‹ L'enfant perdu et retrouvé ou Pierre Cholet [microforme]Chapitre 8 sur 26 · COMMENT JE RECOUVRAI MA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

COMMENT JE RECOUVRAI MA LIBERTÉ

Ma première deser tion.

Le marin ne connaît pas de bon temps.

Aussitôt nous nous embarquâmes sur une frégate, destinée à aller protéger les droits français sur les côtes de Terre- Neuve. Outre le service des matelots, elle portait une cinquantaine de soldats commandés par un officier supérieur ; mais la conduite du navire restait tou-

jours aux mains du capitaine Cottin.

Dans les moments difficiles seulement, les sldats aidaient à la manœuvre ; à part cela, ils faisaient l'exercice militaire, et

fainéantaient au soleil. A la fin de juin, nous nous retrouvions dans le port de St- à , jean. 3 . Là.je dis à mon frère : “ Désertons ? À :

Quelle vie triste que la nôtre! C'est un ; véritable esclavage. Pas de parents, pas Ë d'amis, des nuits de quart sans sommeil, | des travaux à tous les temps, des coups, ï des naufrages, la mort devant nous à tout 6 | bout de champ ! Nous irons au Canada, à s

nous tâcherons d'y trouver nos parents ; alors nous serons, sur la terre, des hom- 1 mes comme les autres.-— C’est bien, dit mon frère, désertons. ”

Nous partîmes sur le soir. Déià nous avions traversé les rues de la ville, et nous avions fait un ässez bon bout de

chemin dans la campagne, lorsque trois .

- habitants (1) allèrent avertir la police que . 6 À et Qu

(1) Au Canada, habitant signifie cultivateur. Dans les me

premiers temps de la colonie, la population se divisait en Ces

deux matelots de la frégate s’enfuyaient.

Nous fûmes ramenés au vaisseau sous les armes, et jetés pour la nuit dans le cachot ; nous y passâmes six jours à l’eau et au biscuit noir. Nous eûmes notre procès à la cour martiale ; nous fûmes condamnés à recevoir, moi vingt coups.

de fouet, et mon frère douze coups : j'étais puni plus sévèrement, parce que j'avais été l’instigateur de la désertion. Le lendemain du procès, vers une heure après midi, un sergent vint nous ouvrir la porte du cachot, et nous dit, d’un ton solennel : “ Prisonniers, sortez d'ici, venez pour être fouettés.” Le frisson courut par tous nos membres ; on nous conduisit au pied du grand mat, où l’on nous fit Ôter nos chemises. On nous mit les fers aux pieds, et l’on rous attacha les mains, à la longueur de nos bras, à deux anneaux fixés au-dessus de nos têtes. Les

deux parts bien distinctes, les Aivernants qui ne restaient à Québec qu'autant que le demandait l'intérêt de leur commerce, et les habitants qui avaient élu domicile dans le pays. Ces derniers, pour la plupart, se livraient à la culture, de là synonimie du mot avec celui de cultivateur.

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soldats étaient rangés sur deux lignes ; chaque coup retentissait au miieu du silence ; je me tordais comme un ver, je ne pouvais m'empêcher de pousser des gémissements plaintifs. Mes forces faiblissaient ; au dix-huitième coup, je perdis connaissance. Le docteur déclara que je ne pouvais en porter davantage.

Mon frère reçut ses douze coups, sans broncher. J'ai été six semaines au lit, presque sans pouvoir me grouiller ; l'onguent que le docteur mettait sur mes’ plaies, me faisait souffrir presque autant que le fouet. Lorsque je fus devenu assez bien, ils me donnèrent mes deux autres coups : ainsi, je me trouvai à avoir payé ma dette, jusqu'à la dernière obole.

$ II Ma seconde désertion.

