CHAPITRE VIII
I/i'mmi revêt des formes diverses au cours delà vie. Ces fojnies sont-elles assez tranchées, leur physionomie Lst-i'llo assez riche en nuances pour qu'il leur soit consul iv une description spéciale? Nous le croyons.
Les [M'fiodes successives de notre existence, qui nous Iniii di."s visages fort différents, sont aisément séparables ; i Ih s ^1' distinguent jusqu'à s'opposer, et il arrive qrie le tHftt li inijourd'hui tourne le dos à celui d'hier, le méconnaisse, i<^ renie; nous jouons tour à tour plusieurs personnages qui sont costumés chacun à leur guise, et, à tiiMis j74)poler nos moi qui se critiquent et se méprisent, la ((il! dp lins figures laissées en route, nous soupçonnons datib 1«' fond même de notre vie un singulier besoin de Il aiisJormation et de métamorphose : c'est l'ennui immanent iv la vie même qui tend à se fuir par cette évolution ^an^ Jiii.
Au surplus, la psychologie des âges delà vie entreprise sous l'un quelconque de ses aspects, est d'un intérêt permanent. Notre âge est notre grande affaire et le sujet sur lequel nous sommes le plus attentifs. Le monde existe pour nous en raison du parti que nous en pouvons tirer, et c'est le chiffre de nos années qui précise notre action et la détermine. Il est donc intéressant de rechercher quels sont les rapports qu'entretient chaque période de notre vie avec le fait de l'ennui.
Commençons par l'ennui chez l'enfant pris â sa naissance.
Que le nourrisson soit en proie à un ennui qu'il faut combattre, apaiser sans cesse, et qui renaîtra aussitôt, indéfiniment, c'est là une observation courante que les mères, les nourrices formulent à l'envi, prenant à témoin tout venant. Que voit-on en effet? L'enfant exisje qu'on se tienne à son service, qu'on l'amuse continuellement; il faut occuper ses yeux, son esprit, remuer son corps, le promener, le distraire ; on le divertit par des sons de voix, des mimiques, des grimaces, où les gens les plus graves s'appliquent, et revêtent complaisamment des apparences de pantins et de bouffons. Eh quoi l de quoi s'agit-il? D'une
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chose très Importante: d*intéresser un enfant, de le consoler, alors que l'ennui lui arrache des cris, des plaintes ; abandonné à lui-même il tend les bras dans le vide, il appelle au secours, épouvanté de sa solitude et de son néant. Tête vide, table rase, il a grand besoin que la vie entre en lui à flots et le remplisse ; ah ! que ses conquêtes sont lentes! que ses sensations incertaines sont vîtL^ effacées ! aussi il s'ennuie terriblement. — Cet ennui IroLive son apaisement dans les repas répétés, les ivresses ik^ lait, les longs sommeils ; mais quand Bébé reprend ses strjs» rouvre les yeux, tout est à recommencer. Et voilà (|Lit' de jour en jour le téméraire exigera davantage ; il fait tîTort pour s'évader de ses langes, rompre ses lisières, saiLler hors de son berceau, mettre le pied sur la terre incoiuiue et tentatrice ; il veut vivre ; la vie touffue et neuve lui est un pays de cocagne où il aura de quoi distraire son ennui.
