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L'ennemi des femmes

Je n'aurais pas voulu parler de Jacques Arthemale ; ce n'est pas à moi qu'il devrait appartenir d'évoquer sa mémoire. Mais, si je ne peux oublier que nul plus que moi ne l'a fait cruellement souffrir, je n'oublie pas que nul ne Ta aimé davantage, n'a eu pour lui une vénération aussi profonde, une affection aussi respectueuse et aussi tendre. Si, malgré mes erreurs, je con-

serve encore quelque estime pour mon caractère, c'est à lui que je le dois. C'est pour cela que j'ai accepté de réunir ici ces souvenirs : ils rendront sa figure plus grande encore à ceux pour qui il n'est pas mort tout entier. Vous tous qui avez connu celui qu'entre nous nous n'appelions que « notre Maître », vous avez voulu apprendre de moi ce qui vous était caché jusqu'ici.

Vous m'avez demandé cette confession douloureuse. Nous avons été trop intimes dans les plus belles années de notre jeunesse pour que je refuse de vous obéir. Vous lirez donc ceci, et avant de méjuger, songez à la magnanime clairvoyance et à l'amère sérénité avec lesquelles Arthemale considérait le spectacle de l'univers ! Je ne voudrais pas que l'une et l'autre vous fissent défaut quand vous porterez votre regard sur moi.

Vous vous souvenez, Simon, François, Alexandre, — et vous tous aussi, mes vieux camarades, — du vaste atelier dans lequel, pendant près de sept ans, Jacques Arthemale, deux fois par semaine, nous a reçus. Je revois cette pièce austère et un peu sombre ; des livres en tapissaient les murs. Au-dessus d'eux, s'alignaient des marbres, quelques bibelots, souvenirs que notre ami avait rapportés de ses voyages. A droite, un escalier de chêne montait à une loggia, dont le balcon surplombait la salle : là, dans un étroit espace. Arthemale pouvait travailler, sans cesser de voir l'ensemble de ses bouquins et des choses aimées au milieu de quoi il avait accoutumé de vivre.

Ce n'est point sans émotion que j'évoque ce passé : pendant longtemps, dans cette bibliothèque, nous nous

sommes grisés de ce que la pensée et la sagesse ont de plus élevé et de plus vivifiant.

Un homme parlait, accoudé à la cheminée ou se balançant dans un rockingchair ; il nous offrait le meilleur de soimême : sa culture, son expérience et surtout son détachement. Il connaissait les hommes, les œuvres d'art, les pays. De vingt à trente ans, il avait habité chacune des capitales de l'Europe, fréquentant sa société et visitant ses liasfonds. Il avait le goût des coutumes humaines, et l'histoire des peuples ne conservait aucun secret pour lui. Quelque universelle que lut sa curiosité, elle ne lui avait donné ni la sécheresse, ni la froideur de l'érudit : tout ce qu'il touchait, il le rendait plus profond et plus vivant. Il nous rappelait parfois un Chesterfield, un prince de Ligne. Il avait

comme eux une sûreté impitoyable dans le jugement, la connaissance exacte des mondes et des individus : mais nous trouvions en lui je ne sais quelle amertume, une douleur constante que les observateurs du xvme siècle ne semblent pas avoir éprouvées.

Il avait payé cher chacune de ses acquisitions, et bien que nul de nous ne l'ait entendu se plaindre, nous nous disions souvent qu'il avait du souffrir plus qu'aucun autre. Il était facile de deviner l'origine de cette souffrance, et si nous en ignorions la cause exacte, nous sentions bien que ses boutades contre les femmes devaient prendre leur source au plus intime de sa sensibilité.

Ce sont même ces boutades, je crois, qui ont fait tout le mal, mais n'anticipons pas.

Quand nous connûmes Arthemale.

mes camarades et moi nous étions fort sceptiques et volontiers dédaigneux de la vie, ainsi que cela arrive fréquemment quand on y entre : comme le héron du bon La Fontaine, nous nous montrions exigeants: et peu satisfaits de ce que la terre nous offrait d'aimable, nous aurions tout refusé d'elle par rancœur de ne pas obtenir immédiatement l'impossible.

11 l'avait cherché comme nous, sans doute : ce fut ainsi qu'il put nous révéler que la dignité humaine consiste dans cette recherche. Il nous apprit à aimer la vie, non dans ce qu'elle a de facile, de gracieux, d'abandonné, mais dans sa rudesse, dans son àpreté. Il nous disait que les lâches seuls la méprisent, qu'elle est belle, parce qu'elle lutte contre nous et qu'elle veut nous réduire. Et il ajoutait que quoi qu elle fit, il fallait lui

garder sa confiance, aller toujours à elle avec ardeur, et même déçu, même torturé, même inondé de sang, lui sourire encore, car c'est grâce à ces déceptions, à cette torture, à cette pourpre vive, que nous pouvions acquérir la maturité de l'intelligence, cet équilibre des facultés qui nous permet de tout comprendre, de tout juger, de tout aimer. Il chérissait la liberté d'esprit, mais il ajoutait qu'on ne l'obtient qu'après avoir observé une discipline rigoureuse et une contrainte étroite.

8 Les plus belles Heurs sont forcées, nous disait-il, avec un sourire.

Ne gaspillez pas votre jeunesse, conservez-la longtemps austère et tout intérieure, ne vous livrez pas trop tôt à ses vertiges. La vraie jeunesse de l'homme ne commence qu'à la trentième année. Jusqu'alors, ce n'est qu'une ver-

deur un peu aigre et qui se flétrit vite. A trente ans, si vous êtes jeunes encore, si vous demeurez libres, l'univers vous appartiendra, toute chose aura pour vous -on vrai poids et sa densité. \%us pourrez vous abandonner à vousmêmes, vous libérer des préjugés.

ou choisir un esclavage. Vous serez hors des limites de la morale et vous ne commettrez jamais infamie, ni trahison. Criminel même, vous resterez généreux. Et plus tard, ayant épuisé la coupe divine, donné la mesure de votre caractère, fait votre choix dans le vaste monde, ne reniant point votre culture, n'ayant jamais perdu conscience de vous-mêmes, quelles qu'aient pu être vos souffrances, et si profonds que furent vos déchirements, vous vous coucherez sans effort sur le lit d'où l'on ne se relève pas et vous oserez dire alors

que vous ne regrettez rien de la vie, parce que vous l'aurez éperdument aimée. Repus d'émotions, ayant savouré le monde jusqu'à la satiété, vous verrez la mort comme un beau soir doré qui ne descend sur la terre que lorsque la moisson tout entière est engrangée. »

Excusez-moi de ne vous rapporter que ces paroles, que j'ai notées le soir même. Si j'avais pris ce soin plus souvent, j'aurais parfois, à les relire, l'impression que ma jeunesse n'est pas tout à fait morte. Nous aurions dû conserver ainsi les conversations de notre maître, mais un Gœthe est peut-être moins rare encore qu'un Eckermann,

Pourtant, il faut l'avouer, ce ne fut point à ses plus belles paroles, à ses confidences les plus hautes que Jacques Arthemale dut la demi-notoriété qui devait lui être funeste. Parmi les intel-

lectuels que les problèmes moraux tourmentaient fort à cette époque, sa réputation s'établit assez vite ; beaucoup d'entre eux voulurent se joindre à nous. et nous eûmes le tort, à différentes reprises, d'amener aux soirées de la rue Las Cases, des jeunes gens inexpérimentés encore et qui n'étaient pas à l'aise avec des idées pures. Mais notre cher Maître nous inspirait un tel enthousiasme ! Nous étions si heureux de lui recruter de nouveaux fidèles, de créer de: ferventes dévotions à un culte que nous avions la puérilité de ne pas vouloir suffisamment secret. Ce fut ainsi que l'on répéta sottement plus d'un propos d'Arthemale, tronqué et déformé, et que d'ingénieux paradoxes firent leur chemin dans un monde, qui fut demeuré sourd à ses plus altières doctrines. Vous vous en souvenez, il parlait souvent des

femmes, et les boutades que fréquemment il leur décochait au passage lui valurent auprès de quelques naïfs une réputation de misogyne. Dieu sait pourtant si ces réflexions étaient empreintes d'une vérité générale et dépourvues de ressentiment personnel! Ce n'était certes point leurs mensonges qu'il reprochait aux femmes, ni leur inconstance, car il savait que c'est là une légende établie par les hommes, qui ne sont pas moins hypocrites qu'elles, ni infidèles. Mais il nous recommandait seulement de mettre notre intelligence à l'abri de leur inlluence. « Les femmes, disait-il encore, se plaisent à nous dépouiller de notre courage et de notre générosité pour mieux édifier leur empire sur nous, empire fatal, car il leur est impossible de se détacher de leurs passions pour juger l'univers, et toujours blessées, tou-

jours sensibles, mêlant leur vanité aux troubles de leur cœur, elles détruisent l'égalité de notre vie intérieure par leurs rancunes, leurs haines, leurs jalousies, ce qu'elles apportent en toute chose de personnel, de douloureux et de tourmenté ! » Il ne nous eût point parlé différemment s'il nous eût considérés comme les meilleurs des hommes. En exaltant notre orgueil, il nous demandait d'agir déjà aussi fièrement que si nous l'étions.