A lafin de juillet de cette année 4870,

après avoir été prendre à Pictou sa provision de charbon, notre vaisseau gagna

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la côte nord de Terre-Neuve, pour y remplir l'objet de sa mission. Nous étions à peine arrivés dans ces parages, que, le premier d'août, le capitaine réunit sur le pont tout l'équipage, et, d'une voix émue, il nous dit : ‘ J'ai une grande nouvelle à vous apprendre. La guerre est déclarée entre la France et la Prusse. Je viens de recevoir un télégramme, qui nous appelle au poste du danger et de l'honneur.

Nous partirons le six de ce mois.” Ces paroles furent reçues avec des applaudissements, chacun brûlait de l'ardeur patriotique de se mesurer avec les Prussiens.

En passant à Black Bay, (1) sur la côte du Labrador, le capitaine nous dit :

“ Allez à terre, je vous donne une journée de réjouissances.” Aussitôt, les six chaloupes sont à l’eau ; nous y sautons au plus vif, matelots, soldats, sergents, capitaines. À terre, nous faisons l’exer-

(1) Black Bay se trouve dans le détroit de Belle-Isle, sur la côte du Labrador, presque vis-à-vis l’extrémité nord de l'île de Terre-Neuve.

cice au fusil, nous courons sur les grèves, nous prenons un bon repas au grand air, nous nous étendons sur l'herbe : c'était charmant.

Le sergent qui nous avait exercés, vint me proposer de déserter de nouveau. Je lui répondis : “ C’est bien dur pour moi de me mettre en route, je ne suis pas encore guéri de mes blessures. Si nous étions repris, je ne pourrais supporter dans cet état de nouveaux coups de fouet. — Il ne s'agit pas de fouet, reprit-il, nous joucns tout simplement notre tête.

Nous sommes en temps de guerre ; tout déserteur, si on l’arrête, sera passé par les armes. Voyons, décide-toi. — C'est bien, lui dis-je, va sonder nos autres compagnons ; s'ils partent, je vous suis. ”

Les cinq autres, qui composaient notre petit peloton, se déclarent prêts à tout.

Visant un moment favorable, nous quittons le camp vers quatre heures de l’après-midi ; nous suivons la crique de Black Bay, au fond d’une coulée bordée

de sapins. Au sud-ouest, sur notre gau-

che, s'élève une haute montagne ; sur notre droite, s'étend un terrain plat, où croissent çà et là de petites épinettes, borné à un demi mille de distance par une rangée de collines. Nous allions les uns à la suite des autres, à pas de loup, sans faire de bruit et l'œil aux aguets ; le cœur me battait bien fort.

Après une demi heure de marche, le sergent nous dit : ‘* Suivez-moi, mes braves, jusque sur le haut de ce rocher.” Nous y grimpâmes à qui mieux, mieux.

Le sommet en était tout couvert de neige. “Il s’agit maintenant, dit le chef, de dépister ceux qui s'aventureraient à notre poursuite. Otez vos bottes, et attachezles sous vos pieds, sens devant derrière. ” Ce qui fut dit, fut fait, et promptement.

Un quart d'heure après, nous avions traversé la lisière de neige, et nous descendions le flanc opposé de la montagne.

“ Remettez vos bottes, dit le sergent. Ici, il faut nous séparer. Ensemble, nous courrons risque de mourir de faim ; puis, séparés, si une bande est prise, les autres

au moins auront la chance de s'échapper.” Nous pleurions à chaudes larmes ; plus nous nous regardions, plus nous pleurions.

Enfin nous nous donnâmes la main, et nous nous dîmes adieu pour la vie. Divisés en trois bandes, nous partîmes chacun de notre côté, les uns vers le sudouest, les autres vers le nord, les autres vers le nord-est, en nous faisant les meilleurs souhaits : ‘“ Que Dieu vous protège ! Qu'il vous conduise dans votre pays!

