‹ L'Ennui, ou Mémoires du comte de GlenthornChapitre 9 sur 30 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

E vcnois de passer une nuit accablante; j'avois eic poursuivi clans mes rêves par les demandes et les cris de tous les importuns que j'avois vus

pendant la journée précédente, lorsque je fus réveillé par le bruit de quelqu'un qui allumoit mon feu Je crus que c'étoit Ellinor, et l'idée de ses services et de son affection désintéressés contrasta ; nïon esprit avec le souvenir des demandeurs obstinés qui m'avoient fatigué la veille.

Comment vous portez-vous, ma obère Ellinor ? Je ne vous ai pas aperçue de la semaine passée.

Ce n'est pas Ellinor, me répondit une voix inconnue.

— Et pourquoi cela? Pourquoi Ellinor u'allumc-t-ellc pas mon feu? • — -Milord i je n'en sais pas la raison.

— Allez tout i\o suite la chercher.

— H y a trois jours quelle csi retournée chez elle.

— Comment! est-elle malade?

— Non pas , que je sache, Milord; je ne lui connois d'autre peine, sinon quelle doit être jalouse de ce que c'est moi qui allume votre feu. Quand elle a tu que la femme de charge m'en avoit donné Tordre, elle s'en est allée sans dire un mot ni en hien ~ni en mal.

Je me ressouvins alors de la demande que m'avoit faite la pauvre Eilinor, et je me reprochai de n'avoir pas tenu ma parole sur une affaire qui étoit sûrement plus impor-

tante pour elle que pour moi. Je ré-

soîu's, dans ma tournée du matin 7 de me transporter chez elle et de fti'excuser; mâis d'abord je voulus visiter les parcs nombreux, et les habitations qui se trouvoient sur mes terres. Une foule de paysans éloient venus me supplier de leur céder un des parcs qui se trouvoient près du bourg de Glenthorn; je fus un peu honteux quand je vis à quels misérables coins de terre on avoit donné

le beau nom de parcs. On appelle ainsi en Irlande Té tendue suffisante à la nourriture d'une seule vache.

En entendant parler des cent villages qui se trouvoient dans mon comté, je concevois une grande idée de mon opulence > et j'étois impatient de visiter mes domaines. Quand j'eus parcouru quelques-uns de ces

villages , ma curiosité fut plus qus

satisfaite. Deux ou trois cabanes placées lune auprès de l'autre constituant communément un village. La dénomination même de village n'est plus en beaucoup d'endroits qu'une affaire de tradition, et ce nom est encore donne à des emplacemcns où il subsiste à peine une seule cabane.

DJgoùte de cette population, purement historique, je tournai bride et demandai à un jeune garçon de me montrerfhabi talion d'EllinorO'donogboe.

— Avec bien du plaisir, Milord ; vous ne pouviez mieux vous adresser,

car je suis son fds.

Mon conducteur traversa un champ couvert de fougère et de lapins. Ces ;.nimaux: se tenoient paisiblement à l'entrée de leurs terriers comme les vrais propriétaires du champ, et rcgai.Joicnt moi et mon cheval comme

des intrus. Le jeune homme s'excusa sur les dégâts que faisoient ces innombrables lapins; il n'en seroit pas ainsi, Milord, si le garde-chasse vouloit me permettre d'avoir un fusil; et] il le feroit certainement s'il savoit que cela ne déplut pas à Milord. J'eus plus d'une occasion d'admirer la présence d'esprit avec laquelle les plus jeunes garçons dans ce pays savent choisir leur temps pour demander. Il me présenta sa requête au moment où ? pour me faire place, il dérangeoit une charette destinée a boucher la brèche d'une haie ; il suoit à grosses

gouttes dans son travail; je ne pouvois franchement pas lui refuser alors la permission d'avoir le fusil qu'il désiroit tant.

Nous arrivâmes à l'habitation d'Ellinor. C'étoit une chaumière basse, et

construite en terre. Elle é\Qit c'taycc ii une de ses extrémités par un arccoulant de pierres mal unies, sur lequel étoit grimpée une chèvre qui tàehoit d'atteindre jusqu'à l'herbe qui eroissoitsur le haut de la chaumière.

Un tas de fumier s'élevoil jusqu'à la hauteur de l'unique fenêtre de celte habitation; près de la porte croupiseçil une eau bourbeuse, dans laquelle barboitoicnt quelques canards. À mon approche sortirent de la cabane un porc , un -veau , un agneau , une chèvre, deux oies, tous altache's par

i ia patte ; lis étoient suivis par des din*

• dons, des poules, des coejs, un chien, i un chat, deux mendians avec la pipe

à la bouche, une jeune fdle armée bd'une fourche , et une foule d'enfans ;

enfin du haut de mon cheval, mesu*

ï rant la superficie de cette demeure , je

n eusse jamais cru quelle pût contenir5 toute cette population. Je demandai si Ellinor eioit à la maison ; mais les aboicmens du chien, les cris des din-l; dons, des poules et des coqs , les im- § portunitc's des mendians , ne me lais- 1 soient pas 1 espe'rance de me faire jamais entendre. Quand la jeune fille I avec sa fourche fut venue à hout de leur imposer silence, elle répondit!

qu Ellinor O'donoghoe e'toil sortie un moment pour aller cueillir des patates; ] elle courut la chercher , après avoir averti les garçons qui étoient restes à fumer dans ImteVieur , de venir recevoir Milord. En effet , ils se baissèrent sous la porte pour pouvoir sortir , et ne furent pas plutôt relevés qu'ils nte dirent combien ils etoient fiers de me voir dans mon royaume. Je leur demandai s'ils etoient tous fils d'Ellinor. Oui, Milord, merepondiilW d'eux.

n „'y en a qu'un qui soit son 6** mc répondit le second.

