CHAPITRE II
Comment je passai les années de ma captivité.
Mon éducation.
Nous passâmes, mon frère et moi, notre enfance à St-Malo. On nous plaça chez un vieillard nommé Cottin ; c'était le frère du capitaine, mort sur mer, et l'oncle du Second, qui devint capitaine à la place de son père. Il restait en face des quais, un peu en dehors de la ville. Nous passâmes chez lui huit ou neuf ans.
Il était assez bon pour nous ; mais sa vieille était bien mauvaise.
M. Ccttin faisait l'école à une vingtaine de petits garçons. Sept ou huit appartenaient, comme nous, à la compagnie.
et demeuraient dans sa maison ; les autres étaient les enfants des officiers du bord, ils habitaient à l'extérieur, et ils ne venaient nous rejoindre que pour le temps des classes. Nous étions gardés à vue d'œil ; il ne nous était point permis de sortir de la cour, où nous jouions, excepté pour aller sur les vaisseaux, quand il y en avait en rade ; souvent nous prenions là nos repas et notre sommeil. Pendant huit ans, il ne m'est arrivé que deux fois d'aller dans la ville, qui n'était qu'à trois pas, et encore sous la garde du père Cottin. De loin en loin, le capitaine venait nous voir, et s'informait de notre santé, de nos progrès.
A l'école, outre la lecture, j'appris un peu d'orthographe, d'arithmétique, de géographie, et mon catéchisme. Je fis ma première communion à bord d'un steamer
appartenant à ia compagnie, sur lequel se trouvait un chapelain ; il s'appelait M. Arpin. Nous allions quelquefois à la messe sur le pont des navires, mais jamais dans les églises de la ville. En réalité nous étions de petits prisonniers.
Nous savions déjà que nous avions été des enfants volés ; par certains mots, échappés par ci, par là, à nos surveillants, nous apprîmes que nos parents étaient du Canada ; cependant ni alors, ni plus tard, nous n'osâmes parler de ce sujet au capitaine, sachant que nous serions fort mal venus.
Mon premier naufrage.
Quand nous eûmes, moi quatorze ou quinze ans, mon frère treize ou quatorze ans, nous nous embarquâmes pour faire des voyages de longscours, et pour prendre le collier de misère. Le métier était encore plus rude pour mon jeune frère, comme il était moins fort que moi et moins endurci aux coups ; car, dans les
premiers temps de notre navigation, nous mangeâmes plus de coups que de pain.
Frotter les couteaux, laver la vaisselle, cirer les bottes, balayer le pont, monter dans les cordages, telle était notre occupation. Nous avons assez pleuré pour remplir une petite fontaine de larmes.
La compagnie possédait un grand nombre de vaisseaux qu'elle louait, les uns au gouvernement pour le transport des troupes, les autres aux commerçants pour l'expédition de leurs marchandises, les autres à des associations de pêcheurs à la morue. Le nôtre, chargé de vivres et de filets, allait approvisionner et surveiller les pêcheries de la France, près des côtes de Terreneuve ; il devait éloigner des eaux françaises les navires américains et ceux de la Nouvelle- Ecosse, pour les empêcher d'y prendre le capelan qui sert à faire la bouette (i).
(1) Bouette ou boitte vient de boited, bas-breton, qui signifie nourriture, appas, amorce. Les Canadiens appellent aussi boitte une préparation qu'ils font, pour leurs vaches et autres bestiaux, avec de l'eau et du son, ou bien de la moulée, c'est-à-dire du grain broyé et moulu seulement, sans 4Ue la farine soit séparée de son écorce.
ï'r. matelot sria à Toussaint : " Dépêcheitoi : dépêchetoi : " page 25.
Quand nous partîmes, il y eut bien de? saluts à terre, et à bord bien des coups de canon. C'était le premier d'avrii, el vers le i y nous faisions naufrage, à une petite distance de Pictou, avec un grand vent du sud-ouest et une grosse tempête de neige. Le capitaine appela tous les matelots. " Vite, dit-il, abattez toutes les voiles." Aussitôt dit, aussitôt fait- Mais il est trop tard, déjà le navire bat sur les écueils, on 1 entend craquer de toutes parts. Le capitaine se lamente à tous les saints, il voudrait bien sauver son équipage. On n'entend partout que ce cri : " nous allons périr, nous allons périr!" Plusieurs se jettent à l'eau avec des ceintures de sauvetage (i) en liège.
