‹ L'EnnuiChapitre 44 sur 68 · LA NATURE MORALE DE LENXUI KU · texte numérisé non relu

LA NATURE MORALE DE LENXUI KU

c'est-à-dire à chaque réduction de cette vie qu'ils tenaient tant à prolonger ^. »

Leopardi s'est exercé à préciser la nature de l'ennui. (( Le Génie. — Qu'est-ce que Tennui? — Tasse. — Ici je puis te répondre, Texpérience ne me manque pas. 11 me semble que l'ennui est de la nature de l'air qui remplit tous les intervalles des choses matérielles et tous les vides de ces choses. Un corps s'éloigne-t-il?4l un autre corps ne le remplace pas, l'air arrive aussitôt. De même tous les intervalles de la vie humaine, entre les plaisirs et les douleurs, sont occupés par l'ennui. Dans le monde matériel, selon les Péripatéticiens, il n'y a point de vide : ainsi dans notre vie, sauf quand l'âme, pour une cause quelconque, interrompt l'usage de la pensée. Tout le reste du temps, l'âme même, considérée en elle-même et comme séparée du corps, se trouve contenir quelque passion ; si elle est vide de toute joie et de toute peine, il faut qu'elle soit pleine d'ennui, et l'ennui est encore une passion tout comme la douleur et le plaisir.

Le Génie. — Et comme vos plaisirs sont comme des toiles d'araignées, minces, rares et transparents, l'ennui les pénètre de toutes parts et les remplit, comme l'air entre dans ces toiles. En vérité, je crois que par ennui on doit entendre tout simplement le désir de la félicité que le plaisir ne satisfait pas et que la douleur ne rebute pas tout à fait. Ce désir, disions-nous, n'est jamais satis-

i. Le Monde comme volonlé et i-eprésenlafwn, traduction Burdeau, t. !*■, p. 327; Paris, F. Alcan.

TAi'.Dirr. 11

fait, et le plaisir proprement dit ne se rencontre pas. Lar vie humaine n'est qu'un tissu de douleur et d'ennui : on ne se repose de l'une de ces souffrances qu'en tombant dans l'autre ^ >■>

L'ennui n'est pas fondamental et premier : son intervention au cours de l'existence est secondaire, subordonuL^e aux obstacles que rencontre notre activité. Cette question a été discutée dans la page intéressante qu'on va lire^ « Schopenhauer semble regarder l'ennui comme aussi fondamental que le désir. Aussitôt que le désir du moment est satisfait et qu'il n'y a aucune perspective qui se présente à la volition, nous tombons dans l'ennui. La vie que nous avons voulu posséder devient ainsi, au moment où nous l'acquérons, un fardeau. L'ennui est donc l'autre pôle désolé et triste de l'existence qui fait face à celui du désir qui nous tourmente. »

« Cette conception de l'ennui comme fait fondamental me semble complètement contraire à l'expérience. Les animaux inférieurs ne semblent pas éprouver d'ennui. La cessation du désir chez eux est suivie d'un état de calme qui, par une certaine fiction de l'imagination, peut être nommé contentement. L'ennui commence aussitôt que l'imagination et que le pouvoir de concevoir des activités qui procurent le plaisir sont suffisamment développées. Ainsi, un chien, qui, après avoirétéenfermé

1. « Dialogue de Tasse et son génie familier ». Œuvres morales.

2. James Sully, Le Pessimisme, trad. Alexis iJertrand et Paul Gérard, p. 222-223; Paris, K. Akan, 1882.

quelque temps, soupire en s'étendant devant le feu dédaigné de la cuisine, peut raisonnablement être supposé ressentir de l'ennui justement parce qu'il ressent un vague désir d'exercer son activité à l'extérieur. Dans notre cas, l'ennui se relie clairement à notre aspiration pour des activités qui sont obscurément définies dans l'imagination. L'enfant esteffecté d'ennui, alors qu'il s'imagine indistinctement quelque occupation agréable sans l'apercevoir comme une possibilité présente. L'homme qui mène une vie oisive devient la proie de l'ennui quand il se peint vaguement à lui-même une existence plus active sans faire de ce désir un dessein bien défini. »

« L'ennui a donc pour condition nécessaire un désir naissant et une représentation indistincte de plaisir. A la vérité, on peut dire que c'est la punition qui nous est infligée pour n'avoir pas accompli quelque fonction normale ou l'avertissement qui nous est donné par l'impulsion naturelle d'un organe à décharger le tropplein de son énergie. D'oii il suit que, loin de le regarder comme primaire et l'activité qu'il est destiné à aider comme secondaire, il serait beaucoup plus exact de considérer l'activité comme condition primaire et l'ennui comme secondaire et dépendant. Bref, l'activité suit sa propre impulsion (soit un instinct aveugle ou un désir conscient), et l'ennui est simplement un cas accidentel de son développement. »

