos devant la Belgique et devant la France; le Congo léopoldien devant la Chambre belge (VU-16, mardi iy avril igo6 deux francs

— — ■ quand Panurge ressuscita (IX-16, mardi 3o juin J9°S trois francs cinquante

DU MEME AUTEUR

en vente à la librairie des cahiers

Pierre Mille. — De Thessalie en Crète, — impressions de campagne Avril-Mai i8gj; — avec 16 gravures hors texte, — Berger-Levrault et Cie éditeurs, 1898; En Thessalie; de Nisch à Pharsale; de Pharsale à Domokos; le soldat turc; En Grèce et en Crète; Athènes ; métairie ethnique ; en Crète ; les événements ;

les insurgés ; les insurgés et les puissances

trois francs cinquante

Pierre Mille. — Au Congo belge, — avec des notes et des documents récents relatifs au Congo français ; — Armand Colin et Cie éditeurs, 1899; caractéristiques du Congo Belge; le bas fleuve; de Matadi au Stanley- Pool ; le chemin de fer ; le système d'exploitation ; l'État et son souverain; le Congo français; les sociétés dans les deux Congos; les points faibles du Congo léopoldien trois francs cinquante

DU MEME AUTEUR

en vente à la librairie des cahiers

Pierre Mille. — Sur La Vaste Terre; — Calmann- Lévy éditeurs, 1906; — Ramary et Kêtaka; Barnavaux, général; Ruy Blas; Barnavaux, homme d'État; la précaution inutile; Kidi; le dieu; la vengeance de madame

Murray; les Chinois; l'aveugle

trois francs cinquante

Pierre Mille. — Barnavaux et quelques femmes;

— Calmann-Lévy éditeurs, 1908; — Marie-faite-en-fer; Vile aux Lépreux; Barnavaux vainqueur; le Romancero; la Nef morte; l'Homme qui a vu les sirènes; l'Attaque; le Japonais; la Justice; V Aventure de Sara; Au delà du bien et du mal; les Pigeons; la Victoire . . .

trois francs cinquante

DU MEME AUTEUR

aux Cahiers de la Quinzaine

Pierre Mille. — quand Panurge ressuscita :

six contes : le Miracle; la Centenaire; quand ils soulevèrent la Russie ; la véridique histoire de Bellamano ; l'amant discret; l'inventaire;

quand Panurge ressuscita : où Panurge causa de la loi de séparation entre l'Église et l'État; où Panurge rencontra gens du Midi; où Panurge calomnia un élément;

paysages : l'automobile du touriste; aux Eyzies, reliques d'ancêtres; Sainte-Hélène; en Orient : les rives du Bosphore; derviches tourneurs et derviches hurleurs; Brousse; le maître d'Yildiz;

presque de la critique : le ménage Chimène-Rodrigue ; un moraliste surfait; Cagayous; pour servir, sous toutes réserves, à l'histoire de Galilée; jeux de page; littérature policière; romans à lire et romans à proscrire;

seizième cahier de la neuvième série; un cahier blanc ie 216 pages ; in-18 grand jésus. . trois francs cinquante

reine morte. — 3.

La reine Isabeile d'Espagne est morte...

Avril 1904

C'était un de ces derniers soirs. On me prévint que Sa Toute-Puissance « monsieur Pierre » me faisait la grâce de me mander à son petit coucher. J'avais dîné chez deux de ses principaux esclaves, remarquables à ses yeux, l'un par sa barbe excessivement longue et son étonnante incapacité à comprendre les choses les plus simples parmi celles que savent tous les enfants : c'est celui qu'il appelle « papa » ; l'autre, qu'il nomme « maman », et dont il apprécie « la peau très douce » — je rapporte ses propres paroles — et une soumission méritante à ses volontés. M. Pierre a sept ans, et il me protège : je me précipitai, comme je le devais, au-devant de ses désirs.

Il était déjà déshabillé. Une bonne respectueuse lui avait passé sa chemise de nuit, cette chemise longue, longue, et fine, et si blanche, que je ne puis la lui voir sans m'imaginer qu'il va s'envoler, qu'il s'envole déjà, pour que ça fasse de jolis plis, droits sur le haut du corps, courbes et tendrement ondulés plus bas que ses petits pieds, sous un vent très doux, au milieu d'un ciel plein d'étoiles.

Il m'embrassa. Il met, à embrasser, une condescendance délicieuse. Il sent qu'il fait plaisir, et il en est heureux de tout son cœur magnifique. Il embrasse

Pierre Mille

comme ça les chiens, les chats, les chevaux — des bêtes si grosses, plus belles que les hommes! — et aussi les cailloux du jardin, quand il approuve leur physionomie : pour leur faire plaisir, je vous assure! Et, après tout cela, si c'est vous tout de même qu'il embrasse, vous êtes séduit, conquis, honoré. C'est inexplicable.

Quand il eut senti que, le cou dans ses bras ronds, la tête sous ses cheveux clairs, j'étais devenu sa propriété bénévole, il me dit tout tranquillement :

— Sais-tu où tu me mèneras demain?

Je n'en savais absolument rien : on ne peut jamais savoir avec lui ! L'année dernière, il m'a conduit, une semaine durant et tous les jours, à la foire de Neuilly pour voir le Chien-qui-Parle. C'était un animal très intéressant, je ne dis pas le contraire. Son maître, personnage distingué qui ressemblait à un mastroquet devenu chasseur de casquettes, prétendait que si la race canine, malgré son intelligence, n'est pas douée de la parole, c'est qu'elle n'a pas la gueule faite comme nous. Alors il faisait aboyer Médor, en lui serrant les coins de la gueule, il lui mettait la langue contre les dents, la langue sur le voile du palais, la langue en bas, la langue en haut; et Médor, là-dessus, prononçait des mots très difficiles, comme « apocalypse », « dictionnaire » et « caramel ». C'était très curieux, mais insuffisant pour monsieur Pierre, qui espérait toujours que, sachant parler, ce chien en profiterait pour raconter des histoires de chien. Une autre fois il a fallu, sans répit, courir avec lui au château de Versailles, « où il y a eu le Grand Roi », ainsi que l'affirme une édition des contes de Perrault qu'on lui a donnée.

Et il a été très ému, monsieur Pierre, une fois là-bas, à cause des rapports qu'il a établis, je ne sais comment, entre Peau-d'Ane et ce monarque. C'est Peau-d'Ane, selon lui, que Louis XIV a vue, en robe couleur du temps, sur trois marches de marbre rose, ou se baignant, déshabillée, dans le plus amusant et le plus puéril des bassins, celui où il y a de si grosses grenouilles de bronze, qui crachent de l'eau. Et après ça, devenus mari et femme, tout vêtus d'or rose pour des noces innocentes, ils sont arrivés, par la grande galerie de glaces, qui n'en finit pas, dans la chambre royale, où les fauteuils sont en or, le lit en or, les murs en or. Peau-d'Ane, quoi ! c'est Peau-d'Ane : une princesse merveilleuse parmi des moutons. Et Louis XIV, il est peint sur un tableau : c'est un roi beau à la manière des petks garçons et des petites filles, qui est la vraie. Nous voulons dire, monsieur Pierre et moi, qu'il a de grands cheveux flottants, d'un blond de soleil. Mais, pour comble de magnificence, ces cheveux tombent sur un manteau bleu de ciel, étoile de lys.

Je crois aussi que l'intérêt particulier que monsieur Pierre prend à Louis XIV vient de ce qu'on l'appelle toujours, lui, a le petit prince ». Et pour les enfants les mots sont sorciers, ils créent les choses. Alors, pourquoi ne deviendrait-il pas roi plus tard ? Il est naturel, en grandissant, de monter en grade. Et puis ses parents sont des personnes très bien pensantes, puisqu'ils appartiennent à notre meilleure bourgeoisie, celle qui est riche, très riche, et qui peut remonter à deux générations d'aïeux, presque à 1789, la nuit des temps ! On parle beaucoup chez eux des choses dont il est séant de parler, et par conséquent des rois, du respect qu'on

Pierre Mille

doit aux rois, de la grandeur qu'avait la France quand elle avait des rois, et que les ancêtres de la famille étaient quelque part, on ne sait où, dans les champs ou dans les boutiques ; et aussi des rois qui régnent aujourd'hui, à l'étranger, et dont on n'entend jamais dire que du bien, puisque c'est défendu d'en dire du mal ! Tandis que c'est le contraire pour les petites gens qui nous gouvernent. Les journaux qui ne les rouleraient pas dans la boue n'auraient-ils point l'air payés? Tout cela vient rétablir, dans notre bourgeoisie française, celle qui est riche, très riche, et qui peut remonter à deux générations d'ancêtres, presque à 1789, un vigoureux sentiment monarchique. Par les conversations qu'on tient à table, et surtout à l'heure du thé, alors que, recevant des personnes qu'on connaît mal, il est de bon ton d'accentuer l'attitude bien pensante, ce sentiment pénètre aisément la jeunesse.

... Donc, monsieur Pierre, me tenant toujours prisonnier dans ses bras, répéta :

— Tu ne sais pas où tu me mèneras ? Tu me mèneras voir la reine.

— Quelle reine? fis-je.

— La reine qui est morte. Je veux la voir. C'était de la reine Isabelle d'Espagne qu'il voulait

parler. Et je promis, lâchement. Je fais toujours tout ce qu'il veut, parce que je comprends pourquoi il le veut, en vertu d'un miracle dont je bénis le ciel. Parfois, nous plantons, devant nous, dans nos longues causeries, des mots solitaires et magiques, comme lion, navire, caverne, serpent, hache, couronne, et nous nous communiquons ce que fait naître en nous leur féconde lumière : des choses dont vous n'avez pas idée, vous autres,

tristes gens sérieux, mais qui sont secrètes, très secrètes, et resteront éternellement notre commun trésor. Je savais déjà qu'il s'était plaint d'avoir très mal vu le roi d'Italie, qui n'est pas bien grand, et même Edouard VII, à cause de la foule. Je devinai qu'il voulait voir une . reine. Sa mère, qui avait été, comme tout Paris, visiter la chapelle ardente, avait dit, fort imprudemment, « que ce n'était pas effrayant ». Il avait donc décidé qu'il irait, imposé sa volonté.

Et le lendemain, nous partîmes pour l'hôtel de Castille, avenue Kléber. M. Pierre était tout ému. Non point qu'il éprouvât quelque anxiété de voir, pour la première fois, une forme humaine à jamais immobile. Les enfants sont comme les dieux immortels : ils ne savent point ce que c'est que la mort. Mais l'enchantement des grandeurs royales était sur lui. Il avait voulu qu'on le fît très beau et craignait de n'être pas encore assez beau. S'il ignorait des mots d'étiquette et de protocole, la chose le préoccupait. Nous arrivâmes devant la demeure de la souveraine.

— C'est ici, dis-je.

M. Pierre eut un frisson de respect, avant de lever les yeux. Mais il les leva. Et alors il me regarda, de ses yeux purs, dont j'entends si bien le langage; de ses yeux qui disaient : « Tu ne voudrais pas me tromper ! »

— Ce n'est qu'un hôtel, dit-il enfin, pour résumer une foule immense de réflexions et de doutes muets. Un hôtel comme tous les hôtels.

Il pensait : « Comme le mien, » mais il ne le dit pas, ayant déjà la modestie orgueilleuse d'un grand seigneur.

Pierre Mille

Devant la loge du concierge, il voulut signer sur le registre. On ne résiste pas à un seul de ses désirs : il est toujours si grave, si ferme, si royal ! On lui apporta donc une grande chaise et il signa : Pierre Mouvenot, en longues lettres penchées.

Des gens du peuple endimanchés, des boutiquiers, de belles curieuses endeuillées montaient et descendaient un grand escalier aux dalles de marbre; et, tout le long des parois, des cuirasses, des épées, des gantelets, brillaient doucement dans l'air assoupi. Cela me fit penser qu'il y en avait aussi des cuirasses, des glaives, des gantelets, achetés au plus juste prix, dans l'hôtel de M. Mouvenot père. Et quand nous eûmes jeté les yeux sur un petit salon, d'aspect fort bourgeois, où l'on voyait beaucoup de photographies dans des cadres de peluche et des meubles comme il y en a chez tous les tapissiers, nous entrâmes enfin dans la chapelle ardente.

Les murs et le parquet étaient tendus de noir. Des % crêpes noirs tombaient sur les lustres et les cheminées, les rideaux étaient baissés ; et, à la lueur de hauts candélabres aux bras multiples, on apercevait sur un socle de velours noir argenté une figure blanche, surhumainement, inhumainement blanche, qui n'avait plus de regard. Une foule mêlée, respectueuse extérieurement, profondément indifférente au fond du cœur, passait, passait et s'écoulait. Et moi, je me sentis venir une grande pitié et une grande tristesse devant ce corps vieilli, maigri, inerte, et ce bouquet de lilas blancs qui mourait au pied de la morte. Je pensai à la destinée de cette femme qui avait régné cinquante ans, puis couru les routes d'exil, pour bien des raisons dont nulle n'était mesquine : parce que les temps étaient changés, parce

qu'elle avait eu un cœur de femme, et que la grande Catherine de Russie elle-même ne pourrait plus être toute la grande Catherine, parce que les peuples maintenant ont une âme indisciplinée... Mais M. Pierre me tira par la main. Il voulait partir. Il était froid, il était déçu, il était tombé d'un rêve.

— Il n'y a pas de gardes, me dit-il amèrement dans la rue. Et je croyais qu'il y aurait des gardes, pour vêtir les cuirasses, qui ne font rien dans cet escalier, pas plus que dans le nôtre. Il n'y avait pas de parc, pas de statues, pas de seigneurs, pas d'or comme à Versailles. Les salons sont comme chez nous, les meubles sont comme chez nous, il y a des photographies comme chez nous; c'est peut-être les mêmes photographies. Ce n'est pas ce que je croyais. Tout est comme à la maison.

Vers l'avenue Hoche, pourtant, il se rasséréna. Insensiblement, les comparaisons qu'il avait faites l'avaient rendu lier. Il franchit le seuil de sa porte, plus «prince» et plus doucement impérieux que jamais, car c'était chez lui comme chez une reine, peut-être plus beau. Mais moi, j'étais mélancolique. Je l'aime tant ! D'abord c'est mon ombre blonde. Et je l'aime aussi pour sa noblesse aisée, délicate, légère; pour le raffinement qui s'est fait, en si peu de générations, dans cette famille au nom plébéien, comme dans tant d'autres qui vivent — c'est lui qui l'a dit — comme des rois. Et alors, est-ce que ce sera pour eux. . . pour eux comme pour les autres rois, ceux qui portaient des couronnes ? — C'est bien ridicule de devenir vieux : on voit des choses toutes noires. Mon ombre blonde est plus heureuse !

mémoires posthumes de Paul Jones

Paul Jones, le célèbre corsaire des guerres de l'Indépendance américaine, avait été enterré à Paris, dans un cimetière protestant depuis longtemps disparu et sur lequel on avait bâti. Par les soins du gouvernement français, son cercueil vient d'être exhumé et rendu à l'ambassadeur des États-Unis.

les journaux, juillet 1906

... Dans le début, je me rappelle que nous habitions au-dessous d'un grand jardin, et c'était assez humide. Mais les Parisiens ont heureusement la manie de bâtir, et bientôt nous eûmes un toit, comme tout le monde. D'ailleurs nous n'étions pas très nombreux : quelques Suisses, deux oi> trois Anglais qui avaient été diplomates, un peu bêtes, mais bien élevés, et un grand diable d'homme, nommé Simonnot, long de plus de deux mètres, épais et large en proportion. Il portait beau, et l'Assemblée constituante lui avait donné une plaque proclamant qu'il avait bien mérité de la patrie. Voilà pourquoi il affectait des airs de supériorité.

Nous étions tous protestants; c'est-à-dire qu'entre nous les discussions religieuses étaient assez fréquentes. Mais elles se maintenaient sur le ton de la bonne compagnie ; elles étaient, si j'ose m' exprimer ainsi, notre santé. Les Suisses se prétendaient généralement réac-

tionnaires, sous prétexte qu'ils avaient eu des malheurs le 10 août ; par bonheur, ainsi que la plupart des anciens soldats, ils n'étaient pas très combatifs. Le plus difficile à vivre était Simonnot. Il s'obstinait à garder son cœur entre ses jambes, dans un vase de plomb, et disait que ce vase était aussi une preuve d'estime et d'admiration que lui avait donnée la Constituante. Cette vanité nous paraissait assez ridicule, mais il n'admettait pas la plaisanterie. En somme nous formions malgré tout une petite société assez tranquille, et nul ne s'étonnera si j'ajoute qu'elle était très fermée.

Un beau jour, tout cehi fut changé ; des hommes vinrent, armés de pelles et cre piog^s, qui bouleversèrent notre petit ermitage. J'avais^pis l'habitude dij repos; leur agitation me parut à i^jois flÉb^l^nte et grossière. Cependant, je me sentis intérieurement ilatq£| quand je compris que c'était moi qu'ils cherchaient. Simonnot était furieux : on l'a laissé dans son coin, et je suppose qu'il n'en est pas encore revenu ! Quand ces gens m'eurent découvert, ils donnèrent des marques de satisfaction et l'un d'eux s'écria : « C'est étonnant comme il est bien conservé !» Il y avait cent treize ans qu'on ne m'avait fait ce compliment; il me fit plaisir. « Tels sont, pensai-je, les avantages de l'hygiène et de la sobriété. » Peu de temps après, on me présenta au préfet de la Seine. Ce haut magistrat s'écria fort vivement :

— Il faut le faire partir tout de suite, avant qu'il soit réclamé par mon collègue le préfet de police !

J'avais bien quelques petites peccadilles à me reprocher, mais elles dataient du temps où j'étais corsaire, et j'ose affirmer que depuis très longtemps, ma con-

Pierre Mille

duite est restée au-dessus de toute critique. Je crus donc devoir protester.

— On craint sans doute, dis-je, que je ne cause du désordre, comme jadis quand je ravageai les côtes d'Angleterre. Mais on se trompe, et je vous assure que mon tempérament est devenu fort doux.

M. le préfet de la Seine me répondit courtoisement :

— Ne croyez pas, amiral, qu'on ait l'intention de vous arrêter. Mais les personnes qui se trouvent dans votre situation sont soumises, en vertu des règlements, à la surveillance de la police, et il leur est interdit de sortir sans son autorisation, qu'elle n'accorde en général qu'après une instance de plusieurs mois. Or, Son Excellence l'ambassadeur des États-Unis, M. Mac Cormick, désire vous voir immédiatement pour affaires pressantes. J'ai promis de vous conduire chez lui de ce pas.

Je hâtai mes préparatifs de départ. L'ambassadeur des États-Unis ! J'étais fier que ma première visite fût pour un personnage de cette importance ! Cependant, on ne nous permit pas de quitter la place avant que j'eusse subi la visite d'un certain docteur qui se livra sur ma personne à l'examen le plus blessant. Il commença par déclarer que j'avais à l'oreille droite le même défaut que sur le buste qu'a fait de moi le sculpteur Houdon. Naturellement ! Je ne pouvais pas me changer pour lui faire plaisir. Après quoi il tira un mètre de sa poche, me mesura comme un stère de bois, et dit :

— Il a i mètre 71, et il ne devrait avoir que 1 mètre 70. C'est peut-être un usurpateur î

Je n'ai jamais été patient* Si j'avais pu ramasser un moellon, je le lui aurais jeté à la figure. Franklin n'aurait pas fait tant d'histoires, et pourtant c'était un grand homme : il a inventé les paratonnerres. Mais je me contins, et parvins à faire comprendre à ce savant qu'au bout de cent treize années de retraite et de position horizontale, il n'y avait rien d'extraordinaire à ce que j'eusse grandi d'un centimètre. Il finit par se laisser convaincre.

Je dois avouer que cette petite altercation m'avait mis d'assez méchante humeur. Nous traversâmes Paris dans une nouvelle sorte de voiture, dont on me dit qu'elle avait vingt chevaux (le plus curieux, c'est qu'on ne voit pas ces chevaux : je suppose qu'ils sont dessous). Je n'avais plus l'habitude du grand air, et la voiture me secoua tellement que je n'avais pas repris mon sangfroid, et me sentais au contraire tout trépidant, quand nous arrivâmes chez M. Mac Gormick.

Ce gentleman est d'ailleurs assez bien élevé ; il m'accueillit avec de grandes démonstrations de plaisir et de déférence. Mais retrouvant toute ma franchise de marin, je lui dis très rudement que si c'était pour me faire rouler dans des fourgons mal suspendus, et passer à la toise par des métreurs-vérificateurs qui n'avaient même pas les manières d'un sergent de recrutement, qu'on m'avait dérangé, je demandais à m'en retourner d'où je venais; que d'ailleurs je ne me sentais plus aucune disposition pour le service actif; et qu'il ne me fallait plus rien que la paix et la tranquillité.

Je dois reconnaître que M. Mac Cormick fit preuve de beaucoup de tact. Il me répondit que malgré tout

Pierre Mille

mon mérite, qu'il fallait porter aux nues, le gouvernement de Washington n'avait pas ('intention de m'irnposer un commandement, d'autant plus qu'une récente expérience, faite par la Russie dans la mer Noire, avait démontré que les bateaux manœuvraient beaucoup mieux quand il n'y avait plus personne pour les diriger; mais qu'on avait besoin aux États-Unis de mon retour, qui ne manquerait pas d'exciter le plus vif enthousiasme; pour induire le Congrès à voter de nouveaux crédits pour la marine ; et qu'à parler franchement, c'était pour cela qu'il avait pris la liberté de troubler mon repos.

Il voulut bien préciser aussi, à mon grand soulagement, qu'on ne me demanderait pas de discours : ma présence sufïirait.

Tous ces points ayant été réglés à notre commune satisfaction, je ne m'occupai plus que de passer agréablement le temps qui me séparait de mon départ pour l'Amérique. On me demanda ce qui pouvait m'intéresser. Par accoutumance professionnelle, j'aurais voulu voir un enterrement. Gomme il n'y en avait pas pour le moment, on me conduisit à la garden-party de l'ambassade d'Autriche. En moins distingué, cela m'a rappelé l'ancien Palais-Royal, mais — je ne sais pas si ma nouvelle situation y est pour quelque chose — les femmes du vingtième siècle me laissent assez froid. Je regrette Théroigne de Méricourt qui m'a laissé un excellent souvenir : les Parisiennes de la troisième République, quoique plus vêtues, me paraissent moins bien que cette personne difficile à gouverner, mais charmante.

J'ai bien peur aussi d'avoir fait une gaffe. On m'a

présenté à M. Clémentel, ministre des colonies. Je suis allé droit à lui, la main tendue, et je lui ai dit :

— Delighted, sir ! Les colonies m'intéressent infiniment et nous devons avoir des relations communes : j'ai été négrier.

Mon ami l'ambassadeur a paru très scandalisé. 11 m'a expliqué que les ministres des colonies ne s'occupent pas du tout de la traite des nègres. J'ai été bien étonné : alors, à quoi servent-ils ? Je n'en ai pas moins présenté mes excuses, de bonne grâce, et M. Glémentel, qui est un homme très spirituel, n'a pas eu l'air de m'en vouloir. Nous sommes même devenus très bons amis, et il m'a mené jusqu'en Auvergne voir une course de ces voitures dont j'ai déjà parlé et qui ont leurs chevaux cachés sous le ventre. C'est tout ce qu'il y a au monde de plus exciting. Ces voitures sont très rapides, mais beaucoup plus difficiles à conduire que les autres, ce qui n'a rien d'extraordinaire, étant donnée la position des chevaux : elles se cognent contre tous les ponts, accrochent les arbres, versent dans les fossés, et jettent leurs voyageurs en l'air, comme une poêle fait des crêpes. J'ai dit à M. Clémentel :

— Je constate avec plaisir, monsieur, que les morts vont de plus en plus vite !