C'est moi, me dit un troisième ces deux autres ne sont que ses beaux-fils.

— Alors vous êtes mon frère de lait.

— Non , Milord , ce n'est pas moi ; c'est un de mes frères , mais il ne de-

meure pas là.

— Et oùesi-il Jonc?

Milord, il est là-bas à son ateli

il est forgeron.

— Et vous , qui êtes-vous ?

— Je suis Ody, à vous servir.

— Quel est votre métier ?

— On ne m'a pas élevé pour un me'tier plus que pour un autre ; je m'engagerois dans la milice , le mois prochain , si ma mère y consentoit ; et je suis sûr qu'elle y consentiront, si vous vouliez Lien dire un mot au colonel , qui sur votre recommandation aie nommerait tout de suite sergent.

Tandis qu'Ody présentait sa requête, tous ses camarades s'empressoient autour de mon cheval , et me firent leurs félicitations. Bientôt je vis venir Ellinor , la joie brilla sur son visage, sitôt qu'elle m'aperçut

Eh bien Ellinor, on vous a fait de la peine au château , et vous nous avez quittes avec humeur ?

Avec humeur ! si cela m'est arrivé, je n'en suis que plus coupable j mais je n'ai jamais d'humeur longtemps, et surtout contre vous. Mais voyez donc combien il est aimable d'être venu me voir dans ce misérable logement ?

Je veux que votre habitation soit

bientôtplusagréable.Loin d'être flattée de ma promesse , elle me répond que

tout est bon pour elle. Je lui proposai

de venir vivre dans mon château, en

attendant qu'on lui bâtît une autre

demeure; mais elle parut préférer sa chaumière; je lui assurai qu'elle pourroit allumer mon feu tout à son aise.

Non dît-elle : il vaut mieux que

je n'y aille pas , si cela fait de la peine à quelqu'un.

Je lui dis qu'elle seroit libre de faire ce qu'elle voudrait , et en m'en retournant , je choisis auprès de la loge de mon concierge un emplacement pour lui construire une maison agréable. Je me complaisois dans l'idée de témoigner ma reconnoissance à cette pauvre femme. Avant de me coucher, j'écrivis en faveur d'Ody une lettre qui lui procura l'honneur de devenir sergent dans la milice ; et Elliuor éblouie par cette gloire militaire, se sépara avec moins de regrets d'Ody, pour qui elle avoit une tendresse toute particulière.

I Qu'il me quitte doue , dit-elle , je

ne veux pas mopposer à sa fortune qui m'eût dit que je verrois Ody sergent! Allons ? mon cher Ody, te voilà le protecteur de ta famille ; fais honneur a la recommandation de Milord; que le seigneur le hénisse en récompense; car la première fois que je l'ai vu y je me suis Lien aperçu qu'il avoitun cœur compatissant.

Je ne prétends pas que ce fût une très-bonne action de procurer un poste de sergent à un homme à qui je ne connoissois dautre. mérite que celui detre le fils de ma nourrice. Je ne pouvois cependant m'empêcher de penser avec quelque satisfaction à cet acte de bienveillance. Quoique fort peu accoutumé à réfléchir sur me* sensations, 'je commençai à soupçonner que le plaisir de faire du bien

valoit celui que procure la possession

des chevaux, des équipages, des parcs, Jes châteaux, et même celle du pouvoir. Cette idée pourtant n'étoit pas encore bien claire dans mon esprit.

Ma générosité étoit accompagnée d une grande impatience. Je croyais qu'avec de Tardent, comme avec la lampe d'Aladin , on devoit satisfaire sur-le-champ tous sesdésirsj je voulois que dans un clin d'œil la maison d'Ellinor fût hàlie ; mais les ministres de la lampe d'ALvîin n'étoient pas Irlandais. Les lenteurs, les bévues de mes ouvriers, me donnèrent mille accès d'impatience ; un spectateur de sang-froid cru difficilement décidé lequel etoit le plus ridicule de leur engourdissement invétéré, oude mon exigeante pétulance.

— Quand nous aurons recueilli les patates, ci coupe le gazon, nou*

travaillerons à la maison (TEllinor.

— Au diable les patates et la tourbe ; vous devez faire tout de suite ce que

je vous ai dit.

— Milord, nous n'avons point de ciment , les pierres ne sont point encore équarries , puisque cette maison doit être en pierres. Les fondations ne sont pas encore creusées y tous nos chevaux sont occupés à porter du fumier.

Après la tourbe et les patates, ve- Hoient les funérailles et les jours de fêtes sans nombre. Les maçons restoient oisifs une semaine, en attendant le mortier ; le mortier à son tour attendoit les pierres. Ensuite, c'étoit le charpentier qui ne pouvoit lui-même rien faire sans un scieur qui étoit allé faire raccommoder ses outils. A mesure que la maisonavançoit , c'étoient d au-

i rea d i llicul tés ; (fétoit un ouvrier absent pour U ii procès,ouquiétoitallé assigner son frère pour la somme importante d'un schelmg.Quand après mille détails

et mille obstacles , la maison fut élevée h la hauteur convenue, la toiture fut un nouveau fléau. Le couvreur et le charpentier ne pouvoient s'accorder.

