I Tim. il, II
LA FEMME-HOMME
Je ne reviens ni sur les fonctions publiques : maire, conseiller, député; ni sur les emplois juridiques : avocat, procureur, juré; ni même sur les charges militaires, en dépit des amazones du roi Guézo. Les avoir nommées, c’est les avoir jugées.
Toutefois, ne nous y trompons point. Il n’est pas nécessaire que l’émancipation politique des femmes soit appliquée dans toute son étendue pour produire beaucoup de mal. L’idée seule suffit à ébranler la famille; le faux idéal fausse les positions, fausse les relations, fausse les affections. La vérité de l’état normal fait que tout le monde y esta l’aise; altérez celte vérité, le malaise surviendra. Dans nos temps agités, il importe plus qu’on ne croit de ne pas ajouter un grand désordre à tant de désordres, une ré-
DEUXIÈME APPENDICE
volution immense à tant de révolutions. Quand vous aurez démoli la famille, vous aurez démoli la société.
Les femmes qui réclament l’égalité politique, déclarent bien haut, et déclarent sans doute avec bonne foi, qu’elles n’abandonneront ni leurs devoirs d’épouses ni leurs devoirs de mères; elles font remarquer qu’en acquérant plus d’instruction et de sérieux, elles ne seront que plus capables d’accomplir leurs obligations! — Nous ne contestons nullement ce point-là. Le développement intellectuel et moral ne saurait être qu’un avantage et nous y applaudissons. Mais il n’est pas question de développement, il est question des droits et des devoirs d’un sexe revendiqués par l’autre, il est question d’un changement absolu de vocation, de pensées, de travaux, d’individualité, et l’on nous persuadera difficilement que lorsque les hommes ont tant de peine à être hommes, les femmes puissent, tout en restant femmes, devenir hommes aussi, mettant ainsi la main sur les deux rôles, exerçant la double mission, résumant le double caractère de l’humanité! Nous perdrons la femme et nous n’aurons pas l’homme, voilà ce qui nous arrivera. On nous donnera ce quelque chose de monstrueux, cet être répugnant, qui déjà paraît à notre horizon.
L’ avènement de la femme-homme est plus qu’une menace, c’est presque un ’ fait accompli. La femme bon fjarçGn lui sert de précurseur; modes mascu-
LA FEMME-HOMME
linos, costumes masculins, grosse voix, point de timidité, nulle gène imposée ou acceptée, nulle exigence, pas même de simple politesse, on la reconnaît à cela; elle fume, secoue vigoureusement la main, et s’occupe de chevaux. La femme-homme, avec moins de laisser aller, ira plus loin. Elle rédigera des journaux, elle préparera des discours, elle chauffera des élections : pérorant, discutant, dissertant, pédante à la fois et politique! De rudes contacts lui auront fait perdre cette réserve craintive qui est la poésie de son sexe et qui en est aussi la protection. Avec le charme féminin notre respect aura disparu; ne trouvant plus que des hommes devant nous, nous deviendrons brutaux et rustres. Qui nous enseignerait la courtoisie? envers qui conserverions-nous des égards? pour qui s’imposer le moindre sacrifice de bien-être? Les mœurs se seront dépouillées de leur velouté, les relations se feront cassantes et brusques; les vraies élégances, la véritable distinction, l’urbanité, toutes ces choses exquises dont les femmes étaient les protectrices disparaîtront dès qu’il n’y aura plus de femmes. L’ange gardien a laissé tomber ses ailes, la maison est dévastée, ouverte à tout vent, un objet sans nom, qu’on fuit avec des frissons d’épouvante.
Si jamais les femmes penchaient du côté de la prose grossière, tout serait définitivement perdu.
Ne désespérons pas. Les femmes sentiront que la
DEUXIÈME APPENDICE
poésie, que les instincts chevaleresques, que le coté relevé eten quelque mesure raffiné de la civilisation est placé sous leur égide; elles conserveront ce trésor. Voilà une vocation qui leur promet plus d’influence que Ions les droits de suffrage, et cette vocation est tellement en accord avec l’ensemble de leur mission terrestre, que plus elles seront femmes, mieux elles s’en acquitteront; que mieux elles s’en acquitteront, plus elles seront femmes, dans le sens excellent et idéal du mot.