Qu'il vous ramène dans vos familles ! ” Mon compagnon était mon frère Toussaint Marin. Nous marchâmes jusqu’au soir. Vers six heures, Toussaint me dit :

“ Si nous pouvions nous rendre jusqu’à cette seconde montagne, nous nous y bätirions une cabane pour la nuit.” Avec la grâce de Dieu, et après beaucoup de fatigues, nous y parvinmes. Choisissant une excavation dans un rocher coupé à pic, nous la fermons par une muraille faite avec des pierres de différentes formes ; cela nous donnait un abri contre les bêtes et le mauvais temps; de plus, si nous

Sir les lan cel Pe ain do po étic ava de rev teur nos

étio

étions poursuivis, personne ne se douterait qu'il y aurait, derrière ces roches entassées sans symétrie, des êtres humains : notre mur brut ressemblait à un amas de

cailloux, jetés là, au hazard, par le travail de la nature.

Nous nous couchâmes sans souper.

Vers neuf heures, nous commençâmes à entendre tonner les canons du vaisseau ; de temps en temps, nous voyons la lueur sinistre des bombes qui éclataient dans les airs. Le bruit se répercutait en roulant de montagne en montagne, comme celui de la foudre ; la terre en tremblait.

Pendant deux jours, l'artillerie continua ainsi de jouer, d'heure en heure. Sans doute on voulait nous donner un signal pour retourner sur nos pas, si nous nous étions égarés par mégarde : ou bien, l'on avait envoyé à notre poursuite, et la voix de l’airain indiquait l'endroit où il faudrait revenir, quand on se serait saisi des déserteurs. Ce soir-là, nous tremblions de tous nos membres ; ‘cependant, comme nous

étions très fatigués, nous pûmes dormir.

Lu

Je veillai jusque vers minuit sur le sommeil de Toussaint, et Toussaint veilla sur moi jusqu'au jour.

SIII

Sur la Côte du Labrador.

Nous passâmes cinq jours en cet endroit, n'osant aller plus loin, de peur de tomber sur quelque parti de soldats, qui pouvait être engagé à notre poursuite.

De notre espèce d’observatoire, nous apercevions la mer à environ quatre milles, et nous voyons monter une colonne de fumée à l'endroit où le vaisseau se trouvait à l'ancre, mais une crête de rocher nous dérobait la vue du navire et de ses mats. Les arbrisseaux, dans les environs, étaient si courts, qu'un homme debout les dominait de toute la tête.

Nous nous traînions à plat ventre pour aller faire, dans le voisinage, une cueillette d'afacas, de pembinas (1), et de raci-

(1) Ataca, pembina, noms algonquins de fruits sauvages, rouges quand ils sont murs, gros les premiers comme des ce rises, les seconds un peu plus petits.

avc

nes sauvages. Nous avions un fusil, des balles, du plomb et de la poudre ; mais aucun gibier ne passait à notre portée.

La nuit, nous entendions bien les loups hurler autour de nous, mais la peur nous empêchait de sortir ; du reste, quel moyen avions-nous de les abattre au milieu de l'obscurité? À vrai dire, nous faisions maigre chère.

Le sixième jour, je dis à Toussaint :

‘“ Le vaisseau doit être parti maintenant, allons plus loin, peut-être rencontreronsnous quelque moyen de subsister.— N'allons pas, toujours, sur le bord de la mer, dit-il ; nos gens peuvent bien rôder là encore, et faire taire leurs canons pour nous tendre un piège. Du reste, en partant, ils ont pu commissionner les pécheurs de nous arrêter, et les Jersais nous vendraient vite pour une brique de lard.” Voici le plan que nous arrêtâmes : nous remonterions la côte du Labrador, toujours dans l’intérieur, jusqu'à un établissement Canadien, assez éloigné pour avoir échappé à la nouvelle de notre dé-

b4 L'ENFANT PERDU

sertion, comme Natashquan ou Mingan ; de là nous prendrions passage sur quelque vaisseau pour Québec ; puis nous nous mettrions à parcourir le Canada, à la recherche de nos parents. (Cette dernière idée nous souriait : quel plaisir de retrouver un père, une mère, des sœurs, des frères! Enfin donc, nous aussi, nous.

aurions un foyer, où s’assoieraient le repos et l’amitié.

