‹ L'enseignement classique a-t-il fait faillite?Chapitre 2 sur 3 · HD DRE · texte numérisé non relu

HD DRE

‘rites du cérémonial de jadis ; que l’on voit défiler la troupe des jeunes braves, à l’oeil vif, à la démarche assurée, qui, vainqueurs dans la grande bataille intellectuelle de l’année, sont proclamés à l’ordre du jour, et reçoivent de leurs chefs les distinctions et les récompenses auxquelles ils ont droit, tandis que, dispersés par la salle, les parents, à certaines minutes et quand on prononce certains noms, sentent que dans leur poitrine le coeur bat plus fort et qu’une larme indiscrète mouille leur paupière.

A ce spectacle, tout éveillé que l’on a conscience d’être, malgré soi on éprouve l’impression de vivre encore, dans l’heure présente, les heures disparues ... Le temps aurait-il donc suspendu son vol — opérant le miracle que désirait le poète — puisque la réalité d’hier se confond à ce point avec la réalité d'aujourd'hui ? Non, Mesdames et Messieurs, les années ont suivi leur cours implacable, mais le printemps qui succède au printemps, mais les fleurs nouvelles qui bourgeonnent ou s’épanouissent à la vie intellectuelle donnent aux anciens l’illusion de rajeunir. Les vieux troupiers croient ainsi retrouver leurs vingt ans, quand ils voient parader les jeunes recrues.

L'armée, parce qu’elle est l’armée et ne peut s'abstenir d’être toujours prête, doit renouveler ses cadres, perfectionner son outillage, moderniser au jour le jour ses méthodes et sa tactique. A Rimouski, l’armée semble prête. Les petits soldats d'hier sont les capitaines et les généraux d’aujourd’hui. Un chef dans toute la force de l’âge et du zèle, un chef à lJ’âme conquérante dirige de haut tous-les batail-

Re

lons, prouvant chaque jour que l’école de guerre peut fournir des hommes à la hauteur des plus graves responsabilités. Et elle continuera d’en fournir au delà de tous les besoins, parce qu’elle recrute son personnel dans l'élite des troupes.

Aujourd'hui, en cette solennité du cinquantenaire qu’on a eu tant raison de célébrer, c’est fête pour les âmes, car c’est l’heure de la reconnaissance : reconnaissance envers tous les dévouements obscurs qui, pendant un demi-siècle, ont accumulé, sans jamais compter, tant de sacrifices pour que le séminaire accomplisse son oeuvre ; reconnaissance pour le viatique dont on nous a pourvus, nous les élèves de tout âge et de toute condition, viatique spirituel et immortel comme l’âme elle-même, qui nous a sustentés et continuera de nous sustenter au cours du pèlerinage de la vie.

Le père de famille peut être riche ou il peut être pauvre, mais quand, pour établir ses enfants, il dis- tribue tout son avoir, en y mettant le meilleur de son coeur, les fils seraient bien à plaindre qui n’honoreraient pas, avec une gratitude émue, la mémoire d’un tel père. Et c’est pourquoi, ce soir, toutes les âmes vibrent à l’unisson, parce que tous les fils de la grande famille du séminaire, éprouvent à cette heure, avec la même intensité, le même sentiment.

Cette soirée évocatrice et inoubliable, ces émotions réconfortantes, c’est à l’exquise prévenance du très distingué supérieur de cette maison que je les dois, mais — et voilà qui me désole — c’est votre patience, Mesdames et Messieurs, qui devra en sol-

der tous les frais.

MONT URAS

Quelle que soit la force des sentiments, dans l'homme c’est toujours la raison qui domine, c’est à sa froide logique qu’il doit recourir, c’est d’après ses verdicts qu’il doit régler ses pensées et sa conduite. L'éducation, la formation intellectuelle et morale des jeunes générations est trop importante dans la vie d’un peuple, surtout d’un peuple jeune encore et qui prétend se tailler au soleil la place à laquelle il a droit, pour qu’on l’abandonne aux caprices de la routine et du hasard et ne la soumette pas aux investigations d’une sévère critique. |

C’est pourquoi, ce soir, quelle qu’ait pu être l'influence du séminaire sur chacun de nous, nous avons le droit, et peut-être même le devoir, de nous demander, si les jeunes Canadiens français qu'avec une admirable confiance les familles remettent à nos collèges classiques, reçoivent, dans ces maisons, l'éducation qui les prépare, comme ils devraient

l'être, à la vie qui les attend. Afin d’en avoir une

bonne fois le coeur net, il faut se mettre à l'examen du très difficile problème, posé au Canada comme ailleurs, de la formation générale à long terme, par les méthodes classiques et les langues anciennes, ou de la formation spécialisée tout de suite en vue de la carrière, par les méthodes modernes et les études utilitaires.

