ALINE, JACQUES
ALINE (revenant s'asseoir à quelques pas de Jacques.) Je ne vous a: pas encore demandé des nouvelles de vos patients, docteur.
DEVOTION L EEE
ARMAND
Docteur ! Pourquoi ne m'appelez-vous pas Jacques, vmmme il était convenu entre nous ? J'aime tant vous entendre prononcer mon nom. . . Dans votre bouche il perd toute sa banalité et s’y fond comme une caresse. . . Dites : Jacques...
ALINE
Oui, Jacques...
JACQUES
Merci ! (hésitant.) Et maïntenant je pesse à la demande quotid'enne, mais non banale, et que je ne me lasse pas de réitérer : avez-vous une réponse à me donner ce soir ?
Ce n'est pas une demande que vous me faites là : c'est une sommation ! Et puis, vous me faites tant de questions tous les jours que, vra‘ment. . .je suis un peu perdue. . Précisez...
JACQUES
Allons ! Voilà que vous vous moquez encore ! Ce n'est pas b'en, mademoiselle, et comme vous y mettez un plaisir évident, c'est même un peu cruel...Vous le savez bien pourtant que je vous aime !
ALINE (un peu confuse, mais rieuse. )
Là ! Çayest! Avec vous. Canadiens, pas de mesures, d’allus'ons, de sous-entendus, de finesse diplomatiques. . Vous pensez et vous dites : Vlan ! Attrappe !
JACQUES
C'est que nous pensons avec notre coeur, mademoiselle...
ALINE
Peut-être, mais en ce cas, il parle un peu bien haut, votre coeur !
JACQUES
Vous préférez les muets ?
ALINE
Je ne dis pas cela... Seulement, il faut laisser un peu au mystère...ne pas appuyer trop...croire sans demander, et deviner. ..deviner beaucoup...
Cela peut vous être facile, à vous, mademoiselle : mais moi je ne peux pas—ou je ne peux plus—“laisser au mystère,”” ne pas demander—trop—ne pas appuyer et deviner — même un peu. . . J'aime trop pour me plaïre dans un pénombre, même d'amour, et je veux du soleil ! Je serais trop heureux de savoir pour ne pas appuyer ferme, et je ne sais pas deviner. ..Je suis un sauvage qui ne sait pas dire ce qu'il pense, ou qui le dit très mal...
ALINE
Mon pauvre ami! Vous vous igncrez en parlant ainsi, je vous assure. . .[l me semble que j'entends très bien la douce mus'que, moi, et que. ..Seulement, (sérieuse tout à coup) il faut attendre encore un peu avant de causer sérieusement de ces choses là... (rieuse) Attendre 1a venue
de ce M. le Bonheur que vous connaissez si bien, paraîtil, et qui pourtant n’a pas encore été chez vous...
JACQUES (avec effort.)
Je vous ai laissée libre de l’heure et du moment de “causer de choses graves”, comme vous dites... J’attendrai encore. Mais laissez-moi du moins espérer que ce ne sera pas long maintenant, et que vous...
ALINE (avec élan, et lui tendant la main.)
Je vous aime, ami ! ...Mais (se dégageant de l'étreinte de Jacques) si j'ai ce ...cette faiblesse. . .je sais très bien raisonner, et voilà pourquoi vous allez vous asseoir là, sur cette chaise et m’écouter bien gentiment. . .Je serai votre femme, Jacques, si Dieu le permet, et cela je vous le jure. . . Mais cela ne peut être maintenant, et mon père vous dira pourquoi. . . Toutefois, cela ne peut nous empêcher de rêver un peu et de faire des châteaux en Espagne. . .Oh ! vous savez, j'ai déjà tout prévu, tout arrangé, et je vois très bien, en fermant les yeux, ce qui nous vient. . .là-bas. . Nous aurons une maison, une maison ni trop petite ni trop
grande...
JACQUES
Juste pour deux !
ALINE
Où nous aurons des fleurs dans tous les coins, sur tous les meubles, où règnera une paix très douce, coupée seulement de chants d'oiseaux, de rires et de chansons. . . Nous aurons un canari, un petit chat, un petit chien...
JACQUES (prêt à protester.) Un chien !
ALINE
Eh quoi ? Vous n'aimez pas les chie 4 ?
JACQUES
Moi ? ...Je les adore !...
d ALINE.
A la bonne heure !...Nous tapoterons de compagnie
sur le piano, nous chanterons des duos : nous irons voir les . malades ensemble, et quand nous aurons bien travaillé, nous irons en France nous reposer, comme de bons bourgeois qui
se souviennent...
JACQUES
Et près du foyer où vous aurez votre nid, nous placerons un fauteuil bien profond et moelleux afin d'y installer M. le Bonheur quand il sera venu. . .Et M. le Bonheur s'y laissera prendre, s'y trouvera si bien qu'il ne pensera pius à s'en aller amoureux de toi et jaloux de moi...
ALINE
Ah non! ça c'est un peu trop égoiste !...1l est attendu à tant de foyers ce bon monsieur, que de le retenir ainsi par la molesse serait un crime de lèse human't‘, et de ce crime là, moi, je n’en suis pas. . Oh ! mais pas du tout !
JACQUES
Eh bien, nous lui donnerons des congés. . . Quand nous serons trop heureux, par exemple...
ALINE (avec tendresse.)
Mon ami !