CHANT QUATRIÈME
Un hriiit (jui rosscmblait au fracas du tonnerre Rompit mon lourd sommeil et rouvrit ma paupière, Tout mon corps tressaillit à ce réveil soudain.
D'un bond, comme en sursaut, je me levai de terre: Et chercliant de la nuit à sonder le mystère, Mon œil de tous côtés se fixait incertain.
Je touchais à l'ahîuie où les ombres punies Font tonner les échos de clameurs infinies. J'étais au bord du goufiVe : il était si profond,
Si chargé de vapeurs et d'épaisses ténèbres,
Que mes regards plongés dans ses cercles funèbres
S'y perdaient sans pouvoir en distinguer le fond.
Or discendiam quaggiù nel cicco inoiido, Incomincio '1 Poeta tutto smorto:
lo sarô primo, e tu sarai secondo.
Ed io, chc del color mi fui accorto,
Dissi : come verrô, se tu paventi,
Che suoli al mio dubbiare esser conforte?
Ed egli a me : V angoscia delle genti, Che son quaggiù , nel viso mi diplnge Quella pietà, che tu per tema senti.
Andiam, chè la via lunga ne sospinge.
Cosi si mise , e cosi mi fe' inlrare Nel primo cerchio che V abisso cinge.
Quivi, secondo che per ascoltare, Non avea pianto, ma che di sospiri, Che r aura eterna facevan Ircmare.
E ciô avvenia di duol senza martiri ,
Ch' avean le turbe , ch' eran moite e grandi,
E d' infanti, e di femmine, e di viri.
Lo buon Maestro a me : tu non dimandi Che spiriti son questi che tu vedi?
Or vo' che sappi, innanzi che più andi,
Le poêle vers moi tourna son IVoiil plus pâle : «Descendons maintenant dans la nuit infernale, » Dit-il, «moi le premier, et toi dcirière moi.»
J'avais vu la pAleur qui rouvrait son visage; Je répondis : «Comment aurais-je ce courage? Toi-même, mon soutien, tu cèdes a rellVoi.»
— «Les angoisses de ceux (pii sont là, dans ce gouiïre, Ont jeté sur mon front cette ombre; mon ccrur souffre, Ce n'est pas de l'elfroi, c'est la pitié des maux.
Allons, la route est longue! » A ces mots, il s'avance; Je marchai sur ses pas, et, sans plus d'hésitance, J'entrai dans le premier des cercles infernaux.
Là des sons étoullés, rumeur faible et plaintive, Kmurent tout d'abord mon oreille attentive. L'air éternel semblait en frémir et vibrer;
Vague bruissement de la foule des Ames;
Car ici, par milliers, enfants, hommes et femmes,
iMallieureux sans tourment, soupiraient sans pleurer.
« Eh bien , pouniuoi ne pas demander à connaître Quels sont ces esprils-là (|ue lu vois,» dit mon maiirey « Or donc, avant d'aller plus loin, écoute-moi :
Cil' ei non peccaro ; e s' egli hanno mercedi , Non basta, \wrch' c' non cbber battcsmo. Ch* c porta délia Fede che tu credi ;
E se furon dinanzi al Cristianesmo, Non adorar debitamente Iddio :
E di questi cotai son io medesmo.
Per tai difettl, e non per altro rio, Senio perduti, e soldi lanto oftesi, Che senza speme vivemo in disio.
Gran duol mi prese al cor, quando lo 'ntesi, Perocchè gente di molto valore Conobbi clie 'n quel Limbo eran sospesi.
Dimini, Maestro niio, dimmi, Signore, Coniincia' io per voler esser certo Di quella Fede che vince ogni errorre :
Uscinne mai alcuno o per suo merto,
0 per altrui, che poi fosse beato?
E quei, che 'ntese '1 mio parlar coverto,
Rispose : io era nuovo in questo stato, Quando ci vidi venire un Possente Con segno di vittoria incoronato.
Ils sont là sans péché, courbés sous ranatliènic Vouv n'avoir pas reçu les eaux du saint baptême, Pour n'avoir pas franchi les portes de la Foi.
licaucoup sont morts avant le Christ; le divin Maître iNe fut pas adoré par eux connue il doit l'être. Je suis un de ceux-là, j'eus le même malheur.
VA c'est pour expier ce péché d'ignorance
Que nous sommes perdus, et pour toute souHVance
Nous vivons sans espoir, altérés de bonheur, d
(irande douleur me prit au cœur à ce langage,
Car j'avais reconnu des hommes de courage
VA plus d'un noble esprit ([ue l'arrêt dut fra|)per.
«Dis-moi, mailre, dis-moi, seigneur,» lui deiiKindai-je,
Curieux d'éclaircir un doute sacrilège
Sur celte Foi pourtant qui ne peut nous tromper;
('Jamais par ses vertus ou par quelque puissance Nul n'est sorti d'ici pour goûter l'espérance?» Ll lui. (jui comprenait nion parler détourné:
"J'étais nouveau venu dans ce Limbe où je reste; l n Puissant y pai'iit dans sa gloire céleste; hii scrnn de la victoire il était cOMi-oniK' (0.