Il a daigné sourire. Au bout du compte, nous avons fait un excellent voyage. Cependant tout ce tumulte commence à me fatiguer. J'habite encore chez Son Excellence M. Mac Cormick. Il m'avait dit, en effet, dès le premier jour : « Vous êtes mon hôte tant que vous n'aurez pas votre nouveau home. » Mais je ne suis plus habitué à être logé si grandement. Je me trouve tout désorienté. Aussi M. Mac Cormick, ainsi que le général

6l reine morte. — 4

Pierre Mille

Horace Porter, se sont-ils mis aimablement à ma disposition pour choisir avec moi mon installation définitive. Je penchais pour lex modem style, mais le général Horace Porter s'est écrié :

— Ne commettez pas cette faute de goût. Cet art nouveau est déjà vieux. La véritable mode, c'est le style Empire, qui sera d'ailleurs aussi nouveau pour vous.

Alors, pourquoi pas quelque chose de Louis XVI? J'ai connu jadis un lit en bois de rose... Mais je ne m'appartiens pas î

journal d'un condamné à mort

On vient encore une fois de prendre un saule pleureur aux pépinières d'Auteuil pour le replanter sur la tombe d'Alfred de Musset. Le sol du Père-Lachaise ne convient pas à ce végétal, qui dépérit rapidement et ne tarde pas à expirer sur la sépulture du poète.

les journaux, 1906

Notre famille est très nombreuse. La branche à laquelle j'appartiens est établie, depuis très longtemps, du côté d'Auteuil, non loin de la Seine, dans un site agréable. On y jouit de la vue d'un bel étang artificiel; des canaux d'irrigation, des parterres de tulipes donnent un air presque hollandais à ce paysage, et parfois des poissons rouges, montant jusqu'à la surface de l'eau brune, ouvrent une bouche toute ronde et nous regardent avec leurs yeux bêtes.

Étant simples de mœurs, la décence de ces entours et la petite vie de ces petites choses suffisent à nous garder dans îm état de félicité toujours égale. Ce que je viens de dire prouve que le pays est assez humide; mais notre santé est loin d'en souffrir. Car nos plus lointains ancêtres habitaient au bord des fleuves : l'Euphrate a reflété la douleur un peu affectée de nos

Pierre Mille

attitudes. Nous avons eu, dès les époques les plus reculées, des relations sémites, et si l'on découvrait un jour que nous accompagnâmes l'une des dix tribus emmenées par Nabuchodonosor en esclavage, il ne faudrait pas s'en étonner : Nabuchodonosor, on le sait, était végétarien, et nous autres, de la grande famille des Sahala Babylonia, nous sommes, il est temps de vous l'avouer, des végétaux. En langue vulgaire, oi nous appelle des saules pleureurs.

Je viens de faire allusion à notre aspect mélancolique. C'est un air que nous avons pris, lors de la grande captivité, pour faire plaisir à nos amis, et nous l'avons conservé par la suite, comme les Mortemart leur grand nez, ou les Habsbourg leur mâchoire. Mais ce n'est pour nous qu'un signe de pureté de race que nous tenons à maintenir, pas davantage. Au fond, nous ne sommes en aucune façon d'un tempérament triste. Nous n'avons rien de commun avec les bouleaux, qui ont toujours l'air d'avoir froid et de demander qu'on les habille; ou avec les filaos de la Réunion, auxquels Leconte de Lisle a fait une réputation usurpée : les filaos ne sont que de macabres plaisantins; ils s'amusent à frotter la nuit leurs branches les unes contre les autres, pour imiter le bruit d'un squelette sortant de sa tombe, et ainsi faire peur aux petits nègres et aux petits poètes. Nous avons pour eux un grand mépris.

Notre seul défaut, qui a trompé les hommes sur notre véritable caractère, est de toujours ressembler à des petits vieux, quel que soit notre âge, — ce qui tient sans doute à l'antiquité de notre origine, — et de ne pouvoir vivre sans eau, habitude que nous avons puisée, il y a très longtemps, au bord des quais de Babylone.

Mais intimement, nous sommes assez gais. Nous aimons les reflets du ciel dans les mares poissonneuses, les grands roseaux dont les hampes de graines paraissent tout en velours pourpre, comme la poignée des hallebardes que les suisses portent dans les églises, le vol diapré des martins-pêcheurs, l'aile verte des sarcelles criardes. Nous sommes les bons gardiens tranquilles de la fécondité pullulante des eaux. Enfin, d'habitude, nous vivons très vieux; et c'est un grand confort que d'échapper au souci d'une fin prochaine.

Il n'y a qu'un seul de nous, dans cette pépinière de la ville de Paris, qui soit condamné à mourir à la fleur de son âge, et c'est moi : ils vont m'envoyer garnir la tombe d'Alfred de Musset! Vous direz ce que vous voudrez, ce n'est pas juste.

Tous mes camarades ont eu de bonnes carrières. Il y en a qu'on a mis chez des conseillers municipaux, qui ont des jardins sentimentaux et des femmes à l'anglaise. Il en est qu'on a plantés dans des parcs*, tout simplement pour qu'il y ait quelque chose d'hypocritement funéraire dans les endroits où les gens viennent faire la fête ; et ceux-là ne s'ennuient pas : ils voient tous les dimanches des choses à faire rougir les érables négundos, les seuls qui soient blancs. Il en est un autre qui a une position de tout repos, à Ermenonville, au-dessus de Jean-Jacques Rousseau. Le cénotaphe de ce grand homme est orné d'un bas-relief en marbre blanc, où sont gravés ces mots : L'homme de la nature et de la vérité. La nature est représentée, sur ce bas-reiïef, par une femme qui possède six mamelles, trois de chaque côté. Il est très rare de rencontrer, dans la nature et dans la vérité, des femmes qui possèdent six mamelles,

65 reine morte. — 4-

Pierre Mille

mais pour nous autres saules pleureurs, ce n'est là qu'un détail sans importance : celui d'Ermenonville a la tête au soleil et les pieds dans l'eau, il jouit d'une solitude agréable, il engraisse, il en a pour des siècles; on n'en saurait souhaiter davantage. Tandis que moi, je suis prévenu : je dois aller flétrir toutes mes illusions au-dessus de la tête d'Alfred de Musset, à cause d'une jeune personne, nommée Lucie, que je n'ai jamais connue et qui pleurait en jouant du piano. Je serai seul, poussif, et je n'ai pas quinze ans !

Mon destin est fatal : je serai le dixième saule pleureur qui n'aura pu tenir à cette mortelle faction. Nous mourons tous, à la file, avec un héroïsme muet et dédaigné, afin d'honorer les lettres françaises, sans qu'on ait même une fois pensé à donner à un seul d'entre nous les palmes académiques. Cet affreux régime a commencé, pour les saules pleureurs, sous le règne du tyran Napoléon III, mais il n'y a rien eu de changé sous la troisième République. Il y a un petit monument, à côté d'un grand bureau d'omnibus, boulevard Malesherbes, pour Louis XVI et Marie -Antoinette ; une colonne, avec un ange dessus, tout en ©r, pour les martyrs des journées de Juillet; des pensions pour les victimes du 2 Décembre. Et on n'a jamais rien fait pour nous, victimes du romantisme !

Je réclame une réunion expiatoire au Grand Orient, rue Cadet, avec des discours d'hommes politiques et la lecture de nos biographies. C'est bien le moins ! La France cherche à excuser sa conduite en disant qu'Alfred de Musset exigea qu'on nous fît subir ce douloureux traitement : est-ce que c'est une raison? Et si l'amiral Bruix, qui est aussi au Père-Lachaise, avait

demandé à être enterré sous des goémons verts, comment est-ce qu'on aurait fait ? Et Dumont d'Urville sous un arbre à pain ?

S'il existe encore des hommes justes sur la terre, ils penseront que nous avons droit à une réparation. Il y a trop longtemps que nous prêtons, jusqu'à en mourir, notre ombre à l'effigie d'Alfred de Musset, sans recevoir un mot d'éloge ou même de pitié. C'est notre tour: qu'on mette maintenant un buste d'Alfred de Musset auprès de tous les saules pleureurs qui sont déjà morts. Et subsidiairement, qu'on me laisse tranquille !

le langage de la Nature

« Je voudrais posséder un beau jardin, et vivre à l'orée d'un bois. » Ainsi jadis s'exprimait le sage Sylvestre Bonnard, dont les chers et doux mémoires eurent la fortune méritée d'avoir pour éditeur M. Anatole France. Et moi qui n'eus jamais, dans toute ma vie, d'autre ambition que de vivre comme ce bon érudit savait vivre, entre mes livres aimés, mon chat qui dort, ma servante qui bavarde afin de me rappeler, juste ce qu'il faut, que les vivants sont des importuns, il me manquait encore la petite maison, le bois et le jardin. Mais en fermant les yeux, je les voyais. La maison était en briques rouges pâlies, ou de vieux grès rose. Le bois était planté de bouleaux et de frênes, qui font un joli bruit, parce que leurs feuilles ne s'endorment jamais, et chuchotent toutes ensemble. Dans le jardin, rien que des fleurs dont je sais les noms, des phlox, des tournesols, des roses et des saponaires : elles sont mes vieilles amies, et reviennent me dire bonjour, suivant les mois et les saisons. Elles me disent : « Tu vieillis, tu vieillis î Regarde grandir les ombres que font maintenant tes souvenirs sur ton âme. Mais vieillis sans mal faire, et en travaillant. » Le bois ne commence pas avant une prai-

rie, plantée de pommiers. Il y paît un vieux cheval gris souris, qui ronfle en broutant. Oui, je voyais tout cela! Alors, ces vacances, je suis parti pour chercher mon domaine.

J'allai dans une gare, je ne sais laquelle, et je pris un train pour aller n'importe où. A peine s'était-il ébranlé que je mis ma tête à la portière. C'est peut-être là! Faut-il aller si loin, alors que j'ai lu tant de choses qui toutes font croire que la nature est si belle aux environs de Paris? Madame Roland, dans sa jeunesse, ne dépassait point Meudon; elle l'appelait « l'aimable Meudon »; elle y allait « en habit frais et léger, avec un voile de gaze et quelques fleurs»; elle y voyait passer des biches, et contemplant la majesté des bois silencieux « rêvait, dit-elle, à ce qui lui manquait encore ». Car cette dame eut, semble-t-il, des élans précoces.

Je crois que les bois existent toujours et même les biches, tant la nature est difficile à tuer! Mais il me fut •impossihle de les voir : une barrière m'en séparait. C'était une barrière très ridicule et très étrange, faite d'une longue avenue de poteaux de fer ou d'acier, qui portaient d'opaques écriteaux en bois peint. On y lisait : Essence pour automobiles, 55 centimes le litre. Ou bien on y annonçait que la marque Lumière était la meilleure pour les cycles et motocycles. Un peu plus loin, s'étalait un tableau, grand comme une cathédrale : il représentait une nourrice, causant avec un militaire ; et cependant son nourrisson engraissait tout seul, parce que son biberon était breveté.

Saisi d'horreur, je pris un autre train, plus rapide. Mais je n'osais plus rien regarder. Je pressentais trop ce qui m'arriverait. Cependant quelqu'un me cria —

Pierre Mille

c'était quelque part, du côté des Andelys — d'une voix fort impérieuse ;

— Voici les ruines de Château-Gaillard. Admirez les grandes ruines, les ruines sublimes de Château-Gaillard î

J'évoquais la majesté de mes souvenirs, l'histoire de la forteresse, faite pour des géants, que Richard Cœurde-Lion, il y a sept siècles, bâtit en quelques mois sur une falaise de craie, presque inaccessible. Il l'aimait, il l'appelait sa fille, et cette fille de pierre, on l'apercevait jusqu'à Évreux. Je tournai la tête pour la voir, et je la vis : en imitation. Elle couvrait une vaste toile peinte, dont elle formait le fond avec modestie. Mais au premier plan, énorme et plantureux, Richard Gœur-de-Lion battait un verre d'absinthe Cordonnier. Il ajoutait, d'un air réjoui : « C'est ma santé ! »

Ces Anglo-Normands ont tous les vices. Je m'en doutais. Il faut que la France soit tombée bien bas pour qu'elle soit forcée de s'allier à des gens pareils. Je pris la fuite; je courus jusqu'en Suisse, la nuit, pour ne rien craindre. Je ne m'arrêtai même pas à Lucerne : c'est trop civilisé. Je suis sûr que les environs de Lucerne ne sont plus que des champs, des lacs, des forêts, des vallons, des glaciers d'affiches. Conduit par un guide intrépide, je gagnai un lieu sauvage, à six mille pieds d'altitude. L'air était pur, des aigles planaient, un chamois prit la fuite, faisant ébouler des pierrailles; nul bruit, et nous étions seuls. « O nature! m'écriai-je, te voilà enfin f Je viens à toi, naïf comme un petit enfant. J'apprendrai ton langage, je n'en parlerai plus d'autre. » Et je levai les yeux, candide, enfin rassuré. Une montagne à pic bornait le paysage. Elle montait si haut dans le ciel que les aigles n'atteignaient pas jusque-là; mais

comme sa paroi était blanche, raclée, nettoyée! Depuis le haut jusqu'en bas, en lettres de pourpre et d'or, larges comme un boulevard, hautes comme les pyramides, elle annonçait ceci : Les meilleures saucisses sont les saucisses Schweitzer! Le soir, ces paroles magiques étaient éclairées à la lumière électrique. Tel est le langage de la nature, en Suisse.

Toutes les grottes, depuis les funestes publications de M. Martel, ayant été également éclairées à la lumière électrique, transformées en espèces de métropolitains, et par conséquent tapissées d'annonces, je ne songeai même pas à m'y réfugier. Épuisé de fatigue et de douleurs, je tombai sur un banc. Mais est-il, hélas! utile de le dire, le dossier en portait ces mots, gravés au thermocautère : Mallez frères, meubles de jardin, pièges à loups. Je fondis en larmes. Alors, plein de pitié, le chamois se rapprocha. Sur ses deux flancs, savamment tracée à la tondeuse, apparut une inscription. Je lus : Tour ing- Club.

Gomme il était apprivoisé, il se mit à manger des cossettes perfectionnées, dans un sac attaché à son cou par un médaillon qui figurait, aux trois couleurs, le portrait du fabricant : un homme chauve, avec une grande barbe. Puis il s'éloigna, étonné de mon mépris. J'entendis, à côté de moi, une voix qui disait :

— Le Tribulat Bonhommet de Villiers de l'Isle-Adam ne s'était pas trompé. Bientôt nous remplirons le ciel d'annonces, avec des projecteurs lumineux. Car le ciel est vide, le ciel est videl C'est le congrès de la libre pensée qui l'a dit. Il ne faut pa* que le ciel soit vide ! Nous le peuplerons avec du chocolat, des pilules américaines, des apéritifs hygiéniques, du Champagne et des

Pierre Mille

pneumatiques antidérapants. Mais j'ai encore une place à lpuer : c'est entre Véga de la Lyre, les Trois Mages, et le Chasseur Orion : la voulez- vous, pour réclamer un bon roman pornographique, ou bien le Nu à travers Paris, photographies d'après nature? Bon titre, monsieur, bon titre!

Il ajouta :

— Je suis directeur du trust mondial de la publicité par affiches. Il n'y a plus un pouce sur la terre qui ne soit à nous. Et dans huit jours, vous verrez le ciel! Ou plutôt vous ne le verrez plus jamais. C'est décourageant pour les hommes, de voir le ciel. Aussi sommes-nous des moralisateurs : le ciel conquis, nous allons annexer la Mort.

— La Mort? dis-je.

— Oui, monsieur! Il y a là une ressource immense pour la publicité, et je suis stupéfait — stupéfait et heureux, tout à la fois — que personne jamais ne s'en soit douté. Nos statuts sont déposés, nos actions vont être émises, et je ne vous dis pas cela pour vous en placer un paquet, tout est pris; le syndicat des grandes banques parisiennes ne les lâchera plus que bien audessus du pair. En même temps, quelles splendeurs défileront par les rues ! Imaginez quelle pompe auront les funérailles, qui pourtant seront toutes gratuites, dès qu'on voudra bien s'adresser à nous! Oui, plus il y aura de chars empanachés, d'ordonnateurs, de couronnes, plus à l'avenir les funérailles seront gratuites ! Nous n'y mettrons qu'une condition : le droit pour nous d'inscrire sur ces chars, ces couronnes, le chapeau de ces ordonnaleurs, cette simple notice : « Ce mort est mort parce qu'il ne prenait pas la Tisane thibétaine des bluffers! »

Ou bien : « Il avait cent trois ans, et pas un cheveu gris. Voilà le résultat du Comagène! »

Il dit encore :

— Je n'ai pas besoin d'ajouter que nous ferons la même chose pour les tombeaux, dont nous prendrons la construction à nos frais. « Si son automobile avait eu les pneumatiques Clou d'Or, il n'aurait pas fait panache ! » Voilà ce qu'on pourra lire dans nos nécropoles, illustré par des monuments dus à des prix de Rome, autant que possible, à cause de la souplesse démocratique de leur talent.

— Hélas ! lui dis-je, et moi qui ne voulais que posséder un beau jardin et vivre à l'orée d'un bois...

— Un jardin, répondit-il, pourquoi pas ? Dans un jardin, il y a des fleurs. Avec des fleurs on peut tracer des caractères. Les caractères, cela ne peut servir qu'à la publicité. Si vous voulez...

reine morte. — 5

les jardins de la Veuve

M. Lepine a, paraît-il, la Place de la Roquette étant démolie, découvert dans Paria une autre place publique, sur laquelle désormais auront lieu les exécutions capitales.

les journaux, 1900

... Il est certain qu'on ne peut pas guillotiner les condamnés à mort rue de la Santé, où ils logent pour le moment. Un tel contraste entre le mot et la chose marquerait une déloyauté que je qualifierais d'incompatible avec l'état éminent de notre civilisation.

D'autre part, il est impossible de leur couper la tête place de la Roquette, puisque la place de la Roquette n'existe plus. C'est clair.

D'excellents logiciens en avaient conclu que les condamnés à mort ne mourraient pas, et je n'y voyais pour ma part aucun inconvénient. Mais M. Lépine, préfet de police, a revendiqué le droit imprescriptible qu'a la société de guillotiner ses enfants. Il a trouvé un. bon endroit, et s'il ne dit pas lequel, c'est qu'il tient à garder un secret si précieux. Je suis obligé de citer ici quelque.s mots d'une interview remarquablement

brillante, qu'il a bien voulu accorder à l'un de mes confrères.

— Permettez, a dit notre distingué préfet de police, que je garde pour moi seul un renseignement de cette importance.

Oui, j'ai trouvé un endroit aussi discret que la rue Messier à laquelle j'ai été jadis obligé de renoncer. Il y a, à Paris, une rue déserte, une place, un carrefour — employez le mot que vous voudrez — qui est « idéal » pour le travail de Deibler : et si vous vous donniez la peine d'étudier le plan de la ville, vous le trouveriez comme moi... Vous ne devinez pas? Non? Alors tant mieux. Vous m'éviterez les inévitables réclamations du quartier.

Ainsi parla M. Lépine à ce reporter, qui ne devina pas. Que dis-je? il ne paraît même pas avoir cherché à deviner. Un journaliste ! Ah ! plutôt que d'entendre accuser ma corporation d'avoir manqué à ses devoirs professionnels, je résolus de consacrer mes veilles à la solution du problème, je résolus de n'épargner ni les méditations ni les démarches. Que mes confrères sont donc dépourvus d'imagination î Eh quoi ! ils ont fait chercher au public, dans les Champs Élysées, à Saint- Cloud, jusque sous les ombrages de la forêt de Saint- Germain, des rouleaux d'or cachés dans des pots de fleurs, des tuyaux d'arrosage ou des boîtes de sardines, ils lui ont fait compter trois milliards de grains de blé dans un bocal, ils lui ont fait parcourir, en canots automobiles, vingt mille lieues sous les mers — car nul n'oserait maintenant affirmer que c'était dessus — et ils n'ont pas seulement songé à promettre cinquante pauvres louis au mortel qui découvrirait « la place, rue ou carrefour », le lieu désert enfin, que M. Lépine connaît à Paris ! Voulez-vous que je vous dise : ils ont

Pierre Mille

été au-dessous de tout. Mais moi, je vais me couvrir de gloire, car je sais le secret de M. Lépine, et tel fut l'art de mes déductions qu'il ne reste plus à ce magistrat qu'une chose à faire : me nommer chef de la Sûreté. Et qu'il n'attende pas,! Sinon je demanderai un peu plus encore : ses propres fonctions. Car j'ai toujours eu envie de marcher, à la mi-carême, en tête du bœuf gras.

Ne croyez pas que mon succès ait été facile, immédiat, foudroyant. Le génie n'est qu'une longue patience ! Je mets une vaniteuse modestie à reconnaître que j'ai dû au contraire tâtonner, m'y reprendre à plusieurs fois, démolir de mes mains rigoureuses les constructions que je croyais achevées. N'avais-je pas d'abord supposé qu'il était question de la salle des pas-perdus de l'ancienne gare d'Orléans, du Panthéon, ou du Petit Palais des Champs-Elysées ? On voudra bien avouer, à mon excuse, que ces édifices sont absolument vides, dénués d'emploi, et que de plus, pour le Panthéon, il contient une magnifique fresque de M. Bonnat, représentant saint Denis qui marche d'un pied ferme, sa tête à la main; sans compter de terribles peintures du baron Gros. Mais un examen plus attentif des données du problème m'obligea d'écarter ces premières hypothèses ; le nouveau sphinx du boulevard du Palais a eu soin de préciser, en efîet, qu'il s'agit non pas d'un endroit couvert, mais « d'une rue, place ou carrefour ». Ainsi, fidèle aux enseignements de mes illustres maîtres en littérature criminelle, Gaboriau, Edgar Poe et Conan Doyle, j'arrivai à restreindre le champ de mes investigations.

Et je découvris d'abord la cour de l'Institut. On eût dit d'une prairie, et la plus champêtre. Une herbe abon-

dante y croissait, drue mais courte. Je soupçonne que le concierge de ce petit parc désert la coupe, à des intervalles réguliers, pour donner à manger à ses lapins. Cette herbe exceptée, rien dans cette cour, absolument rien! Ni homme ni bête. De trois vases très laids, évidemment funéraires, jaillissaient des flammes pétrifiées. Du ventre d'une Minerve, dans le fond, sortait un robinet. C'était tout. Un grand silence tombait des murailles sombres. Et je pensai que ces murailles, percées de beaucoup de fenêtres — dont quelques-unes à guillotine — appartenaient à l'État. Et qui donc exécute? L'État. 11 m'apparut qu'il serait là chez lui, que personne n'aurait rien à lui dire. Était-ce donc à la cour de l'Institut que M. Lépine avait pensé? On admettra qu'il y avait quelques motifs de le présumer. Pour éclaircir mes doutes, je fis passer ma carte à M. Pingard.

— ... Et ubi solitudinem faciunt, patibulum appellant, répondit-il, avec une érudition qui n'était pas exempte d'amertume, aux questions qui se pressaient sur mes lèvres. Toutefois, il faut bien que je l'avoue, le projet dont vous me parlez n'est pas sans présenter quelques avantages. Mieux vaut encore un échafaud de temps en temps qu'une statue tous les jours. C'est moins encombrant. Et il est impossible, si nous ne trouvons pas une destination plus utile à notre cour, qu'on ne nous mette pas une statue : le monument de la Télégraphie sans fil, par exemple, ou un Triomphe de la République, ce qui serait bien pénible, monsieur ! Car vous remarquerez que nous avons déjà la Minerve -au -Robinet. Cela devrait suffire.

— Mais enfin, continuai-je, vous n'avez pas été officiellement prévenus?

— Officieusement, me répondit M. Pingard avec discrétion, officieusement peut-être avons-nous été pressentis. Mais nous ne sommes pas les seuls. Ignorez-vous que tout près de nous, de l'autre côté de la Seine...

— N'ajoutez rien, fis-je, j'ai compris : vous faites allusion au square de la cour du Louvre ! J'aurais dû y penser plus tôt. Ne vous formalisez pas si je vous quitte un peu brusquement : je cours où le devoir m'appelle.

