CHAPITRE XXII
ce voyage-ci , je n'etois pas, comme autrefois, endormi dans ma voiture sur le tillac; quand nous fûmes en vue des côtes de l'Irlande , je saluai avec délices la belle baie do Dublin. Dès que nous fumes débarqués , au lieu de prendre de l'humour contre tout ce qui m'environnoit h l'hôtel de la Marine, j'allai directement chez mon ami lord Y***, Je sortis de cet hôtel si brusquement, qu'un valet fut obligé de me poursuivre long-temps dans la rue avant de pouvoir m'atteindre, pour me remettre une lettre qui, depuis la veille, avoit été apportée pour moi
par le paquebot d'Holyhead. C'étoit
mnc méprise; la lettre n'eloit point venue de -là. CVtoit de la part de Monsieur IVI/Lcod, qui coté félicitoit ?ur mon retour en Irlande, et qui îm'averlissoit qu'il m'avoit retenu un jlogcmcnt commode; il me donnoit )cn même temps un détail de ce qui se passoit au château de Glenthom.
Les extravagances de Mvlady avoient
• rpuise les revenus, et elle ni son i époux ne pouvoient emprunter sur ieurs terres, ni les vendre, car elles
au-
vre Christy avoit, à ce qu'il paroît, fait d'inutiles efforts pour restreindre les folles profusions de sa femme, et pour de'cider Jolmny à tâcher de prendre d'autres manières; il l'en^agcoit
inutilement à hoire plutôt du Bordeaux que de Peau -de -vie pure: le jeune homme s'appuyoit de l'exemple
de ses pareils,- disant qu'il étoït f!
unique; que son père n'avoitlapr priétc que de son vivant, et qu'il esperoit qu'on auroit pour lui d égards; il répétoit toujours, en par lant de sa vie, qu'il la désiroit courte et bonne» Monsieur M'Lcod concluoi sa lettre en disant « qu'il ne eonno «oit rien d'aussi ridiculement inse que ce garçon ; que le château de Clentliorn offroit un spectacle si de goûtant d'orgies et de crapule , qu'il ne pouvoit s'y souffrir un instant. »
Je fus fâché de ce3 détails à cause de mon pauvre frère de lait , mais ils m'eussent fait une plus forte impression dans toute autre circonstance.
J'avoue qu'en frappant à la porte de Lord "Y*** j'avois oublié et la lettre et tous les gens dont elle me parloil. Lord Y*** me reçut à bras ouverts;
Lt avec tout l'empressement de l'aim- Uie, il prévint les questions que je fi.rûlois et que je craignois de lui adresser.
n Cccilia Deïamère n'est point encore mariée. Contentez-vous de ces mois pour le moment; le reste, à ce que je croîs, est en votre pouvoir ».
— En mon pouvoir! dëlicieuse pensée ! Mais que cette espérance est éloignéel Après tous mes travaux, j'alloîs seulement entrer au barreau; j'avois à peine la perspective, pendant les premières années , de gagner quelques guinecs, bien loin de faire fortune; Beaucoup de nos plus célèbres avocats avoieni travaillé pendant dix ou douze ans avant de se faire un revenu de cent livres par leur profession , et j'etois alors âgé de trente-quatre ans| J'avouai à milord Y*** que ces &
flexions m'alarmoient et me jetoi dans le découragement , mais il i ranima par cette réponse :
« Persévérez , rendez-vous digne1 succès*, et pour le reste reposez-vous en non sur la fortune, mais sur vos amis. On n'exige pas de vous que dans un temps donne vous vous fassiez te ou tel revenu; mais prouvez que vo avez surmonte les habitudes de vo longue indolence. Donnez des nii
ques de votre intelligence et de vol énergie. Quand vous m'aurez déni
tré que vous avez les connoissances l'assiduité nécessaires pour réussir barreau, je saurai alors qu'il nevou manquera que du temps pour acquérir la fortune nécessaire à l'établiss ment de ma jeune et belle pupille.
Quand ce temps sera venu, mon cher ami , je pourrai vous en dire davan-
tage« J'ai promis à madame Dclamère que jusqu'à ce moment vous ne feriez aucune tentative pour voir sa fille; elle ma déjà blâmée de vous avoir
laisse trop de facilité pour vous voir mutuellement quand vous séjournâtes il y a quatre ans en Irlande. Peut-être j'agis en effet imprudemment , mais votre conduite m'a sauve' de mes propres reproches, qui sont les seuls que je redoute- Je vous répète ce que j'ai déjà dit de fa persévérance, et puisse le succès qu'elle mérite la couronner un jour! Si j'ai bonne mémoire, ce sont là les paroles expresses de mademoiselle Delamère le jour où elle vous fit ses adieux. »
Effectivement je ne les avois pas oubliées, et la voix encourageante de mon ami qui me les répétoit, fit dès
ce moment évanouir de devant mes
( iGo )
yeux toutes les difficultés et toutes les craintes que m'offroit l'avenir. Je fis ma première tourne'e ; je gagnai douze guinees et fus content puisque lord Y*** Tétoit. Mais quoique mes bénéfices n'eussent pas été considérables, j'acquis parmi mes confrères la réputation d'un homme instruit et éclairé.