Mais ces tirades et quelques autres, répétées, le bruit courut qu'il y avait à Paris une sorte de philosophe en chambre, intelligent, merveilleux causeur et qui ne se servait de ces dons que pour attirer à lui quelques jeunes gens et les détourner de l'amour.

Ah ! qu'il eût été préférable qu'il en fût ainsi ! Qu'il eût mieux valu pour nous tous, qu'à l'abri des sentiments violents,

nous menions une existence de sagesse et de rêverie ! Jacques Arthemale serait encore là, sa voix douce et profonde, à nos esprits éblouis, ouvriraient de merveilleux horizons. Deux fois par semaine, le soir, nous prendrions le chemin de la rue Las Cases, nous gravirions un escalier bien connu, nous verrions dans un coin de la vaste bibliothèque. Jacques Arthemale se lever à notre approche, avec son beau visage grave et glacé...

Oui, Jacques Arthemale vivrait encore, et moi, et moi...

Parmi les nombreuses femmes qui, à Paris, se piquent d'être au courant de tout, et particulièrement de philosophie et de belles-lettres, il s'en trouva une pour désirer connaître notre ami. On lui représenta qu'il était sauvage, qu'il n'aimait plus le monde, qu'il ne recevait

que de rares camarades : ces échappatoires ne servirent qu'à aiguillonner son désir. Riche, belle, indépendante, elle n'était pas de celles qui se résignent, ni qui acceptent de rencontrer un obstacle. Elle voulait connaître Jacques Arthemale, elle le connaîtrait. Un de ses cousins, qui étaient des nôtres, lui servit d'ambassadeur. Une invitation à dîner lut malheureusement acceptéepar Arthemale, qui se croyait assez détaché de tout pour retourner sans danger dans cette société humaine qu'il avait tant aimée, et dont il avait, je crois, tant souffert. Il alla donc chez madame de Diepponne.

Ce qu'elle dut être pour lui, ce soir-là, je ne le sais pas, mais je le devine. J'ai connu aussi madame de Diepponne: je l'ai vue telle, quand elle veut séduire

quelqu'un, quand il n'y a pas un regard de ses yeux, pas un geste de ses mains, pas un mouvement de son corps, pas une parole de sa bouche, qui ne semble signifier : « C'est vous qui me plaisez plus que tout. Ah ! quel amour je vous donnerais, — si vous vouliez ! »

Arthemale l'a voulu. — et moi aussi.

Il en est mort; je n'en guérirai pas...

Je ne rencontrai madame de Diepponne que beaucoup plus tard. Aucun de vous ne l'a approchée. Il faut peut-être que je vous la dépeigne si je veux vous faire comprendre comment Arthemale se transforma si vite, — et pourquoi je fus si lâche.

Une coquette, cela se conçoit comme une femme froide, cruelle, qui sait ce quelle veut, qui affole volontairement

les hommes et ne leur accorde rien, qui est maîtresse de soi-même, qui est railleuse, qui est impitoyable... Mais c'est une coquette pour collégien, cela! Madame de Diepponne n'était rien que douceur. Avec sa taille longue, souple, flexible, elle semblait toujours demander une aide, un soutien ; son rire, c'était le rire d'une enfant. Dans ses yeux bleus, grands, purs, ouverts, on ne pouvait lire que tendresse, que pitié, qu'amour de l'amour. C'est cela qui fait les coquettes les plus dangereuses ! Quand on écoutait madame de Diepponne, sa voix, à peine timbrée, vous enveloppait comme une musique : elle chantait un peu en parlant, elle caressait les mots, eût-on dit, en les prononçant. Et brusquement, cette voix prenait un accent âpre, dur, presque rauque, comme s'il v eût eu. au fond d'elle, un besoin inat-

tendu de violence et de révolte. L'instant d'après, c'était de nouveau ce chant qui engourdissait et fascinait, à force de langueur, ce chant presque mortel et qu'un homme a dû bénir encore, un soir, alors qu'il en périssait !

Nous ne savions pas encore que Jacques Arthemale connaissait madame de Diepponne, quand un jour, il nous parla de l'amour. Il n'y avait ce soir-là chez lui que Rémy Xeyron et moi. Fûtce cette intimité qui lui donna plus de confiance ? Etait-il si plein lui-même de pensées nouvelles, qu'il ne pouvait se contenir? Il discourait de Chateaubriand et de ses amies, et soudain :

— Les a-t-il aimées, ces femmes ? Qui le saura? Il n'aimait que son émotion, peut-être. Mais est-ce autre chose qui forme les grands amoureux? Dans la vie normale, il y a le bonheur et le mal-

heur, la souffrance et la joie : mais la fièTre appelée amour est faite de bonheur et de malheur, de souffrance et de joie, c'est l'union de tous les sentiments humains dans une sorte de frénésie intérieure, qui ne peut aboutir, qui ne peut diminuer, — qui doit cesser presque d'un seul coup. C'est une curiosité infinie, mêlée au désir de la conquête, c'est une torture qui fait délirer de plaisir, c'est une ivresse qui stupéfie et qui rend la vie infiniment vivante, un bonheur insupportable à force de cruelle intensité. Quand on a connu cette émotion, le inonde entier, en comparaison, vous parait fade, et tout vous ennuie jusqu'au jouroùonnel'apas retrouvée. Il n'y a que cela qui compte ! Et qu'importe que l'on en soutire, que la jalousie vous déchire, que la rupture vous anéantisse, qu'importe, qu'importe ! C'est cela seul qui est

digne d'être vécu, cela seul qui fait le prix de la jeunesse, et si en la quittant, on se sent le cœur étreint d'un intolérable désespoir, c'est qu'on sait qu'on a tout perdu, avec le pouvoir d'être à ce point bouleversé, déchiré et enchanté par ce je ne sais quoi d'unique, qui flotte autour d'une femme, et qui la rend à vos yeux plus précieuse que cette .lumière même du jour, si belle, puisqu'elle nous échappera! Gela, Chateaubriand l'a connu, et ce désir et cette angoisse, il a su les communiquer à ses phrases au point de leur donner une vibration aussi retentissante, ce brisement intérieur dont nous sommes encore affolés...

Àrthemale se tut. Jamais il n'avait parlé ainsi. Une sorte de lueur sacrée flottait autour de son front. Neyron et moi, nous nous regardâmes, nous eûmes la même pensée...

Ce ne fut que six mois après, cependant, que nous apprîmes la liaison de Jacques Arthemale avec Juliette de Diepponne. Il nous parut transformé, une sorte de rayonnement sortait de lui, le rayonnement du bonheur. Il avait alors quarante-huit ans, il ne pensait plus à l'amour, et soudain, comme par miracle, il le retrouvait, au moment même où il a toute sa saveur et tout son parfum, où les déceptions, l'expérience, la crainte de le voir s'envoler pour toujours, vous donnent, pour le conserver.

pour l'embellir, toutes les ressources de l'esprit, du cœur, de la sensualité. Ah î qu'elles ont dû être belles ces heures où Jacques Arthemale brûlait sa vie. se grisait de l'acre vertige qui montait de cet amour inattendu !

Xous le voyions toujours, mais qu'il

était changé ! Pendant un an. ce grand intellectuel célébra, devant nous, la vie. l'amour de la terre, lecultede l'émotion, l'abandon à l'instinct. Sa sagesse devenait lyrisme. 11 ne nous avait excités à la culture de nous-mêmes, au détachement, à la solitude d'esprit, que pour nous précipiter en pleine passion.

