‹ L'enjoleuseChapitre 16 sur 111 · MADAME GRANDIER, ALINE, JACQUES · texte numérisé non relu

MADAME GRANDIER, ALINE, JACQUES

JACQUES (entrant à la suite d’Aline).

Vous permettez, n'est-ce pas, madame, que je vienne

Jusqu'ici pour causer ? Vus m'y avez habitué maintenant, et puis, il y fait si bon chez soi !

MADAME GRANDIER (énervée).

Mais oui...monsieur...certainement... (elle s’as-

sied).

JACQUES

Merci, madame. Et maïntenant je suis <hez moi !

(Aline va s'appuyer sur le dossier du fauteuil où sa mère cst cssise. Jacques s’assied)}, La scène m'est familière, me rappelle vraimert ma jeunesse, mon adolescence, mes parents perdus, mon foyer, et je vous remercie, madame, de me permettre de faire revivre, de temps à autre, toutes ces choses. Comme c’est calme et gai, ici ! Le bonheur habite cette maison sans doute. Il y niche, 11 s y cache, qui sait ? peut-être en ce coin, sous ce meuble, dans les cendres du foyer, et je l’y verrais fort bien si je le méritais. . . Sans doute encore il sort la nuit et s'amuse à jeter des féeries autour de vous, des songes, des espérances et des joies. Il est toujours avec vous, vous suit, vous hante, et j’en serais jaloux si c'était possible. . . Comment est-il fait, mademoiselle, M. le Bonheur ? Vous devez le connaître intimement aujourd hui ?

MADAME GRANDIER (à part).

Hélas !

ALINE (riant).

Ah ! vous savez, monsieur le poête, si le bonheur habite ici, je ne l'ai jamais vu. . . Je dis une folie ! Comme si l’on pouvait voir une abstraction ! ...Car enfin, le bonheur peut-être composé de tant de choses que, puissionsnous le voir sous une forme concrète et palpable, cela ferait sans doute un drôle de personnage. . . Voyons—à mon tour

—vous qui êtes dans le secret des dieux, comment est-il "cit, M. le Bonheur ?

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JACQUES

Mon Dieu ! le bonheur, comme vous le disiez, peut être très simple et très compliqué, selon ce que chacun entend par le mot, ou par ce que le mot représente. . . Mais il y a bonheur et bonheur, et le vrai bonheur est toujours le plus simple... Et pour qui sait le voir et le reconnaître, il est ici, il est là, il est partout. . .Il est dans l’amour de votre mère pour vous, et dans l’adoration que vous avez pour elle. Il gite dans le coeur que nul souffle mauvais n’a terni ; il rit dans les yeux de tout ceux qui n’ont pas de haine ; il vole avec ce papillon des champs dont les radieuses couleurs enchantent le regard ; il chante avec les oiseaux, embaume sur les fleurs, glisse dans le sole l, babille dans le ruisseau et chatoie sur les vagues. ..Le bonheur, mademoiselle ? Le bonheur est partout où vous portez les yeux, car il suffit de l'avoir au coeur pour le voir et le reconnaitre partout.

ALINE

En ce cas, vous devez être fièrement heureux, vous ! JACQUES.

Pas fièrement. . .Car si M. le Bonheur se montre à moi volontiers dans les champs, sur les chemnis et dans quelques maisons, il ne s’est guère aventuré jusqu'ici chez moi...ll est vrai que dans cette étude froide et pleine d’horribles choses que j'appelle chez moi, et où je vis seul, il n’est pas fort tentant de s'introduire. . .

Et cependant vous êtes gai, joyeux ! Et vous marivaudez comme un petit collég'en à son premier amour... Scxait-il donc possible que le bonheur ne dépendit que de

tn is

la volonté ?...Que l’on n’est heureux qu’en autant qu'on le veut bien >...

JACQUES

Je le crois, madame. Il suffit pour cela, comme dit l'Ecriture, d’avoir des oreilles pour entendre, des yeux pour voir—et un coeur pour aimer...

ALINE

Oui, mais avec cela avouez qu'il faut aussi avoir le feu sacré !...1l faut la volonté opiniâtre et ferme de tout voir sous son beau côté, de tout sentir d’une certaine manière-—en un mot—ii faut la force de caractère voulue pour ouvrir ou fermer les yeux selon ce que la vie peut offrir de beau ou de hideux. . .n’est-ce pas ?

MADAME GRANDIER

Aline a raiso. il ne suffit pas de croire au bonheur pour être heureux. . . Il semble que le bonheur et le malheur se ressemblent tellement que l’un se substitue à l’autre le plus souvent, et qu’à l'heure où nous ouvrons nos bras et nos coeurs au premier, c'est le second qui se présente et qui s’y précipite. . . Seulement, à votre âge docteur, on ne sait

pas encore. .

JACQUES (riant.)

Ou l'on ne veut pas savoir...

MADAME GRANDIER

Qu'importe ! Le bonheur vous est fidèle encore, et vous ne voyez pas le moment où il vous faussera compagnie : c'est l'ir-portant...

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