Les ee théoriques ne manquent pas de.

part et d'autre.

« La formation classique a fait ses preuves,

disent ses amis. Ce n’est pas une méthode empiri-

que, mais une méthode basée sur l’expérience cueillie,

à travers les siècles, par des milliers et des milliers

nt

d’éducateurs, dans tous les pays du monde. Elle a fait ses preuves, car elle a tenu ses promesses. Les hommes les plus remarquables, les mieux développés au point de vue intellectuel : les grands diplomates et hommes d'Etat, les grands généraux, les grands littérateurs et les grands artistes, etc., sont presque tous le produit de la formation classique.

£« Des modifications nombreuses, des révolutions même ont pu s’accomplir au cours des âges dans la politique, dans les arts, dans l’industrie, etc., mais l’homme lui-même n’a pas changé. L'enfant d’aujourd’hui naît aussi faible, aussi dépourvu de connaissances que l’enfant d'autrefois. Les mères du XXe siècle recourent aux mêmes méthodes que les mères du XIXe, du XVIIe ou du XVe siècle, que les mères de tous les âges, pour élever leurs enfants, et si elles s’en écartaient — comme malheureusement quelques-unes parfois s’en écartent — le résultat serait un déplorable fiasco. De même, la discipline scolaire suggérée par la nature elle-même, revue, corrigée, mise au point par l'expérience séculaire, est certainement apte, aujourd’hui comme hier, à produire tous ses effets, et l’on ne peut s’en écarter sans courir le gros risque de manquer la partie. »

Ainsi parlent les partisans des études classiques, mais les adversaires ne tardent pas à fournir. la réplique. VA ;

« Les méthodes scolaires de l’antiquité et du

| moyen âge, disent-ils, excellentes en leur temps, car

elles répondaient aux exigences de l’état social d’a-

Jors, ont moins de crédit aujourd’hui et il serait im-

prudent de leur conférer un monopole exclusif sur

Rte a

les jeunes intelligences, parce que tout a complètement changé dans le monde. L’ingéniosité humaine a réussi à supprimer, pour ainsi dire, les distances : tous les pays et les peuples sont en communication rapide et directe. L'industrie et le commerce ont pris des développements que, dans leurs plus grandes débauches d'imagination, les anciens ne pouvaient même soupçonner. La vie familiale elle-même est transformée dans toutes les classes sociales : l’électricité cueille sur l’heure les nouvelles du monde entier et, dans la maisonnette du plus humble artisan comme dans le palais du riche, le journal du matin. les sert toutes chaudes sur la table du déjeuner. Le téléphone, le tramway, l’automobile, le cinéma, le phonographe, etc., ont opéré une révolution profonde dans les idées et dans les moeurs. C’est un monde | complètement nouveau que celui dans lequel nous vivons et les anciens, ne s’y reconnaissant pas, comme | nous y perdraient leur latin. | « Dans nos écoles, dans nos collèges, il faut préparer la jeunesse, non pour les besoins d’une autre | époque, mais pour les exigences actuelles, pour la vie | contemporaine, et les jeunes gens qui débutent dans! la carrière doivent être suffisamment pourvus pour’ se débrouiller, sinon ils seront impitoyablement écrasés. Or, la formation purement littéraire, par létude prolongée des langues mortes et des auteurs anciens, ne prépare pas à la vie moderne. De quelle utilité peuvent bien être le latin et le grec à un homme de nos jours, et’qui donc, à part quelques professeurs de collèges et les prêtres pour leurs étu- des spéciales, aura jamais, dans toute sa carrière, | ci