itébé grandit, il est l'enfant pour qui le monde est une l'etnie et une fôte. Que lui demandons-nous? De jouer, (i\Hre heareux, de nous donner le spectacle de son bonheur qui nous attache à ses pas, qui nous retient émus ilevant ses ébats enivrés. Sa journée n'est qu'une cascade <ie jeux, un intarissable éclat de rire. Eh bien, à tout inslaiil, cet enfant frôle l'ennui et s'y blesse, lui doit des nuuivemenls irrités, de singuliers caprices. Reconnaisson b dans son impulsivité joyeuse une force spontanée, une
énergie jaillissante ; mais n'y a-t-ii pas un excès d'agitation dans cette turbulence effrénée, dans ces courses, dan* ces bonds, dans cette trépidation sans repos? Comme ses joies sont fuyantes et de nature impalpable I L'enfant fait appel sans relâche à la nouveauté ; il n'a de goût que pour rimprévu ; on dit que le présent le comble tout entier^ qu'il se noie avec délices dans ses sensations faites à sa mesure ; et pourtant, sur un mot trompeur il quittera soaplaisir du moment; il se suspend à l'habit de ceux qui parlent; ses yeux se tournent vers une porte qui s'ouvre ; toujours avide d'autre chose il refera ailleurs son paradis;. C'est que rien ne retentit profondément dans son âme indécise et courte. Ses jouets ne le distraient pas longtemps; il les démonte, il les brise avec curiosité et colère ; il varie à l'inflni le thème de ses jeux, mais quand son imagination est à bout de ressources, il introduit dans la récréation languissante les coups, les rixes, des batailles avec ses compagnons. Cet âge n'est pas facile à contenter : a lui faut une somme exorbitante d'émotions, de secousses. L'ennui, c'est la nécessité d'un coup de fouet, le besoin de toucher une sensation. L'enfant demande à manger sans faim, et, plus tard, homme, il boira sans soif ; il dévalise les placards remplis ; il est le client attitré des pâtisseries ; il est un pillard effronté des jardins et des propriétés au temps des fruits qui mûrissent. Il est gourmand, il soupire après les plats sucrés, parce qu'il trouve à la vie
un goût fade; il réclame des tartines où il y ait plus de confiture que de pain. . .
Il connaît aussi Tennui mental, les premières tristesses du cœur, s'il n'a pas sa ration de flatteries, de caresses et de baisers.
Le divertissement préféré des enfants c'est le voyage. Leur esprit incohérent, disloqué, aux ficelles pendantes de polichinelle désarticulé, danse frénétiquement dans la ronde des impressions rapides et des images brouillées ; à courir le long des routes l'ennui léger de cet âge, frisson, à fleur d'épiderme, trouve des compensations, rencontre des excitations qui le restaurent.
L'ennui de l'adolescent a les traits imprécis et flottants de ces années indéfinissables où l'être ébauche ses formes et ses premiers rêves .
L'adolescent est sur le seuil de la vie, il la pressent; il la devine; elle sera demain son royaume où il est sûr de régner; il attend, il s'interroge; qu'il fasse de cette attente un rêve charmant et léger. L'ennui commence à l'impatience, aux déflorations brutales, inconsidérées; n'est-ce pas l'âge ingrat et gauche où les audaces sont des maladresses, où les paroles et les gestes manquent de musique
et de beauté? Qu'il attende ! Demain sera sa baguette magique ; la nature fera son coup de théâtre.
Mais il y a autre chose dans l'adolescent qu'une âme aérienne qui rêve et se laisse bercer ; son sort ordinaire est d'être un collégien. Le collège ! Il n'est guère de lieu où l'ennui habite sous des formes plus revêches et plus laides. Le collège est prison, asservissement de l'intelligence, promiscuité nauséabonde. Jamais l'homme plus tard, quelle que soit sa malchance dans la vie hostile, n'aura cette figure renfrognée, craintive et boudeuse, qu'on voit à l'écolier sur les bancs de sa classe. Souffre-t-il davantage de la privation de liberté, ou des servitudes imposées à son esprit? Chaque tempérament se choisit sa torture, et ici les deux supplices s'associent et se confondent. Dans la suite, se retournant vers le passé, le temps des vacances apparaîtra au collégien comme un sillage de lumière, le seul temps où il ait vécu, et vivre n'enferme alors que de la joie, l'ivresse du sang, une adorable folie.