Trasseci 1' ombra d(;l l'riiiio Parente, D' Abel suo ïi'^Uo .. e quella di Noè, Di Moïse legista; ed ubbidiente
Abraam Patriarca, e David Ue-, Israele col Padre, e co' suoi nati, E con Uachele, per cui tanlo le' :
Ed altri molli , e feceli beali :
E vo' che sappi, che dinanzi ad essi
Spirili umani non eran salvati.
Non lasciavam V andar, perch' ei dicessi, Ma passavam la selva tuttavia , La selva dico di spirili spessi.
Non era lungi ancor la nostra via
Di qua dal sommo, quand' io vidi un foco,
Ch' emisperio di ténèbre vincia.
Di lungi v' eravamo ancora un poco ,
Ma non si, ch' io non discernessi in parte,
Ch' orrevol gente possedea quel loco :
0 tu, ch' onori ogni scienza ed arte, Questi chi son, ch' hanno cotanta orranza, Che dal modo degli altri gli diparte?
Il ai'i'aclia d'ici l'onibre du preiiiier pure, Colle du doux Abel et d'Eve notre mère, Noé sauvé des eaux et David le saint roi,
Le grand législateur du peuple juif, Moïse, Le pieux Abraham et sa race promise, Isaac et Hacliel, tendre objet de sa loi.
Kl bien d'autres par lui ravis à cette enceinte Montèrent bienheureux vers la région sainte. Ce furent les premiers sauvés par son secours. »
Ainsi parlait Virgile, et dans les sentiers sombres. Dans l'épaisse forêt, dans cette forêt d'ombres. Tandis qu'il me parlait nous avancions toujours.
^ous n'étions pas encore éloignés de l'entrée Lorsque je vis de loin briller dans la contrée Ln feu (pii de l'orbite éclairait la moitié.
I]t comme j'avançais dans l'enceinte maudite, J'entrevoyais déjà que les ombres d'élite Habitaient ce séjour moins digne de pitié :
— «Flambeau de tous les arts, ces esprits, demandai-je , Quels sont-ils? D'où leur vient, dis-moi, ce privilège \)v vivi'f comme à part, au milieu des prosci-ils?»
E qucgli a mo : 1' onrat;» nominanza, Chc di lor suona su nella tua vita , Grazia acquista nel Ciel, die si gli avanza.
Intanlo voce fu per me udila :
Onorate 1' allissimo Poeta :
L' ombra sua torna, cli' era dipartila.
Poicliè la voce fu restate e quêta,
Vidi qualtro grand' ombre a rioi venire :
Sembianza avevan ne trista, ne lieta.
Lo buon Maestro cominciommi a dire :
Mira colui con quella spada in mano , Che vien dinanzi a' tre, si come Sire.
Quegli è Omero poeta sovrano :
L' altro è Orazio satiro , che viene , Ovidio è '1 terzo, e I' ultimo è Lucano.
Perocchè ciascun nieco si conviene Nel nome, che sono la voce sola, Fannomi onore, e di cio fanno bene.
Cosi vidi adunar la bella scuola
Di quel Signor dell' altissimo canto,
Che sovra gli altri, corn' aquila, vola.
II répondit : « Leur nom que le monde révère, Leur gloire (|iii là haut résonne sur la terre, De la bonté du Ciel ont mérité ce piix.»
A ces mots, une voix retentit dans l'abîme : «Honneur, rendez honneur au poëte sublime; Il nous avait (piillés. il revieni parmi nous.»
La voix se tut; je vis, au devant (h; Virgile Quatre esprits ariivci' d'un pas Iciil cl li-aïKiiiille ; Sans joie et sans tristesse, ils allaient, le front doux.
«Vois-les venir,» me dit mon bon maître, «et remarque Celui qui le premier marche comme un monarque Et parait en avant une épée à la main.
C'est le poëte-roi, c'est le divin Homère, Après lui vient Horace à l'éloquence amère, Le troisième est Ovide , et le dernier, Lucain.
Tous ils ont mérité ce nom de grand poëte Dont la voix tout à l'heure a couronné ma tête; Et me rendant honneur, se font honneur égal. »
Je vis se rassembler ainsi la belle école
De ce maître des chants sublimes et (pii vole.
Au-dessus des plus grands comme un aigle royal.
64 <;amo IV.
Da ch' ebbcr ragionalo insicnio alqiianto. Volsersi a me con saliitevol ccnno :
E '1 mio Maestro sorrise di tanto :
E più d' onorc ancora assai mi fenno, Ch' essi mi fccer délia loro schiera, Si ch' io fui sesto tra cotanlo senno.
Cosi n' andammo infino alla lumiera, Parlando cose, che '1 tacere è bello, Si corn' era '1 parlar cola dov' era.
Venimmo al piè d' un nobile castello, Sette volte cerchiato d' alte mura, Difeso intorno d' un bel fiumicello.
