E\ ESPAGNE
L'année 184S est une date importante dans Thistoire de rEnsoijS^nement supérieur en Espagne, car elle marque le point où les réformes, qui depuis plus de soixante ans avaient été plusieurs fois essayées, abandonnées, puis reprises, aboutissent enfin à un changement complet et absolu de système.
Jusque-là, en effet, et à travers les vicissitudes des temps, les Universités espagnoles avaient plus ou moins gardé leur caractère primitif; organismes indépendants les uns des autres, elles vivaient sur elles-mêmes et par elles-mêmes, en conservant leurs formes premières. Toutes à la vérité n'avaient pas survécu aux conditions qui les avaient fait naitre, et des trente ou quarante qui, comme Universités régionales, provinciales, municipales ou royales, avaient un moment couvert le sol de la péninsule, beaucoup s'étaient éteintes ou avaient été supprimées à la suite des commotions et des révolutions politiques. Au commencement du siècle, le déchet était déjà considérable, et celles qui restaient ne perpétuaient plus que des traditions parfois glorieuses, mais dépourvues, hélas, de tout principe de vie. Fermées à toute innovation, hostiles à tout progrès, repliées sur elles-mêmes, elles avaient subi la déchéance qui avait déjà frappé et pour les mêmes causes les Universités françaises au xvni* siècle, et s'étaient vu peu à peu dépouiller de leur prestige et de leur autorité.
Des rivales avaient surgi, et les Académies royales, créées à rinstar de celles de France, y avaient joué un rôle identique. Elles avaient attiré à elles le mouvement intellectuel et pris la direction des esprits, tandis que les clanstros d'autrefois, pauvres, sans ressources, oubliés des princes et des rois qui jadis les avaient consultés, mouraient ignorés et isolés dans quelque coin obscur.
La loi de 1845 accomplit donc d'en haut et par voie d'autorité une révolution profonde, radicale; elle changea le caractère de l'Enseignement supérieur et fit de ces anciennes Universités,véritables républiques enseignantes, qui avaient une vie propre, des revenus particuliers, des droits et des privilèges, des parties d'un tout administratif et fortement centralisé.
Aujourd'hui, on considère la réforme de 1845 comme ayant été funeste aux intérêts moraux et intellectuels de l'Espagne, et on se plaint qu'on ait sacrifié, à un besoin d'imitation étrangère, de vieilles institutions qui faisaient son orgueil et sa gloire. Mais n'est-ce pas juger le passé avec les idées du jour, et se montrer peut-être bien sévère pour des hommes qui avaient à résoudre le plus difficile des problèmes, et qui, trompés par de fausses analogies, crurent de bonne foi, qu'il leur suffirait de transplanter de toutes pièces le système qui régnait ailleurs, pour développer en Espagne un mouvement scientifique d'une égale importance?
Réveillée de sa léthargie par l'écho des idées qui agitaient la France, au xviii* siècle, secouée par les fanfares de la révolution et les fantastiques chevauchées des soldats de la Grande Armée, redressée et mise debout par l'ardent appel d'un patriotisme exalté, l'Espagne avait senti le besoin de se mettre en harmonie avec le monde qui venait d'éclore. A peine sortie de la tourmente provoquée par l'épopée napoléonienne, elle avait porté une main fiévreuse sur des institutions dont quelques-unes étaient respectables par l'âge et les services rendus, mais qui ne cadraient plus avec les tendances nouvelles. États de Çastille et États de provinces. Inquisition, Conseil de Castille, Concejo de la Mesta (association des propriétaires
de troupeaux), Sainte Hermandad, Corrégidors, Conseillers municipaux avec mandats à vie, Majorais, Conseils des ordres militaires, Tribunal des vacances ecclésiastiques, Fueros d'Aragon et de Valence (1), privilèges et prébendes ecclésiastiques. Ordres mendiants, toute cette civilisation très particulière et très originale, qui, tout en plongeant dans un passé fait de traditions religieuses et de libertés provinciales ou municipales, portait pourtant Tempreinte des rois catholiques et de Charles V, ayant disparu, comment les Universités, ces vieilles institutions, qui s'adaptaient à l'ancien organisme mais ne répondaient plus à l'idéal nouveau, auraient-elles émergé seules au milieu de tant de ruines? Comme le dit très bien M. Gil de Zarate (2), à la fois l'auteur et l'historien de la réforme de 184S, à des idées nouvelles il fallait un instrument approprié, et puisque les anciens corps enseignants, mourant d'inanition et de langueur, étaient incapables de se régénérer, il fallait bien que l'Etat intervînt pour imposer un programme d'enseignement plus en rapport avec la civilisation moderne. Malheureusement la réforme, bien qu'elle eût été préparée par tout ce qui s'était essayé depuis Charles III, se lit d'une façon trop radicale ; l'ancien système fut bouleversé de fond en comble et ce fut sur une table rase que s'éleva le nouvel édifice.