Revenons à la question spéciale.
Avez-vous prévu le cas où la femme électrice usera de son suffrage dans un sens opposé à celui du mari ; le cas où chacun des époux servira sa politique à lui, qui ne sera pas celle de l’autre? Mesurez la portée, examinez les conséquences de cet antagonisme domestique appuyé sur l’exercice public et journalier d’un droit? C’est la famille transformée en parlement au petit pied, c’est la table devenue tribune, c’est la discoï de à domicile ! '
Vous aurez beau faire, le mariage entre deux coélecteurs sera toujours impossible; l’intimité est fondée sur les différences : en créant des identités on la tue;
vous aurez détruit autant qu’il est en vous cette admirable union établie par l’Eterncl entre la force et la
faiblesse, entre l’autorité et l’influence, entre la vie
LA FEMME-HOMME
extérieure et la vie intérieure, entre l’homme et la femme, entre les deux moitiés d’un même tout*.
Encore une lois, ne nous effrayons pas trop. La réprobation qui a frappé les blooméristes, de l’autre côté de l’Atlantique, est un indice de cet instinct vivace et sûr aux simples clartés duquel bien des fan- * • tomes s’évanouissent pour ne plus revenir. La question des habits a son importance. L’habit féminin exprime en quelque sorte la vocation féminine; commode pour une vie d’intérieur, il se trouverait mal de l’action extérieure et prolongée, du contact immédiat et violent de la foule, de ses procédés bru taux. C’est bien pour cela qu’aux yeux des blooméristes, la robe constitue un signe de servitude, cl que voulant émanciper la femme, elles ont essayé de la déguiser en homme. Le bon sens a protesté. En présence de tentatives plus sérieuses portant sur des points d’une bien autre valeur, le même bon sens trouvera de plus véhémentes indignations.
C’est sur les femmes que je compte pour repousser le droit des femmes.
1. Nos arguments ne concernent, on le prétend, que les femmes mariées. Et pourquoi? Par où la femme célibataire est-elle en dehors de son sexe, comment son noble rôle ici-bas ne se trouverait-il pas altéré si le rôle général de la femme changeait de nature? La femme célibataire lancée dans la vie publique en souffrirait-elle moins qu’une autre? Ayant plus de réserve à garder, possédant une garantie de moins, n’y perdrait-elle pas davantage?
LE DROIT A L’INSTRUCTION
C’est sur elles et sur nous que je compte pour revendiquer et conquérir le droit à l’instruction.
Je ne saurais trop le redire, nous qui combattons le suffrage et le rôle politique des femmes, nous ne prenons nullement notre parti du système d’éducation qu’on leur applique traditionnellement. Ce qu’il a de superficiel et de factice nous révolte. Nous ne sommes pas du tout d’avis qu’on élève les femmes dans la pensée unique de plaire et de réussir en demeurant étrangères aux intérêts sérieux. Nous ne croyons pas le moins du monde que la femme la plus ignorante soit la plus femme; nous pensons, au contraire, qu’en se développant elle deviendra meilleure épouse, meilleure mère, meilleure ménagère par-dessus le marché, l’instruction et le devoir ne faisant nulle difficulté d’aller ensemble.
LE DROIT A L’INSTRUCTION
Surtout échappons à cette vieille comédie des iemmes adorées qu’on tient de court, des idoles encensées qu’on réduit à un minimum de lumière. Renonçons pour nos femmes aux vapeurs et aux nerfs : les vapeurs et les nerfs ne forment pas, tant s’en faut, le vrai caractère féminin ; la femme la plus femme n’est ni la moins forte, ni la plus prompte aux défaillances, ni la moins douée de courage. La saine énergie s’allie merveilleusement avec la grâce et la réserve.
Les femmes ont donc raison quand elles cherchent à répudier le rôle médiocre et passif qu’on leur a imposé de tout temps; elles ont raison de croire qu’indépendamment du soin des enfants et de l’intérieur, un domaine leur reste ouvert, celui de l’association dans une certaine mesure aux travaux et aux préoccupations du sexe fort; elles ont raison lorsqu’elles pensent qu’exercer leur intelligence, que nourrir leur esprit, que prendre à cœur les grandes causes, que tout cela, loin de compromettre les intérêts commis à leur garde, enrichit au contraire et réchauffé le bonheur.