‘ Hélas! objectait Toussaint, dans un vaste pays, où retrouver notre famille ?

C'est chercher une aiguille dans un voyage de foin. — Notre enlèvement, répondis-je, a dû faire du bruit dans le temps.

En disant que nous sommes des enfants.

perdus, la voix publique nous indiquera de suite la paroisse où devront se diriger nos recherches. — Peut-être nous adresserons-nous bien loin de l'endroit de notre naissance, personne n'aura entendu parler de notre accident.—Nous parcourrons le Canada en tous sens; puis nous.

prendrons les gazettes à notre service. — Et, nos perents nous reconnaîtront-ils.

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après tant d'années d'absence ? Nous étions si jeunes, quand nous fûümes enlevés à leur tendresse.— Qui sait ? peutêtre avons-nous conservé un air de famille. Du reste, notre âge s’accordera avec l’époque de notre enlèvement. Après tout, confions-nous à la Providence ; le plus pressé est de sortir d’ici. — Oui, oui, ajouta-t-il, en levant les yeux au ciel, remettons-nous en toute confiance entre les mains de cette bonne Providence qui ne nous a jamais abandonnés, et qu'elle nous conserve nos vieux parents |!”

Par ces paroles et d'autres semblables, nous soutenions notre courage et nous trompions les tortures de la faim. Nous marchâmes tout le jour, clopin clopan, dans la mousse, à travers les pierres, montant, descendant, toujours sans autre nourriture que les framboises, ou les autres fruits sauvages que nous rencontrions sur notre chemin; le soir, nous avions le jarret pliant. Nous bâtimes une autre cabane sur le modèle de la première, et nous nous y étendîmes de tout notre long,

comme pour mourir. Le lit était mollet :

une mousse épaisse recouvre tous ces rochers ; elle y tient lieu de terre, d'herbe et souvent d'arbres. Si elle offre un bon duvet pour le dormir, elle n’en a pas moins de grands inconvénients pour le marcher :

on y enfonce souvent jusqu’à mi-jambe, comme dans l'éponge.

Je dis à Toussaint : “ J'ai bien faim.” Il me répondit : “ Moi aussi. Oh! si Dieu rous faisait la grâce de rencontrer un petit morceau de pain, comme nous le mangerions avec appétit.” Une heure après, deux perdrix vinrent se reposer, à vingt pas environ de la cabane. Toussaint prend sa carabine, et les abat d’un seul coup. Je cours les chercher, nous les dévorons de suite, sans les faire cuire, elles nous paraissent si bonnes ! C'était la première viande que nous goutions, depuis notre évasion du navire.

Le lendemain, nous étions bien malades, les perdrix crues nous avaient été contraires. Nous dûmes rester en cet endroit quatre jours, sans pouvoir mar-

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cher, vivant des atacas du voisinage. Parfois, le découragement s'insinuait dans nos cœurs ; mais, extérieurement, je tâchais toujours de faire bonne contenance, afin de ne pas désespérer mon frère.

Il me disait : “ Nous avons été bien insensés de quitter le vaisseau ; si nous y étions restés, nous n'aurions pas tant de trouble.—Si nous avons fait la folie de partir, reprenais-je, gardons-nous de faire celle de nous décourager ; ce serait notre perte. Rappelle-toi de m'avoir souvent dit que la Providence ne nous avait jamais abandonnés. Et puis nos parents....? ” Cette pensée de notre père et de notre mère faisait toujours briller un rayon de soleil à travers les nuages les plus sombres,

& IV

Rencontre d'un ours.

Après quatre jours de repos, étant un peu remis, nous résolûmes de

continuer notre route. tant bien que mal. Nous pouvions à peine marcher.

Toussaint me disait : “ La tête me tourne, je ne suis pas capable d'aller plus loin.” Je l'interrompis en m'écriant :

‘“ Vois donc cette grande bête qui vient à nous.” (C'était un ours. Tout près, se trouvait “1e grosse roche, nous y courûmes. Je mâtai le fusil le long du caillou, Toussaint mit le pied sur le bout du canon, je l’aidai de mes deux mains, il parvint à se hisser au sommet de la pierre.

