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L'enseignement professionel et la constitution d'une élite

Devant cette guerre, à laquelle nous assistons, à laquelle nous participons, chacun s'interroge avec angoisse. Que nous réserve demain? Pour nous, Canadiens français, l’anxiété est double. La guerre aura des réflexes: elle se prolongera peut-être, ici même, par une lutte pour notre survivance, pacifique espérons-le, à laquelle nous devons nous préparer.

Peut-on parler d'avenir? Nul n’est prophète, surtout en son pays. Prononcer, écrire le mot: demain, quand de tels événements se succèdent, n’est-ce pas oublier les leçons que la guerre a données à ceux qui avaient eu la présomption d’en expliquer d’avance les résultats et les conséquences ? Qu'’a-t-elle enseigné, sinon la faillite des théories élaborées, avant qu’elle n’éclatât, dans la sérénité propice de la paix, propice à toutes les illusions d’avenir.? Seul l’héroïsme, personnifié actuellement pour le monde entier par l’admirable armée française, est resté lui-même, a triomphé de la réalité, a déjoué tous les artifices de la science mise au service de la haine, devenue un moyen puissant et ingénieux de destruction, après avoir été si longtemps un instrument de paix, de bien-être et de progrès tel que les peuples s'étaient pris à espérer en elle. Sur l'humanité même, sur le sentiment d'humanité, affiné sans cesse, croyons-nous, par une civilisation très vieille et très savante, quelle ombre cette guerre ne jette-t-elle pas ? quel discrédit ? quelle horreur ? Contre le sublime sacrifice de la vie, combien n’a-t-elle pas accumulé d'astuces et de déloyautés, que l’on pouvait croire à jamais bannies de parmi les hommes. Le stratège pensait-il aussi que la terre serait l’arme défensive par excellence et qu’un talus servirait de bouclier aux armées tapies et silencieuses ? L’économiste pouvaitil affirmer autre chose qu’une rupture de l’équilibre financier suivant aussitôt le choc épuisant des nations? Or, la mêlée dure toujours,

1 Conférence faite au Monument N ational, le 14 janvier 1917, sous les auspices de la Société Saint-Jean-Baptiste.

2 Voyez l'introduction du livre récent de M. Gustave LeBon, Premières conséquences de la Guerre (1916).

er Peur

après plus de deux ans, et les mêmes esprits se préoccupent de l’avenir comme s'ils le pouvaient encore prévoir après tant de cruels démentis. Partout on parle de l’après-guerre, — on a tout exprès inventé le mot — avec une assurance qui finirait par irriter ou par lasser, si l’on ne reconnaissait pas, sous cet optimisme persistant, qui se fait parfois naïf, la qualité de l’intention.

Et cependant, on a raison de prévoir. Il faut rebâtir, fût-ce sur des ruines: c’est la loi de la vie, c’est la condition de la survivance des peuples, la marque des nations fortes. Il faut remuer le passé et le présent pour en tirer un enseignement, penser sans cesse au bien du pays, et, fût-il meurtri, l’aider encore, si modestement que ce soit, dans l’espérance de lui éviter ces retours sanglants, en préconisant le développement des forces qui rendront intangible et sûre la paix victorieuse. C’est aujourd’hui la pensée de l’Europe coalisée contre l’Allemand; et qu’elle jaiïllisse ainsi du champ de bataille justifie l’espoir de ceux qui voudraient voir, après cette tourmente, l'énergie conservée des peuples faire renaître sur le monde apaisé leur influence civilisatrice. Pour tous et, plus particulièrement pour nous, Canadiens français, cette guerre confirme le devoir qui s'impose, elle ordonne la recherche du salut suprême et la continua-

tion de l’effort.