Comment avais-je un instant pu l'oublier ! Le square du Louvre est le seul endroit où personne n'ait jamais été assassiné, par la raison qu'on n'y a jamais vu personne. Ce fait remarquable a été noté dans plusieurs ouvrages spéciaux. Actuellement, je dois pourtant l'ajouter, il possède un habitant. C'est le marquis de La Fayette, qui est mort en i834-

On l'a planté là en effigie, et à cheval. M'étant précipité pour lui faire visite, j'eus quelque peine à le reconnaître. Non seulement son coursier était noir et gris, chose déjà bien contraire à l'histoire, qui ne nous a jamais parlé que du cheval blanc de ce gentilhomme libéral, mais ce gentilhomme libéral lui-même était tout tacheté. Osons dire le mot : il était pie ! Cette particularité, assez fréquente chez certains mammifères, est très rare chez l'homme. Je ne pus réprimer l'expression de mon étonnement.

— Monsieur le marquis, lui dis-je, est-ce bien vous ?

— C'est moi-même, répliqua-t-il : Marie-Paul-Joseph- Roch- Yves-Gilbert de Motier de La Fayette. Et durant ma vie, j'étais aussi blanc que quiconque. Par malheur les Américains, qui sont des gens riches, ont tenu à donner à la République française ma statue en plâtre métallisé, et la métallisation n'a pas tenu, à cause des

intempéries. Je déteins, mon cher monsieur ! Mais que cela ne vous empêche pas de me dire ce qui vous amène.

Je lui exposai en peu de mots la mission que j'avais assumée.

— Ce serait, me dit-il, une excellente idée que de me faire assister quelquefois encore aux spectacles dont je fus si souvent témoin, à l'époque la plus intéressante de ma vie. Cette place est d'ailleurs vaste, bien aérée, et, comme à l'Institut, l'Etat est ici chez lui. Mais je crains bien qu'on ne me laisse à ma solitaire décrépitude : à quelques pas, hélas ! quand vous aurez franchi les étroits guichets qui me séparent de la rue de Rivoli, vous rencontrerez un autre désert plus vaste et qui, depuis bien des années, demande avec insistance qu'on lui trouve une destination. Soyez sûr que c'est lui, et non im autre, qu'a voulu désigner M. le préfet de police.

— Le Palais-Royal ! m'écriai-je illuminé.

— Oui, le Palais-Royal, répéta M. de La Fayette. Et puisqu'on a démoli les galeries de bois, n'est-il pas juste qu'on les remplace par les bois de justice?

les vaches et l'Académie

M. Jules Claretie a publié quelque part une anecdote dont la lecture fit sur moi une impression profonde. Il s'agit du dictionnaire de l'Académie.

iî?'

Lorsqu'on achevait l'édition de 1876, écrit M. Jules Claretie, on en était au mot vache, quand un académicien nouvellement élu prit poui- la première fois séance, et il se rappelle la stupéfaction et le courroux d'Octave Feuillet lorsque l'aimable Camille Doucet, secrétaire perpétuel, lut une des définitions du mot cache :

Vache se dit d'une femme qui a vieilli. « Elle est bien vache. »

Octave Feuillet bondit. Le romancier délicat, féminin et féministe, s'insurgea contre une définition et un exemple qui portaient atteinte à la femme :

— En vérité, messieurs, allons-nous contresigner une telle grossièreté ?

— La citation n'avait point paru grossière à Charles Nodier...

— Tant pis pour Charles Nodier !

Et Octave Feuillet eut gain de cause. On effaça cette définition du mot vache.

Voilà, m'écriai-je, une Académie française pleine de délicatesse et de sens commun. Il n'y a rien de plus ridicule et de plus stupide que de donner des noms de

bêtes aux personnes. Gomment s'arrêter sur cette pente, si ce n'est pour la remonter par l'escalier de la folie : on donnerait des noms de personnes aux bêtes, des noms de poissons aux éléphants et des noms d'éléphants aux violettes des bois. On ne s'y reconnaîtrait plus. Les mots sont les mots, ils disent ce qu'ils disent, et il faut qu'ils continuent, aidés par les encouragements des Octave Feuillet et des Lavedan-le-fils, celui qui connaît si bien l'argot. Ceci est la saine doctrine.

Mais un grand malheur m'arriva. Au lieu de m'en tenir à la doctrine, je commis l'imprudence de remonter à ses sources. Rien n'est plus funeste : c'est ainsi qu'on perd la foi. J'ouvris, hélas, le dictionnaire de l'Académie, et quelle ne fut pas ma stupeur, lorsque j'arrivai au mot oie. L'édition de 1878, la dernière, indique que l'oie est un oiseau. Mais elle indique aussi que ce mot sert également à désigner « les personnes fort sottes et fort niaises ».

— Il y a là, songeai-je, une exception probablement unique, mais en vérité bien déraisonnable !

Afin de m'en assurer, je rouvris le volume à l'article grue et j'appris que la grue pouvait être, soit un oiseau, soit également « une personne fort sotte et fort niaise ». Gomme l'oie I Je fus d'autant plus étonné que, connaissant bien des sens au mot grue, j'ignorais celui-là. J'en conclus que, pour des motifs restés obscurs, l'Académie française en voulait aux oiseaux. Mais des recherches, entreprises avec la plus grande impartialité, me révélèrent que l'Académie en voulait également à un poisson de mer, qu'elle diffame je ne sais pourquoi, ainsi qu'à un mammifère très fréquent à la campagne, et auquel, d'accord avec l'Académie, les paysans disent

8l reine morte. — 5.

Pierre Mille

généralement, quand il se roule dans le purin, qu'il est bien nommé.

Je n'y étais plus du tout. Du moment qu'on peut appeler un homme ou une femme de tous ces noms d'animaux, pourquoi l'illustre compagnie exclut-elle de ce service d'autres animaux qui ne sont ni plus ni moins respectables? Si elle constate que parfois on traite d'oies ou de grues des personnes des deux sexes, quel mal voit-elle à reconnaître qu'il arrive aussi à ces personnes d'être traitées de vaches ?

Je résolus, pour éclaircir ce problème, d'aller consulter quelques académiciens. Leurs concierges me répondirent qu'ils étaient en villégiature. Mais, grâce à des procédés télépathiques de mon invention, et qui, j'ose le dire, me créent dans le journalisme parisien une situation exceptionnelle, j'obtins trois ou quatre interviews bien précieuses.

— Maître, demandai -je un peu brusquement à M. Gréard, pourquoi l'Académie, qui enregistre « faire du froufrou », dans le sens de faire des embarras, n'enregistre-t-elle pas « faire du chichi » ?

— Du chichi, s'écria M. Gréard, quel est ce mot et que veut-il dire? En vérité, monsieur...

— Il signifie, répliquai-je, faire des embarras, exactement comme l'autre.

— Ce mot est malsonnant aux oreilles. J'aime à croire, d'ailleurs, qu'il est peu usité.

— Il est usité, répondis-je, depuis les boulevards extérieurs, où je présume qu'il a pris naissance, jusque dans les enceintes de l'Université. Au collège Rollin, où je fis mes études, et même, afïirme-t-on, jusque

chez les jésuites de la rue des Postes, il n'est pas inconnu.

— Vous me permettrez de croire, protesta M. Gréard avec dignité, que vous calomniez les établissements de l'État !

Et il se leva, pour me montrer que l'audience était terminée.

J'obtins ensuite, et toujours par des procédés télépathiques, une entrevue de M. Henri Lavedan. Je me reprochais d'avoir manqué de méthode avec M. Gréard. J'eusse dû borner mon enquête à la question des vaches. C'est ce que je fis avec le brillant dramaturge, qui m' écouta fort aimablement. Quand j'eus terminé mon exposition, il dit :

— ...Croyez que je vais vous donner raison? Parce que j'écris pas comme Feuillet, croyez que je vais marcher, chiner l'Académie? Non, vous les broutez, les pâturages de l'erreur ! Le contraire, je ferai. A l'Académie, veillerai avec soin sur la pureté de la langue. Ferai rayer du dictionnaire tous les mots d'argot. Ferai rayer bûche, pelle, tourte, fourneau, la peau, concombre, galette, ponte, rosse...

— Marcheur aussi, suggérai-je, illuminé.

— Marcheur aussi, comme vous dites, et même l'adjectif « vieux », par-dessus le marché. Et alors, comment voulez-vous qu'on puisse continuer à parler argot, puisque les mots qui servent à parler argot seront supprimés ?

Je félicitai vivement M. Henri Lavedan de cette idée géniale et me dirigeai vers la demeure de M. Anatole

Pierre Mille

France. Mais je réfléchis en route qu'il valait bien mieux aller trouver M. Bergeret, son ami et son meilleur luimême. Et le chien de M. Bergeret vint vers moi en aboyant.

— Ne vous offusquez point, me dit l'ancien professeur, de ces démonstrations. Cette petite bête innocente agit seulement d'instinct comme ses ancêtres, autour des huttes silvestres qu'habitèrent les premiers hommes, avaient coutume de faire quand approchaient des étrangers, c'est-à-dire des ennemis. Ils payaient volontairement de la sorte l'hospitalité qu'on leur donnait. Car les chiens, vous l'ignorez peut-être, ne furent point domptés à la manière des chevaux ou des onagres : mais, de leur libre volonté, ils s'associèrent aux hommes et vécurent en communauté avec eux. C'est pourquoi je tiens ces animaux en estime particulière.

Je demandai à M. Bergeret s'il avait lu l'anecdote contée par M. Claretie. Il me répondit en souriant :

— Je n'aurais eu garde, monsieur, d'y manquer. Je lis tout ce qu'écrivent mes collègues, afin de les complimenter. Jamais je ne franchirai le seuil de ma maison sans avoir fait provision de paroles agréables ; car la politesse est un impôt que le sage acquitte avec plaisir, pour que les ombres qui passent sur sa vie intérieure ne lui fassent point de gestes hostiles et troublants.

Il continua :

— Je ne saurais vous dire, cependant, que j'approuve l'ostracisme de M. Octave Feuillet. Vous connaissez toute l'horreur que j'ai pour les façons de parler violentes et grossières. J'évite de les employer, parce qu'elles affaiblissent la pensée. Mais, malgré mes répugnances personnelles, j'aurais été, je crois, obligé de

faire observer à l'Académie que rémunération des différents sens du mot vache me paraissait indispensable au salut de la société.

— Ceci, murmurai-je, est un aspect de la question que je n'aperçois pas encore.

— Veuillez considérer, poursuivit M. Bergeret, les inconvénients que peut avoir le silence du dictionnaire. Il m'est revenu que des personnes malveillantes, et appartenant aux classes réputées les plus turbulentes de la société, sont dans la coutume de crier : « A bas les vaches ! » dans l'intention de faire injure aux représentants de la force et de la justice publique, et même d'ajouter des allusions désobligeantes à la mort possible de ces représentants. Le dictionnaire de l'Académie, comme on l'a défini avec raison, est le dictionnaire de l'usage et il ne mentionne nullement cette assimilation inconvenante. Voyez alors ce qui pourrait se passer : inculpé devant un tribunal, le fauteur de cette injure pourrait répondre : « Ce que j'ai dit ne signifie rien. Consultez l'Académie ; elle est muette. » Et vous avouerez, monsieur, qu'il serait naturel que le dictionnaire rédigé par l'Académie, corps officiellement reconnu, fît seul autorité devant les délégués officiels du gouvernement. Sinon, à quel glossaire recourir ? A celui de Littré ? A celui de Larousse ? Ces deux philologues et polygraphes ont eu des opinions politiques et religieuses bien dangereusement avancées !

J'avoue que le raisonnement de M. Bergeret m'avait paru fort. Cependant, au lieu de m'en tenir là, je décidai d'aller consulter la vache elle-même. On le sait, depuis que le jeune hindou Mowgli a fait ses confidences à

Pierre Mille

Rudyard Kipling, il n'est plus permis d'ignorer le langage des bêtes. La vache me reçut fort bien. Du plus loin qu'elle m'aperçut elle s'écria :

— Tiens, c'est toi ï Comment vas-tu ?

Véritablement, on eût dit une ancienne amie. Mais

quand je lui annonçai ce qui m'amenait, elle éclata d'indignation.

— J'en ai assez, dit-elle. On me prend mon lait, on me prend mes veaux, on me prend ma réputation, et maintenant on veut me prendre une interview ! Il n'y a pas de raison pour que ça s'arrête.

Je dus m'abaisser jusqu'à d'assez viles flatteries. Alors, avec une condescendance ironique :

— As-tu seulement cherché, me demanda-t-elle, l'article Vache dans le dictionnaire de l'Académie.

Assez confus, je dus avouer que j'avais oublié de prendre ce soin.

— Eh bien, retourne chez toi, et lis-le jusqu'au bout. C'est ce que je fis, et je lus, dans l'édition dont parle

M. Claretie, et qui est la dernière :

Vache, bassement et par moquerie. C'est une cache, une vraie cache, une grosse cache. Se dit d'une femme qui a trop d'embonpoint. Elle devient vache, elle prend trop d'embonpoint.

Par conséquent le sens dont ne voulait pas M. Octave Feuillet a été maintenu. Mais l'histoire contée par M. Claretie est jolie tout de même.

une grande calomniée

M. Baudry d'Asson est arrivé aujourd'hui à la séance de la Chambre, en brandissant une casserole que M. Doumer, président, a voulu aussitôt faire confisquer.

L'affaire des fiches étant encore dans toutes les mémoires, la présence de cet objet pouvait passer pour une injure à la majorité. Mais cette casserole a disparu mystérieusement.

les journaux, 1905

Je ne pensais à rien, je suivais mon nez, comme d'habitude, sans regarder par terre. Voilà comment je mis le pied, par mégarde, sur une extraordinaire entité, qui se releva, furieuse comme une casserole à qui on a marché sur la queue. Et justement c'en était une ! Après quelques secondes, que je consacrai à la stupeur, je la reconnus : c'était celle du Palais-Bourbon.

Précisons ! J'entends par ces paroles, celle dont M. Baudry d'Asson avait voulu faire cadeau à M. Combes, lors d'une séance récente, et qui s'est si étrangement égarée, comme on a pu lire dans les journaux. J'ai toujours de la chance : c'était à moi qu'il appartenait de la retrouver ! Tout arrive, et il ne faut jamais s'étonner de rien ; m'efforçant de conserver l'air le plus

naturellement affable, je me contentai de demander à cette casserole par quel heureux concours de circonstances j'avais le plaisir de la rencontrer sur le boulevard Saint-Germain. Elle me répondit, d'une voix cuivrée, mais maussade :

— Je m'en vais ! C'est facile à voir, que je m'en vais î Et le plus loin possible : à Monte-Carie ou en Russie, je ne sais pas encore. Mais enfin, dans un pays où il n'y a pas de Parlement.

— Dans ce cas, lui dis-je, il serait peut-être plus sage, au bout du compte, de vous décider pour Monte-Carie et la Principauté de Monaco. Dans l'autre pays, on n'est plus sûr de rien... Mais pourquoi cette horreur des Parlements, casserole mon amie. Auriez-vous lu récemment les œuvres politiques de M. Déroulède ?

— Non, fit-elle avec énergie. Mais j'ai assisté à une séance !

Et ce souvenir l'enflammant d'une fureur renouvelée, elle s'écria :

— Mais qu'est-ce que je lui avais fait, à ce M. Baudry d' Asson ? J'étais bien tranquille chez mon patron, j'y exerçais mes fonctions le plus honnêtement du monde, j'allais au feu toutes les fois qu'il le fallait, avec le plus grand courage. Jamais, jamais, je n'ai mérité qu'on dise du mal de moi ; et voilà que cet homme politique, par un incompréhensible caprice, m'emmène à la Chambre !

« Tout d'abord, j'ai cru que ses intentions n'avaient rien que de flatteur. Il va, pensai-je, me donner à M. Doumer, pour remplacer sa sonnette, qui ne fait pas assez de bruit. A ma vue, et aux sons retentissants issus de mes côtes de métal, les députés se rappelleront

que leurs paroles ne font pas bouillir la marmite. Et si quelque jour je succombe au champ d'honneur, si je me fêle, on me déposera glorieusement dans un musée, près de l'assiette au beurre, je suppose. Mais je me trompais. La véritable intention du représentant de la Vendée était, paraît-il, de me porter à M. Combes, à titre d'attribut compromettant, et par une assimilation déshonorante pour moi.

— ■ Hélas ! fis-je, cela est vrai.

— C'est stupide! Que ferait l'humanité, sans casseroles? Nous ne rendons que des services. Nos mœurs sont pures. Assises au-dessus des foyers ardents, nous contenons le bouillonnement des sauces et la danse sacrée des viandes destinées aux nourritures. Ou bien, rangées en files éclatantes et harmonieuses le long des murailles, soigneusement récurées, si belles que les peintres nous aiment, nous sommes l'orgueil des cuisinières. Quel crime avons-nous jamais commis?

— On donne, répondis-je un peu honteux, on donne le même nom que vous à quelques-uns de nos congénères qui ont la mauvaise habitude d'aller raconter, dans une intention désobligeante, et même de noter sur de petits morceaux de papier, nommés fiches, les actions des autres hommes, en attribuant à celles-ci les motifs les plus bas ou les plus cocasses : comme par exemple, d'aller à la messe pour y conspirer contre le gouvernement.

— Quel rapport, s'écria-t-elle indignée, y a-t-il entre de tels hommes et d'honnêtes casseroles? Est-ce qu'on les a rétamés? Et pourquoi, par conséquent, les appeler spécialement casseroles, de tous les noms qui existent dans la langue française? Pourquoi pas « commode»,

Pierre Mille

pourquoi pas « tiroir»? Pourquoi pas cafetière, bouillotte, compotier, arrosoir ou pot-à-tabac? Et, le plus fort, c'est que cela vous amuse follement. Avouez-le : vous seriez profondément désolés, au fond, qu'il n'y ait pas de délateurs, parce que vous ne pourriez pas les appeler casseroles, et que le ministère ne tomberait pas, ce qui vous priverait d'une distraction. Telle est, de nos jours, la manière des Français d'entendre la politique. Ah! il n'en était pas ainsi, sous Vatel!

Je fus profondément attristé de voir que cette casserole était monarchiste, comme M. Baudry d'Asson en personne. Où irons-nous, si les objets inanimés euxmêmes abandonnent le gouvernement! De plus, cet ustensile paraissait douter, de la façon la plus injurieuse, que je prisse la politique au sérieux, et les crises ministérielles au tragique. Le plus grave, c'est qu'il avait peut-être raison.

— Si cela continue, poursuivit cette casserole exaspérée, nous nous mettrons tous en grève.

— Qui, tous? interrogeai-je, plein d'inquiétude.

— Les objets inanimés et les pauvres animaux, fatigués d'être en butte à vos comparaisons diffamatoires. A l'usage que vous faites de la langue française vous êtes indignes des services que nous vous rendons. Vous n'avez pas le droit d'appeler les imbéciles des poires. Aucune analogie, même lointaine, ne vous y autorise. Pas plus que des moules, ou des huîtres, ou des gourdes, ou des cornichons. Quel rapport y a-t-il? La vérité est que vous êtes aveuglés par l'orgueil le plus stupide et le plus inexcusable. Quand vous rencontrez un de vos pareils qui vous paraît être dépourvu des qualités sublimes qui définissent pour vous l'être que

vous appelez un homme, au lieu de dire : « C'est un homme », vous nous l'envoyez. Merci bien! A la fin, si vous persistez à encombrer le français de ces métaphores saugrenues, personne ne saura plus ce que parler veut dire. Vous vous promènerez, sans vous y reconnaître, dans une halle aux poissons, un potager, et une boutique de bric-à-brac. Ce sera, et je m'en applaudis, le commencement des vengeances célestes. Je désirais vivement apaiser la colère de mon interlocutrice, et ne point priver ma patrie du concours qu'elle lui avait prêté généreusement jusque-là. Je risquai un argument :

— Écoutez, dis-je, vous devriez retourner au Palais- Bourbon.

Cette proposition la révolta. Je m'y attendais. Mais je continuai, insidieux :

— Ils auront besoin de vous pour une œuvre à laquelle vous ne pouvez nier que vous êtes destinée.

— Laquelle? interrogea-t-elle* à la fois curieuse et flattée.

— On a prétendu, murmurai-je, qu'ils allaient faire encore beaucoup de bouillie pour les chats,

— Casserole! me cria cette casserole.

courte conversation entre quatre grands personnages

Quatre événements en une semaine : Un homme politique a essayé d'escroquer la Grande Chartreuse ; un canard « au sang- » a empoisonné douze convives ; on veut dénoncer le Concordat; et une locomotive a éclaté.

les journaux, juillet 1904

Ils étaient quatre, assis en rond, mais dans des postures différentes, à cause de la différence des sexes : l'X des Chartreux, le Canard à la Rouennaise, la Locomotive de la place de l'Europe, celle qui a éclaté, et le Concordat. Mais le Concordat disait tout le temps qu'il voulait s'en aller. Un orgueil monstrueux se lisait sur leurs figures, et ils regardaient, sur le mur, une image, avec mépris : c'était un Sphinx et une Chimère, peints par M. Gustave Moreau.

Le Canard à la Rouennaise se troussa. Et il dit :

— J'ai des ailes. Donc je suis pareil à la Chimère. Et

je suis accroupi : donc semblable au Sphinx. Enfin, je

suis terrible. Quand j'arrive sur une table, il n'est plus

d'espoir pour les convives. Car je suis le canard-

dilemme, une bête que Jean de Pathmos, homme cependant plein d'imagination, n'avait pas songé à inventer. Si les convives ne me mangent pas, ils meurent de faim. S'ils me mangent, ils meurent empoisonnés. Et, quand ils sont morts et qu'on commence à me maudire, mon ombre revient planer au-dessus des journaux pour leur dire : « Êtes-vous bien sûrs que c'est moi qui les ai tués? Au fond, personne n'en sait rien. » Alors, les journaux prennent ma défense, sans doute par esprit de corps. Ils murmurent : « C'est vrai, après tout, que sa culpabilité n'est pas évidente. Faisons bien attention. Ne renouvelons pas, à propos de ce canard, les erreurs de l'affaire Dreyfus, ou celles de l'affaire Guignet. Soyons sages et ne nous engageons qu'avec prudence. »

La Locomotive, essayant de rassembler ses membres épars, fit entendre des bruits discordants. Elle finit par prononcer :

— Et moi aussi, j'incarne à la fois la Chimère et le Sphinx. Je suis la preuve qu'il arrive toujours ce qui ne devait pas arriver. On avait toujours affirmé que je ne pouvais pas éclater. Alors j'ai été me mettre en plein Paris, sous un pont, et j'ai éclaté. Publiquement. Tous les ingénieurs se sont réunis, ils se sont penchés sur la balustrade du pont et ils ont crié :

— Pourquoi as-tu fait ça!

Je leur ai répondu qu'ils pouvaient chercher.

Et c'est vrai, qu'ils pouvaient chercher! C'est leur devoir paternel et leur métier, ce sont eux qui m'ont faite. Et après m'avoir faite, ils m'ont obligée à traîner des choses immorales : des wagons-bars, par exemple,

Pierre Mille

ou des wagons-suicides, avec plateformes pour décapitation dans les tunnels ; et des gens très lourds et très exigeants, qui ne daignent même pas payer leurs places : des ministres, des députés, des journalistes. Il faisait déjà une chaleur de bête. Je ne demandais qu'à arriver le plus tôt possible pour me mettre à l'ombre, au bord de la mer : ils s'arrangeaient pour que j'arrive en retard. Jamais, en vingt ans, je n'ai pu faire couler une seule fois mes purgeurs à l'heure qu'on m'avait promise, jamais. Gomment veut-on qu'y résiste la constitution même la plus solide? Quand je me pressais pour rattraper le temps perdu, j'écrasais des automobiles, qui trouvaient des barrières ouvertes parce que j'étais en retard, et qui venaient se coller sur moi comme des hannetons : alors, on disait que c'était ma faute. J'en ai eu assez. Est-ce que cela ne m'était pas permis, d'en avoir assez, à la fin ? Eh bien, vous pouvez consulter leurs rapports, aux ingénieurs : ils n'ont même pas réfléchi que j'avais pu tout simplement éclater d'indignation. Tout le monde, en France, a 1( droit d'éclater d'indignation : M. Combes, M. Mascuraud, M. Millerand, excepté moi. Ma Compagnie, à laquelb j'avais rendu de si longs et fidèles services, ne m'i même pas défendue. La faiblesse qu'elle a montré* contre mes calomniateurs a mis le comble à mon écœurement. Au fond, elle ne pensait qu'une chose, mï Compagnie : « Pourquoi cette brute de locomotive n'estelle pas allée faire ça ailleurs, à Rouen, si elle le voulait, ou à Beuzeville, ou au Havre? On n'en aurait jamais rien su. Mais elle éclate à Paris : Paris n'est pas Port- Arthur, les torpilleurs n'y arrivent pas. Cette machinelà est plus impertinente qu'un Japonais. »

Quant au Concordat, il continuait à gémir que sa situation n'était pas tenable, et qu'il voulait s'en aller. Il disait :

— Je n'y comprends rien. Il n'y a pas de sphinx qui ait jamais posé des énigmes plus ridicules que celles que j'ai à résoudre. Il n'y a pas de Chimère plus folle que celle qui me tourne autour des oreilles, Je n'ai jamais fait de mal à personne. J'ai vécu un siècle en paix avec tout le monde. Et maintenant, on veut me tuer sous le prétexte falot, le prétexte fabuleux, le prétexte invraisemblable que j'ai un évêque franc-maçon ! Quelle est la somnambule extra-lucide qui leur a dit que j'avais un évêque franc-maçon ?

