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M. ADJUTOR RIVARD, Secrétaire-général du premier Congrès de la Société du Parler F rançais.
ONSIEUR LE SECRÉTAIRE, J'ai l'honneur de vous soumettre le mémoire que vous
m'avez demandé de préparer relativement à l'enseignement du français dans les centres canadiens-français de la Nouvelle-Angleterre.
L'individu subit l'influence de son entourage; il en est de même pour un groupe d'individus, pour une nationalité. De graves dangers menacent la conservation de la langue française aux Etats-Unis, consé-
uence, dit-on, des conditions dans lesquelles nous vivons. Aussi, l'enseignement du français dans nos écoles paroissiales devient-il un problème difficile qui ne saurait être résolu sans le plus grand dévouement de la part de notre clergé, de nos corps enseignants et de tous nos compatriotes. Même si certaines conclusions nous semblent pénibles, tâchons d'envisager les conditions telles qu'elles existent; cela faisant nous arriverons plus facilement à des conclusions pratiques. Comprenant mieux ainsi les grandes difficultés que notre clergé, nos religieux et religieuses ont à surmonter, nous pourrons mieux apprécier les sacrifices sans nombre que ceux-ci se sont imposés dans le passé, et devront s'imposer à l'avenir, pour donner aux petits Canadiens une bonne connaissance de la langue, de la littérature et de l’histoire de leurs ancêtres.
Aujourd'hui la population américaine est composée d'éléments hétérogènes; les sociologues prétendent que de ces éléments naîtra un jour la race américais Comme l'individu, la nationalité qui ne progresse pas, rétrograde :s nombreux avantages qu'offre un pays jeune et riche comme le nôtre, stimulent l'ambition, les talents et le travail; conséquemment, il existe chez nous une concurrence intense dans toutes les sphères de l’activité humaine.
Si le Canadien veut garder sa place dans la voie du hrogrès et ne pas se faire devancer par les autres, il faut qu’il lutte, qu’il sc fasse valoir et, pour cela, il faut que ses armes soient aussi puissantes que celles de ses concurrents, qu’il soit aussi bien préparé qu'eux pour la lutte quotidienne.
Le sine qua non d': succès en ce pays est une connaissance pratique de l’anglais, des instituuions et des méthodes américaines. En effe*, on a constaté que les peuples qui ‘’avaieit l'anglais avant leur immigration aux Etats-Unis ont progressé jus vite que les autres, et que, parmi les peuples qui ne parlaient pas l'anglais en arrivant, les individus qui ont ré 3si les premiers sont ceux qui ont le plus vite compris l'importance
d'une connaissance or de la langue du pays, c'est-à-dire de la langu : du plus grand nombre,
Demander à nos compatriotes de mener une vie distincte de leurs concitoyens en foules choses, serait exiger d'eux un trop grand sacrifice, puisque ce serait leur fermer la porte du progrès. Dans maintes circonstances, le Canadien est forcé d'entrer en relations avec ses concitoyens des différentes autres nationalités. Ceci l'oblige à parler l'anglais, à respirer une atmosphère américaine, autre condition qui nuit au développement du parler français et qui complique davantage l'enseignement dans nos écoles,
Après l'enseignement religieux, la mission la plus importante de nos écoles est donc de donner aux enfants l'instruction qui leur aidera le plus à gagner une vie honorable.
Le clergé, ayant à coeur notre avancement et toujeurs fie de nos succès, et les corps enseignants ont vite compris le problème, et les cours d’études ont été préparés en conséquence,
Dans la Nouvelle-Angleterre, il n’y a pas encore de système général d'écoles supérieures (High Schools) catholiques, et nombre de diplômés des écoles paroissiales vont aux High Schools publics. Pour être admis, ces élèves doivent subir le même examen que les élèves des écoles publiques. C'est donc dire que dans toutes les écoles primaires, paroissiales et publiques, on enseigne à peu près les mêmes matières profanes.
A vrai dire, il x? a pas d'enseignement religieux dans les écoles publiques; il se fait alors un plus grand travail dans nos écoles paroissiales et tout particulièrement dans les écoles canadiennes-françaises, puisque, dans ces dernières, en sus des matières profanes et de l’enseignement religieux, on donne un bon cours de français.
Jusqu'à vers l'année 1909, le cours primaire* était de neuf ans partout; depuis on jait le même travail dans huit ans dans plusieurs endroits, et il est bien probable qu'avant longtemps le cours sera de huit ans partout. De plus, voilà que certains éducateurs de renom demandent que le programme de huit ans soit plus chargé que ne l'était celu: de neuf ans.
Voilà des conditions dont on devra bien se rappeler si l’on veut apprécier à sa juste valeur la contribution de nos écoles paroissiales à la cause nationale.