Quoi. n'exigeait-il tant de nous, maîtrise de soi, recherche de l'idéal le plus difficile, obéissance à son choix, que pour nous faire déposer tout ceci, comme vaines guirlandes, aux pieds d'une idole? Celui qu'on appelait dans le monde l'ennemi des femmes, voici donc ce qu'il était devenu ! Il avait suffi qu'une robe passât pour que, dans le vent soulevé par elle, ses plus chères idées s'envolassent ! Mais Arthemaie lisait nos pensées. Il était rhéteur trop subtil pour ne pas faire de sa défaillance une philoso-

pliie nouvelle, habilement conséquente de l'autre et où il transformait en fruits les fleurs qu'il nous présentait auparavant. Ce fut là son chant du cygne ! Chant si beau que nul de nous ne le saurait oublier: confession pathétique où, sous le voile des idées, une Ame se racontait à nous, une des plus belles, une des plus profondes qui eussent existé, celle d'un homme pour qui toute expérience ne fut jamais qu'un prétexte à compréhension, à indulgence, à communion enthousiaste avec toute chose créée!

De tous ces jeunes gens, qu'il appelait en riant ses disciples, c'était moi que Jacques Arthemale préférait. J'étais le seul dans la famille de qui il eût consenti à se rendre, le seul qu'il appelât par son prénom. Il avait raison de me préférer, car si je n'étais pas le plus

intelligent de ses amis, aucun ne l'aimait comme moi. J'avais pour lui une véritable adoration, je lui racontais tout de ma vie, il me donnait les meilleurs conseils. Il me rendit de réels services, à diverses reprises où dans des circonstances médiocres, j'avais transformé trop naïvement de très humbles moulins en géants. Enfin, il avait contribué à faire un homme de l'adolescent que j'étais encore. Mais ce fut par hasard cependant que j'appris combien il avait pour moi de tendresse, car il gox\tait peu les vaines effusions et les paroles redondantes. Et* je l'appris le jour où, en riant, il me dit :

— Mon cher Laurent, j'ai tellement parlé de vous à madame de Diepponne qu'elle a le plus grand désir de vous connaître...

C'était la première fois qu'il prononçait son nom devant moi.

J'aurais dû lui dire :

— Mon Maître, mon cher Maître, vous avez donc tout oublié ? Est-ce qu'on mène un jeune homme chez sa maitresse? Je n'irai pas chez madame de Diepponne !

Mais c'est maintenant que je répondrais cela! A ce moment, je fus flatté, je fus ravi, et nous primes rendez-vous.

J'étais touché que. de nous tous, Arthemale n'eût parlé que de moi à son amie, amusé de voir enfin cette femme qui nous intriguait infiniment. Le jour indiqué, je m'habillai plus coquettement que de coutume. Je voulais plaire à madame de Diepponne, puisqu'elle aimait mon meilleur ami. Je me la représentais comme une sorte de déesse

hautaine, grave, austère ; — très intimidante. Je craignais qu'elle me trouvât sot, gauche et que Jacques Arthemale regrettât de m'avoir conduit chez elle.

De telles réflexions vous indiquent à quel point jetais jeune encore. Est-ce ma jeunesse qui lit tout le mal? Plus âgé, aurais-je été plus courageux ? Hélas ! je crains bien que non, et j'eusse été plus inexcusable !

Madame de Diepponne habitait boulevard des Invalides. La beauté des salons que nous traversâmes augmenta ma timidité. Enfin nous arrivâmes dans un petit salon où une longue femme brune, aux yeux très grands et très clairs, se tenait à demi-étendue. Une sorte d'éclair de plaisir passa sur ses traits quand elle vit entrer son ami.

Pour moi, elle me fit un accueil si cordial et si simple que je fus tout de suite à

l'aise et que nous causâmes très vite comme de vieux amis. Arthemale paraissait radieux...

Cette première visite se serait passée très naturellement si, à un certain moment, comme j'avais fait une réflexion plaisante sur je ne sais quel sujet, madame de Diepponne ne s'était tournée vers moi. J'eus l'impression que ses paupières se fermaient à demi sur ses yeux, dans l'instant où elle me regarda, comme pour leur donner plus de douceur. Tout son visage prit une expression de bienveillance émue, de sympathie tendre qui me troublèrent tant que je ne parlai plus guère...

Mais madame de Diepponne eut de nouveau la même expression quand je la saluai pour partir, et, en même temps, elle gardait une seconde de trop ma main dans la sienne, puis, quand elle la

retira, ce ne fut pas sans me serrer le bout des doigts.

— Où allez-vous ? — me dit Arthcmale.

J'étais si troublé que je tournais le dos à la porte ! Nous descendîmes l'escalier en silence. Mon ami semblait soucieux, je voulais lui parler de madame de Diepponne, déjà, je ne savais que lui en dire. Lui-même eût trouvé indigne de m'interroger.

— Je vous raccompagne chez vous, — fit-il.

Il alluma une cigarette, puis, sans transition aucune, il me parla de son enfance. C'est peut-être le seul jour où il m'ait confié un souvenir personnel. L'anecdote était très douloureuse pour lui. J'eus l'impression qu'en me confiant une de ses premières tristesses, il voulait communiquer à nos

rapports quelque chose de plus intime.

— Oui, conclut-il, — j'ai beaucoup souffert de la vie...

C'était la première fois qu'il s'adressait à ma pitié. Il y avait donc dans cette banale visite quelque chose qui l'avait ému, quoi donc? Mais s'il ne s'était rien passé d'anormal, pourquoi me trouvais-je moi-même si mal à l'aise en rentrant chez moi? J'étais content, j'aurais voulu rire, danser, chanter, et en même temps, j'avais peur... Peur de qui '? Peur de quoi ? Je l'ignorais, une sorte d'angoisse sourde, d'appréhension mystérieuse me serrait la gorge, faisait battre mon cœur. Je me mis à table sans faim. J'avais l'impression confuse qu'un grand bonheur venait de m' arriver, et en même temps, j'étais poursuivi par une sorte de remords. Je me promenai longtemps dans ma chambre. Vingt fois, l'ima-

ge de madame de Diepponne se présenta devant mes yeux, vingt fois, je l'écartai avec la même impression de crainte.

— Mais qu'est-ce que j'ai donc, ce soir? — me répétais-je à tout instant.

Soudain, je vois l'expression qui a passé dans les yeux de la jeune femme quand j'ai attiré son attention; il me semble qu'un grand froid m'envahit, que mon cœur cesse de battre. Vaincu sans raison, je me jette sur mon lit en pleurant...

Trois jours après, je reçus de madame de Diepponne une invitation à dîner pour le samedi suivant, je courus la montrer à Arthemale.

— Dois-je accepter? — lui dis-je.

Il me regarda avec surprise :

— Mais, cher enfant, cela vous re-

garde. Si cela vous amuse d'aller chez madame de Diepponne. pourquoi refuse riez-vous ?

Puis, tout bas, comme s'il se parlait à lui-même :

— D'ailleurs, il ne faut rien refuser !

Il leva les yeux sur moi. Son regard était changé, il paraissait me regarder pour la première fois, je palis comme devant un juge. 11 était assis près du l'eu. Après m'avoir considéré ainsi, il prit les pincettes et en donna un coup sec sur une bûche à demi consumée, mais qui semblait pourtant assez solide. Au premier coup, la bûche se brisa en mille éclats qui roulèrent dans la cendre. Alors Jacques Arthemale posa les pincettes et m'examina de nouveau...

Trois jours après, nous dînions ensemble chez madame de Diepponne. Il y avait là quelques femmes très belles.

comme si la maîtresse de maison prenait un soin particulier à montrer qu'elle ne craignait aucune concurrence. Je passai une des soirées les plus tristes de ma vie. Malgré moi, désolé de le faire, je guettais sur le visage de madame de Diepponne cette expression de douceur inlînie qu'elle avait eue lors de ma première visite. Mais, même en parlant à Jacques Arthemale, elle gardait son masque impassible et indifférent. Lui discourait. Il me parut cependant que sa causerie avait quelque chose de mécanique ; il n'improvisait plus, il se répétait, Tout ce que je lui entendais dire, je le savais déjà; j'en éprouvais une sorte d'agacement, le sentiment dune diminution de lui-même.