Le titre de cet article est emprunté à l’ouvrage récent de M. Victor Cambon, ingénieur français. Une conférence, intitulée Vers l'expansion industrielle et placée au début du volume, contient toute la pensée de l’auteur qui prêche un idéal commun servi par tous les individus, la discipline des forces, l’organisation scientifique de l’industrie et la formation de compétences spécialisées. Esprit fougueux, M. Cambon s’est vu interdire de parler en public. Ilest allé trop loin, dans l’espoir de secouer les énergies et de susciter les initiatives. Il faut lire son livre en même temps que ceux de Daniel Bellet' et de Henri Hauser? pour se garer contre toute exagération et ne pas donner dans cette manie, que les Canadiens français ont tout comme les Français, de se décrier, de s’amoindrir à plaisir. Il serait d’ailleurs facile de montrer que la France économique n’est pas du tout en décadence, que son commerce subsiste, que ses industries, au dire d’un ingénieur allemand qui les a visitées dans la région occupée, “sont établies d’après les principes le

1 Notre Avenir, chez Payot et Cie, 1916. M. Victor Cambon a publié également: De France en Allemagne (1887), l’ Allemagne au travail (1909), Les derniers progrès de l’ Allemagne (1914).

1 Le Commerce allemand. Apparences et réalités, chez Plon (1916). 2? Les méthodes allemandes d'expansion économique, chez Colin (1915).

meilleurs et avec du matériel et une organisation comparables à ceux des usines allemandes.” ! Il faut donc, vis à vis l'Allemagne de l’avant-guerre, se tenir à égale distance de l’ignorance dédaigneuse et de l’admiration enthousiaste. Ce sont les paroles de M. Hauser.

Il reste que, en vue de préparer l’avenir, il faut rechercher ce qui a pu faire la force de l’ennemi pour le combattre à armes égales et le vaincre. Car 1l se prépare à la lutte économique, interrompue seulement par la guerre. Il reprendra demain la réalisation de son rêve d'expansion et de conquête: “II ne suffit pas, écrit Henri Hauser, de vanter d’une façon générale les méthodes allemandes, les procédés allemands, l’organisation allemande. Il faut les connaître, les étudier. Il le faut, non seulement pour notre satisfaction intellectuelle, pour le plaisir de comprendre le pourquoi de l’essor allemand. Il le faut pour suivre nos adversaires sur les terrains où ils troomphent, pour opposer à leur stratégie une autre stratégie. Il le faut encore pour savoir, parmi ces méthodes et ces procédés, quels sont ceux que nous pourrions leur emprunter et retourner contre eux; mais aussi quels de ces procédés sont intransportables chez nous, contraires à notre tempérament national, à nos institutions, à notre intérêt même”? Et plus loin: ‘Jamais ne s’est imposé à nous avec plus d'urgence le devoir de faire notre examen de conscience économique. Si nous nous refusons à rechercher pourquoi nos rivaux nous ont battus et comment nous pourrons leur résister, c’est en vain que nos fils seront morts sur la Marne et sur l’Yser. La lutte économique reprendra demain, d'autant plus âpre que le peuple allemand devra réparer ses pertes. Si nous n’y prenons garde, l’araignée tissera de nouveau sa toile; elle aura vite fait de prendre sa revanche et nous nous réveillerons, dans dix ans, de nouveau asservis par le peuple que nous aurons vaincu.” M. Daniel Bellet écrit, de son côté: “Il faut tirer un enseignement de l'ennemi pour mieux lutter contre lui demain sur le terrain pacifique; la préparation immédiate s'imposant en la matière, puisqu'il y a tant de changements et d'améliorations à apporter à nos procédés, à nos méthodes d'hier.” 4 Il est donc juste, nécessaire et essentiel, comme le dit encore M. Daniel Bellet, ‘il est de bonne guerre, même après coup, après la guerre véritable, de chercher des enseignements dans les pratiques qui ont réussi à l'ennemi.’ Or nous pouvons

1 Blondel, Les techniciens et l’enseignement technique, dans la Revue Scientifique du 29 juillet 1916.

20p. Ci, p11: 8 Op: cit #0: 19; 10p cu ADaIL.

5 Op. cit., p. 2. Nous pourrions multiplier les citations. Voyez notamment l'enquête de la Revue hebdomadaire (1917): Comment les civils peuvent-ils le mieux servir le pays Ou encore l'opinion du doctor Walter iRathenau, un allemand, sur la prochaine guerre! (Lilterary Digest, 13 janvier 1917).

le faire en méditant les livres consacrés récemment à l’Allemagne par des auteurs français, en les considérant comme s'ils avaient été écrits pour nous, en nous inspirant, sans autre esprit de comparaison et de critique, des leçons qu'ils nous apportent.

