‹ L'enfant perdu et retrouvé ou Pierre Cholet [microforme]Chapitre 10 sur 26 · VII · texte numérisé non relu

VII

Kencontre d'un Métis esquimaux.

Ce soir-là, j'étais trop fatigué, trop découragé pour me bâtir une cabane : Je

couchai à la belle étoile, dans une fissure de rocher que je couvris d'une toiture de sapinage. Je grelottai toute la nuit et ne dormis guère, l'image de mon frère

était toujours devant mes yeux, je le voyais partout.

Au petit Jour, je me remis en marche ; mon dessein était de gagner la mer, et là de me jeter dans la première hutte de pêcheur venue. Etre fait prisonnier, être

livré au vaisseau, recevoir vingt coups de fouet, être passé par les armes, tout cela ne m'inquiétait guère ; au contraire, mourir me paraissait un sort enviable.

Je marchais depuis quelques heures, lorsque tout-à-coup j'aperçus venir dans le lointain, au devant de moi, une forme insolite. Etait-ce une bête sauvage ?..

était-ce un homme ?.. Etait-ce un des soldats du navire, qui s'était déguisé pour aller à ma recherche ?.. Je me blottis derrière un gros caillou, tremblant comme une feuille ; je m'aperçus que je tenais plus à la vie que je ne pensais.

Homme ou bête, l'animal avançait tou.

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jours, il n'était plus qu'à quelques centai nes de pas. Je risquai un œil, il m'aper.

Sut, et il me cria, en assez mauvais fran.

çais : “ Toi, pas Peur; J'étions un ami.’ C'était un métis, demi acadien et demi €Squimaux, qui chassait le caribou dans CES montagnes. Il était habillé tout en poil, des pieds à la tête, ayant bottes de loup-marin, culottes de loup-marin, gilet de loup-marin et Capuchon de loup-marin.

Ïl recula de Surprise en me voyant si maigre et si décharné, je ressemblais à un Squelette,“ D'où viens-tu ?”— Je contai un mensonge, que Dieu me le pardonne. “* J'étais, lui répondis-je, matelot sur Un navire français : Le Capitaine fit descendre l'équipage à terre, pour lui donner une Journée de récréation : le soir, il a levé l'ancre avant que Je ne fusse monté à bord, croyant sans doute que tous ses hommes étaient de retour ; et depuis lors, J'erre égaré à travers ces rochers. — Je.

puis combien de jours *—- Depuis, certainement, plus de deux mois. — De quoi as-tu vécu ? — Hélas, sauf votre respect, de

cinquante saletés immangeables, de racinages, de fruits sauvages, de poissons morts qui grouillaient de vers, de soleils de mer corrompus (1). C'est bien extraordinaire, comme un homme peut vivre de peu! Mon ami, ayez pitié de moi, et donnez-moi à manger. — C'est bien, suis-moi et viens à mon logis. ”

Il s'était bâti en bois une cabane assez confortable : son ameublement avait le luxe d’un petit poèle de tôle et d’une chaudière en cuivre. Ilfit rôtir sur les tisons un bon morceau de caribou, le fumet me chatouillait l’odorat délicieusement. Je ne pouvais m'empêcher de sourire, il y avait près de trois semaines que je n'avais pas goûté une seule bouchée de viande. Ce repas me fit du bien.

Je restai trois jours avec ce brave métis, qui me traita comme un frère ; la nuit, je dormais sans inquiétude, d'un sommeil profond ; mes forces se rétablirent. Qu'il fait bon, dans l’affliction, de rencontrer

(1) D'après ce que j’ai pu comprendre, ces soleils de mer seraient des espèces de polypes à corps mou et contractile.

Un cœur compatissant! Je prie Celui qui récompense un ver d'eau froide donné en son nom, d'être la récompense de ce Sauvage inconnu qui me rendit à la vie,

et qui me remit sur la route du monde habité.

“ Ai-je loin, lui demandai-je, pour me rendre à la mer ? — Six lieues.— De quel côté se trouve-t-elle ? — Par derrière cette montagne. ” [I] me montrait de la main le sud quart sud-ouest. Voulez-vous, lui dis-je, avant que nous nous séparions, me faire un plaisir ? — Lequel ? — Changer d'habits avec moi. — Tu n'y penses pas, répondit-il, tes habits sont bien meilleurs que les miens. — Cela n'y fait rien, je n'ai pas d'autre moyen de vous témoigner ma reconnaissance.” J'insistai, c'était pour moi une belle fortune : qui me reconnaftrait sous un pareil accoutrement ? A la fin, il consentit. Nous nous quittâmes en nous pressant la main, partant lui pour la chasse et moi pour la mer, habillé Jui en matelot français et moi en esquimaux, avec un vêtement en peau fait tout d'une

pièce, souliers, pantalons, gilet et capuchon, enfin hérissé de poil comme un ours ou un loup. Je me mirai dans le cristal d’un lac, je ne pus retenir un éclat de rire, j'étais comique à voir.

J'allais bon train, un morceau de caribou sur l'épaule, muni de courage. “Il me serait donc encore donné de vivre parmi les hommes, peut-être de rencontrer mes parents. Dans tous les cas, je me rendrai certainement dans le pays de ma naissance, et je me ferai des amis au milieu de mes compatriotes, c’est un plaisir que je n'ai jamais goûté et qui doit être bien doux.” Cette pensée me rendait facile l'ascension des rochers, et supportable mon habit, trop chaud, qui fourmillait de vermines. Les sueurs m'inondaient, mais l'espérance me soutenait. Déjà, je respirais l'air de la mer, et le salin m'apportait comme une saveur de liberté. Bref, si le souvenir de mon pauvre frère ne m'eût poursuivi partout et ne fût venu assombrir mes idées, j'aurais été presque heureux. Car, dans un loin-

tain indécis, comme dans un mirage, m'apparaissait la terre de mes pères.

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