Enfin la charpente et la couverture de la maison s'achevèrent; mais je ne pus attendre que les murs fussent secs pour les couvrir intérieurement de papiers , et les orner élégamment.

J'imitai la manière des chaumières anglaises les mieux fournies ; car il étoit dit que l'habitation d'Ellinor devoit être la plus belle qu'on eût jamais vue dans cette partie de l'Irlande. Le jour où tout fut achevé , je fus dédommagé des nombreuses peines que j 'a vois esmyées j et mon plaisir fut d'autant plus

vif que j e l'a v ois pay é plus cher. Q uand je vis une grande multitude de mes vassaux rassembles à la fête champêtre que je donnai pour l'installation d'Ellinor, ma bienveillance s'étendit audelà des moyens de la satisfaire, et j'aurois voulu rendre heureux tous ceux 'qui m'entouroient , pourvu toutefois que je l'eusse pu sans tant de difficultés. La manière de faire du bien qui me parut la plus facile , et que par conséquent ie préférai, fut de répandre l'argent avec profusion.

Je ne me donnai pas la peine d'examiner le mérite et les droits de ceux qui demandoient. Mon aveugle pi lié, pour s'épargner le spectacle trop prolongé de la souffrance, se hàtoit de verser ses bienfaits peu réfléchis sur

ceux qui, extérieurement, sembloient les plus misérables.

JVtois fort mécontent de M. M'Leod qui , dans aucune circonstance , ne semblent partager ma pUilantrapie ni applaudir à mes bienfaits; je jugeai que c'etoit un cœur froid et insensible; son silence m'irrita à un tel point que je ne pus m'enipeeher de

lui en faits quelqu'obscrvation.

(( Milord, puisque vous voulez absolument counoître nia façon de penser, je vous dirai que ce n'est eut-étre pas un bon moyen d'enourager l'industrie, que de prodiguer des récompenses a l'oisivetc. »

Mais, paresseux ou non , ces gens sojit si misérables, que je ne puis leur refuser quelque aumône. Quand il est si facile d'aider l'indigence , il me semble que c'est un devoir de le faire ; qu'en pensez-vous?

Je pense comme vous, Milord;

maïs il y a une difficulté : il faut prendre gardée de ne pas éterniser la Isère, en soulageant les misérables du moment. La pitié que nous avons pour une classe nous rend quelquefois cruels envers une autre. On dit qu'il y a dans l'Inde des bramines si compatissans, qu'ils paient des mendians pour se laisser dévorer par les puces j il me semble qu'il vaudrait lieux laisser les puces mourir de

faim.

Je ne compris pas d'abord ce que M. M'Léod vouloit dire; mais je Pappris bientôt de la foule de pauvres de toutes les espèces qui abandonnoient leur métier, leurs travaux pour venir m'importurterdeleurs demandes.

L'argent que je donnois étoit aussitôt dépensé chez le cabareticr, ou devenoit le sujet d'une querelle de fa-

mille, et le lendemain on revenoit h.

moi avec de nouveaux besoins el de nouvelles instances. Mes fermiers, decourages, me regardoient comme un prodigue insensé, et ils se réunirent pour me demander une réduction dans le prix de lettré baux ou des termes plus longs.

Leur pétition obtint quelque succès auprès de moi, et j'eus encore dans cette circonstance h subir le silence de M. M'Le'od. J'avois trop d'orgueil pour lui demander son avis. Je donnai des ordres , et ils furent exécutés.

J'accordai à mes fermiers de longs déu lais; et après en avoir agi à ma fantaisie, je ne pus m'empêcher de chercher à connoître l'opinion de RI. M'Lcod.

t Je doute, me dit-il, que cette mesure soit aussi avantageuse que vous

l'avez imaginé j vos fermiers sous-loueront leurs terres ; ils vivront dans l'oisiveté et en agiront avec rigueur envers les malheureux avec qui ils auront

traite.

Mais ils m'ont dit qu'ils conserver oient eux-mêmes la culture de mes domaines ; que leur intention e'toit de les améliorer , et que s'ils ne l'avoient pas fait jusqu'ici , c'étoit parce que les termes de leufs baux étoient trop rapprochés.

Je doute qu'à l'aide de cette mesure vos fermiers prennent un plus grandsoin de leurs terres; dans le comté voisin , les fermiers de lady Ormsby tiennent les leurs a dix schelings l'acre; ils sont a l'aumône, et à la- fin de leur bail ils rendront leurs fermes en plus mauvais état que lorsqu'ils y sont entrés.

Les froids raisonncniensdcM.M'Lcod m'accabloient , ei je résolus de ne plus les provoquer. Je ne fus cependant pas ferme dans ma résolution; toujours chancelant dans nies vues, j'etois bien aise d obtenir son approbation, au moment même où j'etois jaloux de son entremise.

Un jour , je voulus augmenter le prix du travail. Mais M. M'Léod me dit qu'il serait possible que le peuple travaillât moins , dès qu'il verroit qu'avec moins de peine il pourroit

gagner sa vie.

Dans mon embarras, je pensai à

baisser le prix des journe'es ; il faudra I bien, dis-je, que ces faine'ans travaîl- I lent ou qu'ils meurent de faim. L'imt patientant M. M'Le'od me répondit:

il vaudroit peut-être mieux laisser les d -choses comme elles sont.

c mD

Je dotai les filles de mes fermiers ;

j'accordai des primesàceuxquiavoient une famille nombreuse , car j'avois toujours entendu dire que les législateurs dévoient favoriser la population.