Qu’on ouvre des écoles, qu’on crée des cours au profit des jeunes filles, nous y applaudirons.
Le mouvement a commencé. En Russie, une pétition signée par cent cinquante dames réclamait naguère la fondation d’une université féminine; l’empereur, sollicité par le comte Tolstoy, ministre de l’instruction publique, a permis que des cours pour les femmes
DEUXIÈME APPENDICE
fussent établis à l’Université de Saint-Pétersbourg.
Les pays protestants ont devancé les autres, comme c’est leur devoir et leur droit. Ils préparent l’esprit des femmes aux fortes études, ils donnent à l’àmc des habitudes de vaillance, d’indépendance personnelle et d’intégrité '.
Aux États-Unis — il faut toujours y revenir lorsqu’il s’agit de progrès — on ne s’avise pas de soutenir (pie la femme étant inférieure à l’homme, elle doit se contenter d’un moindre développement. Les jeunes filles participent à l’instruction que reçoivent les jeunes garçons dans les écoles et marchent du même pas : ces écoles pour la plupart — soixante et dix sur cent — sont dirigées par des femmes; les garçons comme les jeunes filles s’en trouvent bien.
Outre l’instruction qu’elles reçoivent de la sorte, les jeunes filles des États-Unis voient s’ouvrir devant elles des établissements d’enseignement supérieur.
L’égalité sur le terrain des connaissances est non-seu-
lement un droit reconnu, c’est encore un fait acquis. Les jeunes Américaines apprennent le grec, le latin, les langues modernes, l’histoire générale, la géométrie, l’algèbre, l’astronomie, tout ce que savent ou ne savent pas les jeunes gens de chez nous. Les femmes — c’est
1. On n’a pas oublié l’énergique dévouement avec lequel les femmes américaines se sont consacrées aux blessés, pendant la guerre contre le Sud.
LE DROIT A L’INSTRUCTION. 3-21
un résultat dont il faut tenir grand compte — devenues épouses et mères, peuvent ainsi prendre part aux travaux de leurs maris, elles peuvent intervenir dans l’éducation de leurs fils. Qu’égales aux hommes par l’instruction elles rêvent de carrières masculines, je ne le nie point; l’inconvénient est grave, il y a là une mesure à garder. De même que dans l’éducation des hommes on ne doit pas perdre de vue la vocation virile, on ne doit pas, dans l’éducation des femmes, perdre de vue la vocation féminine. Pousser les femmes vers les spécialités réservées à l’autre sexe, ce serait, manquer le but. Ceci posé, nul n’a le droit de refuser à l’esprit féminin ce fonds solide et général d’études, celte instruction humaine , en dehors, au-dessus de toute profession, de tout apprentissage particulier, qui constitue le patrimoine commun. On l’a dit, les femmes et les hommes mangent des aliments identiques à la table de famille, ce qui n’empêche ni le développement de s’opérer chez les uns et chez les autres d’une façon distincte, ni les différences de s’affirmer, lien va de même pour l’aliment intellectuel, pourvu que le régime particulier de quelques individus ne devienne pas la règle imposée à tous.
Un “Arnolpho se réjouira d’avoir des ignorantes auprès de lui — avouons que les savantes qui l’entourent lui donnent raison, — mais quel homme sensé ne désirera trouver dans sa femme un cœur qui batte aux
DEUXIÈME APPENDICE
nobles émotions, des facultés qui répondent à ses facultés, une ûmc qui comprenne, un esprit qui s’intéresse ! Intimité, cela veut dire fusion des sentiments, des convictions, des idées. Et que deviendraient les entretiens du foyer, je- vous le demande, sans cette llamme vibrante et claire, sans ce trésor sur lequel vit la famille : littérature, art, politique, charité, religion, science, de quoi causer en un mot et monter d’un même élan vers les régions d’en haut?
Le problème de la réunion des deux sexes au sein des écoles et des collèges, cette question qui ne se pose pas même en France, est résolue aux États-Unis. L’école mixte y forme la règle, l’école distincte y forme l’exception. Les collèges réunissent des élèves de l’un et de l’autre sexe, âgés de quinze à dix-huit ans; on étudie, on prend ses repas, on se promène ensemble. 11 n’en résulte aucun incident fâcheux.