— Tant qu'on ne vous aura pas informé que le pape est luthérien, fît la Locomotive sagement, vous avez encore des malheurs à prévoir.

L'X des Chartreux n'avait pas encore ouvert la bouche. Il contemplait toujours, avec mépris, le Sphinx et la Chimère de M. Gustave Moreau. A la fin, il prononça :

— Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que les générations précédentes aient accordé quelque attention à ces animaux méprisables. Je n'ai jamais vu de Chimère si sotte. En quoi est-elle chimérique, cette Chimère, et qu'est-ce qu'elle a fait? Et ce Sphinx ! sa réputation est usurpée. Les énigmes qu'il posait à Œdipe eussent été résolues par un petit enfant. Tandis que moi, considérez ma redoutable nature : je n'existe pas, c'est une commission parlementaire qui l'a dit. Et cependant, ayant fait revenir M. Lagrave d'Amérique, je l'ai dévoré. Je suis à la fois sphinx et chimère, et bien

Pierre Mille

d'autres choses. Je suis le néant, la folie, la férocité, la bêtise, le retentissement des mots dans le vide. On ne m'a jamais vu. Et pourtant je mange des hommes.

— Tout cela n'empêche pas, dit le Canard à la rouennaise, en réfléchissant, que nous avons été les grands personnages de ces derniers jours. On a parlé de nous beaucoup plus que du bey de Tunis. Je ne m'explique pas pourquoi.

— C'est, répondit la Locomotive, que nos actes ont été funestes, inexplicables et anarchiques. De la sorte, ils ont été symboliques d'un état général de la société française, dans laquelle, aujourd'hui, il n'y a jamais aucune bonne raison pour qu'il n'arrive pas n'importe quoi plutôt qu'autre chose, et qui s'en console, pourvu que ce qui arrive soit absurde, et prête à la conversation.

la sagesse du Taureau

A Saint-Sébastien, on a tenté de faire battre un taureau contre un tigre ; mais le tigre s'est échappé, la garde militaire a tiré dessus, et, le manquant par suite de son émotion bien naturelle, a tué plusieurs spectateurs.

les journaux, juillet 1904

... Le taureau de Saint-Sébastien, celui qui s'est battu contre un tigre, commença par me faire les cornes. Puis il prononça :

— Ce qui m' arrive est excessivement gai !

Jamais je n'ai pu m'habituer aux bêtises qu'on est forcé d'entendre, quand on exerce comme moi, sans enthousiasme et pour gagner péniblement sa vie, le métier de reporter. On a fait battre, à Saint-Sébastien, un taureau contre un tigre : dans une cage, comme si les cages existaient dans la nature ! Le tigre a eu tout de suite une peur de tous les diables. Il s'est blotti contre les parois de sa cage, malgré les encouragements que lui donnaient d'autres animaux féroces, récemment découverts, et nommés cinématographistes. Le taureau, à force de travailler les côtes de ce pauvre tigre, a fini par défoncer les barreaux de la cage, ce qui

97 reine morte. — 6

Pierre Mille

a eu pour résultat de mettre en liberté le tigre, qui alors s'est efforcé d'exprimer, par des rugissements lamentables, le violent désir qu'il éprouvait de revoir les rives du Bengale. Au lieu de faire droit à cette requête légitime, des soldats espagnols lui ont tiré des coups de fusil. Ils l'ont tué, mais ils ont tué aussi un certain nombre de spectateurs. Et le taureau trouvait ça très gai ! Je crus devoir lui manifester mon indignation.

— Tu ne réfléchis pas, me dit le taureau, que si ces spectateurs n'avaient pas été tués, c'est moi qui serais mort. Tandis qu'au milieu du désarroi, j'ai pu rentrer dans mon toril. Je ne regrette rien, sinon cette bonne bête de tigre : il n'était pas méchant. J'ai cédé, en lui tombant dessus, à la vivacité habituelle de mon caractère; et je le regrette.

— Comment pouvez-vous dire, protestai-je, que les tigres ne sont pas méchants ! Ils sont très méchants, ils mangent des hommes, et même des buffles. J'en suis sûr : j'ai vu des images où des tigres mangeaient des buffles !

— Pendant le jour ? fit le taureau, plein d'une impertinente ironie.

Je ne comprenais pas le sens de cette question. Le taureau daigna s'expliquer.

— Sites congénères, continua-t-il,etce sontleshommes que je veux dire, avaient la plus petite notion des lois de l'histoire naturelle, ils sauraient que les tigres ne chassent pas plus les buffles, pendant le jour, que les chats ne chassent les souris en plein midi. Par la bonne raison qu'ils n'y voient pas, étant des animaux nocturnes, et que nous, nous y voyons. Voilà pourquoi, quand nous rencontrons un tigre entre six heures du matin et sept

heures du soir, nous l'assommons bien tranquillement. Au lieu que, après le coucher du soleil, c'est l'inverse qui se passe. C'est nous qui n'y voyons plus, et le tigre qui a de bons yeux : alors il nous tombe dessus par derrière, et nous coupe la carotide. Tous les animaux savent ça. Il n'y a que ces imbéciles d'hommes qui l'ignorent. Si l'on avait voulu que le tigre fût brave et moi peureux, on n'avait qu'à donner la petite fête la nuit. Mais ce qu'on n'aurait jamais pu voir, en aucun cas, c'est un vrai combat. Il n'y a jamais de vrais combats dans la nature : c'est toujours le plus fort qui attaque le plus faible, et quand deux animaux sont également forts, ils s'en vont chacun de leur côté.

Ce taureau avait l'air sûr de son affaire et, de plus, son tempérament me parut irritable. J'évitai prudemment de le contredire. Il put donc continuer à monologuer.

— Tu ne te figures pas, dit-il, et moi-même je ne m'imaginais point avec quelle rapidité tes congénères passent de la cruauté la plus inutile aux terreurs les plus déraisonnables. J'avais lancé à ce tigre quelques bons coups de corne. Il ne remuait plus. Je jugeais par conséquent de ma dignité de le laisser dans son coin. Il n'y a pas eu moyen. Les cinématographistes sont venus lui battre les flancs avec des cannes et des ombrelles. Ils traitaient de lâche cette vieille bête de tigre, ils lui lançaient des pétards dans les jambes. Ce spectacle me dégoûta profondément. C'est pourquoi, ingénieusement, j'appuyai mes deux cornes contre la grille. Je la défonçai ainsi d'un seul effort, comme j'aurais pu faire de ta maigre et laide poitrine. La grille céda. Et le tigre fut en liberté.

WBUO

Qtt*4*

Pierre Mille

« ... Et le tigre fut en liberté! Tu m'entends? cet animal qu'on insultait, qu'on rouait de coups, qu'on grillait vivant avec des fusées, insolemment, parce qu'on croyait qu'il n'y avait pas de danger! La grande lumière du ciel le forçait à serrer ses pupilles douloureuses, il venait d'être éclopé par moi, broyé par moi, terrifié par moi. Tu n'as jamais pensé à ce que pouvait être la peur d'un carnassier, la peur d'un animal mis au monde pour être brave? C'est la peur totale. Un cheval ou un cerf effrayé est de plus en plus cheval ou cerf, il fuit de plus en plus vite, étant né pour fuir. Mais un tigre effrayé, lui qui est fait pour effrayer les autres, n'est plus rien du tout, il n'existe plus... Et le tigre fut en liberté! Ah bien oui, un tigre : quelque chose d'énervé, de pantelant, une loque de muscles et de nerfs, voilà ce que j'avais mis en liberté!

« Il chercha de ses yeux aveuglés un trou sombre pour s'y tapir et y lécher ses plaies. Un enfant de quatre ans eût pu à ce moment lui attacher à la patte une ficelle de deux sous. Une femme lui aurait mis la main sur la tête, et il se serait couché comme un pauvre chat. Un agneau, une souris, une grenouille eussent été, dans cette arène, moins inoffensifs que ce fauve auquel je venais d'enlever son cœur. Et il fit régner l'épouvante !

« Ces hommes qui venaient de danser des rondes autour de lui, de le rosser, de lui mettre le feu sous le ventre, se bousculèrent, tombèrent d'effroi les uns sur les autres. C'était un beau, un réjouissant spectacle, pour un taureau comme moi, qui n'aime pas les hommes ! Je me mis à mugir triomphalement sur le sable foulé.

« Je ne puis m'expliquer que d'une seule manière l'étrange événement qui suivit. On a prétendu que des

ioo

militaires, voulant tuer le tigre, ont atteint par niégarde une douzaine de ces assistants affolés. Je suis persuadé que c'est le contraire, et que ces soldats dont la mission est d'être courageux, ayant voulu, dans leur indignation, supprimer les spectateurs les moins braves, et par conséquent les moins intéressants, ont tué le tigre par inadvertance. J'espère que, la prochaine fois, le spectacle sera mieux réglé, et que les animaux, auxquels il est évidemment dédié, recevront des places d'honneur, d'où ils pourront contempler, sans risques inutiles, une petite représentation, meurtrière et bien organisée, dont vous ferez seuls les frais, ainsi que l'exige une saine morale. »

reine morte. — 6.

un discours de madame Séverine

Une trop courte note, égarée dans les journaux, a informé le public que madame Séverine avait prononcé, à la distribution des prix de l'école communale de Pierrefonds, le discours d'usage. Certes, son éloquence est digne d'un plus grand théâtre ; combien le gouvernement eût montré d'atticisme, en lui faisant prendre la place, dans un lycée de Paris, de M. Faguet ou de M. Gebhart, que des circonstances indépendantes de leur volonté ont empêché de prouver leur zèle î Avouonsle : M. Leygues a manqué une spirituelle occasion de montrer tout le bien qu'il pense du féminisme. Mais madame Séverine, par la plus délicate des vengeances, n'en a pas tenu rigueur à l'Instruction publique. Vaillant lutteur d'avant-garde, comme toujours, elle a tenu à manifester son dévouement à la cause de la décentralisation.

La cérémonie a eu lieu dans l'antique château féodal que M. Viollet-Leduc, on le sait, a si habilement transformé en chalet de bains de mer. Une heureuse indiscrétion nous a mis à même de reproduire pour nos lecteurs quelques-uns des passages les plus marquant? de la chaude et vibrante allocution improvisée pai l'oratrice.

« Est-ce bien moi, mes enfants, moi qui vous parle, sous ces lambris gothiques, en face de ces armures, près de ces oubliettes qui jadis auraient étouffé ma voix et ma vie ? Ils ont vu Bosquiaux des Armagnacs, Rieux le coupeur de bourses, Villeneuve le Malcontent, un empereur, une impératrice, un enfant, passer, rire, passer encore, s'en aller... Ah! misère de moi, où sontils allés! Je suis républicaine, puisque je suis Séverine; que dis-je, je suis la République elle-même et la Révolution, je suis une tricoteuse qui crie : Mort à l'échafaud ! Telle est ma nature, délicieusement contradictoire : j'ai toujours sur la main mon cœur tumultueux, il n'y a pas de limite à l'expansion ni à la généreuse inconséquence de mon âme populaire. Et alors, puisque je suis Séverine, comment voulez-vous que je ne me mette pas à gémir sur Bosquiaux des Armagnacs, Rieux le coupeur de bourses, Villeneuve le Malcontent, et les autres, oui les autres !

« Je suis républicaine, mais mon génie me pousse, je ne saurais lui résister. Je serais malheureuse de n'avoir personne à plaindre, et je suis bien heureuse qu'il reste toujours à plaindre quelqu'un. Grâce à Dieu, il y aura toujours bien le Diable. Excellent article à faire; les souscriptions pleuvraient : Bébé et sa mère, Lili et Zézette, une femme qui a aimé, trois cœurs bien français, un bon Juif, enfin tous mes amis m'enverraient leur obole, et j'en ferais part aux fils, petits-fils, neveux et arrière-neveux de ce pauvre Diable.

« Dès mon plus jeune âge, voyez-vous, les gosses, je me suis senti cette vocation. Il y a de méchants enfants qui font du mal aux animaux : moi, je nourrissais des mille-pattes, je faisais l'aumône aux cancrelats, je

io3

Pierre Mille

favorisais les amours des hannetons, je disais du bien des imbéciles pour les défendre d'autres imbéciles. On se figure que je suis féministe, socialiste, nihiliste. Où donc a-t-on été chercher que j'ai une opinion, et comment en aurais-je, si je suis Séverine? J'ai des sentiments, ce qui est juste le contraire. Un jour je m'aperçus que je ne comprenais absolument rien ni aux lois, ni au commerce, ni à l'industrie, ni au collectivisme, ni à la politique en général, ni à rien de ce qu'on écrivait dans les journaux, et que le public était comme moi. Dès ce moment, ma vocation me fut révélée. Prenant à pleine bouche le grand clairon de Jules Vallès, j'y fis passer les romances de Loïsa Puget. Le succès vint comme la foudre. Pauvre Vallès ! c'était son instrument qui était bon, mais moi qui avais raison. J'ai eu l'art de comprendre ce grand fait historique : quand les portes de Jéricho tombèrent, au son des cornes de bélier, c'est que les gonds n'en tenaient plus. Ainsi je ressemble beaucoup à Pindare. Il y a de la sagesse dans mon délire. « Avec quelle vibrante émotion, quelle joie mélancolique je vous considère tous en ce moment, vous tous, petits garçons et petites filles, et vous, excellents instituteurs et institutrices, et vous, monsieur le percepteur, et vous-même, monsieur le sous-préfet ! Vous êtes mes clients, je me prépare à vous défendre, car vous n'aurez pas de chance dans la vie; ne vous en défendez pas, vous n'aurez pas de chance ! J'aurai à dire que le gouvernement ne vous paie pas selon vos mérites, je peindrai des uns la misère de leurs foyers piteux, des autres la médiocrité de pensée dont ils ne sont pas responsables. Les malheurs de votre vie privée, vos amours, vos divorces m'appartiendront également. Enfin, vous

io£

pouvez songer avec allégresse, mes enfants, que lorsque vous passerez en cour d'assises, je serai là, et que ceux d'entre vous qui parviendront jusqu'au bagne auront mon attention particulière, et mon inaltérable affection.

« Je l'ai déjà dit, mais je suis capable de répéter indéfiniment la même chose, je suis Notre-Dame de la larme à l'œil; on rit de moi durant les beaux jours, on vient à moi dans l'adversité; et, comme les avocats, le bon Dieu, les mamans et la Sainte Vierge, j'estime qu'il 'faut être large dans le choix des clients. C'est pourquoi j'ai parlé même du pape avec sympathie.

« J'ai la spécialité des attendrissements : et puis après? C'est une spécialité qui doit exister et il est bon, il est nécessaire qu'on entraîne les hommes et les femmes à s'apitoyer sur n'importe quoi et sur rien, six fois par semaine, de peur que leurs glandes lacrymales |ne s'obstruent, que leurs yeux ne restent secs et leur cœur froid, le jour où il faudrait pour de bon y aller de son voyage. La petite fleur bleue des brutes est celle qu'il faut arroser le plus souvent, puisqu'elle est celle qui sèche le plus vite. Et par le mot de brutes j'entends bien ne froisser personne individuellement : je fais allusion à toute l'humanité.

« C'est en effet ma conviction que personne n'aurait pitié de personne, si je n'étais au monde. J'écrirai toujours. Les sujets de pitié sont innombrables : il y a les pauvres cochers et les pauvres chevaux, les nègres, les modistes, les journalistes, les chiens, toute la terre, 2t la lune, qui a l'air si triste... »

Madame Séverine termina ce discours dans un sanglot. Tout le monde pleurait. Par un de ces phénomènes

io5

bien connus de ceux qui ont étudié le délire des foules, l'émotion gagna même les gens du dehors et les oisifs du Casino, qui n'avaient rien entendu : car tous avaient lu des articles de madame Séverine; ils savaient ce qu'elle avait pu dire. Trois paysans et une riche famille qui séquestraient leurs filles depuis cinquante ans. mirent en liberté leurs victimes, et celles-ci, dans un élan de reconnaissance, vinrent se jeter aux genoux de la femme éloquente et sensible à qui elles devaient leui liberté. La garnison de Compiègne dut être mobilisée! le peuple parlant d'aller ouvrir les portes de la maison centrale. Mais le maire fit respecter fort adroitement le violon de la commune en déclarant que celui-ci avail l'âme française. Cette allusion à une romance très populaire fut infiniment goûtée.

La cérémonie s'était terminée par une cantate de l'orphéon de Compiègne, sur un vieil air de Lulli, des plus touchants :

A Séverine rendons les armes, Admirons ses moindres mots, Chérissons surtout ses larmes;

Ses alarmes

Ont des charmes, Y a pas mieux dans les journaux !

Concours administratifs

C'est un usage, consacré par le temps, et surtout la nécessité d'évincer des places les plus modestes les canlidats qui ne pensent pas comme le gouvernement, l'imposer à ces candidats une composition de style. En ioût igo5, ceux qui concouraient pour le surnuméariat des douanes ont eu à développer le sujet suivant :

Tout homme doit passer la première partie de son •xistence avec les morts ; la seconde avec les vivants ; il troisième avec lui-même. » L'auteur s'est efforcé de ^constituer une de ces compositions. La voici :

« Cette pensée ne signifie absolument rien si on la prend dans le sens littéral. Il convient donc de la considérer à un point de vue symbolique, mais douanier. Lorsqu'on veut être douanier, il faut en avoir la vocation; il faut dès son enfance rêver aux peines, aux devoirs, à la mission sublime qui incombent sur la terre aux douaniers, étudier la vie des douaniers dont l'histoire a conservé les noms, s'inspirer de [leurs vertus, imiter leur exemple. Le plus célèbre de tous les douaniers de l'antiquité fut Caron, et c'est sans doute ce que l'examinateur a voulu suggérer en

Pierre Mille

« disant que tout bon douanier doit commencer pa: « vivre avec les morts. Caron était douanier aux fron « tières d'un État bien connu et très peuplé qu'on i « parfois appelé l'Hadès et d'autres fois les Enfers. Lei « textes précisant ses fonctions et son caractère son « nombreux, mais le plus significatif est celui qu'oi « trouve dans une poésie de madame Henri de Régnier

Le rameur qui m'a pris l'obole du passage

Et qui jamais ne parle aux ombres qu'il conduit.

« Le texte qui a été soumis à nos méditations ajoute

« que le douanier doit passer la seconde partie de sï

« vie avec les vivants. Gela est incontestable, puisque

« c'est en général contre les vivants qu'il exerce soi

« métier. Je dis en général seulement, car de sages dis

« positions permettent en France de percevoir à la fron

« tière, et à la porte des grandes villes, un droit sur 1<

« bétail abattu comme sur le bétail sur pied, toutefoi;

« un peu moins fort; et d'autre part la législation d<

« notre colonie du Sénégal ordonne d'une façon for

« melle que les Maures, à leur débarquement, acquit

« tent une taxe spéciale. Mais il faut reconnaître qu'i

« n'y a là qu'une simple similitude de son dont il m

« faudrait pas abuser : Presque toujours les douanier

« sont en contact avec les vivants et non avec le

■ « morts.

« Ajoutons, que les vivants les plus agréables au:

« douaniers sont ceux qui portent des cigares, de

« liquides et des solides susceptibles d'être consommé

« immédiatement à la cantine, et des allumettes bou

« gies. Ceux qui tentent de franchir la frontière ave

« du blé, de la farine, des pièces d'étoffe ou des instru- « ments ridicules en fer ou en acier sont de mauvais « plaisants, qui méritent d'être traités en conséquence, « et de payer de lourdes amendes. Il est recomman- :c dable, quand on a confisqué une boîte de cigares de g la Havane, ou des bouteilles de liqueurs fines, de s'en r adjuger le contenu et de le remplacer par des cigares x de la régie, ou des trois-six vulgaires, qui suffisent à

< la comptabilité de l'administration.

« Quant à la période de son existence que le doua- ^ nier doit passer avec lui-même, il est évident qu'il y

< a là une allusion délicate à l'heure où il est forcé de c prendre sa retraite. Cela doit lui être pénible, mais il

< se console en songeant qu'il a fidèlement accompli ( son devoir, et que du moins il n'a plus à passer [< l'examen du surnumérariat. »

Voici maintenant le sujet de composition littéraire ionné aux forts de la Halle en juillet igoy : de l'utilité les oiseaux dans la nature. Il me paraît incontestable nïun fort de la Halle raisonnable n'a pu imaginer que es considérations suivantes :

« Les oiseaux sont très utiles dans la nature. Nous en donnerons les preuves que nous avons découvertes. « La principale, et que nous devons respectueusement citer en tète de ce travail, est que tel est l'avis de l'administration, dont nous voulons être le fidèle et obéissant serviteur : par conséquent, nous nous garderons de commencer par la contredire.

« Une autre preuve de l'utilité des oiseaux est qu'ils sont comestibles, pesants, incapables de se mouvoir,

109 reine morte, — 7

Pierre Mille

« et par cette raison exigent pour se transporter d'un « point à un autre le concours des forts de la Halle.

« Au point de vue de l'histoire naturelle, les oiseaux « se divisent en deux grandes classes : celle des oiseaux « morts et celle des oiseaux vivants.

« Les oiseaux morts sont le perdreau, la caille, le « faisan, le tétras, le canard sauvage, différentes espèces « de sarcelles, l'alouette. Tout nous porte à croire que « ces oiseaux naissent morts et ayant atteint leur plein « développement, car jamais, de mémoire de fort de la « Halle, il n'a été rencontré, ni aux environs de Saintce Eustache, ni au marché Saint-Honoré, ni place Mau- « bert, ni en aucun autre lieu fréquenté par ces volatiles, « un seul perdreau, caille, tétras, canard sauvage ou « sarcelle doué de vie. Il est vrai toutefois qu'on a pu « voir, durant quelques années, dans un bar de la rue « de la Tixeranderie, une caille qui paraissait vivante, « bien qu'aveugle. Mais elle a disparu sans se repro- « duire, et cette exception ne fait donc que confirmer « la règle.

« Tout porte à croire, si l'on sait réfléchir, que les « oiseaux dont nous venons de parler sont une production « végétale. En effet, tout le monde a pu observer qu'ils « n'arrivent aux étalages qu'aune époque déterminée, « et disparaissent également à date fixe, comme les « petits pois, les tomates, les fraises, les cerises et les « pêches. Nous avons, bien entendu, consulté les plus « anciens parmi les membres de notre corporation « avant de risquer cette remarque, dont l'importance. « scientifique n'échappera sans doute à personne. Ce « qui confirme d'ailleurs l'opinion que les oiseaux morts

uo

« sont d'origine végétale, c'est que ceux qui proviennent « des régions septentrionales, comme les tétras, mettant « évidemment beaucoup plus de temps à mûrir, n'ar- « rivent que quand les autres commencent à manquer.

« Lorsqu'un de ces oiseaux d'origine végétale a été « cueilli avant son plein développement, il est dénommé « poussin de Hambourg.