Les cinq chaloupes sont mises à flot.
La première, qui fut prête à partir, portait douze hommes ; ils périrent tous, une mer crevant sur eux. Le capitaine me dit : u embarque avec moi." Un matelot dut crier par trois fois à Toussaint :
(1) Ce que les Canadiens appellent /rréserveurs, du mot anglais préserver.
" dépêche-toi, dépêche-toi " ! Le pauvre enfant se jeta à corps perdu dans la chaloupe, en se lamentant. Les vagues étaient grosses comme des montagnes.
Nous ramions avec ardeur. Comme nous étions à trois arpents de terre, une houle longue et forte nous souleva, et d'un seul coup nous porta au rivage ; nous sautâmes sur le sable dans l'eaujusqu'à la ceinture, et à force de bras nous parvîmmes à hisser l'embarcation sur la côte. Avec la grâce de Dieu, les autres chaloupes furent aussi assez heureuses pour aborder. Et nous étions là, grebttant, sur ce rivage abandonné, loin de toute habitation.
L'équipage se composait de cinquante cinq hommes, quarante trois s'étaient sauvés, douze cadavres flottaient le long de la grève. Tristes, nous ramassons ces chers noyés. Ils étaient méconnaissables, mutilés, le nez emporté, le corps déchiré sur les pierres aiguës ; ils faisaient pitié à voir. Nous eûmes bien de la peine à les enterrer ; pour leur creuser
des fosses, il ruous fallait arracher les tourbes avec des bois pointus ou avec nos mains. Nous tremblions de tous nos membres sous le vent froid, et le cœur nous seignait de douleur.
Ce pénible devoir accompli, le bon capitaine nous dit : " Allons voir si nous ne découvririons pas quelque bâtiment aux environs." Comme huit hommes sautaient dans une chaloupe, nous aperçûmes une barque qui détournait une pointe au large. " Vite, vite, dit le capitaine, tâchez de la rejoindre." Nous fîmes force signaux ; là barque nous aperçut et se dirigea sur nous. " Pouvez-vous, demanda notre capitaine, me donner un passage pour moi et mon équipage ? nous sommes d'infortunés naufragés que la tempête de ce matin a jetés sur la côte, sans aucun secours. — Avec plaisir, répondit le capitaine Duquet (c'était son nom) ; mais nous sommes court de vivres, vous serez obligés de vous mettre à la ration." Pendant neuf jours que nous fûmes à son bord, nous n'avions à manger chaque
soir que quelques onces de bœuf salé ; du reste on nous traita avec bonté. Le capitaine Duquet était de Québec ; l'année suivante, dans un voyage qu'il faisait au Brésil avec un chargement de morues sèches, il se perdit corps et biens. Que Dieu le récompense de sa charité envers nous !
Le dixième jour, nous rencontrâmes en pleine mer un bâtiment anglais, en route pour Boston. Nous passâmes de la barque au steamer ; là, dans l'abondance de tout, nous nous trouvâmes comme aux noces. On nous déposa à St- Jean de Terreneuve, où nous prîmes un vaisseau français pour St-Malo. Comme vous le voyez, mon premier voyage n'avait pas été une excursion de plaisir : c'était pour l'avenir un mauvais présage.
S ni
Mes nombreux voyages.
Le capitaine Cottin mit Toussaint àl'é-
cole, en pension, dans la ville de St-M.alo. Il était encore trop faible pour la manœuvre, et un peu maladif. Je ne suis pas un homme très grand, je puis mesurer cinq pieds et sept pouces ; Toussaint était plus petit que moi, mais plus épais, plus trappu. Il passa trois ans au collège, il en sortit joliment instruit.
Quant à moi, je m'embarquai pour la Chine. Je suivis toujours le capitaine Cottin sur les vaisseaux de la Campagnie, tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre ; il en était de même du reste de l'équipage.
Cette fois, nous portions aux Chinois des marchandises sèches et de la boisson, nous en rapportâmes une cargaison de thé. Il ne se passait pas une seule journée sans que je pensasse à Toussaint, qui avait été mon compagnon inséparable depuis mon enfance ; chaque soir je m'endormais tard, et je versais une larme au souvenir du plaisir que nous avions eu ensemble. Le plaisir s'était changé en travail ; il me fa1 lait faire l'exercice au fusil avec les autres matelots ; j'étais hom-
ne de chaloupe, et quand il se présentait un mauvais assaut quelque part, j'étais certain d'être de corvée.
