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tale. Shakespeare, Goethe, Dante, Cervantes. ont donné tour à tour dans ces inégalités de ton, de profondeur et d'élévation, qui, en pénétrant peu à peu toute la littérature natiorale. ont affecté, dans une certaine mesure, l'évolution naturelle et calme des facultés de l'enfant.
Pas n'est besoin de rappeler ici le ton de lutte qui diapasonne toute la littérature allemande, les excès d'hyperbole et de gigantesque qui défigurent les grandes images de la littérature espagnole, le caractère suggestif qui marque les dernières phases de la littérature italienne comme le caractère politique en avait marque les débuts, les bizarreries des chefs-d'œuvre de la littérature anglaise au XVIIe siècle, ni le scepticisme moqueur des philosophes littérateurs des deux derniers siècles, pour reconnaître que des littératures de civilisations aussi complexes ne peuvent être des objets d'esthétique et de morale. Trop éloignées de la pensée française, elles ne peuvent être, pour nous en particulier, ni un instrument d'art, de conception, de style, ni un moyen de conserver à notre langue même ses qualités originales.
Qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée. Je ne fais pas d'exelusivisme proprement dit à l'endroit des litératures étrangères modernes. Tout au contraire, j'estime que l'étude de ces littératures nous est indispensable ; je considère que nous devons connaître nos voisins d'outre-mer, nous enrichir à ce commerce d'idées. et. que, dans le mouvement des sociétés civilisées, qui s'enferme en soi-mème est vaincu d'avance.
Mais nous sommes ici dans le domaine de l'éducation. A ce point de vue, je n'hésite pas à affirmer que, pour fournir à la jeunesse des formes de langage et de style plus stables que celles de notre époque, des vues plus hautes et plus universelles que celles des intérêts modernes, il faut la maintenir irrévocablement attachée aux langues mères de notre langue, aux littératures dont le génie est plus proche du nôtre, aux idées
grandes et larges de Tacite, de Cicéron, de Virgile, d'Homère, sans quoi il ne saurait v avoir de pur francais, de vrai ‘humanisme”. Et le jour où ce lien se brisera, si ce jour doit venir, c'en sera fait de notre force morale 6° de la transparence intellectuelle de notre langue.
On m'accusera peut-être d'estimer médiocrement mon temps. en donnant pour base à l'éducation. les siécles recules de Périclès et d'Alexandre, et d’Auguste. N'importe ; car je manquerais de sincérité, si je ne reconnaissais que ce sont là les fondations sur lesquelles l'humanité pensante a bâti et continuera de bâtir. L'influence de l'antiquité gréco-romaine n'est pas une hypothèse, mais une tangible réalité, un ensemble de faits qui se retracent partout dans l'histoire de l'éducation.
Ceux qui n'ont pas passé par la discipline classique ont peine à comprendre qu'on assujettisse les jeunes esprits à l'étude des langues mortes, et qu'on les initie aux littératures d'une humanité jeune. pour activer leur développement. Ils ignorent, sans doute. que ce qui fait la valeur éducatrice spéciale des langues anciennes, c'est qu'elles sont des langues mortes. (Contrairement aux langues modernes, elles présentent un caractère réellement arrêté; elles fixent, définitivement, un état de la mentalité humaine et du cœur humain : mais c'est cette fixation même qui là, nous est avantageuse: car l'antiquité classique semble bien nous avoir laissé, avec l'instinct de ce qui est essentiel dans la nature et dans la psychologie de l'homme, l'exemple d'une civilisation arrivée à sa perfection naturelle.
Tout est instrument d'éducation dans les langues anciennes: mécanisme, expression, forme, tout parle à l'imagination naturelle et saine, aux sentiments naturels et sains.
C'est un lieu commun que de parler de la richesse du mécanisme des langues grecque et latine. L'écolier, it
est vrai, n'y voit, la plupart du temps, que les éléments d'un jargon aussi décharné que bizarre, mais au fond, ce sont les pièces d'un des plus merveilleux instruments qui jamais aient été mis au service de la pensée humaine. Sur ce clavier formé par les mains de tant de génies et de tant de siècles, il n'est pas une impression naturelle. délicate ou profonde, énergique ou tendre, esthétique ou philosophique, qui ne rencontre une note mélodieuse ou puissante pour la traduire. Telle est même sa flexibilité, que, lorsque ‘Eglise s’est emparée du latin pour en faire sa propre langue, il a pu prêter des expressions convenables à tout cet ordre nouveau de dogmes. d'idées et de sentiments que le christianisme était venu susciter dans le monde.