Sans avoir la prétention d'écrire l'histoire de l'Enseignement supérieur en Espagne, je veux essayer, dans les pages qui vont suivre, de dire quel est son état actuel et ce qu'il a été, alors que belles, brillantes, largement dotées, pourvues de bâtiments imposants qui forcent l'admiration du voyageur étonné, lesUniversités espagnoles, illustrées par un enseignement qui attirait à la fois les étrangers et les nationaux, marchaient de pair avec les meilleures d'Europe. Leur pleine floraison coïncide avec toutes les grandeurs de l'Espagne et témoigne du rôle qu'elle a joué aussi au xvi® siècle dans le domaine scientifique.
(1) Les fueros d'Aragon et de Valence avaientété abolis par Philippe V.
(2) De la instruccion pûblica en Espaha, Madrid, 1855.
Il ne faut pas oublier que ses écoles ont fourni, à un moment donné, aux studium générale de Paris, de Toulouse et dltalie des maîtres de grand renom, et que Salamanque a môme mérité qu'un pape décrétât (12S4) que ses gradués seraient assimilés à ceux des autres Universités et pourraient enseigner sans subir | de nouvelles épreuves partout, sauf à Paris et Bologne. Du reste leur histoire, outre qu'elle plonge dans un passé qui, s'il était bien interrogé, pourrait jeter des lumières sur quelques problèmes d'origine restés encore obscurs, nous parle aussi des influences réciproques qui se sont exercées des deux côtés des Pyrénées, et de l'unité de culture qui existait alors. A ce point de vue elle a pour nous un attrait tout particulier, car elle nous renseigne sur la puissance de rayonnement de nos universités méridionales dont les statuts, les règlements servaient de modèle en Aragon et en Catalogne, et sur certaines écoles, comme celle de Perpignan, dont l'existence longtemps oubliée a été révélée, semble-t-il, pour la première fois, par Yicente de LaFuente (1), dans l'histoire si documentée, mais hélas! si mal ordonnée qu'il a publiée sous le titre d'Historia de las Universidades^ colegios y demas esiablecimientos de ensenanza en Espaha.
Mais avant d'étudier à Salamanque ou à Alcalâ la forme que prit l'enseignement espagnol, en imitation du type créé à Bologne ou à Paris, qu'il me soit permis de ramasser dans un même cadre les traits qui ont marqué d'un caractère différent à diverses époques l'enseignement public dans la péninsule, et remontant par delà les humbles commencements des studium générale de Palencia et de Salamanque, de suivre la chaîne ininterrompue qui, à travers les écoles
(1) L'ouvrage de La Fuente est de 1884 ; celui du Père Denifle, Die Entstehung dei' Universitàten des Mittelalters n'a paru qu'en 1885; le premier est donc antérieur, mais c'est le second auquel il convient de recourir pour avoir des renseignements sur l'école de Perpignan. A consulter également Germain qui dans son Étude historique sur Vécole de droit de Montpellier parue en 1877, signale l'Université de Perpignan, et indique la place prépondérante qu'y prit l'enseignement du droit civil et du droit Canon, ainsi que le dommage subi par les écoles de Montpellier auxquelles leur jeune rivale enleva du coup les étudiants de Cerdagne et du Roussillon.
l'enseignement supérieur en ESPAGNE. 5
monastiques, arabes et juives du moyen âge, va de TUniversité actuelle aux fameuses écoles de Séville et dans un passé encore plus lointain, à celles presque légendaires des époques romaine et visigolhe. Huesca, Séville aux premiers siècles de Tère chrétienne, Cordoue et Tolède au Moyen Age, sont quatre noms qui marquent différentes étapes dans l'enseignement public en Espagne, et bien qu'il n'y ait pas de lien bien direct et bien étroit entre les écoles qui tour à tour ont fourni au corps social l'élément intellectuel dont il avait besoin, peut-être n'est-il pas sans intérêt d'indiquer, ne fût-ce que très brièvement, les courants d'idées dont elles furent l'expression.