occasion de s’en servir une couple de fois, en supposant qu'il ne les ait pas oubliés ? La culture littéraire, autrefois prédominante, a été reléguée au second plan. Les sciences sont aujourd’hui reines et maîtresses : elles créent les barons de la finance et de l industrie, qui contrôlent la politique et les affaires, et mènent le monde. L'avenir, dans nos pays d'Amérique tout spécialement, appartient, sans conteste, aux jeunes hommes les mieux équipés pour l’action. Ne perdons pas le temps à nous farcir l’esprit de connaissances encombrantes et inutiles ; acquérons, le plus tôt possible, les connaissances pratiques, indispensables. Ce qu’il faut à tout prix donner à nos jeunes gens, c’est une forte initiation scientifique en vue de la carrière, avec une bonne connaissance des principales langues usuelles, et quelques notions de géographie. Réservons la formation clas- sique à une petite élite qui saura en profiter, mais donnons à ceux de nos fils qui seront jetés en pleine mêlée, l’éducation pratique que les temps nouveaux réclament. C’est une question de vie ou de mort. »

Tels sont les arguments théoriques de part et d'autre, et ils ne permettent pas de résoudre le problème sans laisser d’inquiétude dans l’esprit. Cette inquiétude, on la retrouve chez tous les peuples. En France, elle donna lieu à la grande enquête de 1902,

: puis au chambardement du système classique et à

l'institution de nouveaux programmes. On décréta la bifurcation dès les classes inférieures, en vue de la carrière, et l’aiguillage des jeunes étudiants vers les cycles, ou séries de cours parallèles diversement constitués, d’un nombre à peu près égal d'années,

terminés par un baccalauréat donnant droit à un certificat d'équivalence. On pouvait choisir entre Île vieux cours «latin-grec», le cours très moderne « sciences-langues vivantes > ou autres variétés, et avoir droit à son diplôme de bachelier. On conçoit que les jeunes gens ne devaient plus guère être ten-. tés d’aller cultiver rosa, rosae, la rose, dans le parterre de la grammaire latine, ou de s’enfermer dans le jardin des racines grecques. Le cours classique n’était plus qu’un roi découronné, dont les partisans, de moins en moins enthousiastes, se faisaient chaque année de plus en plus rares. | Li Jamais expérience ne pouvait être plus générale, ni tentée dans des conditions plus favorables au baccalauréat moderne. Et, de fait, elle devait être concluante. Dix ans plus tard, les jeunes gens formés à la spécialisation dans les cycles et qui devaient tout rénover, se trouvaient répandus, par centaines de milliers, sur tout le territoire français, et on les jugeait à l’oeuvre. Oui, on les jugeait à l’oeuvre, et jamais déception ne fut plus complète et ne provoqua de plus amères récriminations. Ce fut un tolle général par toute la France pour condamner le système des cycles et réclamer l& restauration de l’enseignement classique. Journaux et revues débordaient de protestations venant de tous les milieux ; c'était une pluie, une grêle plutôt, de témoignages déconcertants et par leur nombre et par leur concordance. Je pourrais vous en lire toute la nuit et toute la journée de demain. Mais, de préférence à une foule d’autres, je me contenterai — pour bien vous faire voir que ce | n’est pas un roman que je bâtis de toutes pièces —

dite

d'un court extrait de celui des Maîtres de Forges de France, les grands métallurgistes, dont le baccalau-

réat nouveau était censé servir tout spécialement les

intérêts.

« Tous les chefs ïe notre grande industrie, y lit-

On, en l’heure actuelle, que ... nos jeunes

ingénieurs sont, pour la plupart, incapables d'utiliser avec profit les connaissances techniques qu’ils ont reçues, par l'incapacité où ils sont de présenter leurs idées dans des rapports clairs, bien composés et rédigés de manière à faire saisir nettement les résultats de leurs recherches ou les conclusions auxquelles les ont conduits leurs observations. Cette incapacité n’a pas seulement pour effet de diminuer la valeur et le

rendement utile de nos collaborateurs, elle a le grand

inconvénient de diminuer singulièrement le nombre des hommes que la netteté et l'ampleur de leur intelligence, la rectitude et la profondeur de leur jugement, désignent pour diriger les grandes affaires, en Créer de nouvelles et maintenir la France au rang que, malgré la faiblesse de nos ressources naturelles, son clair génie a su lui assurer à la tête du progrès . arts et des sciences industriels. »

De même provenance et sur le même sujet, on

lit encore ailleurs : « Ils ne peuvent même pas rédi-

ger un rapport utile, et dans toutes les affaires où se trouvent mêlés dés ingénieurs, la plupart des procès

viennent de ce qu'ils se sont mal expliqués. »

Et M. Guillain, chargé comme président du Comité des Forges et Aciéries de formuler les récla-

mations, demandait au Ministre de l’Instruction pu-

blique d'abandonner le système des cycles et de réta-

blir le système classique. L'Académie française ne

devait pas manquer d'intervenir. De très nombreu-

ses ligues et sociétés, dont l’une des plus connues peut-être est la Ligue pour la culture française de Jean Richepin, se formèrent, recrutant d’innombrables adhésions, pour poursuivre la lutte jusqu’au

succès.

