‹ L'enseigne de vaisseauChapitre 8 sur 9 · LE 30 JUILLET · texte numérisé non relu

LE 30 JUILLET

Près de la famille Henry, dans l'assistance nombreuse et émue, se tenaient : le lieutenant de vaisseau Perdriel, représentant l'amiral de Gourttiille, préfet maritime; le capitaine de vaisseau de Marolles, ancien commandant du d' Entrecasteaux ; M. le vicomte de Roquefeuil, maire de Plougrescant; le lieutenant de vaisseau Darcy; M. Lejeune, commissaire de l'inscription marilime à Tréguier; plusieurs enseignes de la promotion d'Henry; le \" maître de manœuvre Casimir, représentant les officiers mariniers du d' Entrecasteaux ; le second maître Elias, portant le drapeau du Pé-T'ang, et dix de ses compagnons du siège, tous décorés de la médaille militaire.

Après la bénédiction du monument, de touchants discours ont été prononcés par MM. de Roquefeuil, Perdriel, de Marolles, et par M. l'enseigne Boissarie, au nom de la promotion de Paul Henry. Le poète Théodore Botrel a dit une poésie à la mémoire du soldat breton.

« La cérémonie, écrit un témoin, a été ce qu'elle devait être : très belle, très touchante et très simple. »

Lettre du canonnier Callac.

(f Nagasaki, le 16 octobre 1901.

<r Monsieur,

«: C'est avec regret que je vous fais parvenir ces quelques mots, et surtout parce que je n'ai pu aller vous le dire de vive voix, quoique tout le détachement de Pékin devait retourner en France.

« Monsieur, je suis très heureux et très fier d'avoir été au combat sous les ordres de monsieur votre fils; ce n'est pas seulement moi, mais tous nos amis. Monsieur, votre fils est mort héroïquement, en défendant les trois couleurs si chères aux bons Français. Vous me permettrez de vous donner quelques détails sur sa mort glorieuse.

« Après avoir combattu pendant deux mois, il a eu le malheur d'être atteint le 30 juillet. C'était un brave cœur, et comme nous étions quatre du pays, il nous en parlait souvent. Trois de nous ont été blessés, dont deux qui ont perdu l'œil, et moi j'ai été blessé à l'épaule droite, et c'est la même balle qui a atteint notre commandant. Lorsqu'il a reçu la balle , nous étions devant une brèche qu'on avait faite dans le mur pour aller à l'assaut sur un canon chinois, lorsqu'il me dit de tirer

quelques coups de fusil pour effrayer l'ennemi. C'est en ce moment que j'ai été atteint ainsi que monsieur votre fils. En se retournant, il reçoit une deuxième balle dans le côté, qui le traverse complètement. Remarquez, Monsieur, la blessure était mortelle. C'est en courant qu'il nous a quittés, sans nous dire qu'il était blessé; ce n'est qu'à deux cents mètres de la brèche qu'il est tombé pour ne plus se relever, en nous laissant à nous-mêmes, pauvres matelots, le soin de nous défendre.

« Nous ne l'avons pas pleuré sur le moment, monsieur, mais de jour en jour on remarquait de plus en plus que notre chef bien- aimé, chéri de tout le détachement, nous manquait. C'était, encore une fois de plus, un homme estimé de ses supérieurs et respecté par tous les marins. De tout ceci, Monsieur, j'aurais voulu avoir le bonheur d'aller vous le dire de vive voix , mais le sort n'a pas voulu. Vous m'excuserez , Monsieur, de raviver votre douleur.

« Votre dévoué serviteur et celui de monsieur votre fils.

<r François Callac. -

t A bord du d' Entrecasteaux, division navale Extrême-Orient. «

Lettre du R. P. Gras, S. J.

(( Paris, le 6 septembre 1900.

« École libre de l'Immaculée-Conception. »

a. Madame,

«: Je suis très en retard pour vous dire combien j'ai partagé vos craintes d'abord et ensuite vos douloureux regrets. Je crois être l'un des Pères de Jersey qui ont le plus connu et le plus aimé notre Paul.

<i Quand il entra dans ma classe , il était précédé de son excellente réputation; j'avais eu l'honneur de faire votre connaissance lorsque vous nous l'ameniez; je savais la très religieuse et très familiale éducation que vous lui aviez donnée, et combien il en avait profité; je savais la haute estime dont M. Henry et vous, madame, vous étiez l'objet à Angers, la profonde sympathie qui entourait votre famille. J'aimais donc Paul par avance, et je l'ai aimé bien davantage quand j'ai pu constater que sa réputation n'était pas surfaite, que la bonne semence semée par vous avait fructifié. C'était un enfant docile, affectueux, pur et pieux; ses sentiments avaient déjà l'élévation que l'expérience et le contact du monde ont rendue raisonnée et voulue.

« Il fut malade, vous vous le rappelez; sa maladie fut l'occasion de relations plus fréquentes, plus intimes; j'avais un vrai plaisir à le connaître mieux, à constater son caractère sérieux et tendre, son attachement simple et profond à ses parents, à ses maîtres. En somme, j'ai joui de lui pendant le temps qu'il fut mon élève; il travaillait de toutes ses forces, sans prétention, désirant le succès pour qu'il vous fût une consolation et diminuât vos charges.