Après le diner, nous passâmes au fumoir. J'y restai lâchement, buvant de petits verres d'alcool. En ce moment.

je haïssais madame de Diepponne. De quoi? Lui en voulais-je de tout ce que j'éprouvais chez elle de pénible, de contradictoire, de heurté, ou simplement de ne plus retrouver sur son visage l'expression qui m'avait bouleversé ?

Mais quand j'allai lui présenter mes devoirs, elle me retint cinq minutes auprès d'elle :

— Venez me voir, un de ces jours, — me dit-elle, — je suis toujours rentrée à six heures...

J'aurais voulu lui dire :

— Non, Madame, je ne reviendrai plus. Je ne dois plus revenir. Les pensées que j'apporte chez vous sont tortueuses et déloyales. Je ne vous aime pas ; et cependant, sans le vouloir, je pense déjà à vous comme si je devais vous aimer un jour...

Hélas ! je ne prononçai pas une seule

de ces paroles, et je promis de revenir.

Cette ibis, je ne consultai pas Àrthemale, et un jour où je le savais en voyage, je me rendis chez madame de Diepponne.

Elle était seule, elle m'accueillit avec chaleur. J'ignore pourquoi, en la trouvant seule, je fus intimidé. Je ne lui parlai que de Jacques Arthemale. Je lui dis combien je l'aimais, quelles belles heures d'ivresse intellectuelle j'avais passées auprès de lui.

— Oui, — me répondit-elle froidement, — c'est un théoricien remarquable.

Je jugeai cette réponse trop sèche, je redoublai maladroitement d'enthousiasme. Madame de Diepponne m'écoutait avec ennui. Un sourire mi-moqueur, mi-distrait, flottait sur ses lèvres. Je finis par m'en apercevoir et je me tus. A ce moment, je compris que tout ce

que j'aurais pu dire à madame de Diepponne était si intime qu'il valait mieux y renoncer.

Elle me demanda négligemment :

— Est-il vrai que Jacques Arthemale, quand il cause avec vous, vous dise souvent du mal des femmes et de L'amour?... On prétend qu'il déteste les femmes... Je ne m'en suis pas aperçue.

— Je crois qu'il a souffert à cause d'elles. Madame.

— Et vous, les aimez-vous ?

— - Non. Madame...

Et tout à coup, je ne sais quelle folie me traversa le cerveau, je la regardai dans les yeux et presque inconsciemment, je dis :

— Ou plutôt, si. . . J'en aimerais une. . .

Madame de Diepponne eut cette expression que j'avais guettée, l'autre soir, sans la voir renaître, et d'une voix plus

douce encore que de coutume, elle me répondit :

— Eh bien. Monsieur, celle-là. quelle qu'elle soit, croyez bien qu'elle sera touchée et heureuse de votre amour...

Mais mon audace cessa brusquement.

j'étais effrayé d'en avoir tant dit. Je me levai pour prendre congé, ne trouvant rien à répondre. Elle parut vexée de mon subit départ, ne m'invita pas à revenir et me tendit la main avec une froideur qui acheva de me décontenancer.

Je rentrai chez moi dans un violent état d'irritation. Brusquement, je détestais madame de Diepponne. je n'avais plus qu'un désir : ne plus la voir. J'avais l'impression confuse. — et que rien ne nécessitait, — qu'elle se moquait de moi. Je voulais m'af franchir des liens qui m'attachaient à elle... Quels liens? Madame de Diepponne était la maîtresse, —

mieux, le grand amour! — de l'homme que j'aimais le plus sur terre, de mon meilleur ami ! Je l'avais vue trois fois î A quels liens pouvais-je songer?

Je me couchai, froid, tranquille, indifférent.

Et alors, dans le silence de la nuit, grandit un bruit persistant, saccadé, continu ; celui de mon cœur qui battait. 11 battait comme après une longue course.

Jamais je ne l'avais entendu battre ainsi. Je ressentais jusqu'à la naissance du cou ses pulsations violentes. Il y avait donc en moi quelque chose que ma raison n'approuvait pas, que ma volonté ne dirigeait pas, que mon jugement ne modifiait pas!

Je me levai, j'ouvris la fenêtre. Du jardin qu'elle dominait, montait une odeur de lilas en fleur et de terre mouillée. Je ne sais pourquoi, il me vint aux

lèvres des paroles d'adoration. A qui s'adressaient-elles ? Je ne me le demandai même pas. J'aurais voulu me coucher contre le sol et presser sur lui mes lèvres avides. Je ne pensais pas à madame de Diepponne, du moins, je ne pensais pas expressément à elle, mais chacune de mes sensations avait sa source en elle, comme une rivière qui court dans la plaine a sa source dans un lointain glacier.

Peu à peu. une blancheur rosée colora le voile de l'horizon. Jetais épuisé et frémissant. Avec l'aurore, la vérité se levait en moi, la vérité que je n'avais pas voulu voir jusqu'alors: j'aimais Juliette de Diepponne, et si misérablement que je me sentais incapable de ne pas tgut tenter pour être aimé d'elle!

Je passai quelques jours dans la honte et dans le désespoir. J'essayai d'arra-

cher de mon esprit l'image de Juliette, je me promis, tout au moins, de ne plus aller la voir. Mais tous mes actes, tous mes désirs aboutissaient à elle... A quoi bon vous dépeindre plus longuement une situation bien connue ? Je ne vous ai que trop parlé de mes erreurs. Qu'il vous suffise de savoir que madame de Diepponne m'écrivit pour me demander d'aller chez elle, que je n'eus pas le courage de refuser. Je reverrai toute ma vie, ce soir-là, le petit boudoir où elle m'attendait, allongée nonchalamment sur un divan, le bouquet de roses rouges et d'iris blancs posé sur une petite table, tout près d'elle, le bras nu qu'elle leva vers moi.

— Eh bien, — me dit-elle, de sa voix miraculeuse, — je vous fais donc bien peur que vous ne vouliez plus venir?

Il me sembla que quelque chose cre-

vait en moi, la digue qui contenait mes sentiments les meilleurs, ma fierté, ma dignité, mon courage. Je formulai tout ce que j'avais dans le cœur, je pressai de ma bouche la belle main de madame de Diepponne... Elle m'écoutait avidement ! 11 n'y a pas d'autre mot pour dépeindre cette tension de tout son être ! Un mélange de bonheur et de triomphe était peint sur son visage.

— Laurent! Laurent! — me dit-elle, — est-il bien vrai que vous m'aimiez?

C'était encore une coquetterie, cela.

Elle voyait bien que je n'étais plus maître de moi ! Si je l'avais été, si j'avais conservé le moindre contrôle sur mes sentiments, est-ce qu'un homme comme moi serait devenu aussi facilement un traître !

Je cessai soudain de parler. Je me sentis pâlir. Je pensai tout à coup : « Rien

de tout ceia n'est réel. 11 n'est pas possible que je sois devenu cet être-là... »

Madame de Diepponne vit ce mouvement de dégoût, cette reprise, elle me saisit par la main, et m'attira à elle, de nouveau elle me prit et m'arracha à moimême. Je ne vis plus rien et je sombrai en même temps dans le Paradis et dans l'Enfer...

Et maintenant, il me reste à vous faire la partie la plus douloureuse de ma confession. Car, en même temps que le bonheur, l'expiation commençait. Je me vois encore, m'enfonçant dans une série de jours noirs et dorés. Sitôt que je retrouvais madame de Diepponne, la lumière du jour me revenait, mais loin d'elle, quelle angoisse, quel cauchemar!

Il m'était impossible de ne pas me joindre à vous quand vous alliez chez Jacques Arthemale. Je vous y accompa-

gnais donc, tous devinez avec quelles pensées. Je me faisais horreur. Le relent de mensonge que j'emportais partout me donnait des nausées. Tromper, tromper ainsi l'homme que j'estimais, que j'affectionnais le plus, quelle détresse ! Et puis, j'étais jaloux, affreusement jaloux de lui. Quand j'étais à ses côtés, dans sa bibliothèque, je voyais la bouche de ma maîtresse sous la sienne, leurs corps mêlés. J'étais parfois tenté de tout aller lui dire, — oui, tout ! et de me tuer ensuite.