Mais, dira-t-on, l'expérience des Etats-Unis ne prouve-t-elle pas la thèse contraire ? On pourrait faire remarquer tout de suite que cette expérience n'existe pas au même degré, parce qu’à l’encontre de la jeunesse française, toute la jeunesse américaine n’a point passé par l’école américaine, car des millions d’'Européens, avec leur culture spéciale, sont entrés comme partie composante dans la population du pays ; on pourrait faire remarquer encore qu’un nombre considérable de jeunes Américains, beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement, font des études classiques et reçoivent la formation universitaire. Mais peu importe !... Il est certain qu'aux Etats-Unis, la tendance générale et. très accusée, était à la formation rapide, pratique, utilitaire. Là comme ailleurs, et peut-être plus que partout ailleurs, on avait l’illusion que cette formation était la meilleure, la plus appropriée aux exigences des temps, etc., puis, ah ! puis... on en est revenu, complètement revenu. |

EN ao

Rien de typique à cet égard comme le double témoignage de Carnegie, le grand industriel, le roi de l'acier. En 1889, lors de l'inauguration de la bibliothèque Carnegie à Braddock, il trompétait : « D’après mon expérience personnelle, je puis affrmer que j'ai connu bien peu de jeunes gens se des-

tinant aux affaires qu’une éducation classique n’a

pas gâtés. S'ils avaient passé dans la vie active :

leurs années de collège, ils seraient bien mieux ins-

truits sous tous les rapports.» Il expliquait et dé-

plorait ce gaspillage d'énergies. Sept ans plus tard,

il avait complètement changé d'idées sur le même

sujet. S'’adressant aux élèves de l’université de

Cornell, il avouait : «En supposant des aptitudes

égales de part et d'autre, le gradué de collège l’em-

portera toujours sur celui qui n’a point fait d’études,

parce qu’en définitive, c’est l'instruction qui compte.»

Et dans son livre l’Empire des affaires, il écrivait

x en toutes lettres : « Le diplômé d’université possède

des idées plus larges que celui qui a été privé d’édu-

‘ cation universitaire .... Il dépassera celui qui, une

couple d’années avant lui, aura été mis à l’école de la

pratique.» On ne pouvait se contredire de façon plus explicite.

Que s’était-il donc passé dans l'intervalle, pour que Carnegie vint s'inscrire en faux contre son pro-

pre témoignage, donné après une longue expérience personnelle ? C’est que les gradués de collèges, voyant les professions libérales encombrées, avaient

dirigé leurs activités vers le commerce et l’indus- trie. En quelques semaines, ils se mettaient au cou-

rant de la routine du bureau, du magasin ou de Pu- Fes

sine, et appliquaient leur esprit mieux exercé et leurs connaissances plus étendues à développer et à faire

progresser l’entreprise, dont ils devenaient bientôt l'âme dirigeante. Les résultats obtenus dessillaient les yeux des hommes d’affaires les plus préjugés. De nombreuses enquêtes, comme celle de l’université de Michigan, ne permettaient plus d'entretenir aucun doute raisonnable. La guerre surtout, avec ses organisations multiples, devait mettre en plein relief les aptitudes des gradués à occuper les postes de confiance. Même pour les travaux d'ordre’ purement technique, comme l'inspection des pièces d’aéroplanes, démontés pour le transport et qui arrivaient par sections en France, on dut remplacer les machinistes des manufactures et garages d'automobiles, qu’on avait d’abord employés, pour confier la tâche à des collégiens. Et c’est pourquoi, aux Etats-Unis comme : ailleurs — il suffit de parcourir School Life, publié par le gouvernement, pour s’en convaincre — on demande de diffuser l’enseignement classique, parce que, dans toutes les branches du savoir ou de lPindus-

trie, il donne des hommes plus compétents. ,

L'expérience se charge donc de confirmer de la facon la plus éclatante que si le monde a subi des

bouleversements et des transformations, la nature Je humaine n’a pas changé. Dans l'instruction de la jeunesse, même au XXe siècle, on doit, bon gré, mal Der

gré, tenir compte de ses exigences fondamentales. .