Ce qui est vrai du mécanisme ne l'est pas moins de l'expression et de la forme. Grâce aux loisirs dont disposaient les hommes libres de l'antiquité grécoromaine, grâce aussi aux limites plus étroites de la patrie, et, en général, de la vie, les anciens ont pu trouver, dars le langage comme dans la pierre. des expressions en conformité avec leurs idées et leurs sentiments: chez eux le fond n'absorbant pas la forme, ils ont pu conserver ce caractère c'e simplicité, qui fait que des intelligences neuves, des cœurs inexpérimentés, comprennent mieux les adieux d'Andromaque et d'Hector, la philosophie claire d'un Sénèque. que les “complications sentimentales” d'un Goethe, les ‘“tentatives hardies” d'un Shakespeare, d’:n Tennyson, d'un Shelly.
“Qu'il s'agisse de l'amour de la patrie, de l'amour paternel ou filial, du devoir, du mépris des richesses, du respect des lois, de la justice, du courage, etc, les sentiments et les idées y apparaissent réduits, pour ainsi dire, à ce qu'ils ont d'essentiel et fondamental, s'y montrent sans apprêt et sans raffinement.” (1)
(1) F. Vial: L’Enseignement secondaire et la Démocratie ?.
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Toute la valeur éducative morale des langues et littératures anciennes est là: plus simples et plus “humaines” que les langues et littératures modernes, elles permettent à l'enfant d'ordonner et d'utiliser les notions si complexes qui assiègent son intelligence au lieu d'en être accablé ; grâce à elles, il refait personnellement les conquêtes intellectuelles et morales que l'humanité a faites au cours des siècles. C'est ainsi seulement qu'il devient capable de continuer ces conquêtes, et reçoit non seulement une tradition, mais un élan.
Cette valeur éducative n'est pas moindre au point de vue intellectuel. Tandis que les dissemblances profondes qui existent entre les langues étrangères et le français, dissemblances que Bossert a exprimées d'un mot en disant que ces langues sont construites sur “un autre plan” tandis que ces dissemblances paralysent, la plupart du temps. l'effort que fait l'élève pour traduire ces langues dans la sienne propre, la filiation naturelle qui unit le français aux langues mortes, assure toujours à cet effort, s'il est vigoureux, un réel succès. Une phrase latine, quelque nuancée qu'elle soit, peut toujours être traduite par ure phrase française calquée sur elle. Une double fin est atteinte: l'élève prend ie goût et l'habitude de justesse et de droiture. qui sont comme les vertus de l'intelligence, et son style se colore de nuances nouvelles. Cicéron lui donne plus de finesse et de mesure, Tacite plus de vigueur, Tite-Live plus d'atticisme, Tertullien plus d'originalité. Augustin plus de traits et de poñsie, les uns et les autres plus de souplesse, puisqu'ils le font passer par les genres les plus divers et les plus contrastés. A supposer même que certains termes échappent À l'équivalence, que certaines images se refusent à la reproduction par des coups de pinceau distincts, que l'allure de certains tours ne souffre pas l'imitation, l'impression du plaisir n'en est pas moins réelle, quoique plus vague et plus confus. Si intraduisibles que peuvent pa-
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raître ces expressions et ces hardiesses qui nous bravent, elles offrent une saveur qui nous enchante, et l'éducation esthétique y gagne encore.