Pendant une dizaine d'années, toujours sous le capitaine Cottin, je fis bien des voyages : à la Jamaïque, où nous portions de la fleur pour en rapporter du sucre et de la mêlasse ; au Brésil, avec des chargements de poisson ; sur les côtes de Terre-Neuve et du Labrador, où nous surveillions les pêcheries françaises ; à Boston et à Portland aux Etats-Unis ; à Liverpool en Angleterre ; à Bordeaux et à LaRochelle en France. Après ses fcrois années d'école, Toussaint était revenu partager mes peines et mes joies.
§rv.
Mon second naufrage.
Dans l'automne de 1S69, nous nous embarquâmes à St- Pierre M iquelon pour Québec, dans une barque chargée de puis
son. Outre le capitaine Cottin, nous netions que treize matelots à bord. Au Bic, nous prîmes un pilot ; comme le vent était bon, il nous fit déferler toutes les voiles. Il pouvait être alors sept heures du soir, le lendemain matin nous jetions l'ancre devant le Quai des Indes.
Comme la saison était avancée, on déchargea et l'on rechargea au plus vite J notre nouveau chargement se composait de bois scié, planches et madriers. Nous partîmes le jour de la Toussaint. J'étais venu si près des miens, et je m'éloignais sans espoir de retour ! Nous avions, Toussaint et moi, un vague pressentiment que nos parents vivaient dans les environs, et cette pensée laissait dans nos cœnrs comme un vide et une tristesse.
Il soufflait une brise alisée du sud-ouest les vergues portaient toutes leurs voiles, nous eûmes une belle descente jusqu'à l'endroit où nous déposâmes le pilot au rivage. Trois jours après, le vent changea, tournant au midi, avec une forte tempête de neige. Il nous fût impossible de
passer au sud de Terre-Neuve ; il nous fallut, bongré malgré, entrer dans le détroit de Belle- Isle. Plus il ventait, plus il neigeait. On faisait petite voile. Un soir le capitaine dit au Second de mettre à la cape ; nous passâmes la nuit blanche, sans clore l'œil. Le lendemain matin il y avait un pied de neige sur le pont, les cordages étaient couverts d'un demi pouce de glace, raides, inflexibles : quelle misère alors nous avions pour exécuter les manœuvres ! Vers quatre heures après midi, le vent inclina sur le Sud-Ouest. Le capitaine se promenait à la poupe, les mains dans ses poches, en peine, interrogeant l'horizon. " La journée se passe, la nuit vient, le courant m'entraîne, je ne sais pas où je suis, nos compas sont dérangés. Si la bonne Vierge voulait me faire la grâce de voir le soleil une heure seulement, nous serions sauvés ; mais non, la tempête empire, qu'allons-nous devenir ? " Nous étions découragés.
- Toussaint était sur l'avant du vaisseau, et regardait. Tout-à-coup, il s'écrie :
" J'aperçois une masse noire, tout près." Le Second accourt : " à terre ! on s'en va à terre. " Le capitaine arrive hors de luimême. '* Hélas ! c'est ce que je craignais." A ce moment le vaisseau monte sur une grosse roche, crève, casse par le milieu, s'emplit à moitié d'eau, et reste attaché à l'éceuil. Nous étions échoués sur un rocher de quelques arpents de circonférence. A force de travail, on parvint à sauver une chaloupe et à la mettre à la mer ; il pouvait être minuit. Il neigeait toujours à pelletées, et les vagues continuaient à rouler comme des collines. Le capitaine nous dit d'attendre le jour pour essayer d'aller à terre. Nous passâmes une bien triste nuit, à l'air de tous les temps, gelés, glacés, frissonnant sous les bourrasques de neige fondue qui nous fouettaient la figure.
Le lendemain matin il neigeait encore, mais il ne ventait presque plus ; la mer devenait plus calme. Le Second partit avec neuf matelots pour aller à la côte, que nous apercevions à huit ou neuf
lieues de distance ; la petite embarcation ne pouvait porter plus d'hommes. Nous restions cinq à bord, le capitaine, mon frère et moi, et deux autres matelots, Asselin et Sansterre. " Aussitôt que vous serez parvenus aux habitations, envoyez à notre secours. — Oui, oui, bonjour. — Bon voyage ! bonne chance ! " L'adieu était triste, un pressentiment nous disait que nous ne nous reverrions plus.