Mais quelle vertu spéciale possèdent donc les

| études classiques, puisque leurs adeptes dépassent

ainsi bientôt les techniciens dans les choses mêmes de leur profession ? Elles ne préparent directement à aucune carrière lucrative, à l’exercice d'aucun métier, mais elles aiguisent admirablement l'esprit et forment le jugement. Elles n’apprennent pas les re- cettes ou les formules immédiatement utilisables, mais elles disposent l'intelligence à saisir l’ensemble d’un problème, avec ses parties composantes et leurs relations, avec tous ses tenants et aboutissants. ïl suffit au mécanicien ordinaire de savoir, d’abord qu’il doit avoir l'oeil au manomètre afin de prévenir toute explosion — primo vivere, — ensuite qu’en pressant tel levier, il déclanche, accélère, ou modère et interrompt le jet de vapeur qui actionne sa machine.

L'homme plus instruit ne peut se contenter de cette

science pratique, mais rudimentaire. Il voudra savoir quels principes sont en jeu dans la construction et le fonctionnement de la machine, quelles forces se coalisent ou se paralysent, et il ne sera satisfait que lorsqu'il connaîtra sur le bout de ses doigts la machine tout entière, ses parties faibles comme ses parties fortes. Arrive-t-il un dérangement, une panne, un accident ? Il aura vite tâté le poulx de son malade et sur l’heure pourra prescrire le remède.

ve On avait cru que l’application hâtive de l’esprit aux sciences exactes et la spécialisation précoce ë accompliraient des merveilles. On se trompait. On avait cru que le baccalauréat moderne remplacerait

…__ avec avantage, déclasserait bientôt, puis supplante-

rait tout à fait le baccalauréat classique. On se

trompait. L'un et l’autre sont nécessaires, sans doute, mais la préparation qu'ils donnent n’est pas équi- valente, et les diplômes qu’ils délivrent ne devraient pas être équivalents. On constate ces différences au delà même du stage scolaire, dans l’exercice de la profession. M. Fyen, directeur pendant des années de l'Ecole polytechnique de Montréal, écrivait sous sa signature, dans la Revue Canadienne d’octobre 1908 : « L'expérience l’a prouvé : dans l’industrie, au moment où les théories, lentement absorbées, trouvent leur application, les ingénieurs dont les études techniques ont été précédées de bonnes humanités latines marchent de l'avant et laissent loin derrière eux leurs concurrents humanistes modernes. »

Le latin et le grec ne servent guère à personne dans la vie contemporaine ; ils ne sont pas d'usage journalier : cette vieille monnaie n’a plus cours. C’est vrai, Mesdames et Messieurs, mais l’intelligence et le jugement formés par les études classiques servent immensément dans la vie contemporaine : ils sont d’usage journalier et valent de l’or. Oui, de l’or. Rappelez-vous le mot de M. Beatty, président du Pacifique Canadien : «Des épaules en descendant, un homme vaut deux dollars et demi par jour, mais des épaules en montant, il n’y a pas de limites à.son salaire. » :

Partout donc on demande le retour sincère à l’enseignement classique, mais en exprimant le très

Dr ta

légitime désir qu’au lieu d’une formation exclusivement littéraire comme autrefois, on tienne compte

. des exigences contemporaines, en ajoutant des scien-

ces au programme et même un peu de philosophie, afin d'apprendre aux élèves à penser juste et à mettre de l’ordre dans leurs connaissances. Il n’est pas

improbable qu'après de longs tâtonnements, on ait - enfin découvert la formule définitive. Maintenant, si

nous jetons un regard sur le programme de nos collèges canadiens, qu’y trouvons-nous ? Précisément tout cela : un cours classique d'environ cinq ans, couronné par deux ans de sciences et de philosophie.