L'école de Huesca. — La première en date de ces écoles est celle de Huesca dans le haut Aragon. Elle fut une création de Sertorius. On y enseignait les lettres grecques et latines, et l'ambitieux général, nous dit Plutarque, y avait réuni les fils des riches indigènes qu'il voulait attacher à sa fortune et transformer en instruments de règne ; mais la durée de cet enseignement avisées politiques fut éphémère, et après Sertorius il ne resta plus que les écoles municipales que Rome avait organisées.
Malgré sa profonde culture latine, l'Espagne pendant les cinq siècles suivants ne semble pas avoir fait d'autre tentative, et il faut descendre jusqu'aux temps de la domination visigothe pour retrouver trace d'un enseignement public. Cette fois ce fut l'Eglise qui s'en chargea. Poussée par la nécessité d'assurer le recrutement de son clergé, elle créa à l'ombre des cathédrales et sous la surveillance de l'autorité épiscopale, des écoles dont elle régla, par le moyen des conciles, le fonctionnement et les rapports de dépendance. Au second concile de Tolède et au quatrième, elle fixa les programmes, établit les conditions les plus propres à former
le personnel dont elle avait besoin, et décida qu'à l'avenir l'enseignement serait confié à des hommes d'âge mûr, faisant à la fois fonction de directeur et de professeur, et cela aux frais des évoques et des églises.
Ecole de Séville. — Persistance de la culture latine et CHRÉTIENNE. — Au tcmps de Saint Isidore, vers Tannée 633, l'œuvre commencée déjà depuis longtemps fut reprise, corrigée, amendée, et reçut la dernière main. Toute la vie inteUectuelle étant alors concentrée dans le clergé, les écoles ecclésiastiques devinrent tout naturellement des foyers de culture et servirent d'asile à la science.
Séville brille au premier rang ; son grand évêque embrasse dans «es écrits toute l'étendue des connaissances humaines : théologie, philosophie, sciences naturelles, mathématiques, astronomie, agriculture, médecine, droit, histoire, chronologie, littérature, archéologie, musique; il traite de tout dans ses Originum sexi etymologiarum libri XX, et l'impulsion qu'il donne est telle que l'école, fondée par San Leandro, jette assez d'éclat et pousse des racines assez profondes, pour que, même après l'invasion des Arabes, ce qu'elle avait recueilli et fixé de culture latine et chrétienne subsiste et se perpétue parmi les chrétiens qui, sous le nom de Mozarabes^ vivent sous la loi de leurs vainqueurs. Audessous du puissant courant oriental dont la large vague s'étend sur toute l'Espagne, il y a un contre-courant qui continue le passé et sauve pour longtemps encore le précieux héritage de la culture latine.
Tolérée d'abord par les califes, avivée ensuite par le feu des persécutions que provoque le fanatisme du clergé chrétien, la tradition latine trouve encore des interprètes, des poètes, des martyrs et se maintient, jusqu'à l'époque où descend du Nord un autre courant qui l'absorbe, appauvrie et dégénérée sans doute, mais vivante encore. Durant toute cette longue période, les nombreuses églises et les monastères répandus encore dans la péninsule sont des foyers d'études, où se développe une littérature qui adopte les caractères de l'écriture arabe, tout en conservant l'esprit de l'École de Séville. A Tolède, à Séville, les Mozarabes ont
des écoles ; à Cordoue on étudie la métrique latine, et grâce à quelques manuscrits rapportés des provinces du Nord, des couvents de la Rioja, de Navarre et de Catalogne, on traduit dans les collèges Virgile, Horace et Juvénal.