« On ne vend jamais aux Halles d' œufs provenant de « cette catégorie d'oiseaux : ils n'en ont pas, comme il « fallait s'y attendre. Leur utilité est incontestable, « puisque, comme nous l'avons indiqué, ils sont comes- « tibles, sauf quand ils ont été cueillis trop mûrs. Mais « au contraire, dans la seconde classe, celle des oiseaux « vivants, dont il faut maintenant nous occuper, on peut « considérer comme absolument certain qu'il y a des « races ovipares. Telles sont celles des poules et des « canards. Ils produisent presque toujours ces œufs par « caisses de douze douzaines, — nous n'avons pas pu « savoir comment ils fabriquent la caisse, — et il faut « faire bien attention en les portant, car il y a dans l'in- « térienr de ces œufs une matière jaune et une matière « blanche qu'on peut manger, et qui perd une partie de « sa valeur lorsqu'on la répand prématurément dans « la caisse. Les bons œufs, d'après les expériences et « coutumes des Halles, se conservent de six à sept ans. « Passé cet âge, ils se vendent un peu moins cher.

« Il est probable que les oies et les pigeons, qui sont « fréquemment des oiseaux vivants, peuvent aussi « pondre des œufs. L'analogie engage à le supposer, « bien que nous n'en ayons jamais vu. Tous ces oi- « seaux paraissent d'ailleurs aimer passionnément la « société de leurs semblables. Il est bien rare, en effet,

ni

Pierre Mille

« qu'on les aperçoive autrement que dans de vastes « paniers, où ils se trouvent rassemblés en grand nom- « bre. Ils se racontent alors, avec une incroyable « vivacité, des histoires dont nous ne sommes pas encore « parvenus à comprendre le sens : c'est ce qu'on appelle « le chant des oiseaux.

« Les poules et poulets portent sur la tête des espèces « de choses rouges qui augmentent leur utilité. Cette « chose, une fois coupée sur la tête des poules et pouce lets, se nomme « crête de coq », et donne lieu à des « négociations avec les charcutiers. Mais dans le cas « même où ces crêtes de coq sont réunies en grande « quantité, elles sont d'un poids négligeable et restent « dépourvues d'intérêt pour les forts de la Halle.

« Les oiseaux vivants ou morts portent en général, « de chaque côté de la partie supérieure du corps, deux « appendices que, pour la commodité du discours, on a « pris l'habitude d'appeler des ailes. Ces excroissances « sont dues sans aucun doute à la patiente astuce des « éleveurs et jardiniers, qui les ont développées par « sélection pour accroître leurs bénéfices. Elles ne « servent qu'à augmenter le poids, et à être mangées, « mais jamais on n'a pu constater qu'elles fussent en « quoi que ce soit utiles à l'animal.

« Il est indispensable d'ajouter, si l'on veut être com- « plet, qu'il existe en dehors des Halles des imitations « d'oiseaux, probablement dues à de grossières tenta- « tives de mécanique. L'une se nomme perroquet, et « prononce avec difficulté quelques paroles. Ce jouet « naïf tend à disparaître depuis l'invention du phono- « graphe et du gramophone, instruments infiniment

« plus perfectionnés. Cependant il était plus portatif. « L'autre est le serin. On le peint ordinairement en « jaune ou en vert et on lui met un sifflet dans le ventre « pour amuser les demoiselles qui travaillent à leur fe- « nêtre.

« Enfin on donne également le nom d'oiseaux, par « une extension du terme qui prouve la pauvreté de la « langue, ou peut-être simplement par métaphore, à « des objets peu définissables qu'on aperçoit de temps « à autre dans Paris, au milieu des airs, et qui n'ont « aucun rapport avec les véritables oiseaux. Ceci n'a « même pas besoin d'être démontré. D'abord ils ne sont « d'aucune utilité, et par conséquent ne rentrent pas « dans l'idée que l'administration se fait des oiseaux. « Ensuite, comme nous venons de le dire, ils planent « ridiculement dans l'atmosphère, ce que ne font ja- « mais les oiseaux qui méritent ce nom. »

Inaugurations

On a inauguré hier le chemin de fer métropolitain de Paris qui est exploité depuis cinq ans, et a déjà transporté cinq cent millions de voyageurs.

les journaux, 1905

Ce matin, quand je suis descendu dans ma cour, j'y ai trouvé un omnibus de Batignolles-Clichy-Odéon, et un bateau-mouche. J'ai du sang-froid, beaucoup de sangfroid. Cependant je ne pus réprimer un geste d'étonnement. Il est déjà peu commun de rencontrer un omnibus de Batignolles-Clichy-Odéon — ou même des chars appartenant à une autre ligne — hors de leur trajet : c'est comme si l'on voyait les astres s'écarter de leurs routes certaines. Mais à la rigueur, la Compagnie pouvait avoir eu l'intention de me faire une gracieuseté. Je la mérite, étant un vieux client! Quant aux bateaux-mouches, je sais bien qu'ils ont des jambes, comme tous les bateaux. Une chanson célèbre a pris soin de le faire remarquer : s'ils n'en avaient point, ils ne marcheraient pas ; mais il y a si longtemps qu'ils ont accoutumé de ne s'en servir que pour aller sur l'eau ! Par-dessus le marché, mes deux visiteurs encombraient. Le concierge n'avait pas l'air content. Ce fut donc avec

L ENFANT ET LA REINE MOllTE

plus de froideur, je le crains, que de courtoisie, que je leur demandai à tous deux ce qu'ils venaient faire.

— Nous venons protester ! me répondirent-ils. Vous êtes journaliste : c'est votre métier d'enregistrer les protestations.

C'était vrai. Mais ils auraient bien pu écrire, ils n'avaient pas besoin de se déranger. Ceci, vous me ferez la grâce de l'observer, est la formule qu'on emploie généralement pour signifier : « Vous n'aviez pas besoin de me déranger. » Je ne manquai point d'en user : telle est l'hypocrisie des conventions sociales. Ils répliquèrent :

— La chose était assez grave pour mériter une visite personnelle. Nous voulons qu'on nous inaugure, monsieur !

Je demeurai interdit. Mais le bateau-mouche continua d'une voix puissante :

— Du moment qu'on inaugure le Métropolitain, qui n'existe que depuis cinq ans, nous avons bien plus que lui droit à cet honneur, moi qui en ai trente au moins, et mon compagnon dont l'âge atteint dix ou quinze lustres. Qu'est-ce qu'on attend pour moi? Que la Seine brûle, comme jadis le Métropolitain? Et pour l'omnibus Batignolles-Clichy-Odéon qu'à force d'être devenu vieux il ait perdu tous ses chevaux ?

Je ne pus m'empêcher d'être frappé par la justesse de ces observations. Il continua :

— Nous n'avions pas réclamé jusqu'ici parce que, dans notre ingénuité, nous pensions qu'on inaugurait seulement les choses qui n'avaient pas encore commencé à marcher, ou qui n'avaient encore servi à rien, ou qui ne serviraient jamais à rien, comme par exemple les statues, ou le Petit-Palais. Mais du moment qu'on pro-

Pierre Mille

cède à cette solennité pour le Métropolitain, qui a déjà transporté cinq cent millions de voyageurs, nous sommes, croyons-nous, en posture d'exiger qu'on en fasse autant pour nous.

Il s'arrêta. Sa sirène étranglait d'indignation. L'omnibus prit à son tour la parole.

— Nous voulons savoir si, oui ou non, nous sommes en république. Est-ce qu'on se moque des sacrés principes ? Même quand nous faisons naufrage, même quand nous versons, jamais on ne nous envoie seulement un ministre. On prétend que si, par une exception déshonorante pour nous, on a inauguré ce vieux Métropolitain, c'était pour distribuer des décorations. Mais nous ne demandons pas mieux que de servir de prétexte à cette imiocente fantaisie ! Si ce n'est que cela, qu'on décore, qu'on décore en notre honneur, qu'on décore en notre nom, indéfiniment ! Cela ne nous gêne pas, et voilà même une raison pour que notre inauguration soit indispensable : la nôtre, et celle de beaucoup de nos connaissances, victimes également de l'injustice criante dont nous souffrons.

— Hé quoi ! fîs-je. Vous n'êtes pas les seuls à vous plaindre, il y en aurait d'autres ?

— Veux-tu les voir? dit le bateau -mouche, du même ton insidieux qu'Hilarion dans la Tentation de Flaubert.

Et comme l'anachorète Antoine, affaibli dans ma volonté, tenté lâchement dans mon cœur : « Oui », fîs-je de la tête.

Et je vis arriver une masse énorme. Elle tenait tout le boulevard, débordait sur les, demeures, levait jusqu'au ciel sa tête pourtant humiliée. C'était Notre-

Dame : on ne l'a pas inaugurée depuis le treizième siècle ! Quelque chose mugit affreusement dans les entrailles de la terre ; et je crus qu'un volcan pleurait. C'étaient les catacombes : on ne les a pas inaugurées. Puis ce furent les thermes de Julien, les arènes de Lutèce, et le squelette de Yelephas primi gentils, qui est au Jardin des Plantes : on ne les a pas inaugurés. Et pourtant, toutes ces choses sont sous terre, ou étaient sous terre, comme le Métropolitain : pourquoi cette inégalité de traitement ? Un gémissement plaintif et indigné me parvint même des cimetières. Et tous disaient :

— Nous voulons des ministres, ou tout au moins des sous-secrétaires d'État. Nous voulons des discours, des drapeaux , du Champagne , la lueur douce et violette des palmes académiques. Justice, ô France, justice !

... Lentement, appuyée sur deux ais de bois comme sur des béquilles, arriva enfin une chose vieille, sinistre, revêche et méchante comme la dernière fée du conte de la Belle au bois dormant.

— On n'a pas célébré, dit-elle, mon centenaire, et cependant j'attends encore mon inauguration. Pourtant un grand homme a dit que j'étais le soutien de la société.

— Vraiment ? fis-je inquiet et respectueux. Qui donc êtes-vous ?

— Ne me reconnaissez-vous point? dit-elle ; je suis la guillotine.

reine morte. — 7.

le Fantôme et les Élections

On ne peut se figurer que difficilement combien il me fut désagréable, lorsqu'à quatre heures du matin, costumé en garde national, je revins du bal Gavarni, de trouver un fantôme assis dans l'unique fauteuil de ma chambre à coucher.

Je vis d'un coup d'œil que c'était un fantôme, et non une autre espèce d'imbécile : car sur le mur, derrière sa tête, et non dedans, j'aperçus une araignée. Par conséquent, il était transparent; par conséquent, il était fantôme. J'ai toujours été très fort sur la logique, même à quatre heures du matin.

Je dis tout de suite à cet intrus, avec une légitime rudesse :

* — Vous, vous allez vous en aller !

Il me répondit par un regard douloureux et suppliant.

— Vous n'aviez pas le droit d'envahir mon domicile en mon absence, continuai-je ; vous n'avez une fois, deux fois, trois fois pas le droit de venir m'ennuyer I Une fois, parce qiîe je ne suis pas costumé en lord

Byron, mais en garde national : que lord Byron reçoive des fantômes, c'est tout naturel; mais pour un garde national, c'est contraire aux usages, à la couleur locale et au sens commun. Deux lois, parce qu'il est trop tard : le coq va chanter, et si vous vous faites pincer dans les rues après qu'il aura chanté, il vous arrivera les plus grands malheurs. Trois fois, parce que je ne suis pas membre de la Société de Psychologie. Tous les fantômes doivent s'adresser rue Serpente, à la Société de Psychologie : c'est dans leurs statuts.

— Monsieur, gémit-il en levant les bras au ciel, je sais tout cela, mais j'ai à vous dire les choses les plus importantes !

— Vous savez où il y a un trésor? suggérai-je, frappé d'une idée subite : parlez !

— Non, monsieur. Mais c'est au journaliste que je m'adresse. C'est pour une réclamation. Le devoir professionnel vous oblige à m' entendre, monsieur, puisque cela vous fera de la copie.

— C'est vrai, fis-je, rappelé à moi-même. Je vous écoute.

Alors, le fantôme se dressa, grave, majestueux et courtois, comme un fantôme qui a le sentiment de son importance.

— Monsieur, dit-il, je suis le délégué, auprès de vous, des cent mille Morts qui voteront aux Élections générales !

— Dans ce cas, dis-je en réfléchissant, il faut vous adresser au ministère de l'intérieur.

— Nous y avons déjà envoyé quelqu'un, mais on nous a répondu que ça ne regardait pas le gouvernement. 11 paraît que les morts votent presque toujours

Pierre Mille

contre le gouvernement, malgré ce qu'on croit à tort dans le public, et que le ministère n'a aucun motif, en raison de notre attitude, de nous être agréable. Mais justement, si ça continue — et c'est ce que ce haut fonctionnaire ne veut pas comprendre — nous ne demandons qu'à ne pas voter !

— Tout le monde, répliquai-je avec austérité, doit remplir ses devoirs de citoyen!

— Alors nous demandons à les remplir de la même manière que tout le monde.

Nous demandons à pouvoir voter pour l'un de nous.

Nous demandons à pouvoir tenir des réunions électorales.

Nous demandons à avoir nos journaux. Il s'est moqué de nous, ce M. de Vogué, avec ses Morts qui parlent ! Nous ne pouvons jamais nous faire entendre.

— Il est vrai, dus-je admettre, qu'il y a là, pour vous, un état de déplorable infériorité. Mais vous avez, précisément, le bulletin de vote pour soutenir vos revendications.

— C'est là qu'est le plus grand abus ! Nous ne pouvons voter que par procuration; on s'empare de nos cartes, et on va aux urnes pour nous. C'est défendu par les lois, mais on le fait tout de même, et comme l'entreprise est risquée, elle n'est tentée que par des citoyens hardis, appartenant aux partis violents, et de connivence avec les scrutateurs. Vous n'imaginez pas combien ces errements sont pénibles pour notre corporation : nos prétendus mandataires n'ont cure des opinions que nous avons le plus énergiquement exprimées de notre vivant. Par exemple, voilà Allan Kardec, le fondateur du spiritisme. Il n'a plus qu'un désir dans l'autre monde,

c'est de voter pour M. Paulin Méry. Eh bien, on lui fait toujours donner sa voix au candidat anticlérical : ce n'est pas juste ! La plupart des fédérés de la Villette- Combat sont forcés par leurs représentants de voter pour M. de Sabran-Pontevès. Je ne partage pas leur foi politique, mais je comprends qu'ils soient furieux. Et moi, monsieur, qui fus préfet de l'ordre moral, je suis sûr que je ferai passer le candidat socialiste dans mon arrondissement. C'est écœurant !

— Mais enfin, fls-je, convaincu par la vigueur de ces arguments, quel est le minimum de vos exigences ? Il est trop tard, je dois vous le faire observer, pour entamer une campagne de presse : il n'y a plus de Chambre. Cependant, et en prenant des précautions nécessaires pour ne pas mettre en jeu la responsabilité de mon journal, je consens à me faire l'écho de vos doléances. Seulement, je vous en conjure, soyez modéré.

— Nous sommes très modérés. Nous n'exigeons même pas — et ce ne serait pourtant que justice — qu'on nous laisse voter nous-mêmes. Mais rien ne serait plus simple que de décider par une loi que nous pourrons désigner par testament le citoyen autorisé à se servir de notre carte d'électeur. En cas de succession ab intestat, cette carte serait dévolue aux héritiers naturels suivant les règles du droit français. Au delà du douzième degré, le gouvernement hériterait, après qu'aurait été nommé un curateur à la voix vacante, selon les formes requises par les articles 811 et 812 de notre immortel Code Napoléon.

— Rien n'est plus simple, m'éçriai-je, enthousiasmé, rien n'est plus simple et plus juste. Vous pouvez être assuré que je donnerai la plus grande publicité à cette

Pierre Mille

proposition. Elle sera, n'en doutez pas, discutée pendant la prochaine législature.

— Et, fit le fantôme avec un sourire de triomphe, vous ne voyez pas encore, dans votre hâte, toutes les conséquences de cette réforme utile et nécessaire. Vous n'avez même pas l'idée de la plus importante de ces conséquences.

— Et c'est?...

— C'est que nous serons non seulement électeurs, mais éligibles !

Sur ces derniers mots, qui me laissèrent anéanti, il disparut.

Gallia, gentium pacificatrix

Un accident assez grave vient d'avoir lieu au théâtre des "Variétés.

Lassouche et mademoiselle Émilienne d'Alençon ont été blessés...

— On croit que l'affaire Dreyfus va recommencer...

— Le Venezuela a déclaré la guerre à la Colombie...

Nouvelles toutes publiées le même soir par les journaux, 1901.

Hier ou avant-hier, comme Juan-Henriquez Alvaro, général colombien, accompagné d'un nombreux étatmajor et précédé d'une belle troupe de sept à huit cents cavaliers, longeait ime plantation de cannes à sucre, dans la vallée d'un affluent de la Magdalena, des coups de fusil ridiculement nombreux éclatèrent pour ainsi dire dans les jambes mêmes de son cheval. Il n'y a rien de malsain comme le voisinage d'une plantation de cannes à sucre. C'est une culture fiévreuse et le fouillis des cannes, hautes et droites comme des bambous, feuillues comme des tiges de maïs, offre un abri commode aux personnes malveillantes qui n'aiment pas perdre leur poudre en tirant de trop loin. On devrait toujours faire fouiller ces plantations par des éclaireurs.

Pierre Mille

C'est à quoi pensa, un peu tard, le général J.-Henriquez Alvaro : il avait déjà une douzaine d'hommes par terre.

Presque dans le même temps, une voix le somma de se rendre. Le général, homme expérimenté et plein de ressources, réfléchit un instant aux opportunités de la situation. Une inspiration subite lui vint.

— Êtes-vous Colombiens? demanda-t-il à ses adversaires invisibles.

— Non, Vénézuéliens.

— Alors, répondit le général, pourquoi diable nous tirez-vous dessus, puisque vous n'êtes pas du pays? Nous ne sommes qu'en guerre civile : il y a erreur !

Cinq hommes sortirent des feuilles vertes. C'était le colonel don Francisco Carvajal Ceron, les deux frères Martinez, fray Maldonaldo, curé de Tezcupetelpec, tous bien armés, et John Cockroach, war-correspondant du Daily Braggard, London, porteur d'un appareil photographique. John Cockroach prit deux clichés.

Le colonel affirma que, d'après les rumeurs qui lui étaient parvenues, la guerre avait éclaté entre la Colombie et le Venezuela.

— Mais, lui répondit le général, si la guerre avait éclaté, je serais votre allié et non votre prisonnier, puisque vous appartenez, dans votre pays, au parti libéral, qui est au pouvoir, et que je suis moi-même insurgé libéral. Nous marcherions dans ce cas ensemble pour renverser le gouvernement légal de ma patrie, composé de vils conservateurs.

Cette observation ayant paru juste au colonel Carvajal Ceron, celui-ci présenta galamment ses excuses pour la douzaine d'alliés possibles qu'il venait de faire

passer de vie à trépas. Elles furent acceptées avec grâce, et Ton résolut d'attendre le courrier qui devait apporter les journaux de Colon. Le Tiempo, en général bien informé, ne manquerait pas de jeter la lumière sur la situation.

Le général Alvaro, toujours prudent, proposa qu'on s'en allât attendre les nouvelles en terrain découvert, et Carvajal accepta; n'ayant avec lui qu'un petit nombre d'hommes, il n'avait voulu tenter qu'une surprise, et d'ailleurs, il espérait bien débaucher quelques cavaliers au général. On avança donc jusqu'au milieu d'un espace nu, ou plutôt planté seulement de jeunes poivriers. Alors les deux troupes s'arrêtèrent, mais en gardant leurs distances, tandis que les deux étatsmajors se mêlaient fraternellement.

Ce fut ainsi que les trouva le courrier de Colon, un nommé Ostrapolski, révolutionnaire polonais au service de toutes les nobles causes, lequel arriva au galop d'un grand cheval, borgne mais très vite, et fit lui-même fonction de vaguemestre, d'une façon bien simple : ouvrant le sac aux dépêches, il en jeta le contenu sur le sol, et chacun prit ce qui lui appartenait, ou ce qu'il voulut.

Le colonel Carvajal Ceron rompit la bande du Tiempo et parcourut rapidement le journal. Non, les relations n'étaient pas rompues entre le Venezuela et la Colombie; du moins, rien ne semblait le faire supposer.

— S'il en est ainsi, proposa le général Alvaro avec un certain empressement, nous n'avons plus qu'à nous quitter.

Mais don Francisco Carvajal dit tout à coup :

— Il y a toute une colonne de nouvelles de France !

Pierre Mille

... Un accident aux Variétés: sept acteurs blessés, dont Lassouche et six actrices.

— Lisez, au nom du ciel, lisez! s'écria le général Alvaro.

Le colonel commença :

— ... « Il y avait sur la scène un praticable haut de trois mètres cinquante, représentant le grand escalier de l'Opéra.

— Le grand escalier de l'Opérai répéta le révolutionnaire Ostrapolski d'un ton rêveur. Et à ce nom sacré les deux armées se rapprochèrent, pour écouter, et se confondirent.

— ... « On répétait l'acte des théâtres, continua Garvajal, et les principaux artistes venaient de chanter un air d'Offenbach.

Les fariniers sont tous blancs, Les charbonniers sont tous noirs,

quand tout à coup le praticable, qui avait été mal établi, s'écroula.

— Il est extraordinaire, interrompit l'un des frères Martinez, qui avait des dispositions pour la philosophie, qu'il arrive des choses si extraordinaires juste au moment où l'on chante des choses si ordinaires !

On lui imposa silence.

— ... « Mademoiselle Aimée Ziska a une foulure à la jambe gauche et le genou un peu abîmé... Mademoiselle Aimée Ziska est une jolie blonde, véritable pastel de La Tour, qui pose pour la tête et le buste chez les artistes. Dans quelques jours, elle sera sur pied.

Les deux armées respirèrent. Mais elles poussèrent

un grand gémissement en apprenant que mademoiselle Angèle Delys avait deux os d'une jambe cassés. L'alferez Ruiz Tavilla, le soldat l'Arbolanche et le péon Najera-le-Bossu prirent la parole ensemble pour demander qu'on lût aussi les adresses de ces dames.

— ... « Mademoiselle Émilienne d'Alençon souffre atrocement des nerfs et son péroné gauche est fracturé.

La nouvelle courut comme le vent sur la cime des forêts. Toutes les têtes se courbèrent. Il sembla qu'un cri mystérieux sortît du sein même des rocs, comme le jour où les nochers, dans les mers de Sicile, entendirent une voix clamer : « Pan, le grand Pan est mort ! » et les lamentations d'innombrables nymphes.

— ... « Émilienne d'Alençon criait : « Oh! que je souffre ! Vite des secours ! Je vais être défigurée ! Je veux petit ami! »

— Je la connaissais, dit le correspondant du Daily Braggard. C'était une french girl qui élevait des lapins. Mais ce n'était pas moi qu'elle appelait. Et je suis triste avec cela.

— Je la connaissais, dit le second des Martinez : car j'allai une fois à Paris pour vendre une mine de guano. Mais ce n'est point moi qu'elle appelait.

— Je la connaissais, dit le général Alvaro, car je fus élève de l'École des mines de Paris, mais ce n'est pas moi qu'elle appelait.

— Je la connaissais, dit le colonel Garvajal Geron, car j'ai pris douze inscriptions à la Faculté de droit, place du Panthéon. Mais ce n'est pas moi qu'elle appelait.

Pierre Mille

— Je la connaissais, pleura Ostrapolski. Je la vis deux jours avant l'arrêté d'expulsion que prit contre moi le ministère de l'intérieur, après ma première bombe. Je n'avais que seize ans, et ce n'est pas moi qu'elle a appelé.

Fray Maldonaldo songea qu'il pouvait citer saint Augustin, puisque, étant Polonais, Ostrapolski devait savoir le latin :

— Nondum amabas, sed amare amabas, et ama amare, quod amares quœrebas.

— Oui, dit le révolutionnaire. Et maintenant, lugete vénères. Si je me suicidais en son honneur? Il me paraît nécessaire qu'il se passe, en Colombie, quelque chose se rapportant à cet événement parisien.