Son cerveau est aux travaux forcés ; il est tenu d'introduire dans sa mémoire quantité d'excroissances parasites ; de récapituler l'histoire des siècles, des civilisations, de s'assimiler des littératures, des vies de grands hommes à n'en plus finir. Et lui, et lui, quand sera-ce son tour de vivre î Le passé est mort, et dans le présent rien n'existe que sa personne naissante qui suffirait à remplir la terre.
L'ennui du collégien prend parfois les formes les plus
malencontreuses et les plus pitoyables : haine des maîtres, brimades entre condisciples, paresse indécrottable, goûts inavouables, révoltes. Le pauvre diable cuit dans son ennui et s'y retourne avec des façons si navrantes qu'on hésite à sévir durement contre lui. Certes, nous ne disons pas que c'est là le temps le plus triste et le plus douloureux de la vie, — car la sensibilité est encore obtuse, peu éveillée, chez la plupart, — mais assurément ce sont les années les plus grises, les plus maussades, les plus sablonneuses.
L'ennui de la jeunesse aux contours peu arrêtés est difficile à décrire.
Le jeune homme est un être mal équilibré ; il est doué de forces physiques désordonnées, exubérantes, et son cerveau est faible, imparfaitement développé; il est plein de désirs qui l'entraînent par tous chemins où il s'égare, et, à travers ses incertitudes et ses erreurs, il est tenu d'enfanter péniblement sa personnalité. Son ennui tient à la situation fâcheuse que la société lui fait, et surtout à son imagination qui ne saurait se soustraire aux conditions qui la déterminent.
La jeunesse a l'appétit de la vie, un appétit glouton,
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formidable, qui s'emballe jusqu'à vouloir le tout, l'absolu. Le jeune homme ne jouît de rien, parce qu'il désire tout : il déprécie la réalité au nom d'un idéal impossible, et ses désirs imaginaires l'emportent dans le vague, dans l'infini.
L'amour est encore sa meilleure affaire : tout l'y invite et la nature le veut. Il en tire peu de parti, faute de savoir aimer; il connaît le plaisir, mais il triomphe à peine ; il n'embrasse point le monde des femmes dans sa diversité. N'importe, il fait de l'amour son obsession, son délire, la torture de son imagination et de toutes ses heures; il se représente le bonheur sous cette espèce unique, et, se donnant à cette chasse, il ne saurait goûter le charme des objets présents, rapprochés. L'âge suivant le dégrisera de cette idée fixe, si fatigante, et le réconciliera avec la réalité totale : délivré des tourments invraisemblables qu'il se donnait, il croira être délivré de l'ennui.
C'est qu'aussi bien le jeune homme demande à l'amour, dont il exagère la valeur, un apprentissage de sa personne ; il fait à cette école l'essai de ses façons propres et de sa virilité*. Il est un être inachevé, hésitant; sa
1. Voir la peinture charmante de Tâme du jeune homme au déhut de Mademoiselle de Maupin : « Ce n'est pas la femme que je tcux, c'est une femme, une maîtresse ; je la veux, je l'aurai, et d'ici à peu ; si je ne réussissais pas, je t'avoue que je ne me relèverais pas de là, et que j'en garderais devant moi-même une timidité intérieure, un découragement sourd qui influerait gravement sur le reste de ma vie. Je me croirais manqué sous certains rapports, inharmonique ou dépareillé, contrefait d'esprit ou de
volonté est débile, son moi inconsistant échappe à ses prises ; il est en quête de paroles ou de sympathies qui le soutiennent; il est impatient de ses premiers succès qui le rendront fier.
L'indétermination de sa personnalité est l'énigme qui tout d*abord Tirrite et TafTole; regardez : on dirait un insensé, un aveugle aux bras implorateurs. Il se cherche, il demande à tous ce qu'il vient faire en ce monde, comment est sa figure, par quelles routes il doit cheminer. On le rencontre en tous lieux ; il frappe à toutes les portes ; il lance de tous côtés des lettres d'une prolixité redoutable, où vagit son âme non débrouillée. Que veut-il ? Se connaître, et aussi, sur toutes choses, savoir la vérité. Mais que cette incertitude est douloureuse! cette marche trébuchante dans les ténèbres est le cauchemar de l'ennui *.