Sans doute, on ajoute peu à l'héritage reçu et les rimeurs de l'époque n'enrichissent guère Je trésor de la poésie. Subissant même à la longue l'influence d'une civilisation qui brille de tant d'éclat, les chrétiens, malgré les obstacles qu'oppose à leur fusion une organisation qui les groupe en corps de nation autour de leurs évêques et de leurs comtes, finissent par s'arabiser. Attirés et séduits, ils traduisent, dans la langue de leurs maîtres, leurs livres saints, les canons de leur église et méritent ainsi les reproches que leur adresse le Mozarabe Alvaro de Cordoue dans son Indiculo luminoso. « Beaucoup de mes compatriotes, dit-il, lisent les poésies et les contes arabes, ils étudient les théologiens et les philosophes musulmans non pour les réfuter mais pour apprendre l'art de bien dire. Hélas! tous les jeunes chrétiens ne connaissent plus que la langue et la littérature arabes, ils en lisent les ouvrages avec amour et n'en étudient plus d'autres; dans leur engouement ils n'hésitent même pas* à former à grands frais de grandes bibliothèques, proclamant à haute voix que la culture arabe est seule digne dadmiration. »
Ce travail d'absorption cependant fut loin d'être complet, et c'est l'honneur de l'école dont M. Simonet, professeur à Grenade, est le chef, d'avoir démontré, par le grand nombre d'emprunts que les vainqueurs firent à la langue des vaincus, dans leurs ouvrages d'histoire naturelle, que les Mozarabes et les Muladies (chrétiens renégats) exercèrent longtemps une influence positive et directe. Pareille à un fleuve qui coule sous les sables et entretient, quoique invisible, la fraîcheur des oasis qu'il traverse, la culture latine et chrétienne se serait ainsi maintenue longtemps, enrichissant de ses apports le sol où la science arabe poussait ses racines, jusqu'au moment où par une série d'immigrations successives le nombre des envahisseurs s'étant considérablement augmenté, l'élément chrétien déjà gagné par la politique
habile des princes musulmans se laissa entraîner par un courant devenu irrésistible. En vain, des Zélotes, comme Tabbé Spera in Deo, san Eulogio, Alvaro voulurent-ils se mettre en travers et faire appel à tout ce qui sommeille de haine nationale ou religieuse dans le cœur d'un peuple vaincu, le branle était donné et le mouvement latin hispano-visigoth s'éteignit.
Enseignement public aux temps des Arabes. — Ainsi tandis que refoulée et réduite aux rochers des Asturies (1), l'Espagne chrétienne se laissait submerger par le flot musulman, une autre Espagne se formait, grandissait et devenait à son tour le fover d'une riche culture.
Sous les Omeyyades, après qu'ils eurent assis leur puissance sur des bases solides et rapproché sinon fusionné les différentes races qui habitaient leur empire, l'Andalousie devint comme un emporium, où s'importèrent et s'échangèrent les produits de la pensée scientifique de l'Orient. Tout ce qui se publiait alors en Syrie et en Perse y était apporté. Les califes entretenaient à grands frais des agents chargés d'acheter à Bagdad, à Damas, à Alexandrie tous les ouvrages anciens et modernes, et tandis que les membres du haut clergé chrétien étaient obligés de se rendre en France et en Italie pour aller s'abreuver aux sources d'une science, que ne pouvaient leur donner les rares et pauvres écoles entretenues encore dans les monastères et les cathédrales, les Arabes et les Juifs allumaient des foyers d'études où se formaient des maîtres que les rois de Gastille et de Léon appelleront bientôt à leur cour, comme médecins et même comme conseillers.
L'ordre et la paix qu'Abderrahman III réussit à faire régner, le développement du commerce et de l'industrie eurent pour effet, en accroissant dans des proportions considérables la richesse publique, de faciliter l'éclosion des ger-
(1) Il est certain aujourd'hui que TEspagne chrétienne n'a jamais été réduite seulement aux rochers de Covadonga, mais que son domaine embrassait bien d'autres vallées des Asturies et des Pyrénées. Seulement, comme c'est des Asturies qu'est parti le mouvement libérateur le plus important, les historiens ont fait une place à part à ce coin de TËspagne et ont oublié les autres (Aragon, Navarre, etc.).
mes scientifiques. A cette époque, les disciplines rabbinicoorientales prirent droit de cité en Espagne, et TAndalousie devint et resta pendant plusieurs siècles le centre de la science scripturaire, philosophique et grammaticale. La culture y était très répandue, et si tout le monde ne savait pas lire, comme on le prétend, du moins est-il certain que le pays regorgeait de livres, de bibliothèques, et que dans la mosquée de Cordoue, des hommes de grand savoir comme Abou-Ali-Cali, Ibn-al-Coutia, les plus savants grammairiens de Tépoque, attiraient autour de leurs chaires des milliers d'étudiants, en quête de science et d'informations précises sur les traditions relatives à Mahomet, sur l'histoire des anciens Arabes, leurs mœurs et leur langue, etc., etc.