Certes, madame de Diepponne ne l'aimait pas, et j'en avais la preuve chaque jour. On a raconté qu" elle l'avait pris par coquetterie pure, pour se moquer de lui. le faire souffrir, venger les femmes qu'il méprisait. Comme cela est vite dit, comme cela est simple ! Lavérité est toujours plus complexe. Juliette s'en-

nuyait. elle avait voulu être la maîtresse d'Arthemale par curiosité et parce qu'il l'intéressait. Elle croyait l'aimer, sans doute. Elle avait vite vu qu'il n'en était rien, mais il ne lui déplaisait pas d'avoir asservi ce grand orgueilleux. Et pourtant, à mesure quelle le connaissait mieux, elle lui en avait voulu de sa supériorité sur elle, de tout ce que sa pensée gardait d'inaccessible, son caractère de farouche et de mûri. 11 était trop loin d'elle : malgré tout, il la dominait, il y avait en lui quelque chose d'indomptable, d'inhumain, qu'elle sentait sans trop se l'avouer... Et sitôt qu'elle me vit, elle me jugea : oui, tout pareil à elle, coquet et faible, tendre et incertain, un pauvre être bien humain, celui-là, un peu lâche, un peu faux, un peu vil... Ah! cela la changeait des sommets, cela la ramenait à son niveau!

oÛ

Et ce fut un peu pour ces similitudes qu'elle m'aima.

Je sens que ma franchise vous étonne.

Vous auriez peut-être voulu plus de déguisement à ma pensée. Hélas î je n'ai pas su me mentir; quelque dure, quelque impitoyable que fût la vérité, je ne me la cachai pas. Comme on éprouve de la langue une dent malade pour en augmenter les élancements douloureux, j'offrais à mon imagination les plus cruelles images. Elles me rendirent plus dur que je ne l'étais en réalité : ce fût moi qui exigeai de Juliette qu'elle rompit avec Arthemale. Elle hésita longtemps, et chacune de ses hésitations me fut une torture et l'occasion d'une scène, Je crois qu'elle hésita par pitié et peut-être par un curieux respect de soimême: elle retardait le moment où son

amant serait forcé de voir qu'elle l'avait accepté sans amour, sans motif, par caprice, uniquement. Et moi qui m'acharnais à cette rupture, je n'en allais pas moins le soir chez Arthemale. avec un mélange de peur et de curiosité. Et chaque fois, je me demandais, le cœur serré par l'épouvante : « Sait-il aujourd'hui que je suis un traître ?... ou ne le saura-t-il que demain ? »

Et puis, la rupture fut consommée.

Juliette écrivit à Arthemale une lettre raisonnable, prudente, calculée, dans laquelle elle lui disait qu'il était sage d'interrompre une liaison, qu'elle ne regrettait pas. certes, mais où elle n'avait pas engagé assez de sa vie pour la prolonger davantage. Cette lettre était un chef-d'œuvre de duplicité, de mensonge : ce fut moi qui la dictai.

Mais le soir même, Arthemale accourait. 11 n'acceptait pas cette rupture, il supplia Juliette. Ce fut une scène abominable. Mon maître se traîna aux pieds de madame de Diepponne : cet homme, si haut, si fier, si noble, il s'agenouilla, il s'humilia devant Juliette, il pleura... Elle fut inflexible. Le lendemain, elle me racontait tout. Et tandis qu'elle parlait, je voyais la douleur d'Arthemale.

Ah ! je sentais bien ce qu'elle devait être, cette douleur ! Perdre une telle femme, se dire que jamais, jamais plus, on ne touchera sa bouche avec ses lèvres, que jamais plus on ne touchera ce corps incomparable dont le contact faisait naître et courir un frisson sur votre peau, que jamais plus on n'entendra sa voix si douce, on ne respirera le parfum qui flottait autour d'elle ! 11 y avait de

quoi se briser la tête contre un mur ! Comment Arthemale pourrait-il vivre sans Juliette? Je me le demandai avec angoisse. Comment l'aurais-je pu moimême?

Et soudain, je m'avançai, la main levée sur ma maîtresse :

— Et tu étais fière, n'est-ce pas, de voir là, humilié, cet homme si grand, si intègre, cet homme plus grand que nous deux ? Tu étais contente, tu te réjouissais, voilà donc ce que tu en faisais de cet être qui avait un cerveau, un cœur. une volonté ? Ah ! misérable !

Je poussai durement Juliette sur un canapé, elle tomba. Ivre de fureur, mon poing s'abattit parmi ses cheveux.

Comme un enfant, elle avança les deux bras pour protéger sa face. Ce geste me rendit ma raison.

— C'est toi, toi, qui a voulu que je

rompe avec lui. Je ne voulais pas...

— Il ne fallait pas m'obéir.

— Mais tu me suppliais de le faire!

— Il ne fallait pas me prendre pour amant...

— Mais je t'aime, je t'aime...

— Alors tu es impardonnable d'avoir été la maîtresse d'Arthemale !

— Tu es plus injuste qu'une femme.

Laurent !

Je m'étais laissé tomber sur un fauteuil, je mis ma tête dans mes mains. Je ne pleurai pas. Je me sentais les yeux secs et le cœur dur. Mais je souffrais dans tout mon être, d'une souffrance physique et morale abominable. Juliette sanglotait sur le canapé. Son corps souple avait des soubresauts douloureux. Sa jupe étroite découvrait la forme élégante et fuselée de sa jambe, et à travers le bas obscur, la peau luisait doucement.

oo

comme une eau pure et rose. Je la regardai, et cette scène odieuse se termina plus lamentablement encore.

Mais trois jours après, je recevais une lettre de mon maître. Cette lettre, la yoici :

J'ai te fusé longtemps de c toi te la vétité, Lautent. Cette vétité, je la soupçonnais, mais il me semblait que c'eût été m'avilit moi-même que d'y ajoutet foi. Quelques mots de madame de D.

ne m'ont laissé aucun doute. Je ne vous fêtai aucun teptoche, Lautent.

Repottez-vous à un an en attiète, tappelez-vous ce que fêlais pout vous et ce que vous étiez pout moi, tappelezvous nos enttetiens, nos convetsations, — ma confiance. Est-ce que vous n'allez pas vêts et des pleuts de sang

en vous souvenant de tout cela? S'il s'agissait d'un autte que de vous, je me taizaiô. Mais il s'agit de vouô, Lautent, de l'homme que j'ai ctu longtemps le pluô honnête, le plus loyal, le pluô put de tous ceux que j'ai tenconttéô. Il à'agit de vouô qui aviez une conscience, une sensibilité si délicate, une âme si ftaîche ! Me suis-je ttompé? Mentiez- vous, jouiezvous la comédie en me monttant tout cela ? Ou bien est-ce ma vieille ennemie, la vie, qui a fait de vous ce que vous êtes deçenu?... Elle, n'enpatlons pas, c'est une femme. Elle a fait son œuvte, Mais, fautais ptéfété la mott à voit voîte main, — la main de mon meilleut ami, — me tendte ce calice.

Allons, tout cela est fini. Adieu, Lautent. Peut-êtte aucun de nous n'estil tesponsable des soufftances qu'il

caiiôe, et peut-èltey a-i-il une fin detnièce pout touteô leà actioiiàhumaineô.

Pout moi, je n'exiàte guète... Adieu encote.

Quand je lus cette lettre, je pensai sérieusement au suicide. Je pouvais supporter la honte, mais non un tel pardon. 11 m'écrasait, il m'enfonçait plus profondément dans la boue . Au lieu de me racheter, il me montrait quelque chose de si haut que, de désespoir d'y atteindre, je ne pouvais que rechercher plus àprement encore une occasion de m'avilir. Je portai cette lettre à Juliette, je la lui montrai avec mille plaisanteries cyniques qui me faisaient mal à moi-même et qui m'exaspéraient. Mais quand j'eus fini mes pantalonnades, je quittai brusquement la chambre et je m'élançai dans la rue.

11 me venait un dégoût infini de Juliette et plus encore de moi-même. La vie que je menais depuis six mois me semblait un cauchemar, je voulais en sortir à tout prix, reconquérir mon estime, pouvoir dire à Jacques Arthemale : « J'ai quitté cette femme, à mon tour... » Je rentrai chez moi. j'écrivis vingt lettres de rupture, toutes féroces, âpres, insultantes. Dans chacune d'elles, je cherchais la place sensible où blesser le cœur de madame de Diepponne. Toute la nuit se passa à cette besogne. Quand je me réveillai le lendemain, je relus cet horrible fatras, j'en souris. Mon indignation et ma colère avaient passé. L'après-midi, j'étais de nouveau dans les bras de ma maîtresse.