Ils avoient pu me juger par ma conversation et par les remarques que j'avois faites sur les procès que j'avois vu plaider. Les plus âgés d'entr'eux avoient été prévenus en ma faveur d'abord par M. Devereux , ensuite par KAa docilité à suivre leurs conseils pendant mes études à Dublin. Ils s'aperçurent que je n'avois pas perdu mon temps à Londres et que mon jugement s'étoit formé. Tous ils me prédirent que du moment où je pourrois me montrer, ma réputation feroit
( *ai )
de rapides progrès ; l'occasion , clisoient-ils, est tout ce qui vous manque , et il faut l'attendre patiemment.
Je l'attendis en effet avec résignation. Les amis ne me manquoient pas; j'en avois parmi les juges , et surtout dans la classe plus puissante des avoués. Je devois les uns à M. Devereux et à lady Géraldine, les autres à lord Y*** , et,
j'ose le dire, quelques uns à moi-même. Cependant, les efforts réunis de protecteurs plus puissans et plus nombreux que les miens n'avoient pas réussi à faire parvenir plusieurs ho mes de loi plus anciens que moi. Dans cette profession , le patronage ne sert que médiocrement au candidat.Quand [ il s'agit d'affaires , chacun place sa cont fiance en celui qui lui paroît le plus habile. Ce qu'un tribunal peut faire > de mieux pour un débutant, c'est de m. 8
lui fournir l'occasion de se distinguer: e'étoit là tout mon espoir, et il ne fut pas trompe. En effet un procès trèsimportant que j'avois suivi avec beaucoup d'attention dans une des tournées de notre arrondissement , fut
porte', par appel, devant la cour supérieure de Dublin. Heureusement
j'avoispris l'habitude d'assister à toutes les audiences des assises. L'avocat chargé spécialement de cette affaire tomba subitement malade , de sorte qu'il ne put la poursuivre. Le juge me désigna : les avoués et les autres conseils applaudirent à ce choix, parce qu'ils savoient que j'étois au fait de la question et que je la pouvois traiter.
C'étoit le lendemain même que cette cause devoit être jugée en dernier , ressort. Je passai toute la nuit à me
pénétrer de la teneur de mes docu-
mens cl à bien préparer mes moyens.
Aurois-je prévu, dix ans plutôt, que je dusse jamais passer mes nuits de la
sorte?
La cause est appel e'e : je me lève pour prendre la parole. Que je fus heureux de ne pas savoir que lord Y*** fût pre'sent à l'audience! Certes, je n'aurois pu prononcer trois ; phrases si mes yeux l'eussent aperçu \ dès l'exorde de ce premier plaidoyer. u Tout homme sensible (et quel autre j pourroit devenir orateur!) sait qu'il 9 est plus difficile de parler devant un tèseul ami d'un goût délicat et qui tremdble pour vos succès, que devant des Lcmillicrs d'auditeurs inconnus ou initdifférens. Ignorant quel personnage afixoitson attention et son plus vif intérêt sur moi, je parlai avec confiance
tejt facilite, car je traitois un sujet dont
fétois pleinement maître, et j'en étois tellement rempli que je m'occupais peu de la manière dont je m'exprimerois. Cette assurance et le bon droit
le ma cause décidèrent mon succès.
J'entendis autour de moi le murmure flatteur de la reconnoissanec et de l'éloge : la sentence nous fut favorable. Dans cet instant, je me ressouvins de
mon traite avec mon maître , et de la dette que j'avois contractée envers lui. Mais dans un clin-d'œil j'oubliai et traité , et dettes et maître, car la foule s'ouvre, lord Y***apparoît de-
vant moi, et me saisit par la main; en me félicitant, il répand des larmes de joie, me mène à sa voiture et ordonne a son cocher de nous conduire au plus vîte à son hôtel. ^
« Maintenant, me dit-il, je suis saisfait y vous avez gagné votre procès,
vous m'avez convaincu de votre talent et de votre constance. Puissent les espérances de l'amour être accomplies comme celles de l'amitié l'ont etc. Je consens de tout mon cœur à ce que vous adressiez des hommages a ma pupille, à ma parente Cecilia.