C’est par la Prusse, et aux dépens de l’Autriche aujourd’hui au service du pangermanisme, que fut réalisée, au XIXème siècle, l’unité allemande: par le Zollverein d’abord, union douanière bientôt liguée contre le sud grâce à l’astucieux ascendant de Bismarck, puis, après Sadowa et la guerre de 1870, par la fédération impériale, œuvre et triomphe de l’hégémonie prussienne.

Au point de vue économique, l’Allemagne s’est développée tardivement: bien après l’Angleterre, après la France, après même les Etats-Unis. Au lendemain de 1815 les pays germaniques, séparés les uns des autres par des barrières douanières et réduits à leurs propres ressources, devaient consacrer toutes leurs énergies à refaire leurs territoires dévastés. La création d’un marché unique et l’abolition des droits intérieurs, l'apparition des chemins de fer, l’idée d’une politique industrielle nationale empruntée aux Américains et répandue en Allemagne par l’économiste List, l'application de tarifs douaniers modérément protecteurs, l’utilisation du crédit avaient déjà, à partir de 1850, facilité jusqu’à un certain degré l'expansion économique de l’Allemagne; mais la ‘pleine vie”, la vie intense date de l’Empire, et surtout de 1890. !

Pays agricole, pays pauvre et revêche en certains endroits, incapable de nourrir son homme qui était forcé de s’expatrier pour aller fonder au loin ce qu’on appellera plus tard des ‘colonies indirectes”, l'Allemagne, augmentée de deux provinces arrachées à la France et protégée dans ses intérêts matériels par le trop fameux traité de Francfort dont l’article 11 lui assurait “le régime du traitement réciproque sur le pied de la nation la plus favorisée,” ? ayant reçu en outre “la pluie fécondante des milliards de l’indemnité”’ versée par la nation française dans un magnifique élan de solidarité patriotique, voulut s'enrichir à son tour, s’industrialiser, organiser et discipliner ses forces productrices, faire main basse sur le marché national, puis, ce premier pas accompli, conquérir les débouchés extérieurs par tous les moyens de lutte dont elle pouvait disposer. Elle passait ainsi, remarque M. Henri Lichtenberger, 3 au “régime de l’entreprise capitaliste” qui caractérise sa récente évolution.

1 A. Viallate: La politique économique des principales Puissances (moins la France), cours professé à l’Ecole libre des Sciences politiques (1907-08).

2 Augier et Marvaud: La politique douanière de la France, p. 90. 3 L'Allemagne moderne, son évolution, p. 13.

Nous pourrions citer des chiffres. Sa production de houille de fonte et d’acier a augmenté considérablement. En 1902, elle dépasse l’Angleterre pour ce qui est de la fonte: c’est une victoire qu’elle célèbre à grands cris. Son commerce extérieur progresse: en 1914, elle est, de ce chef, au second rang des grandes nations du monde. Sa marine marchande la classe troisième, après l'Angleterre et les Etats-Unis.! Elle crée les grandes industries chimiques et électriques qui font sa fortune. Elle exporte par le monde entier, elle est forcée d’exporter (notons-le bien) l’excédent de sa production. “L’envahissement économique du monde par l’Allemagne s’accomplissait rapidement, écrit M. Gustave LeBon, et, sans la guerre, il eût été bientôt complet.” ? Pourquoi donc l'Allemagne, qui touchait à son but, a-t-elle provoqué un pareil confit? Pourquoi a-t-elle demandé à la guerre ce que la paix pouvait lui donner ? Pourquoi 2-t-elle, sur de misérables prétextes qui, comparés à ceux qu’elle aurait aujourd’hui de déclarer la guerre aux États-Unis, apparaissent dans toute leur futilité et leur mensonge, rompu les négociations avec l’Europe et suscité la querelle alors qu’elle pouvait l’empêcher? C’est, évidemment, qu’elle y voyait son intérêt. Autrement, on peut être sûr qu’elle n’eût pas accepté de se battre. L'étude attentive de l’évolution économique de l’Allemagne conduit logiquement à cette conclusion.