Dès le temps d'Abderrahman I, les califes s'étaient préoccupés de développer par tous les moyens l'instruction et d'encourager les savants; ils avaient installé des fabriques de papier à Tolède, à Jativa, et leur réputation de lettrés était universelle. L'empereur de Constantinople, désireux de plaire à Abderrahman III, ne sut pas mieux trouver, dit-on, que de lui envoyer un moine nommé Nicolas, pour lui apporter et lui traduire un manuscrit de Dioscoride, écrit en lettres d'or et orné de planches. Quant à Al-Hakem II il surpassa encore son père par son goût pour les lettres. Non seulement il réunit dans son palais les plus habiles copistes et enlumineurs, mais il travailla luimême à comparer, à corriger les manuscrits qu'il avait achetés. Il paya jusqu'à 5,000 pièces d'or un ouvrage dont il voulait réserver la primeur à l'Espagne; sa bibliothèque était considérable, elle comptait plus de 400,000 volumes et leur simple énoncé formait un catalogue de 44 cahiers de 50 pages chacun.
Agrandie, embellie par les califes, Cordoue attirait tous les savants de l'Orient. Devenue célèbre par ses palais, ses jardins, ses marchés, ses mosquées, ses ponts, ses aqueducs, les demeures royales de l'Azzahra que le luxe des califes faisait construire dans les environs de la capitale par des ouvriers byzantins et chrétiens, visitée par les princes du nord de l'Espagne qui venaient implorer l'appui et la pro-
tection des Arabes, elle était comme une Bagdad occidentale où se manifestait dans les merveilles de l'architecture, dans la façon de traiter l'histoire et la philosophie, comme un type nouveau et original de culture orientale.
Mis au courant de la philosophie et de la science grecque par les traductions syriennes des œuvres d'Aristole et de Ptolémée, les Arabes créèrent ainsi un mouvement scientifique qui dura plusieurs siècles. Se propageant par delà les frontières du monde musulman, il alla enrichir, longtemps avant la renaissance, la scolastique chrétienne de tous les éléments qu'il avait empruntés lui-même à la Grèce et à rOrient, et trouva enfin après un long circuit sa dernière manifestation dans Técole de Padoue.
Sans doute les Arabes n'inventèrent rien, et leur science ne fut guère que de seconde main ; mais en recueillant l'héritage des traditions de l'école d'Alexandrie, ils fondèrent des écoles qui emmagasinèrent les trésors scientifiques des âges précédents et ne disparurent, que lorsque l'esprit de fanatisme et de réaction, qui sommeillait dans les masses, fit la guerre à la liberté de penser et ouvrit l'ère des persécutions.
Écoles Arabes. — Que furent ces écoles et quelle fut leur organisation ? Etaient-elles des fondations du pouvoir central, ou des corporations enseignantes indépendantes, ou bien encore de simples conférences libres et d'un caractère privé, que tout homme versé dans les sciences ouvrait à ses risques et périls, sollicité peut-être par les étudiants eux-mêmes qui se sentaient attirés par la parole du maître et sa réputation? Un arabisant distingué, M. Ribera(l), professeur à Saragosse, a fait, dans un de ces mémoires qui se lisent chaque année dans toute Université espagnole à l'ouverture des cours, une étude approfondie de cette question, et il a établi, en s'appuyant sur les textes arabes, qu'il n'y eut point d'enseignement officiel à Cordoue organisé par l'Etat et que, quand ou parle d'Universités et de
(1) Discurso leido en la Universidad de Zaragozaen la solemne apertura del curso académico de 4893 à 4894 : la ensehanza entre los musulmanes espafioles, por J. Ribera. Zaragoza, 1893.
l'enseignement supérieur en ESPAGNE. H
la faveur dont jouit auprès des Omeyyades le culte des sciences et des lettres, il faut moins songer à la création d'un enseignement public et officiel qu'aux efforts faits pour maintenir, contre les assauts du clergé malékite, la liberté de penser et d'enseigner.