Je n'obtins pas même sur ce point l'approbation de mon censeur. Il me fit observer que mes domaines e'toient tellement populeux, que dans chaque maison on se plaignoit de n'avoir pas des terres en proportion des bras. Si une ferme peut nourrir dix individus , il n'est pas démontre' qu'il soit sage d'encourager la naissance de vingt. Il vaut peut-être mieux que dix individus vivent bien, et soient bien nou* ris, que si vingt ne faisoient que languir et vége'ter.

Pour encourager les manufactures dans le village de Glenthorn, je pro-

posai d'insérer dans mes baux, uhc

lausc qui obligèrent mes vassaux à établir à Glcnthorn, et non ailleurs, fabriques de toiles et d'étoffes.

L'obstiné contradicteur me demanda:

Si ce ne seroit pas encourager les . babitans de Glentborn , à faire de

\ mauvais draps et de mauvaises toiles ,

une fois qu'ils seroient assures de

débiter leurs produits sans craindre

concurrence?

Enfin, je m'imaginai que mes vas-

ux deviendraient tous riches et indépendans > s'ils pouvoient fabriquer chez eux , tout ce dont ils avoient besoin.

M. M Léod répondit : il seroit pos- [i sible qu'un homme fit mieux d'acheoJter des souliers, que de les fabriquer u lui-même , s'ils lui reviennent a meil-

leur prix de la première manière. Il

ajouta quelques reflexions sur la division du travail; il me cita la Richesse des Nations de Smith; mais je lui répondis que Smith étoit un i

Écossais.

Je ne puis exprimera quel point je redoutois les petit êtr'e, et les il seroil •possible de M. M'Léod.

La société de M. Hardcastle , m'épargna bientôt la peine du doute et la fatigue du travail; aussi j'encourageai ses visites par la réception la plus

gracieuse. M. Hardcàslle étoit TinteW dant de la douairière Ormsby, qui

avoit de vastes possessions dans mon voisinage. Cet homme étoit dans sa démarche et dans sa conversation > l'antipode de M. M'Léod : parleur tranchant et décisif, il nesavoit pas ce que. c'est que douter ; il regardoit le doute

comme une preuve d'ignorance , de

foiblcsse d'esprit et même Je lâcheté.

Il est certain , ctoit le commencent de toutes ses phrases. Littéra-

ture, morale, politique, économie, législation; affaires civiles, ecclésiastiques, militaires, il decidoit tout du ton le plus tranchant. Lui! il ne lisoit rien ; il n avoit rien à faire avec les livres: il ne consultoit que ses yeux et ses oreilles; le sens commun e'toit son guide universel. Quant à la théorie , il n'en faisoit aucun cas ; la pratique, l'expérience, voilà les règles auxquelles il en appeloit ; et son expérience se bornoit à ce qu'il avoit vu dans le -village de Hardcastle.

D'abord je le pris pour un trèshabile homme, et je me réjouis cordialement de voir mon sceptique réduit au silence. Après le dîner, à chaque décision qu'il donnoit , iavois

coutume de lui dire , très-bien \ c'est cela même; quoique je le comprisse aussi peu qu'il se comprenoit luiême. Mais c'étoit un soulagement pour moi d'être tiré de toute incertitude. Je remplissois mon verre d'un air de triomphe, en voyant que M. M'Léod ne répondoit rien à mes assertions ni aux argumens de mo docteur, cependant il avoit dans son silence même une apparence de satisfaction tranquille qui me surprenoit et me contrarioit à l'excès.

Un jour que Hardcastle ? avec son ton dictatorial , prodiguoit ses décisions sur différens points ; et qu'il nous racontoit la manière dont il gouvernoit son monde y et entretenoit l'ordre dans ses affaires, je ne voulus pas laisser jouir M'Léod du

plaisir de ne rien dire, et je le pressai

• de nous faire connoître son opinion sur les moyens d'améliorer le sort des

I pauvres Irlandais.

Je doute, dit-il, qu'on puisse leur faire réellement du bien, jusqu'à ce

i qu'on ait perfectionne leur éducation.

Hardcastle. — Ali ! l'éducation ; voilà bien nos savans modernes; y at-il quelqu'un au fait des affaires de ce pays, qui ne soit assuré que le peuple n'y est déjà que trop éclairé?

Il n'y a que trop de gens ici qui savent lire écrire et chiffrer; car je présume > que c'est la tout ce que vous entendez par éducation.

M'Léod. — Pas tout-à-fait ; une bonne éducation comprend quelque chose de mieux.

Hardcastle. — Le mieux est le pire. Je connois le peuple de cette

( iGo )

contrée; j'ai quelque droit d'en parler; j'en puis parler avec assurance, car c'est ici que je suis ne , et je vous certifie en toute humilité 9 avec ma foible expérience, que le moyen le 1 plus sûr pour ruiner les Irlandais se- j

roit de les élever avec plus de soin.