Certaines personnes mal renseign‘ nt prétendu que l’enseignement du français est donné aux dépens de l'anglais et que la préparation des enfants est relativement faible. Ce n'est pas là l'opinion de M. l'abbé G.-A. Lyons, Surintendant des Ecoles Paroissiales du Diocèse de Boston; bien au contraire. Remarquons, en passant, qu’il y a plusieurs grands centres canadiens-français dans le diocèse de Boston, et les résultats ici peuvent bien servir de critérium pour ceux des autres diocèses.
* Par cours primaire nous entendons ici le cours complet de nos ‘Grammar Schools.'"
“Il y a quatre ans,” dit M. l'abbé Lyons, ‘que je donne un examen annuel aux finissants des écoles paroissiales du diocèse; basant ma conclusion sur les résultats de cet examen et sur une observation générale, je puis dire que iles élèves des écoles canadiennes-françaises sont très bien préparés. Par exemple, pour cet examen nous donnons un diplôme spécial, dit ‘ Mention honorable," aux élève: qui ont non seulement passé mais qui ont atteint une moyenne de 85%; en 1911, 74% des élèves canadiens-français qui ont subi l'examen ont mérité ce diplôme.”
Voici maintenant l'opinion de M. l'abbé Lyons concernant l'enseignement du français dans nos écoles.‘ Je «uis en faveur de l’enseignement du français dans les écoles canadiennes françaises; je l'ai dit souvent, en français, aux petits Canadiens eux-mêmes dans mes visites. Pourvu que l'on ne consacre pas au français le temps qui doit être donné à l'anglais, en un mot, que l'on observe une juste proportion, je suis persuadé que l'enseignement du français, loin de nuire, aide à l'anglais, surtout du côté théorique.”
Ceux qui ont étudié la question sérieusement en arriveront à la même conclusion que M. l'abbé ! vons. Il ne faudra pas conclure de tout ceci ue nous sommes arrivés à ia perfection dans l'enseignement de l'anglais ans nos écoles canadiennes-françaises. Quoique les cas deviennent de plus en plus rares, les autorités religieuses sont les premières à reconnaître que, ici et là, il y a des améliorations à faire, principalement du côté pratique. Le fait que nous ne sommes pas satisfaits nous-mêmes est une excellente preuve que, sous peu, nous arriverons à perfectionner l’enseignement de l'anglais dans tous ses détails.
Nous voulons profiter de cette occasion pour attirer l'attention de nos compatriotes sur un fait qui honore M. l'abbé Lyons et qui, une fois de plus, témoigne de l'esprit large et sympathique qui le caractérise et qui lui a valu le respect «:t l'admiration de r ns communar ‘s enseignantes. Voici: pour obtenir le diplôme spécial que nous mentic. ns plus haut, les élèves des écoles irlandaises doivent atteindre une mr. ’nne de 85%; sachant bien apprécier la valeur éducatrice de j'enseignement français et tenant compte aussi du travail que cet enseisi.ement coûte, tant aux élèves qu'aux professeurs, M. l'abbé L:1ns accoi.:e le diplôme aux élèves canadiens-français qui ont une moyer "+ de 807.
Nous n'avons pas de système d'instruction commun aux huit diocèses de la Nouvelle-Angleterre; nous n'avons pas non plus l’uniformité dans aucun des diocèses; la question s’agite, il est vrai, nais les conditions varient tellement dans les différentes parties d’un même diocèse qu’il semble raisonnable de dire que l’uniformité absolue ne serait pas pratique, pour le moment du moins.
Conformément aux recommandations du Concile de Baltimore, il y a dans chaque diocèse soit un “Comité d’Ecrles,”’ soit un comité de “Visiteurs,” composés de prêtres. Dans les d:ocèses de Boston, Mass.,
et de Hartford, Conn., il y a, au lieu de ces comités, un “Surintendant d’Ecoles”” pour toutes les écoles du diocèse.
L'instruction de chaque élève coûte en moyenne $0.80 par année; sauf quelques rares exceptions, dues à des circonstances extraordinaires, l'Etat ne fait aucune contribution pécuniaire au soutien des écoles paroissiales. Nos compatriotes, en sus de leur quote-part d'impôts pour le soutien des écoles publiques, ont donc contribué en 1910 à peu près $625,500 pour maintenir leurs écoles paroissiales, et ceci sans tenir compte des capitaux qu’ils ont placés aans les bâtiments et des intérêts à payer sur ces placements.
Les autorités ecclésiastiques désireraient bien que l’enseignement, les livres, les fournitures de classes, etc., fussent absolument gratuits dans les écoles paroissiales. Cet idéal s’est déjà réalisé dans bon nombre d’écoles, et il se réalisera probablement dans toutes les écoles dès que les circonstances le permettront. Pour le présent, dans certain nombre d’écoles, on demande pour chaque élève une cotisation mensuelle de cinquante sous en moyenne.
Dans la Nouvelle-Angleterre il y a plus de deux cents paroisses canadiennes-françaises, dont 135 ont leurs écoles paroissiales avec un total de près de 64,000 élèves.