CHAPITRE XII
J'ai entendu dans IVpilopue d'une
tragédie, comparer l'amour et la pitié à un fleuve abondant dont les eaux croissantes fertilisent Je champ de lame. Ce fleuve peut sans doute déposer les germes d'une fertilité future, mais il faut du temps pour qu'ils se développent ; au moment qu'il se re* tire, la plage n'offre qu'un aspect triste et désole. L'aiguillon qui m'avoit fait sortir de moi-même cessant une fois de me stimuler, je tombai dans une tristesse voisine de la stupidité. Alors éclata la rébellion dans l'Irlande; les premières nouvelles que j'en appris ne m'émurent nullement,
maismesdomestiques anglaisen furent ••ilcnient alarmés, qu'ils me quittèrent f tous à la fois ; rien ne put les déterminer à prolonger leur séjour en Ir- I lande. Je fui même prive' de mon va- Uct de chambre , et celte perte eût été t sensible pour moi qui savois si peu [me servir moi-même, si ce valet n'eût »c'té remplacé par un Irlandais à moi- "tié fou, appelé' Joe Kelly qui s'impa- ^tronisa auprès de moi par un méange de gaieté' et de simplicité, et par Ja complaisance avec laquelle il soufifroit qu'on se moquât de lui; car h
l'imitation de ïàày Géraldine, il me fallut aussi un plastron. Je me souviens qu'il se fit remarquer de moi, pour la première fois, par une réponse fort étrange à une question des plus simples. « IN'entends-je pas quelque bruit ? lui dis-je. » Oh ! ce n'est
qu'un bourdonnement que j'ai dan les oreilles; voilà cî e j à six mois que cela dure. «Une autre fois je lui repro
chois un mensonge qu'il m'a voit fait.
« Oh ! milord , je vous réponds que jr mens le moins que je puis. ^ Il étoit fils d'un faiseur de tuiles , et avoitd'abord été destiné à la prêtrise ; on l'avoit envoyé en conséquence faire ses études au collège de Maynooth. Malheureusement les charmes d'une Héloïse irlandaise seplacèrent entre l'autel et lui. Il vécut quelque temps dans la cabane de l'amour, mais bientôt las de sa maitresse enfumée il se décida pour le métier de valet, auquel il apportait de grandes dispositions, vu qu'il jouoit de la flûte , et qu'il avoit appris à brosser les habits en s'exercant sur ceux des
supérieurs du collège de Maynooth.
Joe Kelly, tout en permettant qu'on
le raillât, savoit rendre la pareille. /I répandoit abondamment le ridicule sur les domestiques anglais qui avoient quitté mon service; il les appeloit des renégats. Selon lui, « il ny
a voit pas l'apparence de danger; mais certains hommes ont peur de leur ombre, et d'autres étoient bien aises d'avoir une occasion de parler , de prend re des résolutions vigoureuses et de figurer dans les tribunes et dans les assemblées. ->
Ne cherchant que le repos , je cro vois facilement tout ce qui tendoit à le prolonger. Je ne voulois pas prendre la peine de lire les papiers publics, et lorsqu'on m'en lisoit quelqu'un, je najoutois foi à rien de ce qui contrarioit mon opinion. On ne pouvoit me réveiller. Un jour que j'étois à bâiller étendu sur mon sofa ,
M. M' Leod entr eprit de m'éclairer sur
les dan-ers de mon pays> ma>s j° W
repondi : ^ ft Croyez, mon cher monsieur, qu'il n'y a point de danger; non point du tout. De grâce, pu riez moi de quelque chose de plus amusant , si vous ne voulez pas que je m'endorme. C'est toujours assez lot de parler de ces inconve'niens lorsqu'ils sont près de nous. »
Les maux qui ne me touchoient pas immédiatement n'avoicnl aucun pouvoirsur mon imagination. Mes vassaux n'avoir nt pas encore été atteints de celte épidémie qui se manifesta, bientôt ..près, avec une violence capable de houlcvciser la société ci wle. Ayant toujours vécu en Angleterre , je ne
connoisois ni les causes. ni les progrès du désordre ; je ne me faisois pas une
idcc des périls qui me mrnnçoient.
