LA VIEILLE MAISON
Dans un vallon discret où court un ruis^ seau parmi les grands arbres, on aperçoit, de loin, le pignon rongé de la vieille demeure. C'est une maison modeste, sans luxe et sans ornements, mais son ensemble a je ne sais quoi de réjouissant, d'honnête et d'hospitalier. Les murs épais et solides protègent bien contre la chaleur et le froid. Le toit élevé, recouvert de bonnes tuiles, abrite
un vaste grenier où la lessive peut sécher
ainsi que les oignons et les pommes de terre. Les fenêtres, un peu étroites pour mieux résister au vent et munies encore de leurs petits carreaux, sont encadrées de vigne vierge et de clématite dont les fleurs se balancent et embaument au moindre soufile du vent. Le balcon rococo est en vieux fer forgé; les pigeons perchent sur la girouette et, devant la porte, dort un gros chien les pattes allongées.
Tout est tranquille et calme dans Tenclos ; les arbres y poussent à Taise, ainsi que des êtres aimés dont on tolère les caprices, et s'y étalent comme en un bois sacré.
Longez ce vieux mur qui cache ses lézardes sous un manteau de lierre et de mousse; poussez la petite porte verte, un peu disjointe et grimaçante; la clochette tinte et les merles et les fauvettes qui bavardaient dans la verdure, s'envolent par dou-
zaines en accrochant les branches d'où la rosée tombe comme une pluie de perles, , sur les violettes du gazon.
Rien d'aimable et de touchant comme ces vieilles demeures où, de génération en génération, le fils, à l'heure où les cheveux blancs apparaissent, venait pieusement prendre la place du père, s'asseoir dans son fauteuil, boire dans son gobelet d'argent et, satisfait, ayant rempli sa tâche, tranquillement, achevait de vivre sous le toit où il était né.
Ces maisons-là sont bien rares maintenant ; les mœurs ont pris un autre cours ; les vieux pignons abandonnés se sont effondrés d'eux-mêmes et le génie de notre vieille France s'est envolé au bruit de ces décombres, comme l'hirondelle dont on a violé le nid.
Mais entrons; le voulez- vous?
r/ENFANT
Voici le vestibule avec sa grande armoire, blindée comme un coffre-fort, où se logent les pommes de reinette et les bocaux de cornichons. Puis l'immense canapé jaune, profond comme une berline, couvert de cicatrices et de blessures, ainsi qu'un vieux guerrier.
C'est en effet dans les profondeurs hos pitalières de ce meuble vénérable que la marmaille de la famille^ depuis Louis le bienaimé, se donne rendez-vous. Que de batailles étonnantes se livrèrent au milieu de ces coussins 1 que de redoutes emportées d'assaut, que de surprises, que d'escalades, que de carnages, que de rires joyeux...
Comme on était bien aussi sur ce velours à ramages pour faire le petit somme de midi, à l'ancienne mode!
La pièce, obscure et silencieuse comme le cloître d'un couvent, était toute pleine de
senteurs campagnardes et la fraîcheur y était délicieuse : car on avait grand soin, durant l'été, de fermer dès le matin ces lourds volets de chêne qui criaient si fort en se développant et laissaient passer par une ou deux fissures de leurs planches disjointes de longs jets de soleil, flamboyant dans l'ombre comme l'épée de l'archange au milieu de la nuit. On rêvait en face de ces rayons merveilleux où se poursuivaient d'innombrables petits corps étincelants. Il semblait qu'un monde enchanté apparût tout à coup par la fente étroite d'une porte entre-bâillée et l'on errait dans cette féerie, tandis que les paupières somnolentes s'abaissaient peu à peu.
Au dehors, la campagne était haletante sous le soleil brûlant ; les oiseaux et les insectes, devenus silencieux, se réfugiaient au plus épais du bois, les faucheurs fatigués s'étalaient à l'ombre de la haie et la vapeur
vibrait comme une moire mobile au-dessus des buis poussiéreux, ce pendant qu'au loin, du fond de la vallée, et dans le calme auguste de la campagne, la voix de l' Angélus annonçait aux hommes l'heure du repos et le milieu du jour.
Jeunes et vieux l'aimèrent et l'aiment encore, ce grand canapé jaune auquel on sourit quand on passe devant.
Au-dessus, est la fameuse pendule qui chantait un vieil air de gavotte lorsqu'on tirait un petit cordon. La marmaille écoutait bouche béante tout en regardant les Chinois de la tenture qui semblaient s'animer au bruit.
Tout cela était si séduisant qu'en dépit des défenses on tira trop fort et trop souvent le petit cordon; en sorte qu'un beau jour — effroyable souvenir ! — il se fit un grand bruit, puis la machine resta muette et
le médecin que Ton manda sans tarder, dit tout de suite que la chose était bien grave.
Si grave, que la vieille gavotte ne se fit plus jamais entendre... Que voulez-vous, son heure avait sonné I
Contre le mur, par-dessus les Chinois, est la carte routière des provinces de France, ornée d'une rose des vents et de trois fleurs de lis. Sur cette carte, on voit encore les signes au crayon rouge qu'y traça l'arrièregrand-père lors de ce fameux voyage en Saintonge qu'il fit à cheval tout au long. Ses bottes et ses éperons sont là-haut, dans un coin du grenier, et l'on possède aussi les pistolets à pierre dont il fut sur le point de faire usage par une nuit fort noire, au détour d'un chemin.
Ah ! le voyage en Saintonge ! Ah ! les chers récits d'autrefois !