Voyez tous ces savans , comme ils s'appellent eux-mêmes, c'est une troupe de vagabonds qui errent avec un livre sous le bras , plutôt que de manier la bêche. Qu'arrive-l-il de-Iâ, c'est qu'ils sont toujours les plus turbulens , les moins disposés à obéir dans chaque commune , aussi je n'en souffre pas un seul dans mon arrondissement de Hardcastle. Je les ai tous bannis ; aussi , montrez-moi un peuple plus soumis plus tranquille que le mien. Je parle d'après l'expérience , et c'est elle seule que l'on doit consulter. Venez

Noir Hardcastïe, clsi ce spectacle ne vous persuade pas; rien n'est capable de le faire.

Je ne suis jamais aile à Hardcastle, dit M. M'Lcod.

— J'espère que vous nie ferez bientôt cet honneur; mais , permettez-moi de vous le dire, que sert-il à un pauvre homme de savoir lire et écrire, à moins qu'il n'espère devenir bailli, ou entrer dans les douanes? Tous les livres de la terre enseigneront-ils à un paysan à labourer sa terre , à faire venir des patates et a coupersa tourbe ? Voulez-vous que les Irlandais soient tranquilles et soumis? tenez -les dans l'ignorance; ils ne sont que trop remuans et trop indisciplines. Apprenezleur à tous à lire et à écrire, et ce sera mettre de la paille près du feu* Erseignez-leur quelque chose, et tout

sera bicntôtsens-dessus-dessus. Tenezles dans rabaissement , si vous ne voulez pas avoir la gorge coupe'e. De Te'- ducalion ! eh ! ils n'en ont déjà que trop, beaucoup trop; et c'est ce qui les rend si revéches et si di (lie il es à con-1 duire. Je ne veux citer que Hardcastle,

pour prouver tout ce que j avance.

Oui, ajouta-t-il d'un air de triomphe,

l'éducation est nécessaire au riche j mais dites-moi, je vous en prie, de quelle utilité elle peut-être pour le

re?

pauv

La même que pour le riche.

L'éducation bien entendue nous enseigne aconnoîtrenos vrais intérêts, et à nous en occuper avec sagesse. Cette définition comprend, selon moi, toute la morale.

Mais cette morale n'est pas apcable aux pauvres Irlandais.

Pourquoi pas? ne sont-ce pas les hommes? .

Oui, ce sont des hommes, oon pas comme ceux de l'Écosse. L'Irlandais ne connoît pas ses vrais intérêts; et quant à de la moralité, il n'en est pas question dans ce pays-ci; non, Monsieur, il n'en est pas question.

Eh ! c'est justement ce dont je me plains ; ils ne savent rien de tout cela , parce qu'ils n'en ont rien appris.

On ne peut rien leur enseigner,

vous dis-je.

Mais Pa-t-on jamais essayé?

Comment ? pas plus tard que la semaine dernière. Je trouvai dans un de mes champs un drôle qui me voloit , et au lieu de Penvover en prison , je lui dis avec heaucoup de douceur : Mon ami , ne connoissezvous pas le huitième commandement

qui défend de voler? Oui , me dit-il , mais je ne savois pas que ce fut le huitième. Je le lui montrai moi-même, je le lui fis lire, et je lui donnai pour punition d'apprendre le catéchisme tout entier. La semaine suivante , je le surprends encore en flagrant délit, et quand je veux le réprimander, i me répond que le prêtre n'a pas voulu lui enseigner ce catéchisme parce que c'étoit un catéchisme pro testant. Vous voyez donc hien , Mon sieur, qu'il est de toute impossibi lité de donner de l'éducation a ce

gens-là.

M. M'Léod sourit, dit quelque chos sur le pouvoir du temps et de la patience , et observa que d'une seule expérience on ne pouvoit rien conclure contre une nation entière. Mais M. Hardcastle ne comprenoit rien a

tout ce qui pouvoit ressembler à un argument général II connoissoit jusqu'au dernier brin d'herbe dans son arrondissement; mais il ne falloit pas lui en demander davantage. Tout appel à l'humanité et aux sentimens généreux étoit sans pouvoir sur lui; il éloit si franc dans son égoïsme, qu'il ne prenoitpasla moindre peine pour le déguiser. Par son air distrait et moqueur il montra , tant que parla son adversaire, qu'il n'étoit pas plus curieux d'écouter que de lire. Mais dès

que M. M'Léod eut cessé de parler il reprit:

— Tout ce que vous dites-là peut être vrai; mais j'ai pris mon pii. Puis répétant ses assertions d'une voix de plus en plus forte, il finissoit par dire d'un ton provoquant et interrogatif:

~ Qu'avez-vous maintenant à me ré-

pondre? Est-il homme vivant qui doute de la vérité de ces faits ?

M. M'Léod persista dans son silence habituel. La compagnie se retira , et quand je fus seul avec lui, je lui demandai malicieusement pourquoi, lui , qui savoit si bien se défendre, s'étoit laisse' ainsi réduire? Il me ré-

péta les paroles de Molière : « Qu'estce que la raison avec un filet de voix contre une gueule comme celle-là? m Dans tout autre moment, ajouta-t-il, le peu que je puis savoir est entièrement à vot disposition.

Les indolens aiment les personnes tranchantes quand ils partagent leurs opinions; cela leur évite la peine de développer leurs pensées ou de soutenir leurs assertions. Mais cette amitié cesse dès qu'il s'établit la moindre contrariété dans leur manière de voir.

Llndolent alors déteste un adversaire opiniâtre dans celui qui lui avoit d'abord fourni un auxiliaire uule.

C'est ce qui arriva entre M. Hardcastle et mai. Il fut mon favori aussi long-temps que son langage fut d'accord avec le mien; niais un événement qui établit entre nous une rivalité de pouvoir, me fit trouver sa manière de raisonner et son ignorance présomptueuse également insupportables.