Mais à partir de ce jour-là, j'eus définitivement l'impression de ma déchéance.

Je renonçai à lutter, j'acceptai honteuse-

ment ma situation. Je fus le misérable amant toujours insatisfait, qui ne peut se faire à l'impureté de celle qu'il aime et qui ne l'aime qu'à cause même de son impureté.

Je souffrai surtout du passé de Juliette. Elle me le cachait: en dehors de sa liaison avec Arthemale, je ne savais rien.

Qui avait-elle aimé? Avait-elle eu d'autres amants? Et combien? Elle me répondait avec sa déconcertante douceur:

— Que t'importe, mon bien-aimé? Je n'ai aimé que toi !...

Et cette douceur m'exaspérait. Chacune de nos rencontres se terminait par des scènes, des disputes affreuses. Nous pleurions, quand j'étais las de crier.

Que de fois il m' arriva de jeter Juliette à terre, de.. . Ah ! permettez-moi de taire l'abominable souvenir de ces violences ! Cet amour, cet amour si haut, cette ma-

gnifique source démotions dont Arthemale nous avait si éloquemment parlé un soir, c'était donc à cela qu'il aboutissait, à cette union hideuse et torturée de deux ennemis implacables, ne pouvant ni tout à fait se joindre, ni tout à fait se séparer, et se haïssant l'un l'autre au moins autant qu'ils s'adoraient !

Un après-midi, en traversant le salon qui conduisait au boudoir de madame de Diepponne, je vis venir à ma rencontre une figure bien connue. Je pâlis et, mon cœur battit si fort que je dus m' arrêter. Jacques Arthemale me regardait :

— Vous voici, Laurent, vous voici...

Sa voix tremblait. Comme il me parut vieilli en si peu de temps! Son teint avait jauni, ses tempes était plus grises. Sa peau, en se réduisant, dessinait mieux les arêtes de son visage, ces grands

traits osseux qui font deviner le crâne futur sous le masque charnu. Il avait des poches sous les yeux, et dans ses yeux, quelle lassitude, quelle expression de douleur, de complète déroute morale ! Il me considérait sans haine :

— Comme vous avez du souffrir, Laurent !

Cette voix pitoyable et tendre me faisait mal. J'aurais crié !

Il ajouta ;

— Comme vous souffrirez encore !

Je balbutiai :

— Maître, Maître, pardon ! Vous ne pouvez pas comprendre, vous, vous êtes si grand !

Il fit un geste de la main, comme pour me calmer.

— Si, si, je comprends...

Alors tout d'un coup poussé par une irrésistible impulsion, je m'élançai vers

cette main, je la saisis, je la baisai en pleurant.

Arthemale se troubla, lit un effort pour vaincre son émotion, puis, très doucement :

— Vous êtes encore un honnête homme, Laurent. Je le pensais bien...

Il dégagea doucement sa main, se dirigea vers la porte. Je le regardai partir...

Quand madame de Diepponne entra.

elle me trouva couché à terre et sanglotant, la tête dans un coussin.

— Vous avez rencontré Jacques ? — me dit-elle.

— Oui!

Et déjà, ma jalousie se réveillant, je disais :

— Qu'est-il venu faire ? Lui aviezvous écrit ?

— Il m'avait demandé une entrevue.

Je la lui ai accordée.

— Que voulait-il ?

— Me dire adieu.

— Il part ?

— Non. mais il voulait me voir une dernière fois.

— C'est tout? C'est tout?

— C'est tout î

Elle s'assit dans un fauteuil. A voir ses paupières enflammées, je crus qu'elle avait pleuré.

— Vous semblez bien émue ? — lui dis-je.

— Je n'aime pas beaucoup les adieux.

Je ricanai :

— Vous regrettez Arthemale? Il me semblait cpie vous ne l'aimiez pas !

Elle se releva, s'étira et rejetant ses bras en arrière, le cou renversé et la gorge cambrée, d'une voix

gémissante et rauque. elle cria :

— Mais comprends-moi donc, Laurent ! Oui, je n'aime pas Arthemaie, mais j'ai été à lui, et je ne le reverrai jamais. C'est une mort, la mort de quelques heures, de quelques émotions, c'est une mort encore, ajoutée à tant d'autres, et toi, tu m'oublieras, et je mourrai encore, et un autre homme Tiendra qui me prendra et qui me quittera, et je mourrai encore. Ma beauté s'en ira, je serai vieille, ridicule, usée, — je serai une vieille femme, Laurent ! — on ne me regardera plus, on ne m'aimera plus, je n'aurai plus d'émotion, plus de douleur, plus de souffrance... Non, l'ennui seulement, et pas même le courage de me tuer ! Tous, vous m'aurez oubliée. Nul ne saura plus que j'aurai été désirée, frémissante, adorée, tout sera fini, fini ! Et je mourrai enfin ! Ah !

quelle misère ! quelle misère ! Je touche ma chair. Laurent, ma chair que tu aimes ! Mais c'est une illusion, est-ce qu'elle existe puisqu'elle doit pourrir?

Oui peut croire à la réalité d'une chose qui doit pourrir !

Entre le pouce et l'index, elle pinçait légèrement son bras gauche, ce bras rond, duveté d or. poli, auquel les dessins bleus des veines donnaient un aspect de marbre. Et je songeais aussi que Juliette allait vieillir, que ce que je voyais d'éblouissant et d'unique se dissoudrait dans peu d'années au tond d'un morne cimetière !

— Ah ! — lui dis-je, avec une sombre fureur, — pourquoi évoques-tu devant moi une si terrible image? Tu empoisonnes mon amour !

Madame de Diepponne s'effraya :

— Quoi donc , Laurent , serais-tu

dégoûté de moi parce que je ne suis pas immortelle ?

— Non, mais la pensée de ta fin prochaine va rendre mon amour plus ardent encore !

Un sourire ambigu passa sur les lèvres de ma maîtresse. Il dessina si visiblement sa pensée que je m'écriai aussitôt :

— Tu penses que sans doute tu m'auras quitté bien avant cette époque ?

— Non, Laurent, mais que bien avant, en effet, tu te seras latigué de moi. Tu m'as dit que tu m'aimerais toujours, et sans doute étais-tu sincère, et peut-être le crois-tu encore ! Tous les hommes parlent ainsi, car ils croient que la minute qu'ils vivent durera toujours, telle exactement qu'ils sont en train de la vivre ! Mais au moment où ils prononcent ce mot terrible, s'ils pouvaient voir dans une glace ce que dix ans de

plus feront de la femme qu'ils aiment, ils entreraient plutôt à la Trappe !

— Ne crois-tu pas qu'une femme puisse être aimée toujours?

— Si, Laurent, celle qui meurt avant la satiété, avant le dégoût. Un beau souvenir est plus actif qu'une triste vérité. J'ai accepté la vie. Laurent, j'en subirai toutes les hontes, tous les outrages, je descendrai la pente impitoyable de la décrépitude et de l'oubli. Pas un jour ne passe sans que je ne regarde mon miroir, sans que je ne me dise : « Quelques heures encore, et tu ne te reconnaîtras plus toi-même, petite Juliette, et aucun de ceux qui t'ont aimée ne se souviendra de toi ! Ce qu'il nous faut à tous, c'est l'immortalité, et tu l'as voulue dans l'amour : mais c'est chercher une bague perdue dans une eau courante !

Je dis sombrement :

— Il fallait garder Artliemale, Juliette. Lui seul vous aurait aimée jusqu'au tombeau !

— Je le sais, Laurent, mais je ne l'aimais pas, et toi, je t'aime, bien que tu doives m'oublier bien vite. Seulement, moi, je ne t'oublierai jamais...

— Pas plus que tu n'as oublié tes autres amants !

Je vis une supplication passer dans les yeux de Juliette. Une seconde, elle eut l'air de me demander grâce.

J'eus un mouvement de pitié si vif, que, pour ne pas faiblir et conserver mon indépendance, je redoublai de cruauté.

— C'est une singulière chose vraiment qu'une mémoire de femme, avec tous ces amants rangés, bien en ordre, comme des pantins au fond d'une armoire. Ris-tu quand tu songes à eux?