Il me tendit le bras, et me tira à lui.

Nous n’eûmes que le temps de saisir notre fusil, déjà la bête avait les deux pattes de devant sur les flancs du caillou, nous dévorant de ses yeux étincelants, grognant, la gueule béante. Nous nous regardions, essouflés, abasourdis, comme pétrifiés.

À la fin, Toussaint coucha la bête en joue, et lui passa une balle à travers la machoire et l'épaule ; elle tomba en poussant un cri amer. Je pris le fusil, et luien déchargeai un second coup dans le cœur;

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elle était morte. Vite nous descendons. De peler un morceau de la hanche, d'en tailler une grillade, de manger cette chaire crue et sanglante, ce fut l'affaire d’un moment : nous fimes un véritable régal ; jamais, de notre vie, rous n'avions si bien savouré un repas.

Toussaint me dit: “ Si le bon Dieu nous énvoyait souvent comme cela de la viande fraîche, nous pourrions espérer d'arriver au terme de notre voyage. — Oui, lui dis-je. Remercions-le de ses bienfaits, si nous voulons qu'il nous Îles renouvelle.” Nous tombâmes à genoux, et, chapeau bas, sous le beau soleil qui nous éclairait et nous réchaufiait, le cœur plein de joie et de reconnaissance, nous récitâmes toutes nos prières à haute voix. Il me semblait que la nature entière se réjouissait et priait avec nous. Dans le besoin, dans le péril, l'homme comprend bien mieux comme il dépend de son créateur !

S V En route pour la mer.

Nous passâmes deux jours près du garde-manger que le bon Dieu avait mis sur notre chemin: nos forces se refirent quelque peu. L'’ours commençait à sentir. Je dis à mon compagnon : ‘“ Coupons-en chacun un morceau, et partons:

Si tu veux, nous allons tâcher de gagner la mer, le vaisseau doit être loin maintenant, il n'aura pas retardé aussi longtemps son départ pour sept hommes de notre valeur. Peut-être n'a-t-il pas laissé aux habitations la commission de nous arrêter; dans tous les cas, mourir pour mourir, il vaut mieux rendre son dernier soupir parmi les hommes que parmi les bêtes. Qu'en dis-tu, mon frère ? — Mon frère, je suis de ton avis.”

Nous reprenons notre route d'un pas ferme, nous n'avions pas marché avec autant d'aplomb depuis notre départ. Che-

min faisant, nous nous entretenions du plaisir de revoir nos parents. Cependant, une pensée triste revenait souvent assombrir les espérances de Toussaint. “Hélas !

disait-il, notre père et notre mère sont peut-être morts, et bientôt, nous-mêmes, nous aurons le même sort. — Espérons toujours, répondis-je. Voici vingt-cinq ans, à peu près, que nous avons été volés, nos parents ne seraient pas aujourd’hui hors d'âge. Dans tous les cas, il doit nous rester encore des frères et des sœurs ; nous finirons bien par retrouver quelque membre de notre famille. — Je le souhaite, je le désire, je doute ; quelque chose me dit que je dois laisser mes os sur cette terre inhospitalière. ”” C'était là son refrain de chaque jour.

Nous marchions depuis cinq grandes semaines, et nous ne rencontrions pas la mer. Le ciel était sombre et couvert, le soleil ne montrait sa face que de loin en loin. Il était évident que nous étions écartés. De temps en temps, nous tuions quelque perdrix, ou quelque autre oiseau

plus ou moins succulent ; mais, depuis quinze jours, la viande faisait complètement défaut. Nos forces étaient bien tombées. Toussaint me dit : ‘“ Il nous faut camper ici, et nous reposer quelques jours, je ne puis me traîner plus loin.” Nous nous trouvions sur les bords d’un lac, qui peut avoir trois lieues de long sur une lieue et demie de large ; d'un côté s'étend un fatte (1) d'environ tfois milles, borné par une haute montagne. ‘“ Allons coucher, dit Toussaint, au pied de cette hauteur.” Nous préférions, pour passer la nuit, les lieux élevés aux pays plats ; nous y trouvions plus facilement des cavernes, des excavations, ou des pierres propres à nous bâtir un abri ; généralement nous y rencontrions, descendant des sommets, un filet d’eau, sur les bords duquel nous établissions notre campement.

