SCENE I
JUSTINE (seule, s'arrêtant pour souffler)
Ouf ! s'ils croient les maîtres que je vais m'esquinter bien longtemps comme ça, par exemple ! Comme si, aujourd’hui, une bonne se mettait en service pour travailler ! Oh ! non, pas de ça ! Mais, tous les jours, j'ai des offres pour aller me balader dans les couloirs et faire ‘la belle” chez Madame Bisbille, la femme du sénateur, chez Madame Lancion, la femme du ministre. Je n’y suis pas allée parce qu'à venir jusqu'à ce jour, je préférais rester ici. Mais depuis ce matin ! Oh! depuis ce matin, j'en ai pardessus la tête. Et savez-vous pourquoi je m'’éreinte en ce moment à poursuivre un grain de poussière qui n'existe pas ? C'est à cause de Jules Gribois...oui, de Jules, le fils bien aimé, bien gâté et très fat de M. et Madame Gribois, les maîtres d'ici. Imaginez-vous que ce bonhomme-là ayant connu, par correspondance, une jeune fille—est-elle jeune seulement ?—s'est épris d'elle par correspondance, s'est monté l'imagination à son endroit, et finalement, l’a demandée en mariage—toujours par correspondance. . . Ah ! il faut l’entendre, Jules, chaque fois qu'il reçoit une lettre d'elle !... “Mon Dieu ! qu'elle écrit bien ! Qu'elle a donc de l’esprit ! qu’elle est charmante !...ÆEcoutez-moi cette lettre ... "C'est un chef-d'oeuvre d'esprit, de mesure et de goût”
... Et il lit, lit, lit avec lyrisme, avec ivresse la prose de Mile Uranie Labossée—quel nom !—tandis que ses parents écoutent avec béatitude—essayant de comprendre. Ah! fichtre ! voici justement l’amoureux qui vient, une lettre à la main. Vous allez voir. (Ælle se remet au travail. Entre Jules. Ilest très excité.)