‹ L'enjoleuseChapitre 7 sur 111 · EE SCENE III · texte numérisé non relu

EE SCENE III

ALINE, MADAME GRANDIER

ALINE

, Mais c’est moi qui te remercie, Pierre...Le voilà

parti ! (revenant) Le brave garçon ! (bruit au dehors) Tiens ! voici nos travailleurs qui reviennent. ..Pierre a donné du cor pour rien.

MADAME GRANDIER En effet, ce sont eux.

ALINE (allant vers la porte).

Enfin! ce n'est pas trop tôt! Vous avez bien tardé ?

GRANDIER (entrant suivi d'Armand. Îls sont

en costume de travail et paraissent très fatigués).

Bonsoir les fées ! Que voulez-vous ! Nous n'avons pas entendu sonner l’Angelus ce soir, et comme J'avais cu |. maladresse d'oublier ma montr: ici, ce matin, tu nous vois d'ici, n'est-ce pas, questionnant le ciel et tendant l'oreille vers l'église du village ? Nous revenions cependant qua. tu as sonné du cor, Aline. ..A propos, sais-tu que tu es d'une belle force sur le cor, petite ! Mâtin ! Quelle vigueur ! Les montagnes là-bas en répètent encore les échos. . On ne le dirait pourtant pas à te voir ainsi svelte et fine comme une abeille blonde. . . Enfin, la toilette à la fontaine nous a pris encore quelques minutes, ce qui vous explique

notre retard. Mais puisque nous sommes tous là maintenant, à table n'est-ce pas. à table !

ALINE (tout en servant).

Oh ! tu sais, père, ce n'est pas moi qui vous ai appelé tout à l'heure. Pierre, notre voisin qui passait, m'a rendu ce service. Je lui ai même fait des compliments sur sa

ARMAND (léger).

Ils sont bien tous semblables ces Canadiens-français : du nerf, de la force physique, de l'endurance et... c'est tout. ...

ALINE (avec reproche).

Oh ! Armand !

MADAME GRANDIER

Ne recommençons pas le débat quotidien, je vous prie. . Aline tu ne sembles pas te rendre compte que ton frère plaisante, qu'il n'est pas sérieux, et toi, Armand, il serait bon, je crois, de cesser ces plaisanteries. .. Je t'assure qu’elles sont de très mauvais goût.

ARMAND (plus sombre).

Pas sérieux ? Vous dites que je ne suis pas sérieux ? Permettez-moi de vous dire que depuis notre arrivée sur éette ferme, je le suis devenu de jour en jour d'avantage, et que ce soir, après une journée de labeur dont un nègre ne voudrait pas, je le suis plus que d'habitude. . . Je déteste les paysans d'ici...

"RSR DEVOTION

GRANDIER

Cela prouve tout simplement, mon ami, que tes antipathies sont aveugles et peu intelligentes, en somme: . . - - En tout cas, elles sont beaucoup plus tenaces que les miennes. Moi, après avoir bien étudié les paysans du pays, j'en suis venu à la conclusion que nous aurions tort de mépriser cette héroïque et forte branche de la race française, et qu'un jour viendra où nous serons heureux de les sentir près de nous... Ils valent bien nos paysans de France, et dans les villes, nous trouvons bien des citoyens, des bourgeois, des ‘‘gentilhommes” qui valent souvent les nôtres. . . Ainsi, Armand, je t'avertis qu’, dorénavant, je suis de l'avis de ta soeur contre toi, à ce sujet... (à sa femme) Qu'en dis-tu, mon

amie ?

MADAME GRANDIER

Mon Dieu, il me semble que nous leur faisons trop d'honneur en nous occupant d'eux de la sorte. (Certes, ce sont de braves gens, mais. ...

| ARMAND

Mais ce sont ou des rustres, ou des parvenus, ou... . ALINE (avec force).

Des héros !

GRANDIER

Bravo, Aline ! Tu exagères peut-être un peu, mais je réfère cette exagération à l'autre.. .Moi aussi je préfère es rustres aux fils à papa trop civilisés ; les parvenus de mérite aux riches égoistes et vicieux, les ennuyeux aux ennuyés et les belles âmes aux âmes compliquées et de force douteuse . . .

ARMAND (avec une gaiété forcée).

C'est une gageure alors ?.. . Aline, me voici, en effet, seul contre toi... (se renversant sur sa chaise.) Eh bien, tant pis ! Vos Canadiens n'y gagneront rien... Vous me permettez, n'est-ce pas. de les détester cordialement ?

GRANDIER (haussant ies épaules) Oh ! pour ce que ça leur fera tort, tu sais ! ALINE.

Et puis, ne d's pas que tu es contre moi : tu ne l'es pas ou je ne te connais plus. . . Avoue tout de suite que tu fais de l'esprit à leurs dépens, et que ton ironie n'est qu'un prétexte pour ne pas perdre l'habitude du “feu d'artifice” des gens d’exnrit, pour la rentrée en France ?