Cette porte un peu basse, capitonnée de perse antique, donne accès dans une pièce intime, sorte de parloir égayé par le soleil levant et boisé du haut en bas par de grands panneaux de bois.
C'est là que Ton se tient le plus souvent, là que l'on reçoit la redevance des poulardes grasses et que dans un panier plat, recouvert d'un linge blanc, la fermière apporte son beurre frais qui sent la noisette et est entouré d'une belle feuille de choux. C'est là que l'on discute le prix des vaches, que l'on s'entretient sur les veaux... à moins que l'on ne numérote les douzaines de serviettes venant de la lessive après les avoir nouées d'une belle faveur bleue.
C'est là aussi qu'on compte avec les hommes de journée et qu'après le battage on fait sauter dans le creux de sa main les grains bien mûrs de l'avoine nouvelle et que tout
en soufflant, pour chasser la poussière, on murmure :
« .Voyez la belle avoine ; elle est lourde comme du plomb. »
On y déguste aussi avec mille petits bruits des lèvres ce bon vin rose qui a un goût de violette et dont, vainement, on chercherait ailleurs le bouquet délicat.
Dans ce coin, sont les fusils, brillants comme un écu tout neuf, et suspendus près des trompes de chasse dont on allait sonner au bord de la rivière, près du moulin, làbas, sous les saules, par les belles nuits d'été, quand la lune donnait... et Ton écoutait religieusement l'écho de la fanfare s'éteignant peu à peu, tandis que les chiens hurlaient au loin et que dans le fond des bois les cerfs réveillés dressaient l'oreille.
A la place d'honneur est accrochée la
gerbe enrubannée de la dernière moisson et
lio l'enfant
dans une vieille crédence sont accrochées toutes les clefs de la maison, soigneusement étiquetées; piris les livres de dépense, la petite pharmacie, les engins de pêche, et que sais-je encore?
C'est un spectacle réjouissant que celui, de cette pièce encombrée des choses de la vie de campagne, mais où régnent l'ordre, la décence et la saine propreté que comporte l'existence honnête d'une famille de braves gens.
Voici la table où, de grand matin, on sert le café, tandis que les tartines rôtissent sur la pincette ; la table sur laquelle, en hiver, lorsque le vent souffle fort, on dîne bien chaudement, tout près d'un grand feu clair.
Souvent aussi , quand tout le monde est couché, le père ranime les tisons, la bonne mère approche son fauteuil et tous deux se consultent sur quelque sujet d'importance.
s'ouvrent mutuellement leur cœur et prennent en commun leur détermination. Partout ailleurs on causerait d'une façon moins pratique, on réfléchirait avec moins de sagesse, on aurait moins conscience de sa responsabilité.
Il semble que dans cette pièce le passé vous écoute et que les grands-parents vous regardent. Ne sont-ils pas là chez eux en effet? Rien n'y est changé depuis qu'ils ont quitté ce monde : c'est dans cette bergère que dormait le grand-père, la gazette ouverte sur ses genoux; sa grosse canne à pomme d'ivoire est restée dans le coin où il la déposait d'ordinaire. On croit entendre encore le bruit de son pas, un peu lourd et traînant, lorsqu'il traversait l'antichambre, et l'on se rappelle le bon sourire, le regard heureux qu'il promettait autour de lui. Sur les lourds chenets, on aperçoit les traces de sa pan-
touflc; on le voit penché vers la flamme, faisant un écran de ses deux mains amaigries. Comme on les regardait ces mains caressantes dont on connaissait les moindres rides, et comme on les aimait aussi, sachant qu'elles ne s'étaient jamais ouvertes que pour aider les autres et pour faire le bien.
C'est lui qui t'apprit à lire, dans ce grand livre à tranches rouges où tes enfants ont épelé. Voici la trace de leurs petits doigts et cette déchirure est ton ouvrage, mon ami.
A ton tour, tu deviendras grand-père : fais que tes petits-enfants gardent de toi le doux souvenir que tes parents t'ont laissé. Fais que ta vie soit l'écho de la leur et la prolonge au lieu de l'effacer.
Si par hasard le toit de la famille n'a point été emporté par l'ouragan, sois-lui fidèle et tâche qu'il abrite ta vieillesse.
Un beau matin, le logis te semble-t-il mo-
notone et triste, es-tu gagné par la fièvre des voyages? — Eh bien! boucle tes guêtres, chausse les souliers de voyageur, mais ne va pas trop loin, ne va pas au diable, comme on dit si joliment ! n'y reste pas surtout.
On ne doit perdre de vue sa girouette que pour rendre plus doux le bonheur de la retrouver.
Reviens, l'ami, reviens bien vite vers la maison où ton cœur est resté. Aperçois-tu tes deux lucarnes qui te regardent venir?
Ne sens-tu pas l'odeur de ta luzerne? Yois-tu, dans la verdure des arbres, la fumée qui s'échappe de la haute cheminée? Allonge le pas, le gigot brûle et l'on t'attend avec anxiété.
Ta femme s'est parée pour te recevoir; son cœur bat, elle s'agite, dispose, prépare, afin que le premier regard de ton
retour soit une fête et un épanouissement.
« Gomme il tarde! d dit-elle.
Les jeux s'arrêtent, tous les beaux petits yeux regardent la pendule qui, depuis si longtemps, sonne pour les tiens les heures tristes ou joyeuses. Ton chien se réveille et, de sa cfueue, inquiet, balaye les cendres du foyer.
Enfin, on s'écrie : Le voilà! On prend ton bâton, on t'enveloppe de caresses, tu sens que tu es à eux et qu'ils sont à toi.