Cette proposition fut trouvée exagérée, mais on décida d'envoyer, à frais communs, un télégramme de condoléances. L'air en deuil, le colonel avait laissé tomber le journal. Martinez aîné, le ramassant, y jeta les yeux avec tristesse. Subitement, il sauta sur ses deux pieds, et les yeux lui sortirent de la tête. Son émotion était telle qu'il fut quelques minutes sans pouvoir parler.

— Il y a encore, dit-il enfin, il y a encore une nouvelle française. Elle est grande ! C'est une grande nouvelle !

Et il lut :

— M. Labori a lâché M. Joseph Reinach, ou M. Joseph Reinach a lâché M. Labori : on ne sait pas encore lequel des deux a lâché Vautre. Mais on croit que l'affaire Dreyfus va recommencer.

Longtemps, ceux qui l'avaient écouté restèrent muets,

et tout pâles. Tout à coup, le général Alvaro courut à ses soldats et cria :

— Jetez vos armes î

Ils le regardèrent avec stupeur, ne comprenant pas encore.

— Jetez vos armes, cria-t-il, jetez vos cartouches, dessellez vos chevaux ! La guerre civile est finie, il ne peut plus y avoir de guerre civile. L'affaire Dreyfus va recommencer : nous n'avons plus le temps de nous occuper des nôtres î C'est la paix de la Colombie, la paix du Venezuela, la paix des Boers, la paix du monde, car le monde n'aura plus une minute à lui : il faudra qu'il lise les nouvelles de France.

le chien qui parle

Pour savoir si vraiment M. Syveton a pu se suicider en se mettant la tête sur un fourneau à gaz, les médecins experts se sont transportés au domicile du défunt, à Neuilly : et ils ont fait de nom breuses expériences sur des chiens pris à la fourrière.

les journaux, 1904

... En plein air, de chaque côté d'une espèce de couloir, s'allongeaient sur deux rangs les cages où on les avait enfermés. Lizzie, une grande chienne épagneule, aux yeux tendres, gémissait lamentablement. Steck, un foxterrier, allait et venait sans cesse, fou-perdu, glissant obstinément son museau fin, qui reniflait, dans chaque coin de la boîte fétide où il était prisonnier, comme s'il s'attendait enfin à y découvrir un trou ; et quand il entendait le pas lourd d'un gardien, il se précipitait tout debout, les deux pattes de devant appuyées contre le grillage, espérant qu'on allait ouvrir : car cette sotte bête de petit chien croyait à la bonté des hommes. Mais, en face de lui, Fouillot, appelé aussi Albert, — d'ailleurs, il avait appris à répondre à tous les noms, — espèce de dogue bâtard qui n'avait jamais eu de maître, quêtant du pain et des os à la porte des casernes, du sucre à la terrasse des brasseries, et même des dragées aux bap-

têmes, à la porte des églises, Fouillot, dit Albert, dédaignait de faire un seul mouvement. Replié sur lui-même, il préparait ses crocs : plus instruit de son sort que ses compagnons, il ne désirait plus rien, que mordre un bon coup avant de mourir. Au-dessus d'eux, contre le mur de la rue de Poissy, pareil au porche gauchi d'une église très laide, montait le large ovale du hangar de la Fourrière.

Une automobile s'arrêta en soufflant. Il en descendit des hommes très sérieux, vêtus de noir. Puis des fiacres arrivèrent, en retard sur l'automobile, et dégorgèrent d'autres hommes graves. On les entendit causer avec les gardiens de cette geôle de bêtes innocentes, et ceuxci ouvrirent les cages des trois chiens, comme au hasard. « Prenez ceux-là », dirent-ils. Lizzie sortit par grands bonds légers, encensa l'air de sa tête brillante et de ses longues oreilles, puis alla frotter son échine amoureuse aux jambes de ces hommes tristes. Steck, nerveux, fureta tout de suite si loin qu'on lui fit une laisse avec une corde. Fouillot s'avança doucement, d'un air sage et sournois ; et, quand il eut dissipé les méfiances, s'alla cacher au plus profond du hangar, derrière des bicyclettes rouillées, trouvées sur la voie publique. On eut beaucoup de peine à l'y découvrir. Il happa cruellement la première main qui s'avança vers lui. Mais on le prit tout de même, on lui ficela les quatre pattes, on le jeta dans l'automobile, où déjà étaient les deux autres. Alors, il se tint tranquille, résigné, et l'automobile partit grand train. Steck, qui n'avait jamais vu plus loin que le bout de son museau, dit à Fouillot :

— Pourquoi les as-tu mordus? Ils sont venus pour nous tirer de la fourrière.

Pierre Mille

Lizzie ajouta :

— Moi j'aime déjà celui-là !

Elle désignait celui qui avait l'air d'être le chef des autres. Les chiens, qui sont de race obéissante, savent distinguer les chefs dans une foule, et les aiment d'instinct. Mais Fouillot ricana :

— On va nous tuer ! Celui-là, c'est le procureur général. Je ne l'ai jamais vu qu'aux exécutions capitales, ou un peu avant, près du Palais de Justice. C'est mauvais signe. Je vous dis qu'on va nous tuer !

— Pourquoi, demandèrent les deux autres. On n'a rien fait; on est des chiens perdus.

— Ils parlent de Sy veton, reprit Fouillot, et je connais cette affaire : on ne parle que d'elle, dans les cafés. Ils veulent nous faire mourir pour savoir comment il est mort.

— Hélas, dit Lizzie, à quoi cela servira-t-il ? Est-ce qu'ils veulent le ressusciter?

— C'est impossible, et, autant que j'en puis juger, personne ne le désire. Mais on croit qu'il est mort pour avoir respiré du gaz. On va nous en faire respirer, et nous mourrons !

— Qu'est-ce que ça prouvera? demanda Steck.

— Rien du tout. Lizzie pèse trente livres, moi vingt, toi une douzaine, et un député est un être gigantesque. Ce qui nous tue suffirait-il à tuer un homme ? S'ils avaient seulement autant de cervelle qu'un chien de tournebroche, ils comprendraient que leur expérience est idiote. Celui de gauche, sur le siège d'arrière, qui est un chimiste, vient de dire que nos globules sanguins ne sont pas faits comme les leurs, et que, par conséquent, l'oxyde de carbone doit agir différemment sur

eux et sur nous. Mais ne croyez pas que cela les empêche de nous assassiner !

Tout à coup, il ricana plus fort.

— Ils sont en train de s'étonner, dit-il, qu'un journaliste, croyant faire un paradoxe, ait fort approché de la vérité en disant que c'était Bidegain qui avait tué Syvcton : ce qui n'est pas éloigné d'être exact, s'il est possible, comme on le dit maintenant, que c'est pour avoir mangé avec de bonnes amies la moitié du petit cadeau destiné à Bidegain que M. Syveton s'est suicidé. Bonnes gens ! Je ne m'étonne que de leur étonnement : en France, il n'y a presque toujours qu'à imaginer le plus absurde pour approcher du plus vrai.

Cependant l'automobile avait dépassé l'Arc- de - Triomphe et la Porte-Maillot. Elle s'arrêta dans une avenue très large, et qui pourtant sentait la province : c'était là que venait de se passer un drame bien parisien. Jusque-là, sur leur passage, les hommes à redingote noire avaient entendu dire : « Ce sont des congré- ^anistes sécularisés. » Mais quand on les vit entrer dans une maison que tout le quartier contemplait, depuis quinze jours, avec un petit frémissement de terreur et de curiosité, la foule changea d'opinion. Elle prononça : « C'est la police. » C'était même le Parquet.

On gravit un escalier. On portait Fouillot. S teck se faisait remorquer. Lizzie suivait de bon cœur, toujours :onfiante. La rudesse calleuse du chimiste en fut attendrie. « Au moins, lui dit-il, ma belle, tu ne souffriras pas ! » Et tirant d'un étui un petit objet brillant, il lui (it, tout en la caressant, une injection de morphine.

l33 reine morte. •- 8

Pierre Mille

Une femme entra, en grand deuil. Elle se sentait entourée de menaces et de soupçons. Quand elle cédait à l'angoisse qui l'étreignait depuis des jours, les gens pensaient : « Comme elle se défend mal ! » Quand elle reprenait son sang-froid pour repousser une accusation terrible : on murmurait : « Quelle comédienne ! » Elle s'étendit sur le parquet, eut l'air d'une morte. Fouillot songea : « Est-ce qu'ils vont faire aussi des expériences sur une femme ? »

... On n'en fit, ce jour-là, que sur des chiens. Ce fut par Steçk qu'on commença. On l'avait couché en travers de trois bûches de tôle, sur lesquelles des fils d'amiante avaient l'air d'une barbe de vieux Japonais. Son agonie fut longue et affreuse. Puis ce fut le tour de Fouillot. On lui introduisit un tuyau à gaz dans la gueule. De grandes ondes douloureuses lui tordaient l'épine dorsale. Lizzie, engourdie par la morphine, le regardait comme en rêve. Un instant, il put dégager sa gueule. Et il lui dit :

— Lizzie, quelle funeste manie de certitude ont les hommes ! Et à quoi sert-elle ?

Peu après, il expira.

qui traite de l'Amour, tout simplement

Madame Ménard, sœur de madame Syveton, a écrit, on le sait, au concierge Jondeau des lettres fort enflammées. Depuis que ce fait est public M. Jondeau est l'objet de toutes les curiosités féminines.

les journaux, 1904

M. Paulin Costepierre, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, professeur au Collège de France, était un homme simple et bon. Le matin du rer janvier, passant devant la loge de son concierge, il en ouvrit discrètement la porte et déposa un louis d'or tout neuf sur la petite crédence qui se trouvait, juste à portée de sa main, au-dessous des casiers destinés à recevoir les lettres des locataires. Il exprima en même temps quelques vœux courtois. Mais il les exprima en bredouillant et les yeux baissés : timide et sincère., il ne savait pas dire avec cordialité les choses qu'il ne pensait point. Autant dire qu'il manquait d'usage. Le concierge lui répondit ;

— Je retourne tous ses souhaits à monsieur. J'espère que les siens me porteront bonheur. J'en ai bien besoin, car je quitte cette maison-ici; et demain monsieur ne me verra plus.

M. Paulin Costepierre, de l'Académie des inscriptions

et belles-lettres, professeur au Collège de France, était un homme simple et bon. Cependant il fît la grimace. « Me voilà, songea-t-il, obligé de donner de nouvelles étrennes au nouveau concierge, si je veux qu'il me monte mes lettres ! C'est une bien mauvaise plaisanterie. »

Cette petite mésaventure faillit lui donner de l'humeur. Il était sorti pour déposer quelques cartes. Il hâta le pas. Sur les dalles sèches des trottoirs, des passants nombreux le croisaient. Le ciel était gris, mais l'air très, froid. De jeunes femmes, devant lui, marchaient en faisant légèrement somier leurs talons, une main tenant leur jupe fraîche, l'autre main un petit sac brillant et léger. Leurs yeux étaient clairs, leur sillage voluptueux et parfumé. La mélancolie de M. Costepierre en augmenta. Il n'avait jamais été aimé; il ne se le pardonnait point, il le pardonnait encore moins aux femmes.

Cependant, il était porté à croire que la littérature avait infiniment exagéré la fréquence des passions de l'amour. Auteur, à vingt-deux ans, d'une thèse remarquée sur la Superfétation dans l'Histoire, il avait plus tard conquis une juste notoriété en appliquant à cette science une méthode mathématique. « Lorsqu'il n'existe, disait-il, qu'un certain nombre de témoignages sur un événement, si ces témoignages sont d'égale valeur et s'ils se contredisent entre eux, ce qui est presque toujours le cas, ils s'annulent ; et il faut* par conséquent, conclure à l'impossibilité d'affirmer que l'événement a eu lieu. C'est ce qu'on appelle la critique historique : elle supprimera la plus grande partie de l'histoire, et les programmes en seront heureusement allégés. »

Or, une opération d'esprit assez semblable le portait

à soupçonner que les hommes capables de se précipiter d'eux-mêmes dans les orages de la passion sont infiniment rares. « Le mariage, songeait-il, a été institué par les sociétés justement parce que, si par malheur on laissait les deux sexes à eux-mêmes, ils demeureraient chacun de leur côté, sans se réunir. Gomment admettre, s'il n'en était pas ainsi, que des créatures humaines se décident à accepter l'embarras des cérémonies nuptiales, les exigences tyranniques du Gode civil, l'effroi qui résulte fatalement d'imprudentes promesses de fidélité? Mais la loi, et les dames marieuses, y mettent bon ordre. Elles poussent les jeunes gens dans les bras des jeunes filles. Le mariage a été inventé pour donner des femmes aux hommes froids et timides qui ne sauraient autrement s'en procurer; ils consentent aux plus dures conditions en échange de ce cadeau. Et puisque presque tout le monde se marie, il en faut déduire qu'une passion triomphant de la pudeur, de la paresse, de la crainte du scandale et du ridicule, — car on peut être repoussé par la personne qu'on sollicite, — est chose tout exceptionnelle, et que les fictions littéraires qui prennent cette passion pour sujet sont dignes de mépris. »

Ces pensées accompagnèrent M. Gostepierre durant ses visites et le ramenèrent au logis. Il y trouva le concierge bouleversé.

— Monsieur, cria-t-il, un feu de cheminée vient d'éclater chez les locataires du second. Plus qu'un feu de cheminée : le tapis du salon s'est enflammé, il est tout rouge ! Gourez à l'avertisseur, l'avertisseur des pompiers 1

l3? reine morte. — 8.

Pierre Mille

— Je ne sais pas où il est, l'avertisseur! dit M. Costepierre effaré.

— Eh bien, j'y vais moi-même. Gardez la loge !

Il partit en courant. M. Paulin Gostepierre, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, professeur au Collège de France, était un homme simple et bon. Il garda la loge.

Quelques minutes, par respect humain, il demeura sous le porche, montant la garde. Puis il eut froid. La bise cinglait, un courant d'air pernicieux le fit tousser. Alors il entra. L'air sentait le café au lait, la lampe à gaz qui fuit, et l'eau de savon. Mais, tout près du feu réconfortant qui brûlait dans l'âtre, un fauteuil, le fauteuil du concierge, suivant un usage immémorial, tournait le dos aux allants et venants. Il s'y tapit, sûr de n'être pas reconnu. Le jeune homme du premier, dont la bicyclette lui donnait sur les nerfs, demanda le cordon : il le fît attendre. Insensiblement, il commença de se sentir heureux ; et son esprit demeurant actif dans son corps alangui,ils'occupade polir sa théorie de l'amour.

... Mais on bavarda, du côté de l'escalier de service. Deux petites bonnes parurent, allant aux provisions. L'une était grande et mince, avec des yeux chauds; l'autre blonde, très jeune : un duvet lumineux dorait sa peau tendre. A sa grande terreur elles entrèrent dans la loge; la plus grande s'inclina au-dessus de sa tête, tandis que la belle blonde se plaçait devant lui. Et la première dit en riant :

— Bonjour, monsieur le nouveau concierge ! L'autre ne lui dit rien du tout, mais le regarda fort

étrangement. De sa vie M. Gostepierre n'avait été

regardé de la sorte. Il en ressentit un grand trouble, dont il n'aurait pu dire la cause.

La grande brune prit sa main, pour faire amitié sans doute. Mais jamais on ne lui avait pris la main de oette façon; il frémit. Enfin, elles le quittèrent. Il les entendit exprimer l'avis qu'il était un peu lier, mais assez bel homme, et comme-il-faut.

Bientôt après, le grand escalier laissa descendre une petit ouragan, im petit ouragan très gentil, qui avait la forme extérieure, et tous les traits, d'une jeune personne âgée de trois lustres, en jupe presque courte et chapeau à la six-quatre-deux. Elle fit un bond jusque dans la loge, jeta une lettre sur les genoux de M. Costepierre, et s'enfuit. L'honnête académicien savait lire. Il éprouvait de plus, par routine, comme beaucoup de gens qui ont passé leur vie à cet exercice, l'irrésistible besoin de lire tout ce qui lui tombait sous la main. Il parcourut donc la lettre, presque involontairement. Elle commençait ainsi :

« Les petites filles s'ennuient tant, à Paris ! Ne sontelles pas excusables de faire un peu la cour à leur concierge ? »

M. Paulin Costepierre continua, étonné. Puis il devint rouge jusqu'aux oreilles...

Il n'a jamais voulu avouer complètement ce qui se passa ensuite. On affirme qu'il reçut d'autres visites ; on affirme que, depuis, il est enclin à trouver beaucoup moins d'exagération dans le rôle de Phèdre que dans celui d'Hippolyte. Parfois, ces souvenirs l'emplissent de confusion. Parfois, il ne peut se défendre de les évoquer. L'unité de sa vie est rompue : c'est un grand malheur pour un homme de cinquante-trois ans.

Pierre Mille

Cette situation, pleine d'angoisses et de délices, prit fin par l'arrivée des pompiers. Le véritable concierge les accompagnait. M. Paulin Costepierre était trop complètement hors de lui-même pour ne pas lui faire connaître, en quelques phrases hachées, les singuliers événements qui venaient de se passer. 11 ajouta :

— Est-ce que c'est tout le temps comme ça, chez vous ?

— Tout le temps, depuis trois semaines, répondit le concierge en soupirant. La publicité qu'on a donnée à , certaines aventures a produit l'effet le plus imprévu : nous avons remplacé les tziganes. Je n'y tiens plus. Et c'est pourquoi, à mon grand regret, j'ai dû envoyer ma démission au propriétaire.

la vérité sur TAgrach et l'Agrachien

La police a arrêté, aux environs du Mont-Valérien, un étrange vagabond qui parle une langue que nul ne commît, et à laquelle il donne le nom d'agrach. Aucun des philologues qui jusqu'à présent l'ont interrogé n'a pu comprendre ce langage.

les journaux, igo5

Redressons d'innombrables erreurs ! On a 1res inexactement rapporté, dans les différents journaux de France et de l'étranger, l'histoire de l'homme qui ne parlait qu'une langue faussement dénommée agrach par les journalistes, les gendarmes et les autres ignorants. Grâce à notre service d'informations, nous sommes en mesure d'établir aujourd'hui, avec certitude, les points suivants :

Les vocables de cette langue n'étaient nullement ceux qui ont été fixés;

La personne soumise au patient examen d'un juge d'instruction, incontestablement plus homme du monde que philologue, ne s'appelait pas le moins du monde Rinaldo Agostini;

Enfin, sous ce faux état civil, inventé de toutes pièces par une police et une magistrature dénuées de scrupules, se déguise une illustre personnalité, dont on a voulu cacher le nom au public aveuglé.

Nous intéresserions passionnément nos lecteurs si nous leur faisions savoir à quelles difficultés matérielles, à quels obstacles politiques nous nous sommes heurtés au cours de notre enquête. Mais nous dédaignons ces vains procédés de réclame. La méthode historique est la seule que nous emploierons ici; nous ne livrerons que nos résultats, sans même nous vanter des efforts qu'ils nous ont coûtés; et les faits parleront d'euxmêmes, avec simplicité.

... Le 10 septembre 1906, des gendarmes s'étaient aventurés sur les pentes du Mont-Valérien. On n'ignore pas que ces parages sont dangereux : il s'y est commis plusieurs assassinats. Au magistrat qui, quelques jours plus tard, leur reprochait incidemment leur imprudence, ces gendarmes donnèrent pour excuse qu'ils se rendaient au champ de courses de Longchamp, afin d'y risquer un petit écu au pari mutuel.

Au cours de cette promenade risquée, ils aperçurent une personne de bonne mine, bien que vêtue avec une négligence recherchée, et qui paraissait s'efforcer de fuir les regards. Après avoir consulté leur courage, rassurés par l'avantage du nombre, les braves serviteurs de la loi se décidèrent à l'arrêter. Le mystérieux rôdeur n'opposa aucune résistance, et demeura muet. Il ne fut trouvé nanti d'aucune somme d'argent.

Ce fut cette particularité, téléphonée sans tarder au parquet, qui attira sur lui les premiers soupçons et fit présumer que son cas était grave. Le procureur général répondit que s'il pouvait prouver qu'il avait des dettes, qu'il avait perdu à la Bourse une quarantaine de millions qui n'étaient pas à lui, il fallait le relâcher immédiatement ; mais que s'il se contentait de n'avoir pas le

sou, cet individu devait être considéré comme très suspect et l'arrestation maintenue.

L'inconnu fut donc, au bout de deux ou trois jours, conduit devant im juge d'instruction. Il n'avait pas encore ouvert la bouche. Le magistrat, conformément à la loi, ainsi qu'aux usages de la bonne société, lui demanda correctement à qui il avait l'honneur de s'adresser. Ce fut à cet instant qu'on s'aperçut que le prisonnier parlait un langage étrange.

— Laurèsjimuche Lanjebi ! s'écria-t-il. Livevo la Losialem !

Ces paroles causèrent une certaine surprise au juge d'instruction ; mais il sut la dissimuler adroitement sous l'appareil de la gravité judiciaire!

— Je vous demande pardon, répliqua-t-il d'un air poli. Vous disiez ?

— Mézigue bride les esgourdes de mon orgue à la vioque loualanteguche de la mouscaille lumainuche, continua l'inconnu avec une grande énergie.

Et il ajouta :

— Loufoc ! (i)

— Il a dit « loup phoque », réfléchit le juge. Ce doit être un Esquimau.

Et se tournant vers son greffier, il lui dit :

— Nous trouverions peut-être un interprète, si par bonheur nous avions une colonie dans le pajs de ces gens-là.

(i) Nous nous empressons d'avertir nos lecteurs que ce langage singulier n'est autre qu'un argot fantaisiste imité de celui des loucherbem, dont le regretté Marcel Schwob fit, il y a quelques années, une savante élude. Mais il est ici mêlé de quelques mots empruntés à l'ancien argot de la Cour des Miracles.

Le prisonnier fit un geste d'horreur et protesta :

— Les laventurmuches colonialduco alteqbi et lyniquemençudi rouvertuches, lournironfez une liversîondem au loblemèdupro losialem et un létextepruche à un labomaicheux lationalèsmuche. Loufoc ! (i)

— Décidément, fit le juge, je crois que c'est de l'esquimau. Qui diable peut parler cette langue en Europe ?

— Nansen, probablement, répondit le greffier. Mais il est impossible de le faire venir a Paris en ce moment : il est fort occupé à rendre tout à fait indépendante la Norvège, sa patrie, qui même a mobilisé son innombrable armée. Peut-être est-il en train de chercher un général.

L'inconnu parut visiblement troublé par ces mots de « général » et de « patrie ». L'agitation de ses traits prouva, de la façon la plus évidente, qu'il les comprenait fort bien. Ouvrant les bras d'un geste large, il prononça :

— Le poireau marianeux qui a lisputédudi aux lenémez de la léactionruche lamuche de la lulottecem termoisée leprésentedure pour ma poire le laivruche gobage de la latridupa. (2)

— Voilà, fit le magistrat rempli de joie, un prévenu fort étrange, et qui me fera le plus grand honneur. Il faut tout de suite rédiger une note pour les journaux du soir, et principalement pour le Temps.

(1) Les aventures coloniales, audacieusement et presque cyniquement ouvertes, fourniront une diversion au problème social et un prétexte à un nationalisme tapageur.

(a) Le général républicain, qui a disputé aux menées de la réaction l'âme de l'armée, représente pour moi le véritable amour de la patrie.

Il fut impossible à ce moment de ne pas remarquer 'indignation du prévenu. Ce fut avec un accent de fureur qu'il s'écria :

— Le Boitard listilleduche lonsem soirne leninvdure ontrecuche la lendeurdusple de la lévolutionrem lociaiodusem. (i)

Telles furent les seules explications qu'on put obtenir de lui. La justice, après mûr examen, apprécia qu'elles a'étaient pas suffisantes. C'est alors, on s'en souvient, :ju'on fit appel aux plus distingués philologues, et qu'on iéplora particulièrement la perte récente que la science avait faite en la personne de M. Oppert. Mais ni à .'École des langues orientales, ni dans les officines de ;raducteurs avoisinant la Bourse, on ne parvint à éclaircir ce mystère. Quelqu'un cependant arriva, qui :rut distinguer dans les traits du prisonnier les caractéristiques du type ossète.

— Qu'est-ce que les Ossètes? demanda le juge.