Voici ce qui donna lieu à notre démêlé. Lorsque j'étois encore dans mon premier accès de générosité, je m'en revenois un soir à cheval, après avoir dîné avec M. Hardcastle. Je fus frappé de l'aspect d'une des plus misérables cabanes que j'eusse jamais vues.

La pâle clarté d'une lampe qui brùloit

"Hcneurement, n/en révéla l'honib'o

misère.

Est-il possible que quelqu'un vive dans cette chaumière? m'ecriai-je.

Ouî,Milord, me répondit un homm< qui passoit sur la route; c'est là que demeurent les Noonans. — Les Noonans! mais c'est ainsi que s'appeloith boxeur que j'ai vu mourir à Londres .

celui qui, en expirant, me chargea de porter à son frère et a sa sœur , une demi-guinèe et un mouchoir de soie, qui étoient tout son avoir. Je descendis de cheval , et je demandai \ 1 homme que j'avois rencontre', si le fils de ce Noonan n'ètoit pas mort en Angleterre. ;

« Il avoit effectivement un fils en Angleterre , Mick Noonan, qui lui envoyoit de temps en temps quelques guinées. C'étoit un fils très-attaché à son père, mais iletoitun peude'range':

il y a long-temps qu'on n'en a entendu

parler; niais le vieillard a un autre

(ils, un garçon fort sfLge , 1 espoir de

la famille, qui. est maintenant dans

l àrtnëe aux Indes Orientales. Ce vieillard, quoique pauvre et estropie, est peut-être lnçinme le plus heureux des trois royaumes. Il n'y a qu'un moment que j'ai rencontre Jemmy Riley , Famoureux de la fille qui portoit une lettre. — Quelle nouvelle y

a-t-il? — De grandes, m'a-t-il dit: Voici une lettre de Tom Noonanà son père, et je cours pour lui en faire lecture ?\ Tandis qu'on me donnoit ces in-

formations ,-nous arrivâmes à la porte

[f F I /**\ 1 ï î f \ ft-fi ffw , - , \ f ;

de la cabane : qui se fût attendu à

voir le sourire du contentement, et à

entendre les accens de l'allégresse

dans une telle demeure?

Je trouvai lle vieillard les mains

; ( li° )

levées vers le ciel, qu'il sembloit remercier de son bonheur, et portantsur tous ses traits l'expression du plus parfait contentement. Sa fille, jeune personne d'une figure charmante , à genoux à côte' de lui, tenoit une lumière pour éclairer le jeune homme quilisoit la letcre de son frère. Je fus vraiment fâché de les interrompre.

Soyez le bien-venu, me dit le vieillard, en faisant effort pour se lever.

Je vous en prie, ne vous dérangez

pas.

Nous étions là occupés à lire une lettre de mon fils qui est au-delà des

mers. C'estbien le meilleur fils qui soit sur la terre. Voyez ce qu'il m'envoie.

Unt lettre-de-change de dix guinées!

cependant il n'a qu'une petite paye Oh! certainement Dieu le bénira.

Après quelques minutes de conversation, le cœur de ce bon vieillard s'épanouit tqUeraentWec'moi, qu'il me parla avec autant de liberté que s'il m'eut connu depuis plusieurs années.

Je le mis sur le chapitre de son autre fds Michel dont il ctoit parle' dans la lettre comme d'un assez mauvais sujet.

j Ah! Milord, me dit-il, voilà ce qui me déchire le cœur, et ce qui m'affligera . jusqu'au jour de ma mort ; que ce Michel, qui sûrement n'existe plus depuis un an , ne m'ait jamais e'eritune ligne de l'Angleterre, et n'ait jamais donné à sa sœur une seule marque de j souvenir.

: S'il nous eût donné une seule fois de ses nouvelles, nous aurions été contens , dit sa sœur en s'essuyant les yeux. Mais hélas ! nous ne savons pas seule-

ment de quelle manière il est mort.

I Je saisis ce moment pour raconter les circonstances Je la mort de Miche Koonan ; et quand je parlai de la der-

nière demande qu'il m'avoit adressée relativement à la demi-gui née et au mouchoir de soie^, ils en furent tous tellement touches qu'ils oublièrent en tièrement la lettre-de-change de dix

guinées que j'aperçus dans la poussière sous les pieds du vieillard, qui, les yeux fixes sur le don touchant de son

pauvre Michel , s'écrioit : Le chc»- enfant ! c'est là tout ce qu'il possédoitsur la terre. Que Dieu le bénisse! il étoit Lien étourdi! mais personne n'aima mieux ses parons que lui.

Je n'ai vu nulle part la tendresse iiale poussée a un plus haut point qu'en Irlande. Un Irlandais a beau s'e-

lôi^ner de son pays, quelque chose <} uk uia;ri\e„il n'oublie jamais a maison

paternelle; il écrit Cônsfcaimncnt lei

leures les plus àlfecùaàJ&'cs à ses pa*

rens, et leur faii toujours partager les

bienfaits ([uc la fortune lui envoie.

Quand je demandai à la lille de Noojian pourquoi elle n'etoit pas ina4 riee? C'est de sa faute , me repondit Xoonan, si toutefois c'est une faute de

se sacrifier pour son vieux père. Elle sume ici sa jeunesse, comme vous le voyez, en prenant soin d'un homme auquel personne ne pense roit.