Placés que nous sommes sous l’influence de notre vieille galanterie et de nos vieilles corruptions, l’éducation des filles pour nous, c’est toujours un peu le couvent. Les nations qu’a fortifiées la Bible ont d’autres vues, plus simples et plus vraies. L’Angleterre, la Suisse, l’Allemagne, ne connaissent point nos scrupules malsains. L’indépendance, dans ces pays-là, précède le mariage; chez nous elle le suit; lequel vaut le mieux? Aux États-Unis l’instruction, même supérieure, ne sépare pas les sœurs et les frères; ils
LE DROIT A L’IN S TRI' CTI O N
la poursuivent en commun ; la vie de famille continue, l’émulation à bien faire s’établit entre filles et garçons. Loin de compromettre les mœurs, le système américain en assure l’honnêteté. C’est lorsque la séparation suppose le danger que de mauvaises préoccupations naissent dans l’esprit. On cite un collège où les jeunes gens et les jeunes filles étaient parqués derrière des murailles; les inconvénients passaient par-dessus; on abattit les murs, les inconvénients se dissipèrent.
Vous dites que c’est possible, mais qu’à tout le moins les bonnes manières s’en vont, et qu’à ce contact des deux sexes, chacun doit perdre ses qualités essentielles avec son charme distinctif!
C’est le contraire qui arrive et l’expérience a prononcé. Les jeunes gens deviennent polis et courtois; les jeunes filles deviennent plus féminines encore, s’il est possible. Vous faut-il un exemple? Dans les collèges mixtes on n’a pas eu besoin d’interdire le tabac; les jeunes hommes ne voulant pas oublier le respect dû aux jeunes filles se sont abstenus de fumer!
Toute condition exceptionnelle d’existence fausse notre nature, on ne saurait trop s’en souvenir ; plus l’existence pendant l’éducation est naturelle, complète et simple, telle que Dieu l’a voulue, plus les développements s’opèrent d’une façon normale, mieux se dessine notre individualité.
Nos éducations cloîtrées, où rien ne rappelle ni la
DEUXIÈME APPENDICE
famille ni la société, nous paraîtront un jour, je l’espère, de tristes inventions. Nous comprendrons alors que la liberté des jeunes filles, quand elle n’est pas excessive, tient de bien près à la loyauté, à l’énergie, à la pureté. En somme, c’est la vie entière, au soleil, sans mutilation, comme elle convient à des peuples indépendants.
Or cette liberté-là, vous pouvez m’en croire, la liberté fondée sur l’Évangile, garde mieux le cœur que nos grilles et nos verrous *.
1 . Eu Amérique, les jeunes filles cl les jeunes gens ont, en fait de mariage, une indépendance presque illimitée; le choix d'un époux, la parole donnée, l’union conclue, communiquée, tout cela s’opère sans que les parents soient en quelque sorle consultés. Il y a de l’excès. Je suis loin d’approuver une telle liberté, si absolue qu’elle relâche les liens de la famille.
La jeune fille peut voyager, et voyage seule d’un bout à l’autre de l’Union, protégée par le respect public, sans que sa modestie ait à s'effaroucher une seule fois. C’est trcs-bcau ; pourtant je rencontre encore ici celte exagération d’indépendance dont les habitudes allèrent un peu le caractère et nuisent au charme féminin. Avec de légères modifications on garderait la saine liberté, la pureté, la noble vigueur, et l'on ne répudierait pas la soumission respectueuse, la réserve, la douceur, la grâce, le maintien complet de la famille.
La disproportion des sexes en Amérique, surtout dans les nouveaux États où les femmes sont bien moins nombreuses que les hommes, n'a pas peu contribué sans doute à donner à la femme américaine cette assurance, cette disposition à se préoccuper de ses droits, dont chaque jour nous amène de nouvelles manifestations. Très-recherchée, un peu enfant gâté, la femme américaine est naturellement portée à ne pas se contenter toujours d’humbles devoirs.
Mentionnons encore, comme une coutume à éviter, la vie de pension, l’établissement à l’hôtel, très-général en Amérique et qui entraîne la suppression du ménage, le désœuvrement des femmes, un véritable relâchement des relations intimes entre les époux, les parents et les enfants.