Du fait que l'étude des langues anciennes ne peut être détournée vers des fins utilitaires, que leur substance est plus générale, plus humaine, plus éducative, il découle, pour l'enseignement libéral cherchant quelles langues et quelles littératures il peut adjoindre à la langue et à la littérature maternelles, l'obligation de s'arrêter aux langues et littératures anciennes. Que les langues et littératures modernes soient plus utiles. plus iniéressantes, plus curieuses ; qu'elles s'harmonisent mieux avec les intérêts et les préoccupations de l'heure présente, je ne le conteste pas, j'en conviens même. Mais la question n'est pas la. Nous sommes toujours dans le domaine de l'éducation et de l'éducation par le moyen de l'enseignement secondaire. Or, nous l'avons dit : “La fin propre de cet enseignement, est la formation même de l'esprit, son développement, son évolution.” Sans doute, l'esprit, pour se former et se développer, a besoin d'être mis en rapport avec certains objets de connaissance: “l'esprit ne s'exerce jamais à vide”, a dit Rabier ; il n’en est pas moins vrai qu'il se forme et se développe d'autant mieux, que le coefficient éducatif des objets de connaissance est plus élevé. Et rien ne servirait d'alléguer comme objection l'exemple d'individus qui remportent des succès de cervelle dans l'ordre intellectuel, scientifique ou philosophique., sans se soucier des langues nrortes ; ces individus sont des ‘“'abstractions” de la masse, et il n'en peut être tenu compte dans l’organisation d'un système d'enseignement devant servir à l’ensemble.
Concluons donc que les ‘“‘humanités” juent un rôle fondamental dans cette phase de l'instruction et de l'éducatior..
Il est à peine besoin d'ajouter que l'enseignement même le plus libéral, le plus désintéressé, demeurerait
infailliblement détaché de ses principes, de ses Conséquences, de ses fins, s'il n'était couronné d'une étude serieuse de la philosophie.
Un véritable enseignement doit fournir un organ'sme animé d'un même esprit, régi par une mème methode. tendant à une même fin. Et cette unité est d'autant plus nécessaire à la base de l'éducation, que tes objets de connaissan®e deviennent plus nombrenx et plus divers. L'éducation libérale étant générale, désintéressée, humaine et civique, plus les spécialités se multiplient, plus il doit y avoir d'unité.
La philosophie est ce lien commun. Seule elle peut introduire l'unité entre les diverses sciences. entre les diverses branches de la littérature, entre les sciences et les lettres, entre les lois paturelles et les lois sociales ou historiques. C'est sa valeur éducative indirecte.
A v regarder de près, elle est peut-être le seul enseignement où l'élève, par le fait d'écouter son maitre, soit vraiment actif. “On ne peut bien apprendre la psychologie, la logique. la morale, sans les comprendre: on ne peut les comprendre sans les refaire en quelque sorte, sans les repenser, sans se replier sur soi et contrôler constamment en sa conscience la parole du maître.” (1) C'est sa valeur éducative directe.
Sous ce rapport, la psycholog’e descriptive et générale du svstème utilitaire est sans valeur éducative. Ce n'est pas en étudiant l'homme moral comme Îles sciences naturelles étudient l'homme physique, que la philosophie peut servir d'instrument d'éducation. La moralité, la volonté. l'effort, le sacrifice, ne sont pas des phénomènes dont on peut établir la génèse et déterminer jes causes. La philosophie utilitaire ne peut donc suppléer à l'observation directe de soi-même, à l'analyse du sujet par le sujet, qui suscite chez l'élève tte activité d'esprit si nécessaire à Son développement.
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(1) Fouillée. P.106.
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Je n'ai pas à examiner ici les avantages que l'étude de la philosophie apport: à l'élève dans la conduite générale de sa vie: ceci nous entrainerait hors du cadre que nous nous sommes tracé. D'ailleurs, ces considérations. avec les précédentes, suffisent pour nous autoriser à conci tre, que les “humanilés”, avec la philosophie qui les complète, sont Ta vraie et la seule éducation libérale.
Il me serait facile, au moyen d'exemples que chacun saisirait, de rendre ces considérations très concrètes, mais je préfère m'en tenir aux principes: st encore le meilieur argument pour häter la solutiun du problème.
Si la question si grave de l'enseignement secondaire a soulevé, de toutes parts, des discussions interminables. et donné lieu à des conflits d'opinions entre les partisans du système utilitaire et ceux du système li béral, c'est précisément parce qu'on a déserté le domaine des principes, écarté le point de vue général, méconnu le but particulier de l'enseignement secondaire.