L'ennui du jeune homme naît de sa recherche inquiète du bonheur. Il veut le bonheur en tant qu'absolu, à l'état parfait et définitif. Il y a dans cette conception une erreur dont il reviendra. Le bonheur est une victoire d'un jour, ou la satisfaction méritée qui suit une œuvre accom-
cœur; car enfin ce que je demande est juste, et la nature le doit à tout homme. Tant que je ne serai pas parvenu à mon but, je ne me regarderai moi-même que 30mme un enfant, et je n'aurai pas en moi la confiance que j'y dois avoir. » Théophile Gautier.
1. « La jeunesse diffère de l'âge mûr, mentalement, en ce que, dans l'esprit jeune, la proportion des problèmes l'emporte sur celle des solutions, tandis que l'esprit 7*assis est plein de solutions et presque vide de problèmes. » Tarde, La Logique sociale^ 2« édition, p. 8 ; Paris, F. Alcan.
plie ; parfois Tacceplation résignée de notre vie journalière dûment aménagée; ou l'apaisement repu de Tâge, le pli de notre sourire rassasié. Le jeune homme ne le comprend pas ainsi : il lui faut l'extraordinaire, le miracle, l'impossible ; il veut des joies en rapport avec l'énergie de sa force physique et l'intensité de ses désirs. Il prodigue ses pas errants, il risque des élans qui sont suivis de profondes chutes. Il y a de l'angoisse dans cette exploration passionnée de la vie, dans cette aspiration universelle, ces questions posées à tout venant, ces éclats hystériques ; telle heure où nous avons joui ou souffert fixe notre humeur pour des années; le jeune homme a peur de toutes ses expériences ; il a tout à découvrir, et n'y voyant clair ni en lui ni au dehors, il agit sous l'impulsion de l'ennui*.
Cependant il met la main h la pratique de la vie ; il a un métier; il entre en relations serrées avec les hommes. Inévitablement la réalité le blesse et le contrarie. Il est encore tout enveloppé de rêves ; pris dans l'engrenage
1. « Ce qui trouble, ce qui rend malheureuses les années de jeunesse, c'est la chasse au bonheur, entreprise dans la ferme supposition qu'on peu* le rencontrer dans l'existence. C'est là la source de l'espérance toujours déçue, qui engendre à son tour le mécontentement... Aussi sommes-nous pendant la jeunesse presque toujours mécontenls de noire état et de notre entourage, quels qu'ils soient, car c'est à eux que nous attribuons ce qui revient partout à l'inanité et à la misère de la vie humaine, avec lesquelles nous faisons connaissance pour la première fois en ce moment, après nous être attendus à bien autre chose. » (Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse clans la vie, p. 272.)
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d une occupation machinale, adoptant un mode de vivre imposé par Tordre social, il envisage avec désolation Tinsî^tiîfiance du poste où il se tient et se convainc de la niaiserie de son rôle. Son sort de débutant lui assigne les liichesde rebut; il est candidat empressé aux besognes luimîliantes ; les adultes avisés qui ont l'avance dé- Hoiiiient avec des airs béats les postes de choix, les gros Iraitements, les clientèles triées sur le volet; lui, nouveau vciui, se glisse par les portes basses, accepte les prix au rn liais, reçoit en s'inclinant les rebuflfades. —D'ailleurs, tju tout état de cause, ses débuts sont pénibles, et il n'y \oit pas suffisamment clair dans ce qu'il fait; il n'est [loiiit délectable à lui-môme ; il multiplie les pas de clerc ri les fautes d'écolier; il se sent gauche, tâtonnant; il manque de maîtrise, de virtuosité. Dès lors il se mêle de liMiDui, ou autrement dit de la souffrance, à ses paroles lii'^i^^ayées, à ses actes peu conscients, à ses plaisirs lif iijants qui sont la réaction de son état insupportable.