Sa mère vous fera peu -être quelques difficultés; niais elles ne seront pas au-dessus des forces d'un habile et savant avocat. Elle sait que comme mes biens ne sont greve's d'aucune substitution ? et que je n'ai qu'un fi!s; je puis pourvoir à l'établissement de sa fille • comme si elle êtoit la mienne. J'ai toujours e'te' dans l'intention d'en agir de la sorte ; mais si vous épousez Cecilia, vous jugerez sans doute convenable de continuer votre profession , pour vous mettre à même de la maintenir dans l'aisance qui co
rang; d'ailleurs les premières jouissances de la victoire doivent vous faire envisager le travail comme une source de bonheur de plus. D'après ce que j'ai entendu aujourd'hui , je suis persuade qu'en peu d'années cet état vous mènera non - seulement à l'aisance, aisàla richesse et aux honneurs. Des honneurs dûs à vous-même! Sentezvous combien ils sont supérieurs à des titres héréditaires! »
Arrivé chez Lady Y***, ilmeprésenta à Cécilia que je revis pour la première fois depuis mon retour en Irlande. C'est de cette heure-là que je
uis dater le vrai bonheur de ma vie.
Qu'elle ressembla peu à cette vie de plaisirs que j'avois si follement appelés heureuse ! Lord Y** * employa sa puissante influence à plaider ma cause devant Madame Delamère, qui, bien
que d'assez mauvaise grâce, finit par donner son consentement.
« Cécilia, dit-elle, a maintenant vingt-trois ans; elle est en âge de juger par elle-même; et la manière favorable dont Lord Y*** juge Monsieur O'Donoglioe; est certainement un argument bien fort. Il n est pas douteux que Monsieur O'Donoglioe ne parvienne dans le monde, puisqu'il a déjà brille au barreau. Enfin je ne puis pas ni 'opposer aux vœux de ma fille ni à ceux de Lord Y***, puisqu'ils sont si prononces. Mais cependant c'est une terrible chose d'avoir une fille qui s'appelle Madame O'Donoglioe. Vous urez-yous quand on entendra crier :
Voila la voiture de Madame O'Donoglioe ; faites avancer la voiture de Madame O'Donoglioe.
(( Votre objection, répondit Lord
Y***, est aussi solide, Madame , que celle d'une jcunefemme demaconnoissancequi ne voulut jamais épouser un négociant du nom Sheepshanks. Il fut assez sage ou assez galant pour acheter cinq cents livres un autre nom. Je pense que votre gendre futur n'aura aucune répugnance à porter le nom et les armes de Delamère ; et j'ose me charger d'en obtenir pour lui la permission du roi. Permettez -moi de m'occuper personnellement de cette affaire. »
J'épargne au lecteur le journal detaillé des craintes et de l'espoir d'un amant. Cécilia bien convaincue par ma longue persévérance que ma vive affection pour elle ne seroit poinc passagère, ne me fit point subir les délais d'une* coquetterie vulgaire. Elle pensoit qu'un homme capable desur-
vo
monter l'empire d'une longue indolence) n'étoit pas un homme d'un caractère (bible, et qu'une femme pouit le rendre dépositaire de son bonheur.
On ne m'aura sans doute pas soupçonne capable d'avoir oublié dans ma prospérité celui qui, dans le malheur s'étoit constamment montre' mon ami.
Dès que je fus assuré de mon heureux stin y j'écrivis à M. M'Léod que ma joie seroit incomplète s'il ne venoit la partager. Certes, h ma noce, personne ne témoigna un contentement plus sincère , quoique d'une manière plus réservée. Nous sommes mariés depuis un an, et Cécilia me permet d'avancer qu'elle ne s'est pas encore repentie de son choix. On en peut, je crois, conclure que je ne suis pas retombé dans mes anciennes habitudes;
Cependant j ai constamment été clans une situation très-propre à me corrompre, car je n'ai pas forme un vœu qui n'ait été satisfait, a l'exception du vif désir que j'aurois de voir M. Devereux et Lady Géraldine venir partager le bonheur qu'ils ont les premiers préparé. Ce sont eux qui ont réveillé mon esprit affaissé, qui m'ont faitsentir que j'avois un cœur, et que j'étois digne de me donner à moi-même un caractère. perte de ma fortune acheva mon éducation en me forçant a travailler et à chercher en moi un appui. Ma passion pour la charmante Cécilia me soutint pendant le cours de mes longs et pénibles travaux ; heureusement mon mariage m'a obligé à m 'adonner aux devoirs de ma profession, et ces devoirs font une partie de mon bonheur domestique
T os riches, dit un moraliste, sont obliges de travailler, s'ils veulent être heu-
ux et bien portans; et ils appellent
cela prendre de l'exercice.