Tout ce qu je sa vois , c'est qu'on avoit enlevé les armes de cerla nés unaisons, ei qu'il y avoit une poignée
lue bandits désespéré» qui s'appelôieiit
idrj't'iiseurs. Mais j crois fatigué seullemcni de l'attention qu'on daignoit faire à eux. Accoutumé aux fermes légales et régulières de la justice en Ànglete re , j'étois plus choque des mesures brusques et extraordinaires que le danger avoit fait prendre a oies voisins, qu'effrayé des symptômes de l'insurrection. Au milieu de cette tranquillité, je reçus un outra e indirect qui blessa nia fierté, et choqua vivement l'idée que je m'elois faite de ma propre importance. La forge de mon frère de lait fut fou. liée, pour voir si elle contenoit des armes , on en coupa les soufflets et [on boule-
veisi on lit comme s'ils eussent pu servir de magasin. Soit par accident soit par suite d'une méchanceté, il reçut un coup de feu au bras, et quoiqu'on n'eût pas trouvé le moindre renseignement contre sa personne, la seule consolation qu'on lui donna , fut de ne pas l'enfermer comme défenseur. Sansm'occuper delà crise où
se trouvoit le pays, mon indignation
fut poussée au comble par l'aspect des souffrances de mon frère de lait; les Jarmes de sa mère , lefanfaronades de M. Hardcastle devenu capitaine , tout concourut à éveiller et à exciter les facultés de mon corps et de mon esprit. Le malheureux qui étoit l'objet
de cette contestation , montroit les meilleures dispositions possibles ; il me remercioit des peines que je prènois pour lui faire rendre justice; mais
quand il vil l'orage que jallois .susciter contre moi, il me conjura instamment de me désister de toute poursuite.
« Laissez tomber tout cela, milord, ne vous faites pas des ennemis pour un homme comme moi. Qu'est-ce que c'est qu'une blessure au bras ?
vant les prochaines assises , je m'en ryirai tout comme auparavant. « Puis faisant semblant de re muer son bras sans douleur , ces soufflets nouveaux dont vous avez bien voulu me faire présent, quel plaisir irai-je pas à les voir ! Comme je vais m'en servir dans quelque temps ! ainsi, milord, laissez tomber tout cela; ne vous donnez plus la peine d'y penser. >}
Elîinor quisembloit partagée entre sa tendresse pour son fils et ses inquiétudes pour moi, répetoit à peu près les
mcmes expressions. « Comme ils ont trait' mon pauv re (liristy ! mai* le mal est fait, il ne faui. pas l'augmenter. Ainsi, comme Cliiisty le dit iui éme, n'en parlons* plus; nous ne connoisscz pas la natuve de ce peuple.
Vous êtes l'top innoce nt pour eux. Je ne sais [as moi-mime quel mal ils sont capables de vous faire* »
Christjr ajoutait : •< Je voudrois, pour
la [dus belle vache que j'aie jamais vue, que tnilord n'eût jamais entendu parler de mon bras. Est-ce que des gens comme nous s'occupent du loindre petit accident? Ainsi , n'y pensons plus et je dormirai cette nuit, ce (|ue je n'ai pas pu faire de la semaine, quand je penserai que vous n'avez plus d'inquiétude. »
Les discours de ce généreux forgeron produisirent sur mon esprit un
effet tout différent de celui qu'il attendoit; mon orgueil, mes senti mens,
tout en moi ctoit interesse a sa cause.
J exigeai qu'il se présentât devant M.
M'Léod qui étoit juge de paix. Celui-ci se comporta avec autant de courage que d'impartialité j et dans un moment aussi critique, lorsque c'étoit une espèce de honte de paroitre mon ami, il défendit ma conduite en public et en particulier; et, par une sentence courte, mais non équivoque, il prononça en faveur démon vassal. Les procèdes de M. M'Léod m auroient inspiré beaucoup de respect pour lui , si je ne l'eusse soupçonné de désirer les voix d un de mes bourgs pour l'élection suivante. Il entreprit de nouveau, avec sa bonté accoutumée, de me convaincre du péril qui menaçoit notre pays. Enfin , je fus forcé d'ouvrir Les
veux, el de reconnoitre qu'il falloit absolument que je prisse une part active aux affaires, pour justifier de ma loyauté , et dissiper les préjuges qui îvgnoicnt sur mon compte. Quoique je persistasse toujours dans mon incrédulité relativement à la grandeur du péril, je me mis en mesure de défendre mon caractère plutôt que les interdis de ma nation. Combien peu d'hommes agissent d'après des motifs purs et vraiment patriotiques! À cette époque je me misdonc en mouvement, et mon énergie me guérit de l'ennui.