Oh! vous laisser seule, dit la jeune fille avec u>n sourire plein de tendresse; r>: je suis trop pauvre pour songer à me marier de sitôt! ainsi, mon père, vous n ne me gêftez en aucune manière. Je sais aussi bien que Jenimy que voilà,

que c'est un pèche', et un grand crime, comme le disoit ma mère, de se marier quand on n'a rien, et de vouloir -établir un ménage ainsi qu'à fait le méchant qui vous a ruiné.

— C'est bien vrai, dit le jeune homme, en poussant un profond soupir ; mais le temps le corrigera, il faut l'espérer, avec l'aide de Dieu.

Je sortis de cette misérable chaumière, pénétré d'admiration pour la vertu de ceux qui Fhabitbient. J'engageai la jeune fille à venir le lendemain chercher le mouchoir desoie, que son pauvre frère m'avoit chargé de lui remettre. À mesure que je connoissois davantage l'intérieur de cette famille , je concevois pour elle des sentimens d une plus grande bienveillance. Le vieux] Noonan avoit été autrefois un

( vfi)

l>on fermier; niais un fripon, avec qui il s'etoit associé , avoit pris la fuite et l'avoit laisse accable' d'anérages qui le ruinèrent. M. Ilardcastle, chargé de lui faire payer ses engago-

mens, avoit saisi tout ce qu'il possé-

doit. Sa fortune entière ne suffisant pas pour faire face à ses affaires, il ; avoit été contraint d'abandonner sa ferme et de se retirer avec sa fille ans cette cabane où, bientôt après, paralysie le priva de l'usage de ses membres.

Je fus tellement touché des qualités de ces bonnes gens, qu'en dépit de mon indolence accoutumée , je m'occupai le lendemain de leur cher-

:her une habitation plus commode : dans mes propres domaines. Je les logeai, à leur grand contentement,

âÀifè une petite ferme, qui fut cullivée par l'amant de la jeune fille y devenu son époux. Je fus bien surpris d'apprendre que M. Hardcasile avoitété choqué de l'intérêt que f'avôia mis dans cette affaire. Il dit que je ne m'étois pas conduit en voisin délicat, que j'avois encouragé les vassaux de lady Omisby a désobéir au règlement qu'il avoit porté lui-même contre ceux qui voudroient émigrer de sa propriété. Jemmy Riley, chose que j'ignorois totalement, étoit un paysan appartenant à lady Ormsby.

Je ne comprenois rien aux plaini.es de M. Hardcastle ; je cessai bientôt de lui rendre visite ; il en fit autant,

mais l'affaire n'en resta pas là. Parmi

que s'eto

homme toujours sage et prudent, se

irouvoil cplle de surveiller la police

do marches du bourg d'Ormsby ; et <omme, pour des raisons à lui seul connues, il prévoyoit une année de disette, il lui plut de tenir les avoines et les patates à un très bas prix. Il ne permit pas d'en vendre à un taux plus haut que celui qu'il avoit fixe'.

Le pauvre peuple murmura, et pour i obvier à l'injustice, fit des marches particuliers et secrets. Il en fut informé et saisit les grains de ceux qui avoient contrevenu à son ordonnance.

J ]Lc jeune Rjlcy , le gendre de Noonan , v vint se plaindre a moi de la saisie qu'on ri avoit exercée contre lui. -Je fis des

I* tli 1 l 1 j

représentations; Hardcastle.en fut chop.qué, fit attendre long-temps Riley, rj,contrc qui une condamnation fut pro-

poncée. Le jeune hpwJfôt qui Jloit

d\in caractère bouillant, choqué d'attendre et d'être condamné, s'empara de ses grains , et les ramenoit en triomphe, lorsqu'il fut arrête par le bailli d'Hardcastlc. Le bailli est terrassé, et il n'est pas plutôt remis de ses contusions, qu'il intente un procès à celui qui Ta maltraite. Je fus choqué, comme j'en avois effectivement le droit, d'après la loi du pays, de ce que le magistrat avoit informé contre un de mes vassaux sans m' écrire préalablement. Il y eut un conflit entre mon juge de paix et son compétiteur. Ma paresse le céda à l'amour du pouvoir. La contestation fut portée devant le grand jury ; je gagnai, et comme de juste M. Hardcastle resta mon ennemi. Ce mot mon juge de paix peut paraître extraordinaire à des

oreilles anglaises ; mais dans plusieurs

contrées de l'Irlande celte expression est absolument correcte. Là, un seigneur parle avec une parfaite assurance de faire un juge de paix ; s'il est très-influent, il lui est aussi facile de faire un

shériff ; le shériff fait le jury, et le jujy vous fait la loi. N'oublions pas au resta que sous le règne d'Elisabeth un Anglais, membre du parlement, de'fi»

nissoit un juge de paix : « Un animal, qui pour une dêmi-douzaine de poulets dispensera de l'exécution d'un pareil nombre de lois. » Le temps est nécessaire pour donner de la force aux institutions. Mais n'anticipons pa$ sur des reflexions que je n'ai faites qu'à une époque plus avancée de ma vie; je reviens à mon histoire.