Cela doit être assez bouffon, en effet, de

les comparer et de les juger à distance ! Madame de Diepponne était venue s'agenouiller tout près de moi, appuyant ses deux bras abandonnés sur l'appui du fauteuil. Elle m'écoutait sans me regarder, les yeux perdus, avec une telle expression de douleur et de lassitude que je n'insistai pas.

— A quoi songes-tu? — lui dis-jc, un peu effrayé.

— A une mésange que j'ai vue, à la campagne, il y a longtemps. Des enfants l'avaient prise pour lui crever les yeux. Elle voletait au hasard, plaintive, affolée, se cognant aux arbres, criant de peur. Je la pris une seconde, je la gardai dans ma main. Elle cherchait à s'échapper et je n'osais ni la relâcher, ni finir son supplice. Enfin, je lui rendis sa misérable liberté et elle remonta vers le ciel. Depuis je pense souvent à elle :

c'est terrible que d'être un oiseau aveugle qui ne sait pas distinguer la sécurité du danger, qui est poursuivi par tous et dont la faiblesse fait une proie trop facile.

— Est-ce à toi que tu penses en parlant ainsi ou bien es-tu émue simplement par ce souvenir?

D'un souple mouvement des jarrets, madame de Diepponne se repliait en arrière, se relevait aussitôt. Une sorte d'humeur railleuse, amère, cruelle, transformait sa figure.

— Àhl — lit-elle, avec un éclat de rire nerveux, — voilà bien une question d'homme ! Qu'est-ce que cela peut bien te faire si je suis émue ou non? Moif une mésange ? Mais je suis une grande coquette, Laurent. Xe l' as-tu pas dit cent ibis ?

Hélas ! cette idée de la coquetterie de

Juliette ne me quittait point, et cette idée empoisonnait ma vie. C'est le chemin habituel de ces amours : une femme a trahi quelqu'un pour vous, pourquoi ne vous trahirait-elle pas à son tour? Et l'on en vient aux espionnages honteux, aux enquêtes humiliantes, aux soupçons, aux scènes perpétuelles. Je savais que Juliette m'aimait et je ne le croyais pas !

Encore une fois, je n'insisterai pas sur cette situation. Si je vous en ai parlé, c'est pour vous dire de quel prix je payai le mal que j'avais fait à Arthemale. Je n'étais, au fond, pas plus heureux que lui, et s'il est vrai que cet amour me donnait des heures de joie surhumaine, j'enviais parfois mon maître d'avoir dépassé le moment qui me faisait si peur, celui de la séparation et du déchirement,

car c'était en moi une conviction impérieuse, absolue, que madame de Diepponne me quitterait comme elle avait quitté Jacques, et j'avais plus peur de cela que de la mort.

Lorsque la rupture avec madame de Diepponne fut définitive, Jacques Arthemale cessa de vous recevoir, donnant comme prétexte qu'il allait voyager. Ce ne fut pourtant que trois mois après qu'il partit pour l'Italie. Ce que fut ce voyage, je l'ignore, mais je l'imagine. Où auraitil pu trouver l'oubli? Oublie-t-on une femme comme Juliette de Diepponne?

L'expression de son regard, les inflexions de sa voix rauque et douce, l'enlacement voluptueux de ses gestes, le goût de sa chair, comment en perdre le souvenir ?

Se les rappeler, c'est avoir chaque fois une surprise si douloureuse, un frisson tel qu'il vous semble que la vie va s'ar-

rêter, — et je ne sais pas encore ce que cela peut être de les évoquer en se disant que c'est fini. — et pour toujours !

A Rome ou à Pise. dans les méandres ombreux des jardins Boboli ou les canaux étroits de Venise, je sais bien que Jacques Arthemale n'a vu que madame de Diepponne, que ce fantôme l'a accompagné partout. Légère et terrible, cette image s'est interposée entre le monde et lui: elle lui a caché l'univers. Je songe parfois à ce que devaient être ses réveils, quand le premier coup d'oeil jeté sur la journée qui allait venir n'apportait à son esprit qu'une impression de néant. Que faire, que devenir quand on a d'attaches oulle part, quand un seul être remplissait votre cœur et donnait aux heures une valeur différente et que cet être est perdu. — et pour toujours î

Ah ! que de fois, rôdant sur ces remparts de Sienne, d'où la vue s'étend sur une campagne inégalement vallonnée ou parcourant le cimetière énorme et fauve qu'est Rome, Arthemale dut-il penser à la mort ! Mais quoi, n'était-il pas mort déjà? Qu'est la prolongation de la vie physique, quand la vie morale est aussi nettement tranchée qu'un chêne abattue ? L'idée de la mort n'a pourtant dû lui apporter ni calme ni soulagement. Elle n'est douce qu'à ceux qui voient en elle un lieu de réunion, le cercle idéal formé de la présence éternelle de ceux que nous aimons. Arthemale était projeté hors de l'existence de Juliette, et s'il avait dû rêver souvent de mourir avec elle, au temps de leur amour, pour connaître enfin le repos, maintenant, vivant ou mort, il serait séparée d'elle, et pour tou jours !

Ce voyage en Italie ne se prolongea pas au delà de six mois. Et quelques temps après son retour j'appris par l'un de vous que Jacques se faisait des piqûres de morphine, et je compris que c'était la fin de ce cerveau magnifique.

Une nuit, en se réveillant, Juliette m'entendit pleurer.

— Qu'as-tu? — me dit-elle.

Je ne pus lui cacher la vérité. Mais Juliette était une femme, et une femme amoureuse, c'est-à-dire sans passé.

— Ah! — me dit-elle avec indifférence.

Et elle ajouta :

— Que veux-tu que nous y fassions?

Elle essaya, pour me consoler, de

me reprendre dans ses bras, mais je la fuis avec horreur: ma pensée était trop intense pour être aussi aisément conjurée.

Malgré Juliette, ses reproches, ses appels, je la quittai. Je regagnai ma demeure où je ne vivais presque plus.

J'entrai dans ma chambre, qui avait cet aspect sans vie qu'ont les pièces abandonnées, j'allumai les bougies, je me promenai longtemps. Arthemale était perdu, et par ma faute, et c'était l'ami que j'avais le plus aimé, et je l'aimais encore, malgré l'affreuse jalousie qui me torturait sans relâche. Mais à quoi bon tant de remords? Rien ne pouvait faire que cela n'eût pas eu lieu. Il m'était impossible de sauver Arthemale. De confuses pensées de rachat, d'expiation me traversaient l'esprit, idées toutes chrétiennes et qui ne m'étaient d'aucun secours, puisque j'étais sans foi. Et puis, ces pensées étaient égoïstes, puisque je songeais à me racheter, alors que c'était Arthemale qui se perdait ! Mais

comment ma vie ne m'eût-elle pas épouvanté? J'en voyais toute l'horreur, et je préférais pourtant cette horreur au plus beau des sages bonheurs. L'émotion perpétuelle que me donnait Juliette, c'était cela qui m'était indispensable, cela qui était devenu ma destinée ! Et quand je pensais à Arthemale. j'avais peur surtout du jour où je serais pareil à lui, lâché, sans amarres, misérable, avili et désespéré! Je savais bien que, plus jeune que mon maître, plus d'espoir s'offrirait à moi de recommencer une existence, mais en aurais-je le courage?

Et puis, que sait-on? Peut-être sommesnous au fond plus indifférents et plus lâches que nous ne voulons le croire!

Peut-être souffre-t-on, au fond, moins qu'on ne pense. Et le jour où je serai seul peut-être me donnera-t-il moins de douleur qu'il ne m'a causé d'épouvante !

Un an passa. Quelque tendre, quelque fidèle, quelque sincère que fût Juliette, je ne cessai point d'être torturé : entre l'appréhension de l'avenir et la jalousie du passé, mon cœur ballotté né trouvait point de repos. J'avais de loin en loin des nouvelles d'Àrthemale : le secours qu'il demandait à la morphine en faisait déjà un spectre. Un soir, je le rencontrai dans un cale. En quelques mois, il avait vieilli de dix ans ; les tempes dégarnies, l'œil vitreux et fixe, la peau verdàtre et collée sur les os, le dos voûté, il me surprit aiï'reusement.

« Voilà ce que j'ai fait de lui », me disais-je avec amertume.