Questo passammo corne terra dura:
Per sette porte iutrai con questi Savi : Giugnemmo in prato di fresca verdura.
Genti v' eran con occhi tardi e gravi, Di grande autorità ne' lor sembianti :
Parlavan rado con voci soavi.
Traemmoci cosi dall' un de' canti In luogo aperto, luminoso ed alto.
Si che veder si potean tutti quanti.
cil A M IV. 63
Après s'être parlé quohiue tc'mj)s à voix basse, Ils me firent tous quatre un salut plein de grâce; Mon Maître à cet accueil répondit d'un souris.
Dans leur docte cénacle, lionneur bien plus insigne, Ils voulurent ni'adniettre; ainsi, le plus indigne, Je marchai le sixième après ces grands esprits.
Nous causions cheminant vers la région claire; Bel entretien qu'ici je crois meilleur de taire. Mais qu'il était sublime au séjour de la mort!
Tout à coup apparut à ma vue étonnée l'ne enceinte de murs sept fois environnée. In joli petit fleuve en défendait l'abord (2).
Nous passâmes le fleuve à r.ec, et dans l'enceinte Avec mes compagnons je pénétrai sans crainte. Nous vînmes en un pré d'un vert et frais aspect.
Il était tout peuplé d'ombres majestueuses; Leurs regards sérieux, leurs voix harmonieuses, Leur parler contenu, commandaient le respect.
Nous montâmes ensemble une cime éclairée, Kt de cette hauteur dominant la contrée. J'embrassai d'un coup d'œii la foule des esprits.
f)6 CANTO IV.
Colà (lirilto sopra 'l vordc sinallo Mi fur mostrati gli spirili magni, Chc (li vederli in me stesso n' esalto.
lo vidi Elettra con moti compagni , Tra' quai conobbi ed Ettore, ed Enea, Cesare arma'o con gli occlii grifagni.
Vidi Cammilla, e la Pcntesilea Dair altra parte, e vidi '1 Rc Latino, Che con Lavinia sua figlia sedea.
Yidi quel Bruto, che cacciô Tarquino ; Lucrezia, Iulia, Marzia e Corniglia, E solo in parte vidi '1 Saladino.
Poichè innalzai un poco più le ciglia, Yidi '1 Maestro di color che sanno, Seder tra filosofica famiglia.
Tutti lo miran , tutti onor gli fanno.
Quivi vid' io e Socrate, e Platone ,
Che 'nnanzi gli altri più presse gli stanno,
Democrito, che '1 mondo a caso pone, Diogenes, Anassagora, e Taie , Empedocles, Eraclito e Zenone,
Je vis ces grands mortels que l'univers honore; Ih* celle vision mon cœur tressaille encore! Ils erraient exilés parmi ces champs fleuris.
j'aperçus de héros Electre environnée (3); Je reconnus Hector; je reconnus Knée, César encore armé de ses regards perçants.
Ici IVnthésilée, et la vierge Camille;
Ailleurs, je reconnus assis avec sa tille
Le bon roi Latinus courbé sous ses vieux ans.
I']t Brutus qui chassa le fier Tarquin, Julie, La noble Marcia, Lucrèce, Cornélie; A l'écart, Saladin, le soudan glorieux.
\ristûte plus loin à mes yeux se présente, Lt des sages fameux la famille rmposanle Rangés autour de lui connue des fils pieux.
Avec ravissement je voyais tous ces sages
!*iès (le lui se pressant et l'entourant d'homm;iges.
A ses côtés Socrate et le divin Platon,
Celui qui fit du monde un hasard, Démocrile, L'austère Oiogènc et le sombre Heraclite, Thaïes, Anaxagore, Empédocle, Zenon;
68 r,A^TO IV.
E vidi 'I buono accoglitor del quale, Dioscoride dico; e vidi Orfeo, Tullio, e Livio, e Senoca morale,
Euclide geomelra, e Tolonimeo, Jppocrate, Avicenna, e Gaiieno, Averrois che '1 gran comento feo.
lo non posso ritrar di tutti appieno , Perocchè si mi caccia '1 lungo tema , Che moite volte al fatto il dir vien mène.
La sesta conipagnia in duo si scema:
Per altra via mi mena '1 savio Duca Fuor délia quêta nell' aura che tréma :
E vengo in parte, ove non è che luca.
CIIAM IV. 69
Et co naluraliste illustre, Dioscoride, Orphée et Cicéron, le géomètre Euclide, Ki Séiièque le sage, et Live riiistorieii ;
Iv docte Égyptien qui décrivit la Terre, Averrhoès l'auteur du vaste Commentaire, llippocrate de Cos, Avicenne, Cialien!
Mais je ne puis citer la foule tout entière, i.e temps presse; je traite une longue matière Qui force à dire moins que la réalité.
Bientôt nos compagnons nous quittèrent; Virgile Me lit abandonner ce champ pur et tranipiille Pour me conduire encor dans un air agité,
l']| je vins en des lieux morts à toute clarté.