Quand donc vous entendrez des jérémiades sur le genre d'enseignement démodé que l’on donne dans

nos collèges —— jérémiades proférées parfois par

d’anciens élèves de ces collèges qui, absorbés par d’autres préoccupations, ont perdu contact avec les milieux scolaires et ignorent beaucoup de choses en pédagogie, mais constatent seulement que le latin et le grec ne leur sont d’aucune utilité, et veulent pour leurs enfants, et pour les enfants des autres, une éducation plus pratique que celle qu'ils ont eux-

mêmes reçue, — vous pourrez rire bruyamment au

nez de ces broyeurs de noir et leur dire que non seulement ils ne sont pas dans le train, mais qu’ils sont

Le très en retard sur leur époque.

Nous n’avons pas à métamorphoser nos clses classiques — ce serait une grave erreur ! — ni à bouleverser inconsidérément les programmes. Il suffira

de bien adapter ceux-ci au but que l’on doit atteindre, qui est de permettre à nos élèves d’entrer d’em-

blée aux hautes écoles. Mais ce qui importe, avant

date

tout et par-dessus tout, c’est de fortifier de toutes manières l’enseignement : avoir des professeurs compétents, donner des cours solides, faire subir des examens sérieux. (C’est là peut-être qu’a été, dans

le passé, la partie faible du système. Les exigences du ministère dans des diocèses en formation ou très : peuplés ne permettaient pas de faire un choix d’éducateurs de carrière et de les spécialiser. De plus, nous n'avons malheureusement pas encore au Canada d'école normale supérieure pour l’enseignement classique, et les frais de séjour à l’étranger, à la charge

des seuls collèges ou diocèses — car je ne sache pas

que le gouvernement ait jamais offert de bourses aux professeurs de l’enseignement secondaire, — Îles frais de séjour à l'étranger étaient considérables. Malgré tout cela, vous savez ce qu’on a fait jusqu’à

. présent : rares, si même il en existe, sont nos collèges classiques qui ne comptent pas, dans leur personnel enseignant, des professeurs diplômés en Europe. Partout donc on a l'oeil bien ouvert, ce qui permet d’augurer favorablement de l’avenir. Pour

ce qui concerne le séminaire de Rimouski, en particulier, vous savez tout aussi bien que moi, ou même beaucoup mieux que moi, que grâce, par le passé, à

des dévouements auxquels on ne saurait trop rendre hommage, grâce, pour le présent, à la claire vueet aux sages décisions du Premier Pasteur de ce diocèse, qui possède l'estime et la confiance — j’abrège

la liste, Monseigneur —— de tous ses subordonnés, ‘is grâce au plan adopté de ne confier l’enseignement qu'aux seuls prêtres et d'envoyer les jeunes professeurs se perfectionner à Paris — où on remarque S

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leur présence, — grâce à toutes les collaborations actuelles et aux collaborations assurées d'avance, on. peut dire, sans craindre un démenti, que le problème de fortifier les études classiques et de leur faire donner leur plein rendement, est résolu dans ses grandes lignes au séminaire de Rimouski.”

Sous le titre : Le français d'en bas de Québec, on lisait dans le Semeur de juin 1920 : « Un jeune prêtre du diocèse de Rimouski, étudiant à l’Institut catholique de Paris, M. l'abbé Georges Dionne, écrivait le 25 janvier, à l’un de ses confrères, une lettre, dont celui-ci a rendu public le passage suivant en le communiquant au Devoir, où il a été publié le

16 mai: «Je mets la modestie de côté pour te raconter un petit incident qui pourra peut-être t'intéresser. J’ai fait, lPautre jour, mon premier devoir littéraire. En rendant les copies, M. Bertrin m'a fait l’honneur d’une mention spéciale. « La note que je vous ai donnée, a-t-il dit devant tous les < assistants, Je ne me souviens pas de l’avoir donnée encore. < Je n'ai trouvé que des louanges à faire de tout ce que vous «avez écrit. Et c’est un plaisir si rare pour moi que je tiens

«à le dire ici > Tu peux croire que j'ai été surpris ; maïs

après coup, j'ai été content de l'incident, je dois l’avouer, non

pas tant à cause de moi que parce que cela prouvait aux

Français que, dans les neiges du Canada, si loin de la Ville-

‘Lumière, et même à trois semaines en bas de Québec, on écrivait encore en français ...» Le jeune prêtre qui pouvait, avec la seule formation littéraire reçue ‘au Canada, écrire le français d’une façon aussi convenable, aurait pu sans doute aussi, même avant son voyage en France, l’enseigner à ses élèves d'une façon suffisamment convenable. Preuve que, pour l'étude et l’enseignement de notre langue, tout en nous efforcant d'offrir au plus grand nombre de professeurs possible l'avantage de se perfectionner en France, il faut se garder

de toute exagération pessimiste, »