L*ennui dans la jeunesse prend la forme fréquente du (h'iouragement. A vrai dire le découragement n'a pas de f ,H^on d'être en ces années de verdeur et de force neuve nu L on est capable de tout entreprendre, de tout réparer. N'Mis dirons qu'il procède de l'imagination qui s'effraie, cl du juste sentiment des difficultés que nous aurons à VçHiicre avant d'arriver au bonheur. Lisez la corresponde iice, les mémoires des hommes devenus illustres : en
dépit de Télan qui va les porter aux sommets, c'est dans leur jeunesse qu'il se montrent le plus abattus, le plus navrés, le plus pessimistes*. — Plus tard notre parti est pris ; nous avons dit amen au destin ; gravement, dans notre coin, nous rongeons notre os.
Ce découragement se marque parfois de ce trait singulier : le jeune homme se persuade qu'il ne vivra pas, que sa mort est prochaine ; il ne se sent littéralement pas le courage de vivre; un mal de langueur l'envahit; il a des crises de tristesse à pleurer ; il songe au cloître ; il tourne autour du suicide ; c'est l'ennui qui le tient ensorcelé, paralysant ses facultés, le frappant d'égarement, lui soufflant des sottises.
L'ennui dans la jeunesse est le travail de l'imagination qui se tourmente; il est appelé à subir de curieuses transformations. Le jeune homme sent qu'il est un être banal, indiscernable, anonyme, écrasé par une société qui l'ignore; il ne connaîtra la douceur de vivre qu'après avoir conquis son originalité, après s'être assuré une pensée d'orgueil. Eh bien, il jure qu'il sera grand, glorieux, que son nom sonnera à tous les clairons de la renommée. Oui, il ne lui faut pas moins que la gloire escomptée, entrevue, ' pour le consoler de l'ennui de ses vingt ans, pour qu'il
\ . « Non, je ne regrette rien de ma jeunesse ! s'écrie Flaubert, je m'ennuyais atrocement ! Je rêvais le suicide î Je me dévorais de toutes espèces de mélancolies possibles. . . »
cniisente à vivre la vie telle qu'il la devine, plate, odieuse, siupulc, sans la transfiguration qui lui viendra de notre succos. Il prend en pitié la foule sans nom, grouillant par toute la terre, appliquée à des travaux de fourmis et de taupes* Comment avoir la force d'exister si Ton n'est pas un ïMre d'exception, à qui tout empire est reconnu, aux mains de qui toutes les joies arrivent! C'est entendu, il aura la gloire ! Et il prononce tout bas sa devise orgueil- Iriise, les mots sacrés de sa gageure : Aiit César aut vih'tL
Cette aspiration sourde ou avouée à la notoriété lui dici« son admiration pour les hommes célèbres ; il leur voue im culte superstitieux, une adoration fanatique ; mais tandis qu'il prépare l'œuvre qui l'illustrera, ou qu'il mrilite le scandale, le saut périlleux, l'attaque d'épilepsie, (li^sfiiiés à ameuter les passants, à l'annoncer à ses contemporains, les années marchent et elles vont vite; la jeunesse est un délire que le temps guérit, et Thomme mûrissant qui s'adapte chaque jour au train ordinaire du iiioriilc, s'aperçoit qu'on peut être heureux à passer inrounu et sans l'investiture de la gloire.
 ilefaut d'ambitions intellectuelles le jeune homme s'impose la conquête de l'argent, du pouvoir, des honncm-s ; il lui faut les hauteurs, il vise le gros lot ; surtout il lui faut des illusions, des rêves, des superstitions, une étoile; il mêle des chimères à sa vie qui le conduisent à
la bataille ; de môme rimaginalion des poètes de Tanliqulté faisait descendre les dieux dans les rangs des combattants.
