Réflexions, p
la règle de saint Benoît, qui a permis aux Mabillon, aux Martène, de doter la science de travaux considérables, on doit reconnaitre qu'elle est, historiquement, des plus hasardeuses. Il est vraisemblable que, pour la lecture, les moines du Mont-Cassin, réunis sous la discipline de saint Benoît, comme ceux d'Arles, obéissant à saint Césaire, se sont contentés de lire les textes sacrés et les Pères!, sans chercher à en approfondir le sens. Pour cela, une instruction élémentaire suffisait à des Romains, dont le latin était la langue maternelle. À travers le deuxième livre des Dialogues, saint Benoît nous apparaît comme ayant plus d'un trait de ressemblance avec les rudes moines du 1v° siècle, préoccüpés avant tout d'extirper le paganisme de l'âme humaine. On peut supposer que rompant, comme eux, avec le monde, se soustrayant aux nécessités qu'il impose, il n'emporta pas au Mont-Cassin les auteurs qu'il avait répudiés dans sa jeunesse. Le thaumaturge, que nous montre Grégoire le Grand, n'a rien de commun avec saint Jérôme. Saint Benoît brisa vraiment tous les liens qui le rattachaient au monde paiïen ; du Romain, il ne conserva que le don d'organisation, et le souci de réglementer, avec des précautions méticuleuses, la société qu'il édifiait.
Cassiodore.
La prospérité des études, le succès des lettres humaines devaient pourtant influer sur les intentions de l'Église, En voyant croître le nombre des laïcs instruits suivant les anciennes méthodes, elle sentit la nécessité de ne pas rester en arrière. De concert avec Agapet, qui fut pape en 535, Cassiodore voulut créer à Rome une école chrétienne où l’on enseignât les arts libéraux ?. En face des écoles de lettres profanes, où « un grand nombre d'hommes croyaient trouver la sagesse », ils se proposaient d’édifier des écoles où des maîtres publics enseigneraient les lettres sacrées %, où les fidèles « seraient
1. Voir, dans Mabillon, Traité des éludes monastiques, Ï, p. 58, quels livres saint Benoît devait recommander à ses moines. Cf. id., Réflexions, p. 50.
2. Cassiodore, Inst., 1, praef. (M. 70, col. 110%). Cf. Boissier, La fin du Paganisme, 1, p. 254.
3. Id. : « Cumstudia saecularium litterarum magno desiderio fervere cognoscerem, ila ut multa pars hominum per ipsa se mundi prudentiam crederet adi-
nourris d'une éloquence chaste et pure, tout en préparant le salut éternel ! ». La mort du pape Agapet, en 536, et, les guerres, les rivalités qui troublèrent l'Italie, ne permirent pas à Cassiodore de réaliser ce projet *. Ainsi échoua une tentative qui, vingt ans plus tôt, aurait pu réussir, et déterminer, dès ce moment, le sort des lettres profanes dans l'enseignement chrétien.
Quelques années plus tard, vers 540, Cassiodore se retira à Vivarium ; là 1l reprit son projet, mais dans d. proportions plus étroites. Se faisant l'instituteur de ses moines, il voulut suppléer à leur ignorance et créer, pour l'usage propre du monastère de Vivarium, un enseignement théologique #. Il écrivit ses Znstitutiones divinarum el saecularium lectionum # divisées en deux livres, dont l’un traite de la lecture sacrée, l’autre des arts libéraux. En même temps que Cassiodore traçait ainsi une direction et un plan détaillé pour le travail intellectuel des moines, il réunissait dans leur bibliothèque tous les ouvrages qu'il jugeait nécessaires à leur instruction. À défaut de maîtres, ces livres, dont ses traités indiquaient l'usage, devaient les initier à l’Écriture et aux lettres séculières, leur ouvrir à la fois le trésor des connaissances divines et humaines.
pisci, gravissimo sum, fatcor, dolore permotus, quod Scripturis divinis magistri publici deessent, cum mundani auctores celeberrima procul dubio traditione pollerent. »
4. Inst., 1, praef. (M. 30, col. 1196) : «.. unde et anima susciperet ælernam salutem, et caslo alque purissimo eloquio fidelium lingua comeretur. »
2. Id, : « Sed cum per bella ferventia et turbulenta nimis in Italico regno certamina, desiderium meum nullatenus valuisset impleri..…. à)
3. Id. : « Ad hoc divina carilate probor esse compulsus, ut ad vicem magistri introductorios vobis bros istos, Domino praestante, conficerem; per quos (sicut aeslimo) et Scripturarum divinarum series, et saecularium litterarum compendiosa nolitia Domini munere panderetur. » Cf. Zimmer, Pelagius in Irland, p. 213.
k. C'est du moins le titre qu on peut tirer de la préface du deuxième livre (M. 70, col. 1149). On le cite généralement sous le litre de Instilutiones divinarum el saecularium litterarum. Dans un manuscrit saecularium est remplacé par humanarum (Cf. Teuffel,$ #83, 9). Souvent aussi onexagère ce que Cassiodore dit du premier livre, à savoir qu'il forme un tout complet (liber completus) (M. 70, col. 1149), et on considère les deux livres comme formant deux traités séparés. Ebert, [, p. 533, V. Mortel, qui a soigneusement étudié les manuscrits des /nstitutiones, Notes sur le texte des Institutiones de Cassiodore {Ret. de philol., avril 1900, réimp. p. 4 et suiv.), ont montré que c'était une erreur. — D'après Zimmer (Pelagius in Irland, p. 204+) l'ouvrage a été écrit entre 543 et 555 ; d’après Ebert(l, p. 537) et Mortet (id., p. 2) vers 544. Il est impossible d'en fkée la date avec certitude.
Telle était l'œuvre qu'il se proposait, œuvre nécessaire, mais malaisée, ajoute-t-il !. Comme le remarque Ébert?, la réunion en un même ouvrage des méthodes intéressant la science profane et la science sacrée avait une grande portée. Elle indiquait que, d'une manière générale, Cassiodore admettait leur étude parallèle, ou du moins qu il faisait servir l'étude de l’une à la connaissance de l'autre. Il importe pourtant de ne pas s'en tenir à cette impression : en parcourant le traité de Cassiodore, nous relèverons bien des traits qui annoncent une orientation particulière des arts libéraux 5.
Dans la préface du premier livre, il déclare que l'unique objet, que des religieux doivent proposer à l'étude, est de s'élever jusqu’à la pleine intelligence des livres saints“. Or, de l'avis de tous, il était exceptionnel qu'on y parvintavec le seul secours de l'inspiration divine”. Cassiodore veut donc queles moines joignent l'étude à la méditation. Is liront soigneusement les textes sacrés, puis les Pères?, les historiens chrétiens8. Ils travailleront sans se hâter?, mais sans apporter dans leurs recherches une subtilité dangereuse 10. Jusqu'ici Cassiodore ne fait que conseiller le travail en quelque sorte passif, impersonne], qui constituait, pour beaucoup, la lecture sacrée. Nous allons l'entendre maintenant indiquer aux moines le moyen de satisfaire leur activité intellectuelle. Il leur conseille d'apprendre la géographie, pour connaître au moins les lieux dont il est question dans les livres saints!!. Puis, s'élevant au-dessus des détails, il légitime l'étude des arts libéraux : « Nous croyons aussi devoir avertir, écrit-il, que dans les lettres sacrées, aussi bien que dans leurs plus savants interprètes, beaucoup de choses sont comprises par les images, beaucoup par les définitions, beaucoup par la grammaire, beaucoup par la rhétorique, beaucoup par la dialectique,