Si la fortune venoit a me sourire Iftè nouveau, conserverois- je assez T d'activité pour me livrer aux traivvaux du corps et de l'esprit , je n'oserrois en répondre, et je ne désiré pas l'être mis à l'épreuve. Bornant tous irmes vœux à voir continuer les avantages dont je jouis, je puis terminer
ces mémoires, en assurant bien à mes > lecteurs, qu'après l'expérience par
.laquelle je suis passé, je n'accepterois c<pas les domaines réunis deSlierwood J et de Glentliorn, pour traîner une an- 3;iiée de douleur comparable à ce que o'j'endurois, quand j'étois torturé par ede supplice d'un accablant superflu»
J allois publier ces mémoires quand j'ai reçu la lettre suivante :
A C. O'DONOGHOE, écuyer.
Mon honoré frère de lait ,
Depuis le jour que vous nous a\êk quittes, il ne m'est arrive' que des malheurs; car j'ai été forcé d'obéir a ma femme qui a voulu absolument faire la dame, malgré tout ce que je lui disois. Mais c'est fini, on n'y peut rien changer 3 toutes les raisons n'y feroient rien changer. Le château est brûlé jusqu'aux fondemens ; mon fils Jhonny est mort, et je voudrois être à sa place. C'est l'ivrognerie qui Fa tué; il s'y est livré parce qu'il avoit trop d'argent, et rien h faire. Hier au soir en allant se coucher un peu ivre, comment s'y prend -il ? il pose la chandelle contre le chevet de son lit,
comme îl le faisoit contre les murs de la chaumière où il avoit été élevé} niais la flamme se trouvant proche tirs rideaux du lit 9 tout s'est bientôt embràsé jet lui, malheureux, qui avoit toujours eu le sommeil dur, endormi encore plus par l'ivresse, a sans doute été suffoque' i et personne n'a rien entendu jusqu'à ce que ie plafond de ma chambre et une grande portion de la corniche de bois tomberent et m'éveillèrent par un horrible fracas. Autour de moi tout étoit flamme et fumée. Je prends ma femnte sur mon dos, et me précipite de Fescaîier qui s'écroule cinq minutes après. Elle poussoit des cris affreux, ainsi que la foule de ses pareus qui l'environnoient; chacun couroit pour son propre intérêt; personne ne s'occupoit d'éteindre l'incendie. Il' n'y
avoit pas un domestique dans son
bon sens. Après bien des difficultés, je m'empare à la fin d'une échelle ;
me voilà dans la chambre de Jhonny, et quel spectable pour moi ! un cadavre ! et comment le retirer des decombres ? Je n'en savois rien, j'étois hors de moi-même, et je ne sais pas comment on s'y prit pour me faire descendre. En revenant à moi, je me trouvai couché sur le pavé de la cour; autour de moi tout étoit pleurs et confusion, et les flammes sel. voient plus haut que jamais. Mais à quoi bon raconter tout cela ? En deux mois , il ne reste du château que des pierres; et je m'en consolerois bien vîte , si Ton me rendoit mon Jhonny , tel qu'il étoit dans notre bon temps. Mais puisqu'il est mort, c'est fait de moi. Gomme vous avez épousé mademoiselle
f Dclamcrc, ce dont je vous félicite , et qu'elle est héritière par substitu-
Kion, je vous invite à prendre possession sans de'lai, car s'est tout comme si j etois mort, et aucun obstacle ne peut venir de moi. Je retournerai à ma )1forge , et, avec l aide de Dieu en tra- ; vaillant, j'oublierai tout ce qui s'est passe'. Quant à ma femme, elle n'a qu'à /retourner clans sa famille, si elle rej'îfuse de demeurer avec moi. Au reste 9 je ne la gênerai pas long- temps. M. 1/M'Léod est un excellent homme qui uisuivra toutes les instructions que vous renverrez. Puisse la be'nédiction du ►kciel vous accompagner quand vous ûvyiendrez nous gouverner de nouveau , J?£t vous me trouverez comme autreioTois votre loyal frère de lait,
Christy Donoghqje,
On rebâtit actuellement le chàte de Glenthorn; quand il sera achevé, et que j'y retournerai, je donnerai à mes amis, s'ils le de'sirent , l'historique fidèle de mes sentimens. J'espère ne plus retomber dans mon inertie; mon intelligence a été cultivée; j'ai conçu du goût pour l'étude, et l'exemple de lord Y**^ me prouve qu'on peut ctre a la fois riche , noble, actif et heureux.