Une heure environ après leur départ, le vent a reviré nord- est comme une rage. L'eau poudrait (i) comme la neige l'hiver, et la neige tombait si épaisse qu'on ne pouvait voir à trois pas devant soi. De minute en minute, nous regardions pour voir si nos gens ne reviendraient point. La journée se passe, la nuit se passe, personne ne revient. Le
(1) Quand le vent charroie la neige en poussière fine, les Canadiens disent qu'il poudre- Ce mot est né avec le peuple du Canada ; aussi, trouvez-m'en un meilleur ? Dès 1696, le Père Gabriel Marest, parlant de l'hiver de )a Baie d'Hudson, écrivait : " Ce long hiver, quoiqu'il soit froid, ne l'est pas toujours également. Il y a de beaux jours. Ce qui me plaît davantage, c'est qu'on n'y voit point de pluie, et qu'après un certain temps de neige et de poudrerie (c'est ainsi qu'on appelle une petite neige qui s'insinue partout), l'air y est net et clair."
capitaine, rêveur, pensif, se met à pleurer; à cette vue, nous nous mettons tous à pleurer avec lui : ce n'était pas gai.
Le lendemain, le temps était beau, la mer calme, le soleil brillant ; on voyait loin sur les eaux, aussi loin que les yeux pouvaient porter. Mais de toute la journée personne ne revint. Le capitaine nous dit: "Hélas! c'en est bien fini du reste de l'équipage ; nous n'avons pas autre chose à faire qu'à prier pour le repos de leur âme." Sans aucun doute ils ont tous péri, car jamais depuis nous n'en avons entendu parler. Toussaint reprit : "Ils ont bien de la chance. Ils sont mieux que nous. Le bon Dieu les a retirés du monde ; ce serait fort heureux qu'il nous en fit autant.— Tu ne devrais pas parler comme cela, répond le capitaine. Dieu sait ce qu'il nous faut ; s'il nous punit par ce naufrage, sachons' par notre résignation apaiser sa colère. Que sa sainte volonté soit faite !— Mais qu'allons-nous devenir ici ? pouvons-nous passer l'hiver sur ce rocher ?A quoi sert de
se démonter ? Quand bien même nous nous tirerions aux cheveux, notre sort n'en serait pas amélioré. Prenons courage, et confions-nous en la bonne Providence."
Un hiver sur un rocher.
Nous passâmes l'hiver sur le vaisseau.
La glace se forma autour de ses parois extérieures, et l'attacha fortement au rocher ; il devint solide comme un pont.
L'eau qui l'avait rempli à moitié, s'était congelée de part en part ; mais elle n'avait pas atteint les chambres delà proue ; c'est là que nous nous retirâmes à l'abri des vents. Pour toute nourriture, nous n'avions que de la farine sèche, ce qui ^p'est pas, je vous assure, très appétissant ; pour toute boisson, que la neige qui tombait du ciel : encore n'avions- nous pas le moyen de la faire fondre. Impos-
sible était- il d'allumer du feu ; le briquet, la pierre, le tondre, les allumettes, tout nous manquait ; nous passions la plus grande partie des jours et des nuits dans nos lits, sous nos couvertures. Nous ne sortions sur le pont que de temps en temps, pour prendre un peu d'exercice, nous dégourdir, et nous mettre le sang en circulation. De trois côtés, la mer s'étendait au loin ei au large comme un vaste désert ; au nord la côte du Labrador s'allongeait comme un long cordon bleu. Trois fois, pendant le triste hiver, la tempête sévit avec fureur ; elle faisait craquer la charpente déjà fort endommagée de notre vaisseau ; elle menaçait d'emporter le rocher et 1 îlot de glace, qui s'était formé aux alentours.
D'abord nous étions sombres et taciturnes ; puis, peu à peu, nous nous habituâmes à l'idée de notre sort malheureux ; nous jasions dessous nos couvertes, même nous allâmes jusqu'à rire. \h quoi l'homme ne peut-il s'habituer ?