— Un rameau très pur de la race aryenne, blonde ht dolichocéphale, qui réside quelque part dans le Caucase, répondit l'anthropologiste. Quelques savants iffirment qu'elle est issue des nombreux enfants qu' aurait eus le comte de Gobineau, à l'époque où il traversa |se massif montagneux pour se rendre en Perse. Mais

il'autrcs lui attribuent une origine beaucoup plus incienne.

A la fin, le greffier dit timidement :

— Monsieur le juge d'instruction... si c'était du grec? ^ersonne ne le sait plus.

(i) « Le Temps distille son nok venin contre la splendeur de la •évolution sociale. »

l4^ reine morte. — 9

Pierre Mille

— Vous m'épouvantez ! dit le juge. Qui en effet sai le grec!

— Le concierge de l'École normale, peut-être, suggén le greffier.

On manda ce fonctionnaire. Il accourut. A la vue di prisonnier, il fit un geste de surprise ; mais se contenan par un effort de volonté, il se pencha vers le juge d'in struction et lui dit à voix basse :

— Pourquoi avez-vous arrêté M. Jaurès?

Il ne nous reste plus qu'à expliquer la cause de a singulier événement : M. Jaurès avait imaginé de parle: une langue que personne ne comprend, pour pouvoi: s'expliquer enfin sur la question du patriotisme.

Apologue

Les choses que je vais dire se passent quelques [années en avant. J'entends qu'elles ne sont pas encore arrivées et que, sans doute, elles n'arriveront point : car je suis prophète.

En ce temps-là, le tsar de Russie, ayant beaucoup étudié l'histoire moderne de toutes les nations du monde, parvint à cette conclusion que celle de son empire ne ressemblait à nulle autre qu'à celle du Brésil. En conséquence, il entreprit un grand voyage, afin d'imiter Pedro II. Dès son départ, ainsi qu'il l'avait prévu, la Russie entra dans l'ère féconde et tumultueuse des désorganisations nécessaires.

En quelques jours le « mouvement », car on ne donna point à ces événements le nom de révolution, eut supprimé, en même temps que les ministères — les bureaux ayant été la cause des maux anciens — les gouverneurs de province, l'armée, la marine, le Saint-Synode, et même le mir, cette antique institution communautaire, fondement jusqu'alors de la vie paysanne en Russie. On avait taillé; on se mit à coudre. Dépassant d'un bond hardi les conceptions surannées du collectivisme occidental, les exilés d'hier, devenus à cette heure les conseillers écoutés du peuple, entreprirent la réalisation

Pierre Mille

d'un large programme de communisme libertaire. Dans la mémoire des Slaves, cette étonnante et brusque floraison de nouveautés prit un nom. Elle fut appelée « le grand printemps russe ». Aux Pâques, les hommes restés chrétiens disaient d'un air étrange : « Christ est ressuscité ! » Et ceux qui ne croyaient point répondaient en souriant : « Oui, oui, il est né, enfin ! Il est né ! »

Les mirs devinrent des syndicats agricoles. Les industries furent groupées également en vastes syndicats, miroirs démocratiques et démesurés des trusts de l'Amérique du Nord. D'autres syndicats se formèrent pour administrer la religion et l'instruction publique. Enfin, l'armée et la marine elles-mêmes se reconstituèrent sous la forme d'une redoutable et curieuse association autonome, intitulée « Syndicat industriel des entreprises de destruction », qui se chargeait, à prix débattu ou par abonnement, de toutes les guerres pouvant intéresser les autres syndicats. Quelques pacifiques tolstoïens s'en attristèrent, mais il leur fut marqué qu'on ne leur demandait rien, qu'ils demeuraient libres de présenter aux coups toutes les parties de leur corps. L'esprit slave — sa littérature même le prouve — est singulièrement réaliste. Il tient compte des faits, ne se meut pas longtemps dans les abstractions. En cela, ces gens de l'Est, jadis vaincus par les Japonais, sont beaucoup plus près qu'on ne pense des Japonais et des Chinois : le Syndicat industriel des entreprises de destruction avait prévu qu'on aurait besoin de ses services ; il savait bien que la construction, à peine sortie de terre, subirait des assauts.

Il ne se trompait pas. On apprit bientôt qu'une puissance, demeurée monarchique, s'inquiétait déjà, et

peut-être à juste titre, de la formidable force d'expansion — et d'explosion — qu'allait posséder ce peuple de cent trente millions d'habitants, organisé maintenant comme certaines sociétés d'insectes, avec ses travailleurs spécialisés et heureux, producteurs de nourriture, constructeurs d'engins, soldats peut-être intellectuellement aveugles, comme ils le sont physiquement chez les termites, mais intrépides; tous animés enfin de l'esprit de la ruche ou de la termitière ! On les entendait bourdonner; et dans ce bourdonnement confus, l'Allemagne crut distinguer qu'il était question des Borusses qui sont des Russes, comme leur nom l'indique, et qu'il fallait par conséquent aller joindre, pour faire entrer leurs œufs dans le nid commun et terminer l'œuvre géante. Il était sage de tout prévoir : l'Allemagne mobilisa deux corps d'armée.

En France — et voilà ce qui d'abord est l'essentiel chez nous — la lecture des journaux devint très intéressante. Après quoi il y eut, suivant l'usage, une grande séance à la Chambre.

M. Jaurès devait interpeller, sur les événements de Russie, le ministre des affaires étrangères. On attendait son discours avec curiosité, avec impatience, avec inquiétude. Car, enfin, la situation était grave, même au point de vue de la politique intérieure. Déjà les ligues nationalistes et réactionnaires de Paris et du territoire entier s'agitaient. Dans les rues elles faisaient crier : « A bas l'alliance î A bas la Russie ! » Elles se plaignaient que les chefs du mouvement en Russie eussent, non pas emprisonné — ils avaient supprimé la prison — mais « mis hors d'état de nuire dans une en-

Pierre Mille

ceinte fortifiée », un assez bon homme, bien que d'idées un peu arrêtées, M. Pobiedonostzef, ancien président du Saint-Synode. Par des listes couvertes de signatures, elles exigeaient qu'il fût immédiatement relâché, au nom de l'intérêt supérieur des lettres. On alléguait ses écrits, et, bien plus, qu'il était quelque chose comme un nouveau Joseph de Maistre, ayant mis en action les maximes des Soirées de Saint-Pétersbourg.

M. Jaurès ne trompa point ces grands espoirs. Jamais son éloquence ne retentit, plus haute et plus sonore,, devant un auditoire parlementaire plus nombreux et plus ému. L'homme avait vieilli, mais l'âge avait donné à ses traits, jadis un peu frustes et empâtés à la fois, une sorte de fermeté pesante. Il se sentait assiégé, mais aidé, mais soulevé par le flamboiement des yeux fixés sur lui. Enfin, son sujet était dramatique. Il permettait les gestes, il engendrait les images. Celles-ci, à l'appel du rythme pour ainsi dire préétabli de ses périodes, venaient s'assembler en troupes ordonnées, en théories graves, en processions reKgieuses.il fut antiquement beau. On croyait entendre, derrière lui, vibrer l'accent des flûtes et des lyres, comme aux tribunes rostrales de la Rome républicaine, voici deux mille et cent années. Et le vent des steppes, le vent musical des steppes semés de bouleaux trembleurs et de mélèzes aux ramures retentissantes semblait passer dans sa voix. Il montra la lumineuse et magnifique aurore qui se levait à l'Orient, il fit voir la paix du monde, la paix définitive du monde assurée par une dernière attitude, par. un dernier effort peut-être, de la France de Kléber et de Hoche contre les successeurs actuels des meurtriers de Marceau. Et ce peuple, ce peuple qu'un vieil adversaire

de la France héroïque se préparait à écraser, le lien sacré d'un serment solennel l'unissait à nous ! Il somma le ministre des affaires étrangères de dire comment il comptait exercer la « pratique active » de l'alliance russe.

Une indicible émotion secouait la Chambre. L'extrême gauche applaudissait à la fois son leader et ses frères d'Orient. Les nationalistes chantaient un hymne éclatant au drapeau enfin déployé. Le général Jacquey versait des larmes. Se penchant, M. Millevoye embrassa M. Jaurès. Le ministre des affaires étrangères répondit qu'an effet l'alliance russe demeurait la base inébranlable de notre politique. Le ministre de la guerre, interrogé, fit savoir que la nouvelle loi, fixant à trois semâmes le service militaire pour les simples ouvriers, à six ans pour les fils de rentiers et d'industriels, et à vingt-sept ans et neuf jours pour les Gongréganistes, n'ayant pas, à ce jour, été votée par le Sénat, nous avions encore une armée.

D'ailleurs — hâtons-nous d'anticiper sur les événements — cette simple manifestation suffit. Aucune guerre n'éclata.

M. Jaurès, de retour à son banc, avait été l'objet d'une ovation. Cependant quelqu'un lui fit remarquer doucement que si, en janvier 1905, il était parvenu à faire dénoncer l'alliance russe, il n'eût pas eu aujourd'hui l'occasion d'un si beau et si heureux succès.

— Mais, répondit-il avec simplicité, il ne s'agissait alors que de donner des difficultés à un ministère que nous n'approuvions point!

Lequel des deux?...

M. Paul Déroulède a été rappelé d'exil et l'arrêté d'expulsion pris, contre le prince Kropotkine a été rapporté.

les journaux, novembre igo5

C'est samedi dernier, et non pas dimanche, on s'en souvient, que selon les premiers arrangements pris devait arriver, dans sa bonne et féale ville de Paris, M. Paul Déroulède. L'Etincelle, notre meilleur confrère nationaliste, décida naturellement de lui dépêcher, à la gare même, un de ses reporters, M. Léger, chargé de lui arracher quelques mots, avant même qu'il descendît la dernière marche de son compartiment.

M. Léger, comme il convient, était un tout jeune homme. Son esprit était enthousiaste, son cœur passionné, son âme naïve. A mesure que son fiacre, presque rapide, le rapprochait du but, il sentait croître et s'épanouir en lui la belle fleur des émotions juvéniles. Il rêvait au grand homme que pour la première fois il allait voir.

— Sans doute, songeait-il, M. Déroulède va me serrer la main, et ce doit être un grand honneur pour moi. Puis il me donnera une médaille à son effigie, comme il

a déjà fait pour ses admirateurs de Belfort, en disant : « C'est ma carte de visite en métal. »

« Il faudra que je regarde bien si cette effigie est ceinte d'une couronne : en vérité cela ne m'étonnerait point. Quand j'aurai religieusement placé cette médaille sur mon cœur, M. Déroulède me fera également l'octroi, suivant son usage, de quelques cartes postales représentant ses traits augustes. Mais il est vraisemblable qu'il ne songera seulement pas à y joindre ces mots : « Elles sont ma carte de visite en carton », ce qui pourtant me paraît découler comme de source de la première proposition. Quand ces diverses et attendrissantes cérémonies auront été célébrées, je pourrai poser des questions. Sur quoi vais-je poser des questions? Belle demande : sur l'avenir de la patrie. Et certes je pourrai noter quelques magnifiques coups de clairon.

Telles furent les méditations qu'il roulait encore en son esprit quand il atteignit le débarcadère. Il constata que le service d'ordre était imposant, et entendit un officier de paix dire à ses subordonnés : « C'est un homme très dangereux. On l'a autorisé à revenir, mais ce n'est pas une raison pour qu'il nous embête. S'il cherche à exciter les passions populaires, souquez-le ferme. » M. Léger déplora, mais sans s'étonner, la férocité lâche de nos gouvernants. Mais il éprouva au contraire quelque désillusion en voyant qu'un très petit groupe de personnes seulement attendaient l'illustre voyageur. « C'est encore im coup de la police, se dit-il. On a voulu réduire à moins que rien la majesté de cette démonstration. »

Le train s'arrêta. La direction des regards, chez les agents et la petite délégation qui attendait sur le quai,

l53 reine morte. — 9.

Pierre Mille

lui désignèrent le personnage qu'il était venu saluer : sans pompe il descendait d'un wagon de troisième classe.

C'était un homme pas bien grand, chauve, avec une longue barbe qui avait dû être blonde, et des yeux clairs, d'une sincérité tranquille.

— Combien l'exil l'a vieilli ! songea M. Léger. Et sa haute taille sans doute s'est voûtée; mais il a l'air brave, têtu, et sa physionomie inspire la confiance.

Puis il s'approcha d'un pas professionnellement vif, agita son chapeau d'un geste plein d'énergie, et tendit la main. Le voyageur ne la prit pas, ne lui donna pas de médaille, et ne distribua aucune carte postale, de quoi le reporter se trouva presque déconcerté. Mais reprenant son sang-froid, avec un petit effort, il lança d'un coup cette interrogation :

— J'espère qu'on va marcher? On défendra la France, tout le monde la défendra. On n'en peut plus douter, puisque vous voilà.

L'homme fît un petit mouvement de recul, visiblement surpris par cette ardeur indiscrète, mais il répliqua d'un air tout simple :

— Est-ce que c'est une question qui se pose ? Est-ce que la France n'est pas à la tête de la révolution sociale, de la reconstruction sociale ? Est-ce qu'elle n'a pas fait 1789 et 1793, et depuis, planté toujours, toujours, de nouveaux jalons? Alors que l'Allemagne, au contraire, n'a pas fini d'abolir le régime féodal, alors que la Russie en est encore, non pas même à 1789, mais à 1788; alors que l'Angleterre... Et on ne prendrait pas un fusil, et on ne se ferait pas tuer pour ce pays-là, on n'essayerait pas de réagir contre un autre : celui qui depuis trente

ans nous a valu, et a valu à l'Europe d'être où nous en sommes et où elle en est! (i)

— Ah ! s'écria M. Léger, que votre retour était nécessaire ! Nul, depuis bien longtemps, n'avait prononcé des paroles si braves et si chaleureuses. On ne nous avait pas trompés en nous disant que quelque chose en France serait changé avec votre retour, et que nos cœurs, monsieur, battraient plus fort.

— Ne m'appelez pas « monsieur », dit le voyageur très modestement. Appelez-moi « camarade ».

— Je n'oserai jamais, répliqua M. Léger, rendu presque stupide par cette invitation inattendue. Et il pensa : « Quelle imagination ! Il se croit déjà dans un bataillon de marche, à mes côtés, courant à la frontière. Cette ardeur est presque dangereuse. Nous n'en sommes pas encore là, et dans mon for intérieur, je suis d'avis que ce ne serait pas à faire. »

Il continua donc, un peu hypocritement, pour se rassurer lui-même, et se prouver qu'une conflagration européenne n'était pas rendue absolument imminente par un déchaînement d'enthousiasme révolutionnaire :

— Tout le monde, hélas ! montrerait-il votre courageuse abnégation? Il me semble que dans les ports...

— Il est vrai, dit l'homme. Après avoir prêté l'oreille aux déclamations les plus basses, une populace effrénée s'y livre aux plus déplorables excès. Mais ces gens-là, malgré toutes les apparences, sont des réactionnaires. Us appartiennent à la race de vos Trestaillons, de vos chouans et de vos chauffeurs. Et quand le peuple a

(i) Ces paroles sont empruntées à une lettre que M. Kropotkine écrivit au Temps.

Pierre Mille

triomphé, on les retrouve, essayant de fuir, déguisés en femmes, et cachant sur leur peau sale les bijoux qu'ils ont volés.

— Ce dernier fait, protesta M. Léger, malgré son respect mêlé à cette heure d'un peu d'épouvante, me paraît inventé. Je n'ai jamais entendu dire qu'un tel scandale ait eu lieu, ni à Brest, ni à Toulon.

— Qui vous parle de Brest ou de Toulon, fit le voyageur d'un air impatient. Cela s'est passé il y a deux jours, dans une de nos villes de Russie, j'en suis sûr.,

— En Russie ! cria stupéfait M. Léger. Mais vous n'êtes donc pas M. Paul Déroulède?

— Moi ? dit-il. Je ne connais pas la personne dont vous parlez, même de nom. Je m'appelle Pierre Kropotkine. Et je suis un homme très doux.

l'Ecole du Plein-Air

... « Avant de se séparer, le Parlement a voté, sur la proposition de M. Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d'État aux beaux-arts, les fonds nécessaires pour la création d'une École du Plein- Air. »

Voilà ce que j'ai pu voir dans les journaux, il y a quelque temps déjà, et j'en ai été bien heureux pour la gloire de la République. Car il y a bien des années que je lis, dans les papiers qu'on écrit sur les peintres : « Cet artiste appartient à l'École du Plein-Air. » Et où est-elle, l'École du Plein- Air? L'École d'Élée était à Élée (tout permet, du moins, qu'on le suppose), et celle de Salerne à Salerne. Et quant à l'École d'Athènes, à celle de Rome, à l'École Polytechnique, à l'École de Saint-Cyr, nous savons où c'est. Seule l'École du Plein- Air n'avait pas d'adresse : il appartenait à notre législature finissante de réparer une si cruelle injustice. Je tiens d'ailleurs de source sûre que le gouvernement ne compte pas s'arrêter à cette unique innovation : bientôt il demandera au budget les sommes indispensables pour aménager le domaine de nos connaissances, et même élargir le terrain de la discussion. Toutes dépenses dont le besoin se faisait sentir.

Quoi qu'il en soit, nous pouvons dès maintenant affîr-

Pierre Mille

mer que toutes les mesures ont été prises pour que l'École du Plein-Air soit véritablement digne de son nom. Rendons au public le service de le renseigner pleinement à cet égard.

L'École du Plein-Air, comme son nom l'indique, se composera d'abord, et principalement, d'un édifice. Nous disons, «comme son nom l'indique», car dès le vote des fonds par les Chambres, tous les architectes du gouvernement, réunis en concile œcuménique, ont protesté qu'une école c'était une bâtisse, et non pas autre chose. Suivant l'usage, cette bâtisse sera ornée d'un très grand nombre de colonnes corinthienne^, de femmes nues en stuc, et de chevaux humanitaires hennissant d'horreur au moment où ils s'aperçoivent, trop tard, qu'ils sont en train de se précipiter du haut d'un toit, sur la tête des passants. (L'année prochaine, un prix de cent mille francs sera payé, par un de nos confrères du matin, à celui de ses lecteurs qui pourra expliquer ce que ces pauvres chevaux faisaient sur ce toit.) Enfin, c'est tout dire, on tâchera d'imiter, autant que possible, la décoration du Grand Palais, ce modèle ! Mais on fera en sorte que les salles du rez-de-chaussée, où des professeurs lumineux enseigneront le plein-air, soient encore plus mal éclairées que celles de ce Grand Palais, déjà nommé, où les poissons rouges naissent aveugles au bout de trois générations, phénomène qui a déjà attiré l'attention de plusieurs savants du Muséum.

Hâtons-nous pourtant de l'ajouter : un vaste terrain sera contigu à ce monument. Ce sera un terrain vague, aux aspects artificiellement incultes, sauf pour un hectare qui sera soigneusement et régulièrement labouré, de façon que deux figurants y puissent en toute saison

représenter au naturel V Angélus de Millet, lequel devra être copié tous les trois jours par tous les élèves, sans exception, à moins qu'ils ne montrent un certificat sur papier timbré, signé et légalisé par le maire ou le commissaire de police de leur commune, comme quoi cet exercice est contraire à leurs convictions antireligieuses. Auquel cas ils devront imiter, toujours d'après des figurants bien choisis, les Bœufs de Rosa Bonheur. (A trois heures, la musique jouera l'air de Pierre Dupont.)

D'autres animaux, dont on a cru, à juste titre, ne point pouvoir se passer, seront fournis par le ministère des colonies, l'administration des eaux et forêts et celle des haras : plusieurs lions, avec ou sans crinière, quelques faucons, d'après Fromentin, avec chevaux teints en rose ou en bleu, et lévriers arabes ad libitum ; enfin un certain nombre de cerfs avec toutes leurs cornes, en souvenir de M. Gustave Courbet. On verra aussi un aigle aux couleurs nationales planant sur une réduction des tours de Notre-Dame : ça peut servir en temps de complot.

Les accessoires végétaux ne seront pas traités avec un moindre soin. A l'aide de chariots perfectionnés, une équipe de jardiniers pleins d'expérience transplantera sur le terrain de l'école la plupart des chênes rencontrés par M. Harpignies au cours de sa longue et glorieuse carrière. Un lot de pins maritimes, avec tous les tamaris qu'il faudra, doit être aménagé par M. Montenard. M. Didier-Pouget dirigera la plantation des bruyères. Notons également — comment pourrions-nous l'oublier ! — une réduction élégante et précise du lac de Nemi qu'illustrèrent déjà les brosses de l'immortel Corot.

Pierre Mille

Des négociations viennent d'être engagées à ce sujet par notre diplomatie avec le gouvernement italien. Tout porte à espérer qu'elles réussiront, nos rapports avec la nation sœur ne laissant plus, comme on sait, rien à désirer. Cependant, m'a-t-on dit, l'Italie ferait des réserves pour les deux trirèmes de l'empereur Tibère qui dorment au fond du lac, et dont l'exploitation est promise à l'agence Cook.

Rien n'a été plus facile que de se procurer des nymphes, ondines et dryades. On les rencontre, en i quantités presque illimitées, dans les forêts du mont Martre et du mont Parnasse, et nous sommes autorisés à prévenir le public que, dès aujourd'hui, le registre des inscriptions est fermé : cause de déceptions et de larmes bien touchantes ! De plus, la police a été chargée de recruter quelques satyres, et nul doute que ses recherches ne soient couronnées de succès. Mais tout ce personnel sera très exactement surveillé. Toutes les précautions ont été prises pour garantir son absolue moralité : à partir de cinq heures en hiver, de sept heures en été, il sera interné dans des loges spéciales où l'on ne pourra le visiter qu'avec une autorisation de M. le sous-secrétaire d'État aux beaux-arts.

Enfin il a été reconnu nécessaire de s'assurer le concours de différents astres, tels que le soleil, la lune, quelques étoiles, et de plusieurs météores, parmi ceux qui sont les plus habituels. C'est ainsi qu'il y aura un arc-en-ciel, un jeu d'éclairs assortis, un endroit où on fera pleuvoir, un endroit où il fera beau, un endroit où ça sera le matin, un endroit ou ça sera le soir, divers nuages, brumes, brouillards et bruines, une tempête, deux petites brises, un coup de vent. L'école du Plein-

Air ayant été déclarée personne civile et d'utilité publique, on peut espérer que les dons et legs de personnes généreuses lui permettront d'acquérir ce qui lui manque encore, comme par exemple une aurore boréale, un iceberg, le Niagara et la mer.

Discipline et méthode. — Les élèves étudieront le plein-air suivant les plus sains principes : d'abord d'après les cours de leurs professeurs, puis en se servant de photographies instantanées, puis avec un télescope, puis avec des verres grossissants, puis à travers des cristaux de couleur, puis au bout de sept ans, à l'œil nu, quelquefois. Pour sortir, ils devront de préférence prendre le Métropolitain, afin de ne pas gâter leur éducation visuelle.

Au bout de deux années révolues, les élèves les plus méritants recevront un diplôme de peintre de plein-air, leur donnant à eux seuls le droit de reproduire les sites nationaux. Tous les autres peintres qui auront peint en plein air sans avoir été admis à l'école seront déclarés contrefacteurs, poursuivis comme tels et condamnés aux peines les plus graves, comme de peindre le Triomphe de la Démocratie ou la Distribution des récompenses ou des Cardinaux jouant à la main chaude. D'ailleurs la police, les gendarmes et les gardes champêtres seront chargés de les arrêter et de les conduire au violon s'ils sont jamais rencontrés, dans un champ ou au coin d'un bois, se livrant à leur coupable industrie.

le nouveau livre de la Jungle

M. l'abbé Delarue, desservant de la petite paroisse de Chatenay, près d'Étampes, a disparu depuis quinze jours. On pense qu'il a été assassiné, mais le cadavre reste introuvable... Le Matin a lancé à travers la campagne, entre Chatenay et Étampes, un dompteur qui tient une hyène en laisse. On compte sur le flair de cet animal pour retrouver le cadavre.

les journaux, 1906

Durant cette période de vacances, les services étant complètement désorganisés dans les journaux, il n'est resté que moi pour diriger le bureau des informations et des faits-divers. Mais vous ne sauriez douter un instant d'une activité dont j'ai déjà donné tant de preuves. Aussitôt investi de mes nouvelles fonctions, j'ai donné des ordres impérieux pour qu'un reporter fût, sans perdre une minute, envoyé dans la région d'Étampes. Ce jeune homme, intelligent, vif, adroit, rompu à tous les sports, devra nous rendre compte, sans jamais omettre un seul détail, des événements singuliers dont cet arrondissement est le théâtre depuis la disparition de l'abbé Delarue. Avant toutes choses, estil besoin de le dire, il lui a été recommandé de s'atta-

cher aux pas de l'hyène qu'un de nos confrères vient d'engager comme collaborateur, de ne la quitter ni jour ni nuit, et de tenir un registre exact et complet de ses exploits. Je vais maintenant publier heure par heure les dépêches de cet envoyé spécial :

20 août, 9 h. 10 du soir.