Mais l'ennui n'a pas toujours le temps d'attendre, et heureux ceux qui l'apaisent en lui donnant des rêves d'avenir à dévorer. Las de n'être rien et de vouloir tout, le jeune homme en arrive au découragement couché par terre, au dégoût léthargique qui demande un cordial immédiat; il s'adresse alors aux jouissances faciles, élémentaires, auxquelles on accède sans délai et sans apprentissage. Il a des doutes cruels sur la réussite finale de ses ambitions; que, du moins, ses moments de plaisir aient l'air d'être des victoires, et soient réussis! Regardezle s'amuser et vous surprendrez le fouet et l'aiguillon de l'ennui dans ses ébats débridés, menés à coups d'éperon et de cravache : c'est à tout propos un crescendo brutal, une outrance suspecte, une frénésie désespérée. Le jeune homme s'amuse en fou, en délirant qui se joue à se détruire, en lourdaud aussi qui passe à côté des finesses €t des nuances ; s'il croyait à l'avenir il aurait souci de ce -corps qu'il malmène et qui portera le poids des années futures ; mais il n'y croit pas ; il ne voit pas à deux pas devant lui ; il ne voit, il ne sent que l'heure présente, si laide, si lourde, si étouffante, qu'il en perd la tête, et «es divertissements provocants, tapageurs, trahissent la peur de la vie, sont une façon de s'étourdir.
lllii L'ENNUI
El parmi les plaisirs à secousses violentes, disons qu'il goûte [larticulièrement le délire de Talcool. Il boit, il aUiinie un punch dans son cerveau et il semble que sa personnalité s'affirme et que ses facultés se décuplent; hs fumées de l'ivresse se marient à ses rêves ; pendant un morneiU l'alcool, condensateur de l'énergie vitale et producteur de fantasmagories, vient au secours de son indigence, le relève de sa timidité, de sa nullité ; ce pauvre tl esprit est transformé en riche imaginaire ; pour une hem'u il lui est fait don d'une force illusoire; ses pensées et SOS î^estes ont des hardiesses imprévues; en lui s'es- (luisse, passager et croulant, un état psychique, fait de sMpr^iorité et d'aisance, qui sera plus tard le sien, fixé ut or;itanisé, le don de l'âge, la fleur éclatante de sa maturité.
RéBuraons : le jeune homme s'ennuie parce qu'il convoite 1 alïsolu, et que rien ne lui appartient, tandis qu'il se liciute à un monde hostile, inextricable; il est l'aplirt'uti maladroit, aux doigts mordus, de la vie décevante; i'el<*l,nu' dans les emplois inférieurs, il est tenu en laisse pfir >;i famille, dominé par ses maîtres, cerné par ses tti'vauriers ; souvent sans argent, toujours sans prestîi*e, il se morfond dans l'attente du bonheur, de sa destin «H^^lorieuse qui tarde bien à venir; le rêve sera son reruge^ et la déclamation passionnée; selon la mode du lvni[N <.t au choix de son tempérament il sera Hamlet
Werther, René, Obermann, héros de l'ennui qui portent la marque de la jeunesse; ou bien il va aux excès sensuels où il s'étourdit; il aspire à grandir, à parvenir à cet âge adulte qui, espère-t-il, lui conférera la pleine possession de son être et une puissance effective.
L'ennui de l'âge mûr n'est plus un acte de l'imagination qui, dans son ensemble, a décru; il résulte de la vue claire de la réalité pratique et de la décadence de notre corps miné par le temps.
L'adulte est monté en grade; il a conquis son rang social, sa part de puissance ; a-t-il mis la main sur tous les biens qu'il avait visés? Non, sans doute, et ses déceptions font plus que balancer ses triomphes. Mais il s'est arrangé à l'amiable avec le destin, il le tient quitte de ce qu'il n'a pas reçu et marque son contentement de ce qui lui est acquis. Cet homme est-il heureux? Il ne dit pas cela; il se déclare satisfait parce qu'il conclut à la modération qui abdique, à la sagesse qui n'en demande pas plus; il rend grâce au sort qui ne l'a pas maltraité davantage ; sa satisfaction équivaut à l'acceptation résignée d'un grand malheur; et dans les jouissances où il s'est établi, dans les domaines fastueux où il règne, il porte un sentiment fixe
de lassitude et d'indifférence qui est proche parent de l'ennui*.
