‹ L'énigme du monde et sa solution selon Charles SecrétanChapitre 34 sur 124 · IL EST VAIN DE MER LA CHUTE · texte numérisé non relu

IL EST VAIN DE MER LA CHUTE

» ... Partout sur la terre règne une contradiction dont nous souffrons sans nous en rendre compte, et qui ne nous fait pas moins souffrir après que nous lavons aperçue.»

La doctrine de la chute est pour Secrétan l'inévitable conséquence des principes qu'il a posés :

(( Le rationalisme vulgaire, écrit-il, qui prétend expliquer le monde comme l'œuvre d'un Dieu personnel créant dans une fin morale, et qui cependant nie la chute, ne soutient pas lexamen. Je n'en veux point contester 1" utilité pratique dans tel ou tel état moral de la société, et je ne méconnais point le talent que les prédicateurs dits libéraux et les professeurs des collèges mettent à le développer: mais il ne sagit ici ni de dialectique, ni d'éloquence, ni même de bonnes intentions et de bons services : il s'agit de philosophie. Ce qu'on demande à la philosophie, c'est d'expliquer les faits. Pour cela il faudrait d'abord les discerner. La théorie pure est une théorie vide. Si la profondeur d'un système consiste à comprendre l'expérience, c'est à la conscience qu'il appartient de lui fournil- ses matériaux. Eh bien, la conscience

NOUS SOMMES PRISONNIERS... Sg

proteste contre ce théisme superficiel. Une négation complète la froisserait moins cruellement. Il est faux que le monde tel qu'il nous accueille quand nous sortons, en criant, du sein maternel, témoigne de la bonté de Dieu ; l'évidence des faits eflFacerait de nos cœurs cette croyance de la raison, si l'idée de la chute ne nous offrait un refuge contre le blasphème. Triste refuge, et pourtant le seul qui nous reste ouvert. »

Les preuves de la chute, elles abondent : on peut dire qu'elles nous crèvent les yeux. Nous sommes prisonniers du temps et de l'espace :

c( L'espace limite l'exercice de notre sensibilité et de notre activité volontaire plus étroitement que celui de notre imagination, et celui de notre imagination plus étroitement que celui de notre intelligence. »

Notre condition vis-à-vis de l'espace n'est donc pas celle qui conviendrait à des êtres vraiment spirituels :

« L'harmonieuse unité de notre être demanderait que nous saisissions par l'imagination l'étendue où se meut librement la pensée, et que nous prissions réellement possession par les forces de notre orga-

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nisme des lieux où rimagination nous transporte à son gré. Pour expliquer notre situation présente, il ne suffit pas de prononcer le mot fini, car nous sommes finis en tout sens, et le fini nexclut pas rharmonie. Au vrai, nous sommes en prison, nous sommes à la gêne. C'est cette gêne que je constate, dit Secrétan. et que j'ose rattacher à la chute. * Sans doute C( nous triomi)hons imparfaitement de lespace par le mouvement, c'est-à-dire par le temps: mais, à son tour, comment vaincrons-nous le temps? Le temps est la contradiction par excellence, le temps est la négation de l'êtie. Rien ne saurait être en subissant pleinement la loi du temps. Il faut que l'un des deux, l'être ou le temps, soit un mensonge. En effet, ce qui existe n'existe pas dans le passé : le passé n'est plus rien, et tout ce qui est vraiment [)assé nest l'ien. Ce qui existe n'existe pas dans l'avenir : l'avenir n'est pas encore, et tout ce qui est vraiment à venir n'est rien. Le présent ne remplit point de temps, car il ne possède aucune durée : le présent est la négation du temps, comme le temps est la négation du présent. »

Sans doute par la sensation, qui est une synthèse, par la mémoire et la prévision, en un mot par la pensée, nous produisons une

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simultanéité au sein de la succession, nous saisissons ce que le flot du temps emporte et nous le forçons à rester là.

r<f Mais cette négation du temps, qui fait toute la vie de l'esprit, ne s'accomplit que d'une manière excessivement imparfaite : nous oublions nos plus chères joies et nos plus chères douleurs; nous ne connaissons pas notre avenir, et nous ne pourrions pas en supporter la connaissance. Vivre, c'est réaliser son germe, sa puissance. Etre libre, c'est se posséder. Nous devrions donc et nous voudrions réaliser et posséder les puissances de notre nature ; mais un tel lot n'est accordé à personne. Nous ne sommes jamais qu'une faible partie de nousmêmes. Les premières facultés qui se développent en nous sont épuisées avant que celles du dernier âge aient mûri, et pourtant la véritable utilité des dernières eût été de s'appliquer aux premières pour les féconder en les réglant. Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ! Mais toujours la jeunesse ignore, et la vieillesse est toujours stérile. Ainsi, pour se réaliser, toutes choses ont besoin du temps, qui détruit tout. Le temps nous manque lui-même; le temps manque à tous ceux qui ont quelque chose de grand dans le cœur ; les immuables nécessités de l'existence empêchent l'homme

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