« L'hyène ne travaille que la nuit. Elle vient de partir, entourée d'un immense concours de peuple. En laisse elle conduit un dompteur. »

« L'hyène s'est précipitée dans la vallée de la Remarde. Rencontrant le cours de cette rivière, elle l'a traversée sans hésitation. Le dompteur a suivi à la nage, courageusement. Gagnant ensuite les hauteurs de Chamarande, elle a escaladé la tour de Pocancy. Mais le dompteur est resté en bas, donnant pour raison qu'il est dompteur et non pas acrobate. L'hyène refusant de descendre, on a télégraphié à Étampes et à Brétigny pour que les pompiers viennent la chercher. »

« Pendant que j'attendais, en gare d'Étampes, les pompiers qui doivent prendre un train spécial, j'ai vu débarquer quarante chacals, envoyés en hâte par le journal le Zéramna, de PhiKppeville (Algérie). Notre excellent confrère du département de Constantine affirme, avec quelque vraisemblance, que ces animaux, habitués à fouiller perpétuellement les sables du désert, ont beaucoup plus de chance de réussir qu'une hyène tachetée, mais unique. Les quarante chacals ont été

Pierre Mille

immédiatement lâchés dans la campagne et paraissent pleins d'ardeur. Ils ont déjà failli mettre en pièces le professeur Dêvah, qui était en train de manger de la terre, suivant son habitude invétérée, dans les environs d'Anger ville.

« On annonce aussi l'arrivée de trois condors, expédiés sur les lieux par notre confrère le Moniteur de Tezcupetelpec (Colombie). Ces animaux, planant à plusieurs milliers de mètres au-dessus de la surface du sol, ne manqueront pas de se laisser tomber à terre comme une masse de plomb, s'ils aperçoivent quelque chose d'anormal. »

21 août, 2 h. 57 du matin.

« J'étais allé me coucher, accablé de fatigue. On vient de me réveiller pour m' annoncer une grande nouvelle. Il est certain, me dit-on, que l'hyène a trouvé une piste. Elle manifeste une grande ardeur, fait des détours singuliers et significatifs, et refuse de prendre toute autre route que celle sur laquelle l'attire son instinct. Malgré cette heure de la nuit, l'émotion populaire est énorme. »

« Cette émotion vient encore d'être accrue par l'arrivée d'un étrange et majestueux personnage. C'est un nègre de haute taille dont la figure disparaît entièrement sous un masque hideux, peint en rouge et blanc, surmonté de grandes plumes de coq, et orné par surcroît d'une barbe sauvage faite des crins d'une vache rouge et d'une antilope bleue. C'est l'ancien sorcier, le ganga préféré de Behanzin, que nous envoie gracieusement ce roi en exil. Il est guidé dans ses recherches par le grand

serpent sacré d'Abomey, magnifique boa qu'il tient par la queue. Tous les quarts d'heure il s'arrête pour danser la danse du vaudou. Nous prenons tous des notes, et on le photographie au magnésium. »

4 h. io.

« Nous avons tous cru un instant à la solution du mystère. L'hyène, dans sa course rapide, prenait des allures de plus en plus décidées. Il devenait évident qu'elle se dirigeait vers un but précis. A la surprise de tous, ce but était Étampes. Sans hésiter une minute, sans s'attarder une seconde sous la tour Guinette ni la tour penchée de Saint-Martin, elle a parcouru au galop la rue du Pain et s'est arrêtée... sous les fenêtres de la gendarmerie. L'assassin serait-il un gendarme ? Nul de ceux qui connaissent ce corps ne pouvait s'arrêter à cette supposition. D'ailleurs un gendarme ayant lancé une de ses bottes à l'animal, celui-ci s'en est emparé, et sans insister davantage, est rentré dans la cour de l'hôtel du Grand-Monarque, où il s'est mis à se repaître tranquillement de son butin. »

io h. 3o.

« Seconde alerte : un des condors, après avoir tracé de larges cercles dans les hautes régions de l'atmosphère, a foncé subitement vers un objet que nous ne pouvions apercevoir parce qu'il se trouvait dans un jardin privé, clos de murailles. Bondir par-dessus ces murailles n'a été qu'un jeu pour moi et mes confrères. Nous ne pûmes alors que constater une méprise regrettable ; le condor venait d'enlever le chien du sous-préfet.

« On annonce l'arrivée de madame de Thèbes, de vingt-sept fakirs hindous, de quarante-trois hodjas

Pierre Mille

turcs, de la confrérie des Aïssaouas, au grand complet, d'un mage esquimau, et de Papus.

ce Le boa du sorcier dahoméen a déjà découvert une foule de choses : dix-neuf poules, plusieurs dindons, oies et canards, quelques lapins. Il gonfle à vue d'œil.»

ii h. 23.

« Horrible malheur : le professeur Pickmann a été entièrement dévoré par l'hyène. »

Ici s'arrêtent les dépêches de notre correspondant. La dernière nous inspira quelques doutes. L'hyène, animal plus lâche que féroce, a passé jusqu'à ce jour pour ne s'attaquer jamais à une proie vivante. Nous avons donc été demander une consultation au Muséum. On nous y a répondu : « Un tel événement est par malheur possible. Il y a au moins deux variétés d'hyène. La variété striata, la plus commune, est en effet relativement inoffensive. Mais celle dont vous nous parlez appartient évidemment à la variété crocuta, qui a conservé les habitudes et les traditions de son terrible ancêtre des cavernes, et que le savant Schweinfurth a retrouvée dans son voyage de 1868 chez les Mombouttous. Cet animal est assez rare. Nous serions heureux d'avoir son squelette et sa peau. »

Actuellement, du reste, la nouvelle est officiellement confirmée : le professeur Pickmann est mort victime de son audacieuse tentative de police ésotérique. La situation ensuite a été en s'aggravant. Elle a fait l'objet d'un rapport reçu par le ministre de l'intérieur et dont voici les termes :

« L'accumulation des mages noirs et de toutes les

couleurs, ainsi que de tous les sexes, et d'animaux féroces lâchés en liberté sur une superficie assez large du territoire français, constitue un danger public. Ces mages se livrent, dans les bourgs et dans les campagnes, à des combats individuels qui dégénéreront bientôt en batailles rangées. Enfin, il nous paraît presque inutile, monsieur le ministre, de porter à votre considération qu'on ne saurait, sans inconvénient pour la dignité de la magistrature, et en particulier pour celle des juges d'instruction, charger du soin des enquêtes judiciaires des animaux plus ou moins sauvages, non assermentés, et qui n'ont aucune teinture appréciable de droit criminel. »

l'Empereur

M. Jacques Lebaudy vient de se proclamer empereur du Sahara.

les journaux, août 1905

Avertissement de la direction du Temps. — Nous sommes malheureusement obligés de prévenir notre public que YEn Passant qu'on va lire n'est pas de M. Pierre Mille, bien que, d'une manière, hélas, tout à fait directe, il y soit question de lui. Nous ne savons même pas si ce collaborateur, qui jusqu'à présent nous avait paru si accommodant, voudra continuer d'écrire dans ce journal. Il se targue, en effet, de son nouveau titre pour exiger de notre caissier des sommes excessives, et va jusqu'à prétendre que ce titre lui donne le droit de contracter des emprunts. Nous laissons maintenant la parole à l'un de nos reporters qui est allé l'interviewer :

La nouvelle tient en une ligne, mais elle est foudroyante. Notre collaborateur Pierre Mille vient de se proclamer empereur du Touât, roi du Hoggar et du Baghirmi, grand-duc du Djouf, de l'Ouarran et du Méraïa, prince souverain des Déserts. C'est du moins ainsi qu'était signée la lettre par laquelle il daigna nous informer du cérémonial que doivent observer à l'avenir les garçons de bureau qui viendront lui demander sa copie, et ceux de ses confrères qui voudront lui soumettre humblement une observation.

Dès ce matin, à la première heure, nous nous sommes rendu chez lui. Hâtons-nous de le dire, il nous a reçu avec la dignité la plus affable. Il y avait de la race dans la façon dont il nous a lui-même ouvert sa porte. Et comme un homme qui devra maintenant traiter chaque jour les plus grandes affaires, il entra tout de suite dans le vif de la question.

— Et pourquoi, nous dit-il, ne serais-je pas empereur du Touât, alors que M. Jacques Lebaudy est empereur du Sahara? Le Touât est à moi, puisque je vous le dis . Et vous voyez que mes conquêtes ont été rapides : depuis hier j'ai annexé à cet empire le Baghirmi, l'Adrar, et d'autres pays dont j'ai déjà oublié les noms. Mais ils existent, soyez-en sûr, ils sont sur la carte. Et cela les distingue du château de Marcotte.

— Vous n'aviez pas parlé d'abord de l'Adrar, observâmes-nous timidement.

— Je n'en avais pas parlé? fit le souverain — et son oeil jeta un éclair impérieux qui nous fit comprendre le danger qu'il y avait à le contrarier. — Eh bien je vous en parle. J'ai annexé l'Adrar, tenez- vous-le pour dit. Ce n'est pas vous qui m'en empêcherez.

Ça c'était vrai. Le nouvel empereur du Touât s'éleva ensuite contre la perfidie des personnes qui prétendent que le Touât appartient au gouverneur de l'Algérie.

— Ce qui démontre qu'il n'est pas à M. Jonnart, nous dit-il, c'est que ce député y a reçu des coups de fusil : n'est-ce point là une preuve que la population ne veut pas de lui? Tandis que cette population n'a jamais rien fait contre moi. On me reproche d'avoir constitué mon empire avant que celui-ci ait été reconnu par les grandes puissances. Ce n'est pas sérieux! Voyez le prince de

1O9 reine morte.

Pierre Mille

Bulgarie. Il a régné je ne sais combien d'années, avant d'être reconnu par les puissances . Est-ce que ça lui a jamais nui, même auprès des femmes?

Avouons-le : nous fûmes touché par la valeur de cet argument historique. Tout cet ensemble de raisonnements était d'ailleurs d'une logique à laquelle il était impossible de ne pas rendre hommage. Et puis, n'est-ce pas la mode à Paris, en ce moment, de croire, sans hésiter, les choses les plus invraisemblables; par exemple, que les Grawford vont arriver ? Pourquoi ne croirions-nous pas que Pierre Mille est empereur du Touât. Ce n'est pas plus difficile !

— Avez-vous songé, demandâmes-nous à Sa Majesté, à organiser l'instruction publique dans vos Etats.

— Parfaitement, nous répondit-il. J'emmènerai Combes... Mais pourquoi ne vous communiquerais-je pas le premier manifeste que j'ai adressé à mes sujets. Ce serait beaucoup plus simple.

Voici cette pièce intéressante :

Article premier. — Promulgation est faite, pour toute l'étendue de l'empire du Touât, de la Déclaration des Droits de l'Homme. Il y en a une de 1789, une de 91 et une de 93, mais ça ne fait rien. Prenez celle que vous voudrez. Nul ne pourra être poursuivi à raison de ses opinions politiques ou religieuses. En conséquence, toute allusion à l'existence de Dieu sera punie de mort.

Article 2. — Peuples, respectez la propriété individuelle ! Que la propriété individuelle vous soit sacrée, comme elle l'est à votre Empereur. Votre Empereur se réserve seulement le droit exclusif de fabriquer le

tabac, lès allumettes, et par analogie directe, tout ce qui brûle, c'est-à-dire le pétrole, l'alcool, les bougies, le charbon de bois et le charbon de terre, qu'il tirera lui-même des mines. Et puisqu'on brûle du charbon de terre dans les locomotives, il est évident que les chemins de fer doivent également appartenir à l'Empire.

Article 3. — Nous voulons que l'Empire soit prospère au dedans, fort et respecté au dehors. En vertu de ce principe nous décidons qu'il ne sera constitué aucune espèce d'armée permanente, mais seulement des milices. Chaque citoyen sera tenu d'accomplir un service de trois semaines tous les sept ans. Les citoyens recommandés par leurs députés seront tous exemptés, cela va de soi.

Le port d'armes est supprimé.

Le demi-tour par principes est supprimé. On fera demitour comme on voudra.

Les officiers sont supprimés.

L'uniforme est supprimé.

En temps de guerre, à l'arrivée de l'ennemi, les troupes exécuteront la consigne en cas d'alerte, qui est de s'esquiver rapidement.

Article 4- — La liberté de la presse est absolue. Mais le gouvernement se ré-serve le droit de subventionner, sur ses fonds secrets, une presse d'opposition, chargée de l'accuser, en termes injurieux, de crimes tellement idiots qu'il pourra perpétrer ensuite toutes les sottises qu'il voudra, sans que personne s'en aperçoive ou du moins s'en indigne.

Article 5. — Il sera procédé, au suffrage universel,

Pierre Mille

à l'élection d'une Chambre des députés et d'un Sénat. L'objet principal du régime parlementaire étant de faire contrôler les dépenses de l'État par les contribuables, les députés s'efforceront d'augmenter, chaque année, les charges du pays. Ceux qui auront le mieux réussi passeront ministres.

Article 6. — Tous les citoyens du Touât devront être fonctionnaires, afin que le gouvernement puisse être

assuré de leur fidélité au régime.

< Article 7. — La capitale de notre Empire portera le

nom sacré de Néphélococcygie. Les séances d'été de la

Cour de La Haye auront lieu dans ses murs.

Article 8. — La guerre est déclarée par nous, empereur du Touât, à Jacques Lebaudy, empereur du Sahara. Sept hommes seront mobilisés.

Fait en notre Palais-Palace-Konak-Séraï de Néphélococcygie.

Le 20 Dante 119 du calendrier positiviste.

Nous allons les rendre fous

Le roi Sisowath, successeur de Norodôm, va venir à Paris.

les journaux, 1906

L'histoire que je vais vous raconter se passe avant, pendant et après. Entendez qu'il y en a une partie qui est arrivée, une partie qui est en train d'arriver, et une autre qui arrivera. Croyez-le puisque je vous le dis; c'est le plus sûr.

Il y avait une fois un roi et plusieurs reines. Le roi s'appelait Sisowath. Les reines, je ne sais pas, et il n'en sera plus question. Et Sisowath s'appelait aussi Brah Pad, « les pieds sacrés »; Paramanatha, « le suprême refuge »; Paramapavitra, « l'ultime purification ». Tous ses noms étaient écrits sur des lames d'or. Avant d'être nommé, par les brahmes très purs, Kambudjadhipati, c'est-à-dire souverain seigneur du Cambodge, il avait mis un costume de bain, d'ailleurs élégant, pour recevoir l'eau lustrale. On ne pouvait lui parler qu'accroupi sur les genoux et les coudes, les mains jointes à hauteur du front, et frappant de ce front la terre, trois fois au début de l'audience, et trois fois à la fin. Mais c'était un très pauvre homme.

Iy3 reine morte. — 10.

Pierre Mille

Les mantri, qui sont les ministres, les amrat, qui sont les conseillers, les vriddha, qui sont les anciens, avaient dit à son prédécesseur : « O toi qui es élevé parmi les hommes, et qui pour cette cause t'appelles Norodôm! Encore un peu de temps, et tu ne seras plus rien du tout. Ton royaume sera mangé par les Siamois, par les Annamites, ou par les Français. Choisis donc. Les Siamois t'empaleront, car ils ont conservé les bons usages de l'Inde, patrie de tes ancêtres. Les Annamites te feront boire un mélange d'opium et de vinaigre, à la mode chinoise, et tu mourras dans les coliques. Avec les Français, il y a un peu plus d'espoir; car ils ne savent jamais ce qu'ils font, feront, et même ont fait. »

Voilà comment le Cambodge fut placé sous le protectorat de la République française. De son royaume, le roi Norodôm conserva un éléphant blanc, un palais, une barque extrêmement dorée, et des danseuses. Pour le reste, moins que rien, dans l'intérêt de la civilisation. Vous verrez tout à l'heure ce qu'était ce moins que rien. Durant tout son règne, étant un homme sage, il se fit porter malade, et atteignit de la sorte un âge avancé. Mais les maladies les plus conservatrices ont une fin; il mourut donc.

Son frère Sisowath lui succéda. Il prit un bain, suivant les rites. Après quoi, les Français l'avertirent que sa présence était requise à l'exposition coloniale de Marseille. Il leur répondit poliment que leurs désirs étaient des ordres. Il était fort inquiet sur les suites de son voyage.

La traversée dura près d'un mois. Le navire passa

non loin de trois rochers, qui sont le Taureau, la Vache et le Veau, et indiquent aux navigateurs la route qu'il faut suivre aux abords de la Corse. Peu après, on vit Marseille. Le cœur de Sisowath devint douloureux dans sa poitrine.

On lui avait donné, pour l'accompagner, un blanc qui savait. Il alla trouver le blanc-qui-savait, et lui dit :

— Je soupçonne qu'il y a, en France, un peu plus de Français qu'au Cambodge, et déjà au Cambodge, ma situation était difficile. Mes sujets, vous ne l'ignorez pas, doivent se prosterner sur mon passage. Or, non seulement les blancs s'abstenaient de se prosterner, mais ils ne me saluaient même pas. J'en étais quitte, lorsque je rencontrais, dans les rues de Pnom-Penh, un ferblantier européen, pour détourner les yeux, et affecter de ne l'avoir pas vu. Mais quand je serai en France, où je suppose qu'il y a beaucoup plus de ferblantiers, pourrai-je continuer à les ignorer?

— Sire, répondit le blanc-qui-savait, cela s'arrangera.

— D'ailleurs, je vous avoue, continua le roi Sisowath, que c'est là le moindre de mes soucis. Tout va bien, pourvu que je vive. Mais j'ai justement là-dessus quelques inquiétudes. On m'a juré, quand j'ai quitté mon royaume, que M. Fallières ne me faisait pas venir pour m' étrangler. Je veux bien le croire. Mais la chaîne à laquelle on m'attachera sera-t-elle bien lourde?

Le blanc-qui-savait affirma qu'il ne saisissait pas la portée de cette question. En quoi il altérait la vérité.

— Quand mon prédécesseur le roi Norodôm, continua Sa Majesté, avait ses nerfs, un résident supérieur du

Pierre Mille

Cambodge, il n'y a pas bien longtemps, avait coutume pour le calmer de lui faire mettre aux pieds, aux mains et jusqu'au milieu du corps, des fers très pesants que des anneaux d'acier unissaient étroitement à l'une des colonnes du sacré palais. Promettez-moi qu'on me décrochera au moins pendant la nuit : j'aime à dormir.

Le blanc-qui-savait lui jura qu'on ne l'attacherait qu'avec des chaînes de fleurs. Sisowath demeura sceptique.

— Pouvez-vous me dire, interrogea-t-il, par qui je serai reçu à mon débarquement?

— Par un délégué du ministre des colonies, je suppose, mais principalement par le préfet.

— Et qu'est-ce qu'un préfet ? demanda le pauvre roi.

— Par leurs fonctions administratives, les appointements qu'ils reçoivent, la retraite qui les attend, les préfets peuvent être assimilés à des résidents supérieurs.

— En verrai-je beaucoup ? demanda Sisowath avec inquiétude.

— Plusieurs.

— En ce cas, il s'en trouvera certainement un pour me charger de fers. Sur quatre résidents supérieurs, il en est toujours un qui considère comme indispensable de charger de fers le roi du Cambodge.

Le navire franchit Pomègue et Ratonneau, et bientôt fut dans le port. Le roi Sisowath, assez inquiet, descendit les premières marches de l'échelle qui le devait conduire du pont sur le quai. Ce quai était noir de

monde. Dix mille personnes, le chapeau à la main, saluaient, saluaient, saluaient. Et l'envoyé du ministre saluait. Et le préfet saluait. Et les pavillons saluaient. C'était la salutation universelle.

— A qui donc adresse-t-on ces hommages ? demanda Sisowath.

— A vous, sire ! répondit un conseiller municipal socialiste.

Tout le peuple clamait : « Vive le roi ! » Sa Majesté Sisowath ne parle que le français des colonies. Elle s'écria :

— C'est épatant !

On le mena tout de go visiter l'Exposition. Le côté économique ne l'intéressa que fort peu. Mais il fut particulièrement frappé du succès personnel obtenu par ses sujets cambodgiens, ses vieux adversaires les Annamites, et même les nègres du Soudan. Les dames paraissaient en raffoler. Un Annamite avait passé son petit doigt dans celui d'une demoiselle, et celle-ci se laissait mener au hasard, comme une chatte affamée suit le boucher dans la rue. Un Arabe en serrait une autre dans les plis de son burnous saie, et il disait : « Taiba ! » d'un air concupiscent. Enfin, Mahmadou Bir Ali, portefaix de Ségou, et il y a six mois esclave, promenait fièrement un harem de trois femmes blanches, qui était bien à lui, et qu'il n'avait point payé.

Le soir, on conduisit le roi Sisowath au théâtre, pour un gala. Chacun s'inclinait fort bas devant lui. Mais on s'inclinait tout aussi bas devant quatre sous-chefs de canton, venus de Cochinchine, pauvres gens dont la principale fonction, là-bas, en vertu du principe de la responsabilité collective, est de faire les mois de prison

Pierre Mille

encourus par leurs administrés; mais ils ont pour se consoler une ceinture rouge, à glands d'or. Et l'un d'eux, se tournant vers un Français des colonies, lui dit avec une humilité pleine de mépris, en scandant chaque partie des mots, comme font ces peuples dont la propre langue est monosyllabique :

— Ils-nous-pren-nent-pour-des-prin-ces.-Ces-gens-sonttrès-i-gno-rants !

Mais le roi Sisowath prenait goût aux honneurs. Et il ne comprit pas la sagesse du disciple de Confucius.

Quelques mois plus tard, le résident supérieur du Cambodge écrivait au gouverneur général d'Indo- Ghine :

« Monsieur le gouverneur général,

« J'ai l'honneur de porter à votre connaissance que Sa Majesté le roi Sisowath vient de se plaindre, par une lettre personnelle adressée à son cousin le président de la République, de ma conduite à son égard. Il dit que, étant donné la façon particulièrement honorable dont on l'a reçu, — le traitant partout en souverain et d'égal à égal, — il est certain que je méconnais mes ordres; car je persiste à l'empêcher de percevoir luimême, et de garder pour ses besoins personnels, le montant des impôts; de vendre celles de ses femmes qui ont cessé de lui plaire, et de rendre la justice à sa façon.

« Je dois de plus vous signaler, monsieur le gouverneur général, que les indigènes revenus de l'Exposition de Marseille sont ici une cause de trouble et de démo*

ralisation. Ils racontent sur les dames européennes, dont ils n'ont pas vu des échantillons avantageux, des histoires qui sont de nature à compromettre le bon renom de la race supérieure, et affirment de plus qu'aucun Français n'obéissant jamais à aucun chef, les Cambodgiens auraient bien tort de ne pas les imiter.

« Je ne saurais donc trop insister, monsieur le gouverneur général, sur les inconvénients qu'il y aurait à laisser à l'avenir les sujets de notre protectorat venir en France : c'est la mort du prestige. »

reine morte. — n

On nous demande souvent de quoi se compose officiellement une collection complète des cahiers.

A la date du premier octobre 1908, une collection complète des cahiers se compose officiellement de :

A. — une collection complète de nos éditions antérieures ;

B. — une collection complète de nos neuf premières séries ;

Page 1