« Au Borda il resta parfait; votre sollicitude maternelle a pu le suivre sans anxiété; à chaque retour dans la famille , vous avez pu vous convaincre qu'il n'avait pas changé. Il y a un an, je fus désigné pour accompagner nos candidats lorientais; Paul était au bataillon, et j'eus grande joie de le revoir : c'était toujours votre Paul d'autrefois; permettezmoi d'ajouter que c'était toujours mon Paul, devenu jeune homme, confiant, ouvert, fermement attaché et fidèle à ses convictions comme à ses pratiques religieuses; l'enfant pieux était devenu un saint officier; ses qualités de caractère et de carrière s'étaient développées, sans qu'il perdît rien de la netteté de sa belle âme.

« Je le vois encore quand il vint à Saint-Malo, avec Michel, qu'il était heureux de présenter.

(( Dieu se l'est choisi pour victime.

a Nous saurons plus tard les détails de ses der-

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nières et terribles semaines. J'affirme, sans les connaître, que Paul est tombé digne de vous, qu'il a accompli bravement et chrétiennement son devoir, tout son devoir.

(( J'ai prié et je prierai pour lui; je le ferai pour vous , pour M. Henry et pour vos enfants. Paul a sa récompense au ciel, et c'est vous qui avez la peine.

« Je suis avec un religieux respect, madame, votre très humble et désolé serviteur en Jésus- Christ.

(îD. Gras, S. J. »

Lettre adressée par Sœur Jaurias à Sœur Henry ^ et trouvée inachevée parmi ses papiers. ( La sœur Jaurias, très àgéc, est morte à la lin tlu siège du Pé-T'ang, de joie à la fois et de chagrin, comme l'a écrit un des matelots.)

« Pékin, 30 juillet 1900.

ff xMa très chère Sœur,

(T La main étrangère qui vous trace ces lignes est encore dans l'émotion, la peine, la douleur et le brisement du cœur, le tout partagé par mon entourage.

a J'ai la triste mission de vous annoncer le grand sacrifice que le bon Dieu vous demande. Votre si bon, si dévoué frère nous a quittées ce matin à huit heures pour une vie meilleure. Vous le pleurez, ma très chère Sœur, nous l'avons pleuré avant vous. Le 24 juin, il arrivait à Pékin à la tête d'un détachement de marins, pour nous défendre contre une armée de persécuteurs de la religion.

« La Providence l'avait bien choisi : sa piété , son courage, son dévouement lui avaient gagné les sympathies de tout le monde. Nos évêques et nos missionnaires l'aimaient et l'estimaient selon son mérite; ses hommes le chérissaient. Son intelli-

génie activité donnait confiance à tout le monde. Il conduisait si bien son bataillon que tout allait pour le mieux. Il venait nous voir souvent, toujours pour nous rassurer et nous consoler. Luimême nous avait suggéré de faire une neuvaine à sainte Anne et de lui promettre un ex-voto, qu'il se chargeait de lui porter lui-même. Ces quelques détails vous feront voir ses dispositions vraiment religieuses. 11 assistait à la messe tous les jours quand il était libre , faisait souvent la sainte communion.

î Le 30 juillet, à sept heures du matin, je le rencontrai; il me dit : « Ma sœur, faites prier vos enfants : nous avons une attaque de Boxeurs et de soldats ; nous allons essayer de prendre leur canon. » Une demi-heure après, il recevait une balle au côté; il eut encore le courage de rester à son poste. Un de ses hommes s'en aperçut, et lui demanda : (T Commandant , vous êtes en danger ? b En même temps, il reçut une seconde balle à la gorge; il eut le courage de marcher quelques pas. Monseigneur lui donna l'absolution et l'extrême-onction, sa figure devint blanche; on y lisait la paix du Seigneur, le repos dont il jouissait au ciel... »

« Sa mort fut un coup de foudre pour tous et toutes. Dès le lendemain, un grand nombre de messes furent demandées pour lui. Nos réfugiés,

nos enfants se cotisaient malgré leur pauvreté pour les faire dire. Nos cœurs souffrent à la pensée de votre douleur et de celle de votre respectable famille. Mais, ma très chère Sœur, quelle consolation, quelle gloire même pour vos parents si chrétiens , d'avoir un martyr de son devoir ! C'est une vraie persécution contre la religion que nous subissons. Votre frère a cueilli la palme du martyre, nous ne pouvons en douter. Le même sort paraît nous être réservé : s'il en est ainsi, nous irons rejoindre la noble victime qui nous a devancés... *

Fragment d'une lettre d'une autre Sœur de Pékin.

4 M. Paul Henry, qui avait communié le dimanche, a été tué sur la brèche lundi, 30 juillet, vers sept heures et demie du matin. Il nous avait dit la veille : « Lorsque ma mission sera finie, le bon Dieu me rappellera à lui. >> Il n'avait que vingt-trois ans. Mgr Jarlin lui a donné une dernière absolution , fait une onction , et ce noble cœur cessait de battre ici -bas.

« Son scapulaire taché de sang sera envoyé à ma Sœur directrice du séminaire, pour la sœur de ce digne fils de la catholique Bretagne. Sa photographie a été prise, mais je ne sais si elle aura parfaite-

ment reproduit la sereine majesté que la mort avait imprimée sur ses L rails.

« Il repose à côté de la Vierge de Lourdes, à la résidence. »

SIH

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