Contre cette dernière maladie, je ne connois pas de meilleure reeelte que l'esprit de parti , et c'est sans doute une des raisons pour laquelle tant de ^ens s'y livrent avec fureur. Toutes mes passions étoient exaltées; mon corps et mon esprit tenus dans une
activité constante. J'étois toujours h i]<H>per,;i haranguer, à craindre, à espérer ou à me battre ; je ne dormis jamais mieux que dans le temps où Ton croyoit impossible que je dormisse , et je ne mangeai jamais de si bon appe'tit que lorsque j'ëtois sans cesse expose' à n'avoir rien à manger.
Les rebelles s'ètoient montres , les rebelles avoient été battus , et l'infatigable vivacité' du comte de Glenihorn, son courage, son éloquence, étoientun sujet continuel d'éloges de la part de mes convives et de mes vassaux. Mais malheureusement toute ion activité ne parvint pas à dissiper les soupçons de mes violens voisins :
on m'accusa de trahir mon parti on du moins de n'être sincèrement dévoué à aucun. Je fus, de plus, exposé iun inconvénient dont mon ignorance
totale des lîcux ne me permettait pas de nie garantir. Les mécontens euxmêmes, ayant vu que je n'avois aucune tendance à tourmenter les. pauvres, crurent réellement que je devois favoriser les rebelles. Tout ce que je fis même pour faire punir les assassins de Christy, n'a voit été, suivant eux, qu'un moyen de colorer la chose, jusqu'à ce que le moment de me déclarer fut venu. Je n'avois pas la moindre idée d'une manière de juger si perverse et si absurde , et je ne fis qu'en rire lorsqu'on m'en parla. La légèreté avec laquelle je traitois la chose, confirma les soupçons des deux partis. Dans ce tçmps-là les préventions faisoient envisager tous les événemens sous un point de vue si faux , qu'un spectateur dépourvu d'expérience, comme moi,
ne pouvoit rien juger sainement. Per-
sonne n'imaginoit que mon inertie habituelle fut la cause qui me rendait quelquefois encore si lent et si indécis.
Tandis que ces préjuges politiques étoient dans toute leur force, le temps important dans l'Irlande, le temps des assises arriva. La cause de mon frère de lait ou, comme ou disait généralement, la cause du comte de Glen-
ihorn alloit être jugée. Je n'épargnai ni dépenses, ni démarches. Je choisis le meilleur avocat, et non content de lui faire exposer la cause par un avoué, je la lui expliquai moi-même dans le plus grand détail. Un des hommes de loi qui nfavoitvuaux eaux dans mon ancien état de torpeur, ne pnuvoit revenir del'étonnement que lui causoit la révolution opérée en moi. Il ne pouvoit croire que je fusse ce même
Glonthorn dont l'indolence et l'ennui l'avoient tant frappé autrefois.
Hélas ! toute mon activité, toute mon énergie furent inutiles dans celte circonstance. Après une multitude de faux serm ens, le jury se déclara suffisamment éclairé, et il acquitta d'emblée les assassins de Chiisty. Cette injustice ne fut pas la seule mortification que j'eus à essuyer; la populace m'insulta un jour que je passois près d'un village où le capitaine Hardcaslle étoit à boire avec ses dignes amis. Je fus hué, assailli, et je m'en tirai difficilement avec la vie sauve, moi qui, quelques mois plutôt, me croyois revêtu d'un incontestable pouvoir. Mais l'opinion avoit bien changé! À moins qu'on ne possède une rare éloquence , jointe à une grande intrépidité,, comment résister
à une populace qui n'est conduite que par des préjugés !
Tel fut le résultat de mes premiers travaux ; et cependant jamais je ne fus plus content de moi-même. D'abord je pouvois me flatter d'avoir agi avec courage et générosité; et puis les alarmes que nous causoient les rebelles , les Français et les loyalistes ; les courses, les évolutions militaires, les querelles y l'agitation continuelle où je fus tant que mon honneur et ma vie coururent quelque danger, tout cela me délivra effectivement de l'insupportable fardeau de mon ennui.