Tout s'est changé pour lui en réalité.
La jeunesse à vision éblouie et confuse mêlait le réel et riniaginaire, le possible et l'impossible. L'âge mûr sépare iietLement ces deux mondes ; tout se tasse sous son regard, tout se définit lourdement; le rêve est retranché de notre vie mentale disciplinée, assagie; plus de vagabondages; notre escorte de chimères a fondu; notre esprit sommé de tout dire nous a dévoilé ses limites; nous ne tenons pour existants que les seuls objets à notre portée, et sous la prise directe de notre activité. Quelle perte que celle de nos Bonges ! en être réduit à ce qu'on a; jouir, sans roman ni folie, avec une précision sèche de spécialiste et de désabusé î
Nous savons au juste ce que valent, ce que nous rapportent nos titres, nos décorations, notre clientèle, les lionneurs dont nous sommes accablés; des biens qui sont jiùlres nous n'attendons ni émotions ni surprises; l'habitude en amortit la douceur et l'analyse en réduit chaque jour le contenu, en accuse les contours jadis agréable-
i. « Quand j'ai revu, au bout de quelques années, une personne que j'avais connue jeune, il m'a toujours semblé voir quelqu'un qui avait einouvé quelque grand malheur. L'air de joie et de confiance n'appartient (|ti au premier âge : et le sentiment de ce qu'on perd et des incommodités physiques qui s'accroissent de jour en jour donne aux plus frivoles, aux plus gaii et même aux plus heureux un visage et une attitude qu'on appelle gravt!» et qu'on devrait plutôt appeler tristes, si l'on songe à l'aspect de la jeunesse et de l'enfance. » (Leopardi.)
ment indécis. La réalité, c'est notre jardin d'un arpent, et non pas la forêt de Fontainebleau ; c'est notre femme, et non pas toutes les femmes; c'est la ville que nous habitons, et non l'univers; c'est notre champ cadastré que mesurent nos pas d'automate. Toutes choses sont tirées de leur brume, se découpent à arêtes dures, sont aperçues dans leurs lignes bornantes; et l'adulte, qui juge tout et qui se juge, fonde son ennui sur sa vision analytique du monde, sur un réalisme simplificateur, systémar tique, tranchant et dur.
Cet ennui dépressif et morne a des causes plus particulièrement physiologiques, à savoir Tinduraliou de nos sens, Fankylose de l'esprit, et d'un mot la dégradation progressive de notre vitalité. Moins de sensations sont enregistrées; notre curiosité a fléchi; par paresse, par indifférence, nous nous communiquons aux autres difficilement; le cerveau se repose dans des somnolences. Jadis la vie entrait en nous avec un beau tapage; tout nous était chantant, lumineux, brillant; il courait sur notre chair des frissons sensuels; notre système nerveux sonnait des carillons étourdissants . Aujourd'hui tout s'éteint, le gris gagne; quel vide, au dehors, et en nous, quel silence! l'étincelle, la dorure des objets s'en sont allées; nos pensées qui étaient une prairie vivante se fanent, les fleurs d'autrefois se rangent dans l'herbier; nous ne savons plus respirer les roses; nous demandons grâce à l'amour. . .
L'intelligence s'alourdit, ne fait plus de conquêtes ; il en va ainsi chez ceux qui ne Tentretiennent pas; chez les priyilogî(5s môme rinvention se retire; les résultats de nos opt'iations mentales ne sont plus neufs ; c'est le temps des reiiî^^aines, des rabâchages; on se répète, on se copie; nos actes ont perdu leur intensité savoureuse, leur alacrité crépitante, et s'achèvent en réflexions amères, en déceptions navrées.