" On a souvent prétendu que nous avions trop de collèges classiques, avec un personnel insuffisamment préparé, et qui déclassaient un nombre considérable de jeunes gens. A première vue, l’objection paraît sérieuse, mais si on la regarde de plus près, on lui découvre moins d'importance et elle perd vite de son poids.

| Trop de collèges classiques. — A certaine époque déjà lointaine, et en comparant le nombre des collèges classiques

Drop Et que feront-ils nos jeunes gens, nos chers jeunes gens ? La patrie compte sur eux ; les tâches sont là partout qui les attendent ; ils ont en ‘mains leurs instruments de travail et de conquêtes. Serontils des laborieux ou des paresseux ? des vaillants ou

des lâches ? des vainqueurs ou des vaincus dans Îa lutte de la vie ? Mystère de l’avenir !

Quand on voit de près la jeunesse des grandüs centres et celle qui de partout vient se joindre à elle, on éprouve un double sentiment ... et l’on n’ose se risquer à pronostiquer l’avenir : sentiment de fierté devant le courage et la générosité des uns, sentiment de tristesse profonde devant l’apathie et le mon:trueux égoisme des autres. Ce qui inquiète les observateurs, ce n’est pas l’armée de l'ennemi, ce sont nos propres troupes. Ah ! si tous nos jeunes gens savaient rester fidèles à la foi de leur baptême et au vigoureux patriotisme de leurs ancêtres, il n'y

à celui des autres établissements d'instruction, on pouvait soutenir qu'il y avait peut-être trop de collèges. Aujourd’hui, l’objection ne vaut plus, car on a ouvert une foule d'institutions de tout genre où se trouvent toutes les variétés d’enseignement. Les familles ont donc le choix parfaitement libre. De plus, on a remarqué que le cours classique fournit une excellente préparation à toutes les grandes écoles : commerciales, agricoles, industrielles, etc. Si l’on tient compte de l’étendue du territoire, du chiffre de la population, du recrutement des séminaires et des grandes écoles, il ne semble pas que le nombre de nos collèges classiques soit dispropor- | tionné, c’est-à-dire trop élevé.

Personnel insuffisamment préparé. — - Même s’il y avait une part de vérité dans cette critique, il faudrait se garder de trop généraliser, car tous les collèges possèdent un certain nombre de professeurs de carrière et, pour n'être pas munis de diplômes pédagogiques, les autres professeurs ne sont pas nécessairement des incapables. Notre université unique

aurait pas de craintes à entretenir ; demain serait beau au Canada, pour le catholicisme et pour la race française. C’est pourquoi, nos jeunes gens, je voudrais les entendre tous répéter, et surtout les voir tous tenir, le serment des jeunes Athéniens, jurant sur l’honneur de laisser la patrie plus grande qu’ils ne l’avaient trouvée, ou mieux encore peut-être, la promesse solennelle, non de jeunes Athéniens, mais de jeunes Canadiens, des membres de l'Association catholique de la Jeunesse canadienne-française — organisée, vous le savez, par un ancien élève de Rimouski, — s’engageant eux aussi sur l’honneur à devenir, par la piété, l’étude et l’action, des militants, afin de défendre comme elles le méritent, et de faire triompher, les saintes causes de la religion et de la patrie.

RU RM

Que feront-ils nos jeunes gens à nous, nos jeu-

nes amis du séminaire de Rimouski ?

Aux uns, le bon Dieu octroiera la grand grâce de les inviter à participer à son sacerdoce éternel en

comptait aussi, dans les diverses facultés, des professeurs plus ou moins improvisés. Le malheur des temps en fut la cause, car on devait vivre selon ses moyens. Les besoins de diocèses en formation exigeaient l’utilisation immédiate des jeunes prêtres dans le ministère paroïssial ; de plus, il fallait se spécialiser en Europe, car nous n’avions pas encore d’école “normale pour l’enseignement classique. Aujourd’hui, la situation est changée : on peut garder dans l’enseignement les prêtres qui ont des aptitudes pour le professorat ; l’université Laval vient d'ouvrir à Québec une école normale et l’on donne des cours spéciaux de pédagogie à l’université de Mont-. réal. C’est dire que le personnel de chaque collège classique portera désormais l’estampille officielle de la compétence à enseigner.