Ma générosité éprouva quelques lé-

gères disgrâces. La chaumière d'Ellinor, que j'avôis arrangée avec tant de soin > fut pour moi une source de 'mortifications. Un jour, je la trouvai

assise à coté de son rouet, et entourée des débris des meubles dont j'avois fourni son ménage. Elle chantoit sa chanson1 favorite :

D\ine superbe auge cTargent

Je veux te*Taire. le présent,

Jl son pourceau .chéri disoit certaine fenime^

Le pourceau répond en grognant.; f

* I un I* rmjîir.)' ' - •.. i ;i9inj « '-i' • ;

je u < — -~ —

non , je n'en veux

ux point, je n en veux point,

p^ioi. OU ftldi'U'.i; ii\ I

Elle sembloit aussi peu curieuse

-'ait» ' i Vu ai oui) ï'iHUA'ifk'n t'Ai) iLà

des agremens que je lui avois prociirék,: <1u!é;ranimaa;a^sa chanson ne l'étc-tf de W auge d'argent. Ce que

"nb'u^'îa^èlon^'-'ies agreniens dô la

\iej b' et oit pour clic que rie Fëîttf* barras ; comme elle n'en àvoit aucune lial>iiude, toute nouveauté Fimportunoit , et cefoit hne espèce de cruauté , de rengager à tenir sa maison proprement. 1 f

Des philosophes nous assurent qu il y a dans le cœur de l'homme, un amour inné de l'ordre ; mais il n'en étoit pas ainsi chez la pauvre Ellinor. Sa maison d'abord si bien ornée , devint une scène de confusion et de olproprelé. Une cloison bâtie en tourbe fut démolie ; l'escalier fut arraché et jeté au feu , sans au cune nécessité de se chauffer de la sorte. Comme lès murs avoient été

couverts de papier avant qu'ils fussent secs, le papier se moisit et le plâtre

tomba. Au lieu de donner plusieurs

C «fi )

«ouchcs de peinture aux boiseries, dans l'ardeur de finir, on s'e'toit contente' d'une qui bientôt disparut. Les carreaux des fenêtres , presque tous cas es, etoient remplaces par un vieux chapeau, par de la paille, ou d'uno autre manière. Quelques ardoises furent enlevées une nuit par le vent; comme le couvreur demeuroit à quelques milles de là, la pluie eut le temps de faire ses ravages, et de poursuivre de chambre en chambre Ellinor jus* qu'au coin de sa cuisine et dans son lit même. Enfin, elle me demanda la permission d'enlever le reste des ardoises et dy substituer du ebaume.

« Une maison couverte en ardoises n'étoit jamais aussi chaude, et puis, comme il ne fumoit pas chez elle , on y mouroit de froid. »

Jamais jenavois ressenti tant d'humeur. Crawl cy ne m'en avoit pas tant Jonne' en enlevant ma femme. Dans ma colère contre Èllinor > je ta traitai de sauvage, a ingrate et de folle Irlandaise.

Je ne sais pas si je suis sauvage , dil-elle, les larmes aux yeux, mais certainement je suis folle , et je ne suis pas ingrate. Elle rentra chez elle, et se mit au lit. Son fils bientôt après me dit qu'elle avoit un rhumatisme, dont elle avoit souffert long-temps sans se plaindre, de peur que je n'eusse à me reprocher de l'avoir fait loger dans une maison , dont les murs n'etoieni pas encore secs.

Ce rhumatisme me re'concilia surle-champ avec elle; je la laissai faire à sa guise, couv rir sa maison de chaume» avoir autant de fumée qu'elle vou-

droit, et elle guérit. Mais mon zèle fui de jour on jour plus afToibli.

Après avoir forme les plus Leaux plans, pour le bonheur de ceux qui m*entourpiept j je nie laissai de'courager par les contrariétés les plus le'-

geres. *

Je ne re'fléchissois pas à ce me'lang de paresse et d'orgueil ? qui fait que les peuples peu civilises, méprisent les jouissances des peuple s qui le sont davantage. Tels sont les .montagnard* qui, fiers de la simplicité' grossière de leurs mets ? appellent ceux de la plaine, des Mange - Rôtis (i). Les

(0 Voyez dans les Transactions philosophiques, volume 67, 2e partie, les observations de sir Georges Shuckburgh pour fixer la hauteur des montagnes, où il trace une pcin'r turc fidèle de la cabane d'uu couple de pasteurs des Alpes.

habitudes elles préjuges ne se changent pas en un cïin-d'œij ; et pour jouir d'une amélioration dans son sort, il faut préalablement l'avoir désirée.

Dans la première vivacité de mon ressentiment , ie décidai qu'il elo.it impossible de civiliser jamais un peuple tel que les Irlandais. Je ne me rappel ois pas , ou plutôt j'ignorois, que sous le règne de la reine Elisabeth 7 la plus grande partie des maisons de l'Angleterre . ëtoient construites en bois , et enduites d'un limon qui en defendoit l'entrée aux vents.

Les maisons les plus modernes des grands , étoient en briques ou en pierres ; on commençoit seulement alors à employer le verre pour les fenêtres (1) : de simples joncs for-

(i) Voyez H ar ris on

moient les tapis qui étoient étendus dans les appartenons du palais des Rois. Dans mon impatience , j'aurois voulu exécuter en quelques mois un ouvrage qui demandoit peut-être deux siècle s , et parce que ce prodige étoit hors de mon pouvoir ; je m'irrilois contre une nation entière. C'est ainsi que les hommes, et surtout les riches, se découragent! Comme si toute une population pouvoit se civiliser dans un moment, et au premier signal que daigne donner un ignorant orgueil, ou une impérieuse hienfaisance.

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