ARMAND

Oh ! la rentrée en France ! Du train dont nous y allons, ce ne sera pas de sitôt...Æt puis tu as tort de croire que je plaisante quand je parle des paysans <anadiens...C'est peut-être une sm du grand arbre irançais que cette . . .nationalité —j"1llais dire cette tribu> -mais c'est une branche inférieure et qui ne porte point de fruits. . .

GRANDIER. PTS

La branche est jeune, en effet, mais l’arbre est: fécond et personne ne peut dire ce que le plus humble rameau de cet arbre portera de fruits un jour... E sf siens

ARMAND

Pas celui-ci : il est déjà pourri par le ‘matter of

fact’ américain, et disparaîtra demain. après-demain;: qu'im-

porte ! :. té SU svt

MADAME GRANDIER

Je crois aussi que le flot montant du peuple américain —-der unglo-saxons—finira fatalsment par noyer les quelques mi''ions d’ancien. français qui habitent le pays...

GRANDIER

Eh! bien, moi je ne crois pas...Je ne crois pas cela parce que j'ai lu leur histoire. . . Ces Canadiens-français ont toutes les qualités qui font les peunles forts, et si nous, Français de France, nous avons plus d'éducation, de culture. de raffinement, nos frères d'ici ont pour eux les immenses forces naturelles—morales et physiques—que nous avions nous-mêmes voilà deux cents ans...Nous sommes peutêtre la tête du grand arbre, mais une partie du coeur, mais une grande partie de la sève est ici...

ALINE

A ton tour, père, bravo !. . . Un peu de vin ? GRANDIER.

Oui, merci.

MADAME GRANDIER

Quoi qu'il en soit, et pour ma part, je ne déteste ni n‘admire plus que de raison les habitants de ce peys. Îls me font b'en l'effet d'être un peu trop. .cumment d'rai-je? trop près de la nature... Mais je reco: “ais volontiers leurs qualités et leur force...

ARMAND (triomphant).

Tu cherches les mots, tu hésites. . . Dis donc tout de suite que tu les méprises !

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MADAME GRANDIER

Non, car ce ne serait pas vrai... Îls me sont, tout au

plus, indifférents.

ALINE (avec chaleur).

C'est que tu ne les connais pas assez bien, mère, qu'ils te sont ind'fférents. .. Ah ! si, comme moi, tu les connaissais, si tu les voyais tous les jours et dans toutes les occupations ; si tu étais passée au milieu d'eux comme j'y passe, moi, tous les jours, comme tu les aimerais toi aussi. (Armand hausse les épaules.)

GRANDIER (à sa femme).

Aline a raison. Je crois, en effet, chère amie, que tu es restée trop “grande dame” sur cette ferme pour comprendre à fond ces gens-là. Mais je ne désespère point : encore un an ou deux de séjour ici et tu les aimeras sans doute ... (souriant) moins qu'Aline peut-être, mais beaucoup plus qu'aujourd'hui. ...

ALINE (vivement).

Avez-vous bien soupé, père ? Et toi, Armand ? GRANDIER.

Très bien.. Tu es b'en la française qui sait faire des miracles de rien et qui s’y délecte. N'est-ce pas, Armand ?

ARMAND

Tu as fait quelque chose de rien : c'est le cas de le

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20 DEVOTION ___—— eee um me ALINE.

Merci...Ah ! et puis, vous savez, père, le docteur Reynaud ? ARMAND (appuyant).

Le grand ami Jacques !....

GRANDIER

Eh bien ?

ALINE

Il s’est fait moissonneur : je l'ai vu passer tout à l'heure, une faulx sur l'épaule. ...

ARMAND (avec parti pris).

Son véritable état : les ânes sont faits pour travailler

la terre. ...

MADAME GRANDIER

Oh ! mais voyons !

GRANDIER

Vraiment Armand, je ne te reconnais plus...Tu te gâtes, mon ami, tu te gâtes : je t’ai connu plus d'esprit...

ARMAND

C'est le pays sans doute qui se déteint sur moi...

GRANDIER (se levant).

Ah ! ça, mais qu'est-ce qui te prends, ce soir ? Pourquoi ces méchancetés à l’adresse du docteur Reynaud ? Jac-

ques est, un brave et fier garçon, un médecin qui,.fera son

chemin, et je n’ai qu’un regret : c'est qu'il soit à peu -près

De 2 ep gr à

dans la même position que nous, c'est-à-dire très peu fortuné Il mériterait mieux. (il se prépare à sortir. Madame Grandier retourne s'asseoir près de la fenêtre. Armand reste assis à la table, mais ne mange plus. Aline debout près de lui, le regarde).

ARMAND (négligemment).

Et vous f’admirez tellement, n'est-ce pas, que “ce qu'il mérite”, vous le lui donneriez volontiers si la chose

était possible. . ..

ALINE (allant à sa mère).

Oh ! le méchant frère !

GRANDIER (revenant ; d'un ton bref.)

Aline, veux tu te rendre chez noire voisin Pierre, afin de le prier de venir me parler tout à l’heure ? Il me faut de l’aide pour demain, et tu lui diras que j'ai pensé à lui...

ALINE (qu: comprend pourquoi son père veut l'éloigner).

Mais, père !

GRANDIER

Va ne dust (line ans dpi.

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