Déclassement des jeunes gens. — Autrefois, le nombre des carrières ouvertes aux élèves de l’enseignement classique

oo collaborant à l'oeuvre rédemptrice. Il leur confera la garde des âmes de leurs frères, des âmes immortelles, rachetées par lui, et toujours en danger de se perdre. La vigne est immense et il n’y a pas assez … | d'ouvriers. Les pauvres âmes se perdent, parce qu'il n’y à personne pour courir après elles, les retirer de. leur abîme de misères et leur révéler la charité du Christ. Et les ouvriers manquent, parce qu’un trop grand nombre de jeunes gens n’ont pas la générosité qui fait affronter le sacrifice. Comme leur prototype de l'Evangile, quand ils apprennent à quelles con-

ditions le Maître les fera ses apôtres ... ils s'éloi-

gnent tristes.

Il n’y à pas assez d'ouvriers pour le ministère paroissial, pour les oeuvres sociales, pour les oeuvres d'éducation, etc. On ne peut rien entreprendre de nouveau faute d'hommes, et dans notre catholique province de Québec, l’organisation des forces catholi-

se limitait à peu près à quatre ; aujourd’hui, la grande variété permet aux jeunes gens de choisir tout à leur gré. Peuton dire que les quatre carrières furent encombrées et qu'il y eut déclassement inutile ? Y a-t-il trop de prêtres et de religieux pour les besoins de la population ? Y a-t-il trop de médecins et tous les centres importants en sont-ils pourvus ? Il y a peut-être assez de notaires, mais y en a-t-il réellement beaucoup trop, si l’on tient compte de l’avantage d’avoir dans chaque paroisse un homme de loi près du conseil. municipal, “

de la commission scolaire, du conseil de fabrique ? On pré- no tend qu'il y a trop d'avocats, et c’est une opinion soutenable,

mais est-on bien sûr que, si cette profession est encombrée,

elle l’a été par les bacheliers des collèges classiques et non de par ceux qui y sont entrés par la porte d'à côté? Et puis,

est-il certain que tous les avocats sans causes, qui deviennent

bureaucrates, fonctionnaires, journalistes, etc., eussent fait

de bons habitants ou d’habiles commerçants ? En réalité le

déclassement se réduit à un nombre fort restreint d’ individus Mas te

et n’a ni nes développement La du DAS hs

Rom

ques est encore à naître. Cette pénurie, tous les Ordinaires des diocèses, tous les supérieurs d'Ordres religieux la déplorent. Sur les besoins des autres, je suis moins renseigné dans le détail, mais pour ce qui concerne la Compagnie de Jésus, je suis plus au

courant. Vous pouvez être sans la moindre inquié-

tude, je ne vous ferai pas de confidences. Tout au plus mentionnerai-je d’un mot — vous allez voir pourquoi — que nous avons des missions auprès des

lufidèles au Canada et à l’étranger, et cette mention

je la fais pour avoir le plaisir de vous apprendre

que, dans quelques semaines, à la fin d'août, un jeune jésuite canadien, ancien élève du séminaire de

Rimouski, le P. Auguste Gagnon, s’embarquera pour

la Chine. D’un autre mot — et pour une raison ana-

logue, — on me permetra de dire que, sur les six col-

lèges classiques que nous dirigeons au Canada, qua-

tre sont situés hors de la province de Québec : dans

le Nouvel-Ontario, au Manitoba, dans l'Alberta et dans la Saskatchewan, tous collèges d’avant-postes,

dont la façade ne cache aucune spéculation finan-

cière. Le recteur actuel du plus éloigné de ces col-

Jlèges, le collège d’'Edmonton, à 930 lieues d’ici, est le P. François-Xavier Bellavance, un ancien élève de Rimouski. Vous me pardonnerez, j'en suis sûr, la

parenthèse et les deux mots brefs, mais en ce jour

d'action de grâce, il m’eût été pénible, par scrupule d’une trop grande discrétion, de n’exprimer d'aucune

manière perceptible, la reconnaissance de la Compa-

gnie de Jésus envers le diocèse et le séminaire de Rimouski.

Donc, à certains de nos jeunes amis, les lau-

| réats que nous avons applaudis ce soir et ceux qui

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