L'Irréligion de l'avenir, p. 417; Paris, F. Alcan
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mière et la chaleur sont répandues sans mesure dans les profondeurs de nos entrailles ; des territoires nerveux sont irrigués et se réveillent qui dorment aux jours ordinaires ; nous sommes remis en possession de nos souvenirs qui s'effaçaient, de nos émotions oubliées, de notre personnalité entière illuminée par nos artères phosphorescentes. Le dîner fin, avec pointe d'ivresse, rompt l'ennui du corps qui succombait à la platitude alimentaire. — On peut tenter mieux et davantage : une alimentation et une hygiène étudiées, l'action à longue porléed'un climat choisi opéreront des modifications importantes dans notre constitution, et comme une refonte relative des bases physiques de notre personnalité ; on quitte un corps usé qui ne nous donnait plus de surprises pour en revêtir un autre, inédit; on fait peau neuve, et cette rénovation, partielle assurément, cause une allégresse universellement proclamée. Les viveurs, pour vivre surtout de sensualités, sont des prédisposés à l'ennui du corps. Regardons-les. Ils sont à l'afliit de toute sensation offrant un ragoût nouveau : primeurs, « douceurs », gourmandises de la cuisine; on les voit changer sans orrèt de costumes, de vins, d'apéritifs, de tabacs, de femmes; ils se déplacent dans une folie de locomotion, le voyage mené à vive allure leur apportant une pluie cinglante de sensations rapides, heurtées; notons aussi leur goût des sports, et de tout ce qui fait attitude, pose ; de tout ce qui remue fortement leur machine physique, où se trouve leur conscience de vivre. C'est leur corps trop caressé, trop
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iîalté, qui est l'inspirateur de leurs désirs, le promoteur de leurs mouvements, le dirigeant despotique de leur existence. 11 est aussi le siège de leur ennui.
Il y a un ennui foncier du corps, un ennui anatomique, physiologique, et aussi sexuel, qui se réfère à l'ennui de l'individualité prisonnière de ses lignes et de ses formes. Nous nous ennuyons parce que nous sommes coulés dans un moule imbrisable, fixés dans une constitution unique et immuable; nos contours, nos gestes, nos ressorts nous sont bientôt aussi familiers que les pièces et morceaux d'un pantin démontable. Le sanguin se lasse d'être un sanguin, répondant à toutes sollicitations par ses raptus congestifs à détente invariable ; le nerveux, le bilieux, le lymphatique prévoient avec dégoût la réaction de leurs appareils, le fonctionnement automatique de leur physiologie inaliénable. Cet ennui animal est décelé par ces démarches singulières de l'individu recherchant avec curiosité et obstination le contact d'un type opposé au sien : un lymphatique fréquentera un sanguin ; un sanguin se tiendra avec insistance auprès d'un nerveux ; dans ces rapprochements par contraste, dans ces camaraderies paradoxales, on vise un transfert de constitution ; on se soumet à l'action d'un courant inconnu, à l'imprégnation d'un fluide étranger; on désennuie son corps en le proposant à la suggestion d'un corps différent qui lui enseigne obscurément d'autres rythmes, d'autres réflexes, un autre langage physiologique. Pour des raisons analogues, un lent lie société avec un vif, un
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faible se frotte à un fort, un timide emboite le pas à un audacieux; on prétend s'assimiler par imitation, par transmission lîuidique, une vitalité attirante et enviée. L'ennui du corps, comme Tcnnui de l'esprit, conduit à la recherche du contraire et du différent; on tente follement de sortir de soi, on voudrait sauter liors de son ombre, devenir un autre bonhomme. Le corps dit à sa manière le mot de Fanlasio : « Si je pouvais être ce monsieur qui passe ! » Mais l'esprit peut prêter des paroles à sa rêverie confuse ; alors se produisent des souhaits fantastiques de métempsycose miraculeuse : changer de race, de nationalité, de tète, revêtir des corps d'animaux ; ce renouvellement total de personnalité serait une découverte nouvelle du monde. C'est encore le désir souvent soupiré, boutade d'ennui, d'un changement de sexe, tout en gardant, par ailleurs, notre identité première. Renan caressait cette rêverie avec son habituel sourire lorsqu'il écrivait : « Si quelque chose pourtant était concevable en cet ordre de rêves, je demanderais, comme récompense de mon œuvre de tête, à renaître femme, pour pouvoir étudier les deux façons de vivre la vie humaine que le créateur a établies, pour comprendre les deux poésies des choses. J'ai vraiment assez raisonné et combiné comme cela. Je voudrais, dans un autre monde, parler au féminin, d'une voix de femme, penser en femme, aimer en femme, prier en femme, voir comment les femmes ont raison'. »