L'histoire parle bien des vingt-sept écoles que le calife Al-Hakem II créa avant sa mort, mais étant donné que la loi musulmane fait un devoir à tout croyant de lire la loi sacrée afin d'obéir à ses prescriptions, M. Ribera ne voit là que des fondations pieuses, faites in ext?*emis, pour initier le menu peuple à la lecture du Coran, et non des institutions de haute culture.
Coup d'œil jeté sur les universités de Bagdad et de Damas. — C'est en Orient, dans la vallée du Tigre, qu'il faut chercher les premières indications de ces institutions universitaires qui devaient servir de type aux autres pays musulmans depuis rindus jusqu'à l'Atlantique, et peut-être influer aussi sur la transformation que subirent les écoles du moyen âge, écoles ecclésiastiques ou laïques, en devenant des Universités. Entre 1064 et 1066, Nidam-al-Molk, ministre du sultan Seljoucide Malic Chah, fonde à Bagdad une école supérieure, ovi l'on trouve déjà certains des caractères qui distingueront plus tard une Université : riches dotations pour assurer la perpétuité de l'enseignement, édifices propres, collèges pour l'hospitalisation des étudiants, corps de professeurs sous la présidence d'un directeur supérieur ou recteur, vastes programmes, diplômes d'études sans caractère professionnel et attestant seulement la capacité scientifique.
Abu Bekr Attortochi (1), savant Espagnol de grande réputation qui la visita vers la fin du xi'' siècle, c'est-à-dire 23 ou 30 ans après la fondation, en parle, et les détails qu'il donne sont confirmés par les récits des voyageurs postérieurs. En termes très précis il célèbre la somptuosité des édifices et la munificence du puissant ministre. Il a pourvu à tout, s'écrie-t-il , dans son enthousiasme ; non seulement il a
(1) C'est à l'obligeance de M. Ribera que je dois la plupart de ces détails.
dépensé 600,000 dinars d'or, soit 8 millions de francs, pour rinstailation première, mais il a assuré même Tavenir, en concédant les revenus de marchés, de fermes, d'hôtelleries et de bains. Plein de sollicitude pour les étudiants, il s'est même inquiété de leur logement, de leur nourriture et a veillé à ce que tous, même les plus pauvres, pussent à l'abri du besoin continuer leurs études; ses largesses pour eux ont été telles que, dans toute l'étendue des pays qui s'étendent depuis Jérusalem, le Diarbekir, l'Irak et le Khorasan jusqu'à Samarcande et la Transoxiaue, dans un espace de cent jours de marche, il n'y a pas eu un seul étudiant d'oublié.
Ainsi parle le savant espagnol de la première Université orientale et de son fondateur; mais le puissant ministre ne s'en tint pas là, paraît-il, et il en créa encore deux autres qui de son nom s'appelèrent également Nidamies; l'une était à Merv et l'autre à Nisabur. Alors ce fut un mouvement général qui embrassa bientôt toutes les terres de l'Islam, et fit surgir, même avant le milieu du xii® siècle, à Bagdad d'abord, à Bassorah, à Aiep ensuite et bientôt à Damas, à Jérusalem, au Caire, à Alexandrie, d'autres centres d'études et d'autres écoles. On y enseignait la théologie, le droit, la philosophie, la philologie, tandis que des établissements spéciaux étaient consacrés à l'étude des sciences naturelles et de la médecine.
Les Espagnols, qui voyagent à l'époque en Orient, ne peuvent assez exalter, dans leurs relations, la gloire des sultans qui créent de pareilles institutions. L'un d'eux par ses descriptions intéressantes nous fait pénétrer dans l'intérieur des écoles qu'il visite; il s'appelait Ibn Djobair, et parcourut l'Egypte et la Syrie vers les années 1178 et 1180. Grâce à ses récits, nous pouvons encore nous figurer ce qu'étaient le mécanisme de l'organisation universitaire et l'existence matérielle aux xi° et xn" siècles, dans les écoles d'Alexandrie, de Damas ou de Bagdad. Hospitalisés aux frais de l'Université, jouissant de renseignement gratuit, recevant même une petite somme d'argent pour subvenir à leurs besoins, les étudiants étrangers et du rite malékite, venus souvent des provinces occidentales (Afrique ou Es-
pagne), trouvaient encore des associations charitables dont l'objet était de leur venir en aide et de leur fournir un appui en cas de nécessité.