Au mois de janvier, Asselin mourut de faiblesse et de froid ; pas longtemps
38 j! enfant perdu
après, Sansterre le suivit. Nous nous disions : " bientôt, ce sera notre tour." Les deux cadavres restèrent gelés dans leurs lits ; nous les avions toujours sous les yeux, c'était un avertissement continuel de nous préparer au voyage de l'éternité. A la fin de mars nous étions si faibles que nous ne pouvions plus monter sur le pont, le vent nous transperçait et nous jetait par terre. Tout ce qu'il nous était possible de faire, c'était de nous traîner auprès du quart de farine pour prendre notre ration journalière ; puis nous nous ensevelissions sous nos tas de couvertes, pour y entretenir et conserver le peu de chaleur que notre sang possédait encore.
Nous étions résignés, la mort nous apparaissait comme un soulagement. Le capitaine, il est vrai, laissait derrière lui une femme et des enfants, dont le souvenir venait assombrir son âme ; mais pour mon trère et moi, orphelins, sans parents^ sans amis, la vie n'avait pas beaucoup d'attraits. D'un moment à l'autre nous nous attendions à trépasser.
Vers le huit d'avril, trois jeunes hommes abordèrent notre navire, montèrent sur le tillac, descendirent dans notre cabine. Ils s'attendaient à ne voir personne, vu qu'ils se croyaient sur un vaisseau abandonné. Quand ils nous apperçurent, ils reculèrent de deux pas, effrayés, se pensant en face de revenants ; nous étions pâles comme des draps, décharnés comme des squelettes, et nos yeux hagards s'attachaient sur eux fixement.
Ils furent quelques minutes sans parler. Comment vous trouvez-vous ici, dit l'un d'eux ? " Notre capitaine leur raconta notre naufrage, et il termina en disant : " Allez- vous nous porter secours ? " Les bons jeunes gens étaient émus, des larmes perlaient sous leurs paupières. " Il nous est impossible, dirent-ils, de vous amener avec nous maintenant, vous êtes trop faibles, et les glaces sont mauvaises. Nous allons retourner à notre navire, et nous reviendrons. En attendant, bon courage ! "
C'étaient trois Anglais de Terreneuve
qui faisaient la chasse aux loups-marins. Nous les vîmes avec tristesse s'éloigner, courant sur les îles flottantes, sautant, à l'aide de leurs longues perches ferrées, de glaçons en glaçons. Nous nous disions, les larmes aux yeux : " reviendront-ils ? ah ! non, ils nous oublieront. C'en est bien fini de nous ! "
Tout de même, cette visite avait relevé nos espérances, il faut bien peu de chose pour rallumer, au fond du cœur de l'homme, l'amour de la vie ! Nous nous attachions à la promesse de ces trois étrangers comme des naufragés à une.
épave. Le soleil était devenu plus chaud ; chaque jour nous nous traînions, tant bien que mal, sur le tillac, et nous passions des heures à scruter, à interroger l'horizon
Quinze jours se passèrent, lents, sombres, inquiets, sans que personne ne vint. Nous nous lamentions au bon Dieu. Le capitaine se mit à genoux, les mains levées au ciel. " Seigneur, disait-il, nous gémissons et nous pleurons dans cette vallée de larmes. Ayez pitié de nous.
O bonne, ô douce, ô pieuse Vierge Marie donnez-nous des forces pour soutenir jusqu'au bout notre fatigue !" Et nous pleurions à chaudes larmes.
La prière finie, Toussaint monta sur le pont ; nous restâmes, le capitaine et moi, dans notre cabine, abattus, découragés.
Tout-à-coup, Toussaint pousse un cri, un vrai cri de désespoir, nous en frémissons. " Capitaine, dit-il, n ayez pas peur, ce sont nos bons amis qui reviennent. " Nous ne nous sentions plus de joie ; nous fûmes assez longtemps sans pouvoir parler, ni nous remuer. Les pêcheurs anglais nous transportèrent à leur bord> dans leurs bras, comme on le ferait pour des enfants. Ils nous soignèrent au bouillon ; nos forces se rétablirent petit à petit, si bien que, au bout de deux semaines, une gaffe à la main, nous leur aidions à courir sus aux loups-marins.
Un mois après, ils nous déposèrent à St-Jean de Terre-Neuve, où un steamer anglais nous prit pour nous transporter à Bordeaux. De Bordeaux à St-Malo, il n'y
a qu'un pas. Jugez de la surprise et de ia joie de nos amis Malouins : ils nous pensaient au fond de la mer, depuis longtemps la pâture des poissons ; et nous leur arrivions, sans être attendus, comme J*>s apparitions d'outre tombe.