Dans le champ dévasté de notre âme il n'y a plus que ballons dégonflés; l'amour, l'iionneur, le devoir, la vertu, qu'est-ce c'est que ça? Qui donc a rencontré ces sublimes fan lûmes? Dégrisés, pris d'un mauvais sourire, nous n'osons plus môme en parler. L'élan intérieur diminue; il est lïrisé par de continuelles fatigues; finis, l'imprévu qui peut mener loin ; et les coups de tôte qui nous font connaître un autre monde; au jour qui passe, et que nous ne fUsUnguons pas de tant d'autres jours pareils, nous ne nous donnons qu'à demi; nous adoptons un mode de vivre prudent, réfléchi et terne qui est une forme de l'ennui.
La maturité professe une philosophie désillusionnée; t' est rage de la méfiance, de la critique, de l'ironie aifjftiisée; notre carquois s'est garni de flèches empoisonnées. Qih'ls éclats de verve I Comme nous bafouons la mascarade humaine! Comme nous nous raillons nous-mêmes l Ne soiait-ce pas de la gaieté? C'est plutôt de la colère, et un l)csoia de se réchaufi*er par des coups de poing, par un jeu
de massacre; dans ces années difficiles, où tout ce que nous avons aimé nous quitte sans retour, où il s'agit de donner le change, de pallier ses défaites, de se retirer avec grâce, on ne saurait au service de sa dégringolade mettra trop d'esprit.
L'ennui du déclin est lié à l'amincissement de notre étoffe corporelle, à l'envahissement de la sénilité; fl traduit les faux pas de nos fonctions, la flétrissure de nos tissus; il est le reflet dans l'esprit de notre physiologie avariée, des digestions laborieuses, des insomnies où l'oa rumine les pensées noires, de l'impotence cérébrale, de nos défaillances et abdications de toutes sortes. On s'ennuie à propos de rien, comme c< on prend froid » à tout instant, par déperdition rapide de la chaleur vitale diminuée . Le physique a craqué ; il ne faut plus lui demander des pâmoisons, des extases; notre chair est vidée, elle ne sait plus suer de la joie.
L'esprit plus que le corps est souple, apte à se renouveler, maître de lui-même; Ariel aux mille ruses, il a de quoi voiler sa décadence. On aime les idées, on se donne à elles, on s'en éprend, on en jouit, au lieu des sensations qui nous font faillite; on se transporte dans l'abstrait: conversations, élans platoniques; il y a une richesse mentale un peu fictive qui nous tient lieu de nos possessions sensuelles qui ont péri. Tout nous trahit, tout nous quitte : habitons dans notre âme.
L'ennui de Tâge mûr est insidieux, secret, il mord sans aboyer; la pesanteur des années nous sauve de ses agitations douloureuses, nous garantit contre les sottes impulsions; toutefois il est toujours là, et il a pour fond une pensée de désespoir. Cet homme dont le cœur se ralentit, dont le sang se glace, s'effraie et parfois se révolte; doit-il déjà se rendre à la mort? Il faut se hâter de vivre, quand on est près de mourir. Il secouera, il galvanisera ce corps qui devient cadavre. « Oh ! une fois encore avant que la lumière de ma vie s'éteigne, que mon cœur se brise, une fois encore, avant de mourir, je voudrais jouir d'un amour de femme * î » Mais s'il a jeté ce cri avec le poète, il devra compter avec les affres de la maladie menaçante; ou, pantin de l'ennui qu'on soufflette,' il va jouer dans l'amour qui ne veut plus de lui, les jocrisses de vaudeville.
L'ennui du vieillard repose sur le désenchantement absolu et sur l'obsession de la mort.
Le vieillard est-il toujours un désenchanté? Assurément, soit qu'il fasse le compte de ses pertes et de ses défaites;