Aussi longtemps qu'on exigera de l'enseignement secondaire le maximum de rendement, pendant que cette instruction dure, le problème restera sans solution. Non. répétons-le, ce n'est pas là son but. S'il doit assurer up .….adement maximum, ce n'est que pendant la période qui sui!, période de plein et utile labeur qui dure autant que ia vie. “Former des hommes aux vues désintéressées dans tous les ordres, voilà l'objet même de l'instruction secondaire, qui, pour cette raison. n'est ni directement professionnelle ni “spéciale”. En dehors de cette sphère, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous, il y a place pour des enseignements professionnels, soit d'ordre supérieur. soit d'ordre inférieur ; mais il est essentiel de maintenir la hiérarchie de l'enseignement, de ne pas vouloir qu'un enseignement pro-
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fessionnel plus ou moins déguisé, aux vues industrielles commerciales, devienne. sous quelque forme que ce soit, l'égal des “humanités” véritables.” (2)
Sans doute, en plus de la classe dirigeante, tout peuple a besoin d'industriels, de commerçants, dont le concours est assurément nécessaire à l'évolution de l'ensemble. Dans toute société, il faut planter, bâtir, diriger, écrire, gouverner. Chacun travaille pour son compte, mais tous ont besoin les uns des autres. Si tous les hommes apportaient en naissant le génie de Bossuet, où trouverait-on des ouvriers pour bâtir des maisons ou développer l'industrie ; et s'ils n'étaient doués: que d'une intelligence commune et vulgaire, que deviendraient les arts et les sciences ? Mais, si la “prospérité économique est le grand moyen de conservation pour un peuple, la prospérité intellectuelle et morale est le grand moyen de progrès.” Par conséquent, plus les études favoriseront cette prospérité intellectuelle, plus aussi elle concourront au progrès général. Or, les études classiques sont par elles-mêmes un gage de prospérité intellectuelle. En dégageant les jeunes esprits des considérations purement utilitaires, en les détournant de leurs intérêts immédiats et prochains pour les reporter vers les grands intérêts communs. elles favorisent la sélection et la constitution d’une élite vraiment libérale, elles préparent des hérédités utiles à la race moralement et intellectuellement, elles créent des supériorités capables de perpétuer d'âge en äge cet ensemble d'habitudes e’ d’aptitudes, qui constituent la conscience nationale : elles introduisent des forces nouvelles dans l’ensemble des forces sociales, et ainsi, elles assurent non seulement le développement de la race, mais encore celui de la nationalité. C'est de la valeur des hommes exceptionnels plutôt que de la qualité des hommes ordinaires que dépend l'élévation du niveau moyen d'un peuple.
(2) Fouillée. P. 106.
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C'est donc sauver le présent et l'avenir de notre nationalité que de diriger la jeunesse vers des études essentiellement désintéressées, capables de produire un certain élargissement du “moi”, que de l’ameuer, par la contemplation des choses en leur source intime, à des idées générales et à des visées d'ordre supérieur
Il y à une quar: 1taine d'années, un poète, dans une fiction hardie, s'aüressant à un conquerant enivré de sa force, prédisait et expliquait sa chute par cette accusation amère :
‘“ Tu méprisas toujours, comme une arme émoussée, Le seul glaive qui dure, esprit, âme, pensée.”?
Bien des symptômes nous conseillent de nous appliquer à nous-mêmes cet avertissement. Si notre démocratie en venait un jour à mépriser ces choses, esprit, àme, pensée, c'est-à-dire, le seul glaive qui dure, désarmée en face des ennemis qui la pressent, elle serait condamnée, sous une forme ou sous une autre, à d'inévitables servitudes.
C'est pour l'en préserver que nous voulons, coûte que coûte, maintenir la jeunesse dans l'atmosphère pure et sereine des classiques, et malheur à la réaction qui voudrait arrêter cet essor, accru par son mouvement même et irrité de la résistance, l'élan de la pensée publique brisera bientôt l'obstacle, et les hommes qui avaient travaillé le plus fortement à la subordination des idées supérieures de la raison aux nécessités de l'existence pratique. seront forcés d'applaudir à la chute de leur système.