Quelles sont les raisons de l’expansion industrielle de la nation allemande? Elles sont nombreuses: l’époque où elle s’est produite, époque de progrès matériel; l'augmentation de la population; l’abaissement du coût de fabrication qui permit la vente des produits allemands sur le marché intérieur; l’organisation de l’industrie par la division du travail, la production en masse et en série; l’association sous toutes ses formes; le crédit et le développement méthodique de l’exportation par un système de tarifs, de rabais et de primes; et, encore, la volonté, la ténacité, la patience de l’industriel et du commerçant. Mais, outre tout cela, il est surtout une raison, qui explique toutes les autres, qui les domine, qui les conditionne: c’est l’instruction. ‘‘Les Allemands, écrit encore le docteur Gustave Le Bon, avaient médité longuement le mot profond de Leibniz: ‘“Donnez-moi l’éducation et je changerai la face de l’Europe avant un siècle. ’4 Nous pourrions grouper de multiples témoignages,

1 Voyez dans Le Génie Civil (18 septembre 1915) un article sur la prospérité industrielle et commerciale de l’ Allemagne avant la guerre actuelle.

2 Enseignements psychologiques de la Guerre européenne, pp. 63 et suiv.

8 E. D. Howard: Cause and Extent of industrial Progress of Germany, pp. 28 et suiv.

4 Psychologie de l'éducation, p. 50.

TS

tous d’acord sur ce point essentiel. “De toutes les organisations, dit M. Henry le Chatelier, celle qui a donné la plus grande puissance à l'Allemagne est celle de son enseignement scientifique.” 1 ‘Les Allemands s’orientent dans la même voie que les Américains qui estiment que la carrière de tout homme doit débuter par l’école technique”, c’est-à-dire, par l’enseignement professionnel: c’est l'opinion de M. Pierre Baudin.? Ainsi pensent Daniel Bellet et Georges Blondel, qui a consacré tout un livre à la démonstration de cette vérité, l'Education économique du Peuple allemand. Retenons ces quelques lignes de M. Hauser: “Au lendemain de l'Exposition universelle de 1900, M. Haller nous montrait ‘‘ce que peut un peuple qui a su mettre au service d’une volonté tenace cet outil merveilleux: la science alliée à la technique.” Il est juste de dire que cette alliance s'était déjà conclue avant 1870. L'Allemagne était prête à répondre à l’appel de la destinée, elle était armée pour une lutte où les armes scientifiques allaient jouer le premier rôle.” ? Voici enfin M. Victor Cambon qui, en une page, marque l’évolution de l’Allemagne au XIXème siècle: ‘‘Au temps de la médiocrité, quelques rares parcelles du pays germain présentaient l’aspect d’une certaine activité industrielle, financière et commerciale: les villes libres, Hambourg, Francfort, Brême, la Prusse rhénane, les régions minières de Freiberg et du Hartz, certaines parties privilégiées de la Saxe. Tout le reste, condamné à l’impuissance politique et à l’indigence, enveloppé d’une atmosphère féodale, se nourrissait le corps de bière et de pain de seigle et l’esprit de philosophie, de littérature, de science. Le jour du réveil, les Allemands n’oublièrent pas qu’ils étaient des savants, et c’est à la science qu’ils demandèrent les éléments et les procédés de leur développement. La formation éminemment scientifique est la caractéristique de l’Allemagne actuelle”? 4

Nous mentionnerons seulement les vingt-deux Universités que fréquentent 40,000 étudiants, les gymnasiums classiques et les real gymnasiums et realschulen où l’on a fait pénétrer une culture miclassique et mi-scientifique.5 C’est l’enseignement professionnel qui nous intéresse surtout. Il fut organisé systématiquement dans le but très arrêté de préparer des spécialistes pour l’industrie et le commerce. En Allemagne, on considère que tout métier doit être appris, être l’objet d’une préparation technique. L'enseignement

1 Cité par A. Bidault des Chaumes, dans Le Génie Civil, du 2 octobre 1915. ? La Poussée, p. 45.

# Les méthodes allemandes d'expansion économique, (1915) p. 33.

4 L'Allemagne au travail, p. 5.

5 Howard, op. cit., pp. 94 et suiv.

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