Arrivé au milieu du flatte, Toussaint,

(1) Flatte, les Canadiens ont sans doute pris ce mot de l'anglais lat, plat ; cependant, il est plus français qu'on ne, pense. L'Académie a conservé flatir, battre les flans dea, monnaies sur l’enclume, c'est-à-dire les aplatir ; et flatoir, gros marteau pour battre les fians,

épuisé, se jette par terre en me disant:

“ Je me meurs de faim.” Nous n'avions pas trouvé de fruitage depuis le matin.

Je me mis à genoux, j'ôtai mon chapeau, et je récitai cette prière qui nous avait réconfortés si souvent : ‘“ Souvenez-vous, Ô très pieuse Vierge Marie, qu'on n'a jamais ouf dire qu'aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection, imploré votre secours et’ demandé vos suffrages, ait été abandonné. Animé d’une pareille confiance, ô Vierge des vierges, je recours à vous, et gémissant sous le poids de mes péchés, je me prosterne à vos pieds. O Mère du Verbe, ne méprisez ‘pas mes prières ; mais écoutez-les favorablement, et daignez les exaucer. ”

À peine avais-je fini cette prière, que je fis quelques pas, et trouvai des atacas en quantité. J'appelai mon frère, il mangeait à deux mains, il dévorait. Après que nous fûmes rassasiés, nous nous dfmes l’un à l’autre : ‘“ Remercions la Sainte Vierge.” Ce que nous fimes de tout notre cœur.

Un quart d'heure après, nous étions au pied de la montagne, bâtissant notre maison pour la nuit. Nous n'avions pu trouver d’eau dans le voisinage. Le travail avançait lentément, nous avions la jambe molle et les bras paresseux, nous enfoncions péniblement dans une épaisse couche de mousse grésillante, dont le sol était couvert : Toussaint, surtout, était plus souvent assis que debout, jamais je ne l'avais vu si complètement abattu. La nuit se présentait menaçante, le firmament était chargé de nuages, et mon cœur l'était d'inquiétudes.

$ VI Mort de mon frère.

Deux heures après que nous nous fûmes étendus sur notre lit de mousse, ayant dormi un léger somme, je me réveillai ; je m'assis sur mon séant, et regardai mon frère. Il était pâle, blanc comme un drap, râlant, les lèvres tou-

tes retirées. ‘“ Es-tu malade, lui disje. — Oui, répondit-il, et bien malade.” Bientôt, il se mit à trembler de tous ses membres, et si fort, que les dents lui claquaient dans la bouche. Il se tordait sous les coliques, les crampes l’étouffaient, il vomissait avec efforts, il poussait des gémissements à fendre l'air. ‘“ J'endure, disait-il, tout ce que l’on peut endurer de souffrances. Si cela continu, je vais mourir!” J'étais là, assis, les bras croisés, attéré, muet ; je ne trouvais pas un mot à dire ; ce pauvre frère se roulait au mi-

lieu de tortures intérieures, je ne pouvais lui apporter aucun soulagement ; et lui, se plaignait toujours.

Il souffrait aussi de la soif. ‘“ Louis, Louis, disait-1l d’une voix à me transpercer le cœur, mon cher Louis, va donc me chercher de l’eau, rien qu’une goutte d’eau ; j'ai la gorge desséchée, le feu me brûle les entrailles !” Il y avait une bonne lieue pour descendre au lac, la nuit était très noire, et j'entendais les loups hurler autour de notre cabane. ‘“ Mon pauvre

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