DEVOTION JACQUES
Le malheureux ? Et pourquoi le malheureux ! Parce qu'il a dit la vérité ? N'était-ce pas milie fois plus cruel de me cacher tout cela ? Un médecin de campagne n'épouse pas la fille d’un noble comte, c'est vrai, mais il serait, tout au moins, humain de ne pas le bafouer en le torturant. . (avec exaltation) Il ne fallait pas, Ali...pardon, mademoiselle. ..Il ne fallait pas me laisser approcher ansi tout près de vous, me permettre de déposer en vos mains toute mon âme, toute ma vie...Il ne fallait pas me laisser vous
aimer !...
ALINE
Jacques ! Laissez-moi vous dire, vous...
JACQUES (sans entendre.)
Vous disiez tout à l’heure que vous m'aimiez, que vous seriez à moi un jour, et déjà nous faisons des rêves de joie et de bonheur. ..Nous ? Non ! pas vous...Moi, je faisa’ des rêves de bonheur ! Et cependant vous m'avez dit : Je t'aime !. . . Comment concilier ces paroles avec la déclaration de votre frère ?...Remarquez qu'il a juré, lui aussi ... Ah ! sans doute, vous vous amusiez, vous, et je comprends le plaisir qu’une charmante femme comme vous éprouve à faire de la poés’e et de la virtuosité avec tout ce qui se voit et tout ce qui s'entend. . . Mais ce que je ne comprendrai jamais. ..Oh ! non jamais ! c’est que, vous, Aline, vous ayez pu faire de cette affreuse poésie et de cette cruelle virtuosité avec ce que je vous offrais de meilleur en moi—mon âme :
ALINE (s’élançant vers lui et lui saisissant le bras.)
Taisez-vous ! Vous me brisez toute entière avec vos
paroles terribles ! Vous me faites mal !...ÆEcoutez-moi. . JACQUES (au paroxisme de la douleur.)
Ah ! je vous fais souffrir ? Eh bien, et moi ? Est-ce que je ne souffre pas, moi ? Est-ce que dans «es quelques minutes, je n'ai pas connu toutes les douleurs et toutes les colères ?...Mais enfin ! pourquoi donc ne m'’avez-vous pas d't que vous étiez de ‘‘noble et hautaine famille’ et surtout que—Oh ! ces fiançailles ! Cet homme qui vous attend là-bas !...Je ne suis qu'un croquant, moi.... (il rit nerveusement) Je serais retourné à mon étude, et vous ne m'auriez plus revu, tandis que maintenant ! ... Maintenant que voulez-vous que je fasse ! Etud'er encore ? Je ne le pourrai plus... J'ai laissé mon intelligence et mon attention dans vos yeux, et mes yeux à moi ne savent plus voir que vous. ..Oh ! pourquoi, pourquoi ne m'avoir pas averti >... (il retombe sur sa chaise.)
ALINE
(Pendant la dernière tirade de Jacques, elle est allée se jeter sur le sofa, en se cachant le visage dans ses mains. Aux derniers mots, elle se redresse et marche rapidement
‘vers le jeune homme.)
Jacques ! Je n'ai rien dit parce que je n’avais ren à ire. . .rien à cacher. . . Laistez-moi parler. . . fe m'appelle, en effet, “de Grandier”’ et j'aurais dû vous faire part de
.cette particularité. C'est mon père qui n’a pas voulu, ne
croyant pas que cela fut nécessaire. . . Un intéressé vous l’a appris d'une façon brutale, et c’est là le malheur. . . Quant à M. d'Epirieu, on a peut-être jadis rêvé de nous unir un
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jour, mais ce rêve est passé et la réalité demeure. Je n'ai
qu'un fiancé, et c'est vous, Jacques. . . C'est toi, mon ami,
mon cruel ami !...Car vous m'avez fait un mal affreux,
Jacques. . . Je n'oublierai jamais cette scène où faillit som-
brer tout notre bonheur et toute notre joie. Je vous pare, cependant, car vous étiez sincère
JACQUES (encore un peu perdu.)
Vous me pardonnez ?
ALINE
Oui... J'allais tout vous dire quand. . .quand un autre s'en est chargé. Celui-là avait des raisons pour ne vous
. éclairer qu’à demi, et vous auriez pu douter un peu de sa
sincérité. . .Que me fait à moi, fermière canad'enne, cette vaine particule ajoutée à mon nom ? Je la paierais trop cher s'il me fallait te sacrifier pour elle, Jacques, et je lui dis ad'eu
‘avec indifférence. . . Je me suis laissée prendre au piège du
beau chasseur roturier des contes de fées, et je me rends à lui de toute mon âme ! Je t'aime ! (elle se refugie dans les bras de Jacques.)
JACQUES
(I est passé lentement de la colère à la joie, et c'est
avec transport qu'il l’étreint dans ses bras.)
Aline ! ...C'est b'en vrai ? ...Je ne rêve pas ?
Ou plutôt, je m'éveille, je reviens d’un vila'n songe, et c'est
toi, toi ? que j'ai là, dans mes bras, qui viens de me dire :
“je t'aime”, toi, mon adorée. . . Aline ! ...Tu ne t'enruie- “ras pas, d.s ? Tes yeux, tes lèvres vont continuer à me sou- ‘rire, ton bras à me soutenir, ton âme à m'élever ? Dis ?
ALINE (l'embrassant avec ferveur.)
Tiens ! voici ma réponse... (Pierre apparaît à la porte de gauche, hésite, se retire, puis reparaît de nouveau.)