C'était un véritable patronage des étudiants étrangers, tel que celui qui fonctionne à Paris depuis 1889. « Ce qui fait honneur à ce pays et au sultan qui en dirige les destinées, dit le voyageur espagnol, à propos de l'école d^Alexandrie, c'est l'organisation des maisons d'hospitalisation à l'usage des étudiants étrangers. Là, tous trouvent un logement et un bon maître, pour leur enseigner la science qui les intéresse et en plus ils reçoivent une pension qui suffit à tous leurs besoins. La sollicitude du sultan pour les étudiants est telle qu'il a construit des bains et des hôpitaux à leur usage et qu'il a organisé tout un personnel médical pour les soigner en cas de maladie, ainsi que des associations de personnes charitables pour les visiter et les surveiller. A ceux qui viennent des provinces occidentales (Afrique et Espagne), le sultan fait distribuer deux pains par tête et par jour par les soins d'un employé spécial, et le nombre de ceux qui jouissent de cette faveur est si considérable qu'il est arrivé parfois que plus de 2,000 pains ont été distribués dans une seule journée. » D'ailleurs, grâce à leurs revenus et aux riches fondations faites par de pieux personnages, les Universités disposaient de ressources considérables, et nous savons paribn Djobair, que la mosquée de Damas avait plus de 500 boursiers, dont quelques espagnols du rite malékite (1 ) .
(1) Il est peut-être intéressant à propos de ces Universités d'Orient de voir ce qui se passe aujourd'hui dans les écoles de haut enseignement des pays musulmans, pour y constater la persistance du type créé en Asie il y a plusieurs siècles. Ce coup d'céil jeté sur le présent fait du reste mieux saisir le passé, et, après avoir vu ce qu'est la vie de l'étudiant actuel, on comprend mieux les institutions excellentes que les Universités orientales surent développer autour d'elles dès la première heure. Faisons donc un tour dans la célèbre mosquée de Tunis, la Djdmi Ez-Zaitouna, et, bien que les portes en soient rigoureusement fermées aux chrétiens, voyons ce qui s'y passe. Aussi bien elle en vaut la peine, car elle attire chaque année 12 à 1,500 étudiants, non seulement de toutes les régions de la Tunisie, mais encore de tous les pays limitrophes de l'Islam et son corps de professeurs est célèbre entre tous.
Le petit musulman y entre à l'âge de quatorze à quinze ans environ,
Les UNIVERSITÉS arabes ont-elles exercé une action sur les ÉCOLES d'Occident? — Ce type de vie et d'organisation univer-
après qu'il s'est familiarisé, à l'école primaire ou Koutab, avec l'orthographe usuelle, qu'on lui enseigne d'ailleurs d'une façon mécanique et sans lui donner un mot d'explication logique ou de grammaire raisonnée. Là, il suit d'abord un cours de grammaire élémentaire, un cours de Sidi Khalil ou de jurisprudence, un autre où il apprend à psalmodier le Coran, et enfin un cours de théologie. Il n'est pas encore un étudiant, mais plutôt une espèce d'auditeur libre et il le reste, jusqu'à ce que, s'étant fait remarquer par son assiduité, il reçoive de ses maîtres un certificat, dit certificat de fréquentation, qui lui ouvre les portes de la grande mosquée. Il subit alors un examen sommaire sur le Coran, et après s'être fait inscrire sur les registres, est autorisé à acheter un livret qui lui coûte 2 piastres, c'est-à-dire 1 fr. 20. Ce livret est une pièce très importante, qui l'exempte de l'impôt de la Medjba pendant le temps de sa scolarité et ensuite lui sert de certificat d'aptitude et de capacité.
Chaque année en effet, les professeurs ou cheikhs y inscrivent les chapitres des ouvrages qu'ils expliquent et les notes qu'ils donnent. Les Noudhars qui sont chargés de la discipline y consignent leurs observations, et le tout constituant comme le signalement intellectuel et moral de l'étudiant lui facilite l'accès à un grand nombre de fonctions.
