ALINE ARMAND
Et Pierre, son domestique était là.
ALINE À ce qu'on m'a dit : oui.
ARMAND (avec une force contenue.)
Et il n’a pas protesté, il n’a pas crié que son maître mentait. ..qu’il n’était pas coupable, et que lui, lui, Pierre, le savait bien puisqu'il avait tout vu, puisqu'il connaissait le vrai coupable ! Il n’a pas jeté à la face de ces gens le nom du lâche pour lequel Jacques Reynaud se sacrifiait ?
Oui.
ALINE (saisie.) Que veux-tu dire ? Que sais-tu ?
ARMAND
Mais tu ne devines donc pas ?
MADAME GRANDIER (dans la coulisse.) Eh bien, Aline ? cette tabatière ?
ARMAND (s'arrêtant.)
Maman ! Ecoute, Aline...Le docteur Reynaud n'était pas coupable. . .Il s'était, en effet, sacrifié pour sauver l'honneur d'une famille, et le coupable. . .le coupable, Aline, c'était. . .c'était moi !...C'est moi !...
ALINE (se levant d'un bond.)
Toi! C'était toi! Armand de Grandier, le voleur de grands chemins ? Allons donc !. ,Ce n’est pas vrai !..
ARMAND
Pas vrai ! pas vrai !...Crois-tu donc que je m'en accuserais si ce n'était pas vrai ? Crois-tu que je me serais fait soldat au lendemain même de ce crime ; que j'aurais été souffrir, combattre et chercher la mort au Maroc ; que je serais revenu ici après six ans d'absence pour m'accuser, si ce n’était pas vrai |
ALINE
Non! Non...Je ne veux pas le croire !...Taistoi ! Tu mens ! Tu ne peux pas avoir fait cela...Non ! non ! jamais je ne le croirai, jamais, jamais !
ARMAND
Et cependant il faut...1l faut que je t’assure de la vérité de ce que je dis...Penses-tu que j'aie eu le courage de te raconter cette infamie par plaisanterie ? Mais regarde moi donc ! Non, Aline, c'est moi qui, dans un instant de colère et de folie, ai guetté, frappé et tenté de voler ce passant, ce voyageur. . . C'est moi encore qui ai accepté lâchement le sacrifice de Jacques Reynaud, qui l'ai, pour ainsi dire, forcé de se livrer à ma place, car tu ne sais pas : le coup fait, épouvanté de ce que j'avais fait, j'ai eu l’affreuse pensée d'aller me réfugier chez le docteur, sachant qu'il ne me livrerait pas: qu'il me ferait plutôt évader par amour pour toi. Oui, il aurait pu me livrer, s’il l'avait voulu, alors qu'il me tenait à sa merci, blessé comme je l’étais, effrayé et veule ! Il ne l’a pas fait cependant, et moi, moi, j'ai consenti à m'enfuir, lâchement, méchamment, certain d'échapper à toutes poursuites, et content de le perdre,
lui !
ALINE
(Elle s'est reculée lentement à mesure qu'il a parlé ; puis, aux dernières paroles, elle revient rapidement.)
Toi! toi! toi! tu as fait cela ?...Oui, en effet, il faut que cela soit vrai puisque tu le dis avec ces mots terribles et précis. . . Oui ! je vois maintenant, je comprends ! Il se fait de la lumière...Ta disparition soudaine le soir même de l’attentat, la douleur de mon père, le sacrifice de Jacques !...C'était pour me sauver de l'horrible vérité que Jacques s’est laissé accuser d’un crime dont la simple pensée devait cependant lui faire hausser le coeur de dégoût! C'est par amour pour moi, par pitié pour mon père, pour ma mère qu'il s’est dévoué, qu'il s'est laissé accuser, qu'il s'est accusé lui-même...(revenant vers Armand) Et tu
as l'audace de te représenter ici, de revenir ? de me dire cela, à moi! À moi qui ai douté de lui, qui m'efforçais d’arracher de mon coeur son souvenir, ce culte tenace et cet amour sans borne qu'il m'avait inspirés ?...A moi qui allait me jeter dans les bras d’un autre homme afin de l'oublier plus sûrement ?...Tu viens me dire cela, et tu crois qu’il a suffit de ta confession, de l’aveu de tes remords pour que je te pardonne, pour que nous te pardonnions tous ? Ét lui, Jacques Reynaud, il te pardonnera aussi, n'est-ce pas ? Lui qui, depuis six ans vit sous le coup d’un soupçon infâme, et s’est condamné au mépris de ses compatriotes, à la ruine de son avenir, à l'effacement absolu, à l'anéantissement ?
ARMAND (simplement.) Je ne l’espère pas...
ALINE (avec passion.)
Et tu fais bien !...Mais alors qu'est-ce que tu viens faire ici ? Réparer ton crime ? Il est irréparable. On ne sait pas où est Jacques. ..Il est parti sans laisser de traces, m'a dit mon père, et puis, même s’il était ici +t que tu pourrais le voir, est-ce que tu oserais te présenter devant lui? Dis ?
ARMAND (avec énergie.)
Oui ! oui, Aline, je me présenterais devant lui, je lui demanderais pardon. ..Je suis revenu pour cela. Je lui demanderais pardon, pardon : genoux, tiens, comme cela. . (il se met à genoux devant Aline et lui tend les mains.) Et quand il m'aurait bien jeté à la face toutes les injures et tous les soufflets que je mérite j'irais me livrer à la justice, je ferais en sorte que le nom du docteur Reynaud
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redevienne pour le monde celui d’un homme d'honneur et de coeur...le nom d’un héros !
ALINE (faiblement.) Ah! situ faisais cela !
ARMAND
Je le ferai, Aline. Mais pour que mon courage ne faiblisse pas, j'ai besoin que tu me pardonnes...Dis, Aline, ne veux-tu pas me pardonner ? J'ai tant souffert, tant pleuré !
MADAME GRANDIER (dans la coulisse.)
Mais enfin, Aline, que fais-tu donc que tu ne reviens pas ?
ALINE
Notre mère !...Tu te livreras, oui, tu feras cela... Mais malheureux que nous sommes, si tu le fais, c’est le déshonneur pour nous tous, c’est la mort de notre mère, peut-être. . .le désespoir de notre père !
ARMAND
Oh ! l’épouvantable chose ! l’horrible alternative ! Mais alors ? alors ?
ALINE (avec énergie.)
Ecoute. Il ne faut pas, en effet, que Jacques soit le seul à souffrir. . .Fais ton devoir, tout ton devoir, et tant pis pour nous. . . Nous nous en irons en France, nous disparaîtrons nous, mais Jacques au moins sera sauvé !
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