‹ L'engrenage; comédie en trois actesChapitre 18 sur 84 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

M. MORIN

Bien, mais faites cela discrètement.

CLAPIOT

Avec ça, qu'ils se gênent les autres!

M. MORIN

Parfaitement, mais en ayant pas Tair de les imiter, tout en faisant la même chose, nous mettons le bon droit de notre côté.

C'est vrai. Moi je raconterai partout l'histoire de la baleine.

M. MORIN

Quelle baleine ?

Vous ne savez pas ?. . . Dans son parc, M. Vaudrey, il n'y a pas que des lièvres, il y a un étang...

M. MORIN

Oui.

TAULARD, très convaincu.

Et dans son étang il a une baleine qui mange, par jour, je ne sais plus combien de sacs de blé . Si on ne gaspillait pas le froment comme ça il y aurait du pain poui' tout le monde.

M. MORIN, se retenant pour ne pas rire-

Comment savez-vous ça. C'est bien invraisemblable...

On me l'a dit.

28 L KNGRENAGE

M. MORIN

Qui?

TAULARD.

Quelqu'un qui l'a vue, la baleine.

M. MORlN

Mais qui ?

TAULARD.

Un domestique que M. Vaudrey a renvoyé.

M. MORIX

Je ne pense pas qu'il faille répéter cette chose là...

TAULARD.

Pourquoi donc ça? Vous croyez que tous ces paysans si bêtes qu'ils soient voteront pour un homme qui leur vole leur pain pour le donner à des animaux féroces.

M. MORIN

C'est vrai.

TAULARD .

Ça peut lui faire beaucoup de mal à M. "Vaudrey.

BOGUL\-,

Certainement, monsieur Morin, ça peut lui faire beaucoup de mal.

Ah!... Alors, vous en êtes sûr, père Taulard, que l'histoire est vraie et qu'il y a une baleine. . .

ACTK PREMIliR 2^

TAULARD.

Si j'en suis sûr!... Comme je vous vois.

M. MORIN

Dans ce cas, c'est différent. Je vous donnerai cinquante francs avec lesquels vous paierez la goutte à des amis en leur racontant l'histoire et en les priant de la raconter à leur tour.

TAULARD, très large et très en dehors.

A la bonne heure ! Voilà comment on fait une élection.

BOGUIN, très bon homme, joyeux.

Dans ma commune, moi, je suis certain d'avoir pour M. Rémoussin une grosse majorité.

M. MORIN

Certain ?

BOGUIX.

Oui. Oh ! mais je les mène à la baguette. (Il rit.) Les gros cultivateurs sont pour nous ; il ne reste que la racaille... Ceux-là, je les tiens par le bureau de bienfaisance... dont je suis à peu près le seul donateur... Et ceux qui voteront pour M. Vaudrey n'auront pas de distribution de pain l'hiver prochain... (Il rit.) Voilà...

M. MORIN

Comment les connaîtrez-vous ?

BOGLUN, toujours bonhomme.

Je veux bien faire la charité, maisje ne veux pas qu'on se moque de moi... Com;nent je les connai-

3(1 l'kngrenage

îrai, ceux qui voteront mal ? C'est bien simple (Il rit.) Je distribue d'avance les bulletins aux malieureux, et, le jour du scrutin, c'est moi qui, en ma qualité de maire, les leur prend des mains pour les mettre dans rnrne. Je regarde si le bulletin qu'ils me donnent est bien celui que je leur ai remis ; (Riant.) voilà toute la malice.

Mais...

BOGUIN.

J'ai eu le soin d'y faire un petit point derrière... Si je ne le vois pas du premier coup d'oeil, je déplie cl replie le bulletin en disant : « Voyons, un tel, est-ce que c'est comme ça qu'on plie un bulletin... iu n'as donc jamais volé » ! Ils n'osent rien dire et le tour est joué.

M. MORIN

C'est très adroit.

TAULARD.

Dans nos communes, tout le monde le fait.

M. MOR[N

C'est très bien. Vous distribuerez aussi des petits verres, et vous aussi, Clapiot.

Soyez tranquille... 11 y en aura plus d'un saoul le samedi soir.

M. MORiN, debout.

Et n'oubliez pas de dire partout, ce qui est vrai .du res'e, que M. Rémoussin a formellement promis de voter les droits sur les blés.

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