L'ennui a ses sujets prédisposés frappés à merci : mais

ici LENXUI

tous, plus OU moins, lui payons tribut. 11 pénètre en nous, à la faveur de nos imperfections mentales, — dont la pire pourrait être le défaut d'adaptation, — et si l'effort de chacun vise à acquérir ce qui lui manque, on peut dire que c'est le mal de l'ennui, urgent à surmonter, qui nous suggère un programme amusant ou un itinéraire menant aux voies périlleuses. Qu'on recherche la passion, l'amour, les triomphes de l'ambition ou de la vanité, la richesse, la maîtrise intellectuelle, les joies do l'action, si le succès couronne nos efforts, il nous aura conduit à notre épanouissement, et l'ennui de vivre sera considérablement atténué. Celui qui, dans l'Age mûr, réalise la pensée de sa jeunesse, qui se réjouit dans son œuvre accomplie porte en lui désormais une satisfaction intime et un principe d'orgueil qui vont à faire reculer l'ennui.

L'ennui a des origines h la fois organiques et intellectuelles. De quelque façon qu'il se constitue, c'est l'esprit qui souffre et qui est juge. Nous avons insisté sur l'importance des états d'épuisement et de déchéance dans sa formation; mais, nous souvenant de sa nature psychique, il n'y a pas lieu de décrire une physiologie de l'ennui.

D'autre part l'ennui, comme la douleur morale et toutes les passions, peut amener à sa suite de véritables désordres corporels qui se résument dans la dépression de la vitalité. Nous avons signalé ces concomitants psycho-physiologiques do l'ennui dans notre Introduction.

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L'ennui n'existe pas seulement pour la pensée qui en prend conscience : il est souvent inconscient et demeure non défini. On s'ennuie sans le savoir ; on obéit à l'ennui, sans se douter d'où vient l'impulsion; on souflre par l'ennui, sans connaître le nom de son mal. Les causes qui lui donnent naissance ne sont-elles pas perpétuellement présentes en nous? Mécontentement de notre sort, impuissance de nos facultés, fatigue, etc.

On s'efforcera de le dépister, afin de le dominer, et de n'être point sa dupe, alors que, laissé à lui-même, il a pour conséquence fréquente de nous engager dans les voies de l'absurde, de l'erreur ou delà folie'.

Comment prend-on conscience de l'ennui quand on le porte en soi ? Cette question est subtile, non point oiseuse.

L'ennui a ses révélations directes, alors qu'il est un cri de douleur ou une crise ; ou bien sa présence demeure latente, seulement soupçonnée, et nous en prenons conscience accideutellement à la suite de ces ébranlements de l'esprit qui nous permettent d'apercevoir, éclairé par une lumière subite, notre état intérieur : ce peut être une conversation, un voyage, une lecture, une passion commençante. Que de fois nous attendons les occasions et la distance pour nous juger !

Certains, qui ont l'habitude de l'ennui, se rendent un compte exact de ses mouvements dans leur personne ;

1. « En général, tout le monde joue le bonheur : nous connaissons quelqu'un qui assure de bonne foi qu'il ne s'ennuie jamais : sa conduite prouve le contraire. » Stendhal, Lettres intimes, p. 193 ; Paris, 1892.

ils suivent de près ses démarches, ils prévoient ses exaspérations, savent l'instant précis où il se déclare, celui où il s'est retiré. Us vivent dans sa familiarité et sous sa terreur'.

Nous allons maintenant séparer l'ennui de ces états similaires : la mélancolie, la tristesse.

La mélancolie — l'acception médicale du mot étant laissée décote — est une langueur de l'âme; elle n'est pas au même degré que l'ennui, une souffrance criante. On ne trouve point à son origine l'épuisement déclaré, la stérilité mentale, les états asthéniques. Elle trahit ses conditions organiques, mais elle est surtout un état de l'imagination et de la sensibilité. La mélancolie appartient à ceux qui se reconnaissent fragiles, et que la rudesse de leur tâche effraie. Entretenue et caressée elle a ses rêves, ses élans, sa douceur voluptueuse, son monde enchanté ; elle inspire les poètes ; elle se repaît avec délices des douleurs qui l'ont blessée^. ' La tristesse comme l'ennui est un sentiment désolé; mais elle a d'ordinaire un objet précis : on n'est pas triste longtemps sans motif ; ou bien nous avons dans

i. Les démarches de l'ennui peuvent se mesurer à une minute prC'S ; on a dit de Napoléon 111 : « Tout lui pèse. Il se lève ennuyé; il passe sa journée ennuyé, il se couche ennuyé. Je crois qu'il s'amuse pendant qu'il prépare ses fêtes, et pendant deu.t minutes encore après que la fête a commencé et qu'on a annoncé « l'Empereur! » mais deux minutes après, lennui est revenu. » lievue de Paris, l" juillet 1897. Madame Cornu et Napoléon III.

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