Je ne réfléchissais point que je n'avais pas travaillé seul à cette œuvre mauvaise, je voulais en porter toute la responsabilité, par une sorte de vanité absurde et romantique, bien inutile, puisque le

poids de cette responsabilité m'écrasait sans rien changer à notre situation réciproque et que je n'en retirais que des pensées pénibles, mais tout à fait vaines. C'est le propre de certains esprits d'arracher de leur vie morale tout ce qui ne doit pas se résoudre en actes ; ceux-là sont forts et sans doute, heureux, mais pour les autres, les rêveries et les sentiments s'engendrent sans cesse, sans but et sans progression, et rien ne donne l'impression du vide comme ce déroulement monotone qui se reproduit à l'infini .

Jacques Arthemale me vit, et je baissai la tète. Bien que détournant les yeux, je sentais son regard sur moi. Je n'ignore plus ce que dut éprouver Daniel de Foë quand on le mit au pilori et que la foule l'insulta. Au bout de quelques secondes, je m'échappai en hâte. Ce fut ma der-

nière rencontre avec Jacques Arthemale.

Six mois après, un soir de novembre, je reçus de l'un de vous un petit bleu qui m'annonçait la mort de notre maître. Vous savez comme moi qu'un jour de détresse, volontairement ou par ignorance, il exagéra l'injection de morphine qui lui donnait le repos et qu'il y succomba.

Je courus aussitôt chez Juliette, je lui remis le billet, je le lui remis mélodramatiquement, solennellement, comme un justicier qui apporte une condamnation.

— Mon pauvre ami, — me dit-elle, — comme vous devez avoir de la peine !

Deux larmes perlèrent à ses yeux.

qu'elle n'essuya pas.

— Et moi aussi, — dit-elle, — j'en ai. Il m'a tant aimée !

si

Elle se leva et fit quelques pas dans le salon.

— Oui, — ajouta-t-elle, — je mimaginais n'avoir rien éprouvé pour lui, et maintenant, je vois que je l'ai bien aimé î Nos amours ont une valeur difte rente, et le plus violent est tel qu'il nous cache les autres. Celui que j'ai pour toi m'a fait longtemps croire que rien n'avait existé auparavant, et pourtant si je n'avais pas aimé Arthemale, aurais-je voulu le séduire, lui aurais-je cédé? Je sais que tu ne veux voir en moi qu'une coquette cruelle et froide, moi, qui suis la plus tendre des femmes et la plus isolée !

Mais je suis toujours sincère. Est-ce ma faute si je t'ai plus aimé que lui?

Ces paroles me faisaient plaisir et mal en même temps. Elles ressuscitaient l'image abominable de ma maîtresse aimant un autre homme, et elles me mon-

traient aussi une femme plus vraie, plus souffrante que celle que je m'obstinais à trouver en elle. Juliette prenait à mes yeux une noblesse nouvelle, et si j'étais déchiré par l'idée qu'elle avait été sincère avec Jacques, je préférais la juger ainsi que de la savoir telle que mon désir le plus poignant la souhaitait, c'est-à-dire fausse et cruelle.

Et puis, je songeais aussi que peut-être un jour, quand ce serait fini, elle parlerait de moi avec cette tendresse mélancolique, et cela me consolait un peu à l'avance des maux qui n'étaient pas venus encore et que je sentais en route, aussi logiquement, aussi fatalement que la mort î

Quand Juliette eut fini de réfléchir.

elle se tourna vers moi et me dit :

— Laurent, vous viendrez me prendre demain à dix heures et nous irons rendre visite à Jacques...

J'eus un mouvement de recul.

— Vous ne pouvez pas me demander cela. Juliette.

— Si, je vous le demande, et ce serait lâche à vous de me le refuser. D'ailleurs, si vous ne voulez pas m'accompagner.

j'irai seule.

— Mais quel prétexte prendre pour nous introduire chez lui ?

— Nous étions ses amis... et d'ailleurs, il était sans famille.

— Si on nous voit ?

— Qu'importe?

Je fus saisi par une nouvelle crise de colère.

— Tu l'aimes donc encore, Juliette?

Elle me regarda si froidement, si tristement, avec un regard si grave que je me tus.

— Il est mort. Laurent, laisse donc en paix ce qui n'est plus !

Le lendemain, nous partions en voiture pour nous rendre rue Las Cases. 11 faisait froid et gris, et je me sentais glacé. Les assassins, mis en présence de leurs victimes, ne sont pas plus grelottants.

La concierge me reconnut :

— C'est vous, monsieur d'Issaumont? Mon Dieu, qu'il y a longtemps qu'on ne vous a vu! Monsieur est là-haut...

A chaque marche j'avais l'impression que mes pieds étaient en plomb ; il me fallait un grand effort pour les soulever, Juliette, plus courageuse que moi, montait rapidement.

Le valet de chambre me reconnut aussi, et nous introduisit dans la chambre à coucher. Une religieuse y récitait son chapelet, toute seule, à la lueur des cierges. J'osai m'approcher du cadavre, et sa vue me rendit tout mon courage.

Une pâleur métallique donnait à sa chair détendue un vague reflet bleuâtre. Les veux semblaient clos naturellement.

Et sur tout son visage aux lignes fines et comme usées, une paix surhumaine était descendue. Quoi, de tant d'angoisses, de tant de désespoir, et de luttes, et d'une telle agonie endurée, rien ne demeure donc, puisque le visage d'un homme qui a souffert à ce point, peut se calmer aussi vite et paraître plus serein encore que celui d'un enfant endormi? Ah ! que cette vue était douce, était consolante.' Un peu de ce calme venait jusqu'à moi, et j'acceptai sans terreur l'idée qu'un jour, le cœur vidé de Juliette, je me coucherai à mon tour pour m'apaiser et m'abandonner et me purifier de la vie !

Juliette eut la même impression sans doute, car se tournant vers moi, elle me dit :

— Tu vois, Laurent, qu'il ne faut pas désespérer. Il suffit de peu de chose pour oublier !

La chambre était ornée de fleurs, elles jonchaient le lit, et je n'avais nul besoin de demander qui les avait envoyées. Leur odeur pesait, et mêlée à Todeur acide du corps détruit, me donnait un malaise.

— Pauvre Jacques ! — dit-elle. — Regarde comme on l'a mal coiffé. C'est à ne pas le reconnaître !

Elle enleva un peigne de sa chevelure, et se penchant sur le cadavre, étrangement maîtresse de soi-même, elle refit soigneusement la raie qui divisait ses cheveux. Puis, ôtant ses gants, avec une douceur terrible, elle arrangea les mèches sur le front glacé.

— Là, — dit-elle, — maintenant il est tout à fait lui-même. Je le revois tel que

je l'ai connu, tel que je l'ai aimé, car je l'ai infiniment aimé, Laurent, tu peux me croire.

Que voulait-elle ? Se persuader ou s'excuser, jouir de son triomphe implacable sur moi, ou Lien, était-elle tout à fait sincère? Elle avait posé le peigne sur la cheminée. Je le pris et le mis dans ma poche. Xous nous retirâmes en silence.

— Eh bien, — me dit Juliette, en descendant l'escalier, — Arthemale est mort. Vous n'avez plus peur maintenant qu'il me reprenne ?

— 11 y a d'autres hommes sur la terre, Juliette.

— Qu'avez-vous à craindre d'eux? Et puis, c'est du passé que vous souffriez surtout !

Je revoyais la caresse tendre des belles mains de Juliette sur les cheveux

de cet homme qui l'avait possédée.

— Maintenant tout cela est fini. Vous allez être raisonnable, Laurent ?

Je hochai la tète.

— Allons, toute jalousie doit être oubliée. Soullrez-Yous encore, mon ami?

Je jetai un sombre regard à celle qui tenait ma vie dans ses mains.

— Plus que jamais ! — lui répondis-je.

Marseille

Avril-Mai ii)l2.

Cet ouvrage acheté d'imprimer pour la première fois le vingt octobre 1921, sur les presses de JACOUB et ALLA RI), imprimeurs à PARIS, pour le compte de CAMILLE BLOCH, éditeur à PARTS, a été tiré à mille cent exemplaires tous vergé d'Arches à la forme, les cinquante premiers hors-commerce.

Exemplaire N' 40 i

La Bibliothèque

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Echéance

The Library

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Date due

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