Quand le jeune homme est muni de son certificat que vise le Noudhar et de son livret que contresignent le cadi malékite, le cadi hanéfîte, et le bach-muftimalékite qui tous trois ensemble forment comme une sorte de conseil d'administration de l'Université, il est étudiant titulaire. 11 suit alors les quatre cours obligatoires qui ont été indiqués plus haut, et en plus tous ceux vers lesquels le portent ses goûts et ses préférences. Ces cours roulent sur la logique, la philosophie et la rhétorique. De sciences il n'en est pas question, l'étudiant arabe même très instruit ne connaissant, même à la fin de ses études, qu'un peu d'arithmétique et peut-être quelques notions d'astronomie. L'enseignement que donne l'Université consiste en effet en des exercices grammaticaux et littéraires de langue arabe, et en une culture intensive de philosophie théologique, mais il n'a aucune relation directe avec le monde extérieur. 11 l'ignore, et on peut dire que, sauf pour le droit dont l'étude est nécessairement conditionnée par les réalités de la vie, il ne sait rien des rapports qui rattachent l'homme au milieu qui l'entoure et ne voit en lui qu'une abstraction et une entité métaphysique.
Les cours se font dans la mosquée où chaque professeur a une colonne attitrée autour de laquelle les disciples viennent s'asseoir. Le bon ordre est parfait, le respect pour la parole du maître est grand, et d'ailleurs le Noudhar serait impitoyable pour quiconque troublerait la leçon par son attitude, ses propos ou sa légèreté. Auprès du maître, un élève généralement le meilleur se tient debout pour répéter ses paroles, quand le besoin s'en fait sentir, et vient à son aide si la mémoire lui fait défaut dans ses citations. Les cours sont gratuits ; leur
sitaires, qui se développa très rapidement avec tous ses organes et se réalisa complètement , dès le commencement du
durée normale est de quatre ans pendant lesquels Tétudiant est amené, degrés par degrés, à une étude de plus en plus approfondie. Mais le temps passé à l'Université est généralement beaucoup plus long, soit que l'étudiant veuille poursuivre des études désintéressées, soit qu'il veuille aborder les examens qui servent de couronnement aux hautes études musulmanes. Ces examens sont de différentes espèces, selon les difficultés qu'ils présentent et les grades qu'ils confèrent. Le premier donne droit au titre d'El-Iktifa (assez capable) et exempte à jamais, en vertu de privilèges beylicaux, celui qui l'a subi avec succès de la medjba, du service militaire et des corvées telles que les prestations et les surveillances des villages. Le second s'appelle Tatouia (apte à enseigner) et donne le titre de Moutaoua avec le droit de commencer à professer à l'Université même. Le Moutaoua est une espèce de Privât Docent; il ne reçoit aucun salaire, sauf quelques légères rétributions (quand un professeur s'absente, il ne reçoit pas la paie de la journée, et cet argent mis en réserve est distribué à la fin de l'année entre tous les Moutaouas) mais il a l'avantage de pouvoir se perfectionner dans la science et d'acquérir une expérience professionnelle.
L'examen de Tatouia donne en plus accès au notariat et aux fonctions de Cadi, et sert utilement, sans être indispensable, aux candidats qui concourent pour les fonctions de secrétaire de l'Ouzara.
Lorsque se produit une vacance dans le corps des professeurs, le Moutaoua qui est appelé à la remplir est nommé professeur de deuxième classe et touche 2 piastres par jour; sa nomination de professeur de première classe, ne vient que beaucoup plus tard, il touche alors 5 piastres, soit 3 francs par jour. Telle est l'organisation scolaire de la Djàmi Ez-Zaitouna. Voyons maintenant la vie qu'y mènent les étudiants.
A Tunis, comme dans la vallée du Tigre, l'adolescent musulman au sortir des cours, n'est pas absolument livré à lui-même et soustrait à la tutelle de ses maîtres. De bonne heure, les Universités arabes ont su organiser un système d'hospitalisation qui, sans faire peser sur l'étudiant les lourdes chaînes d'un internat, ménage une heureuse transition entre le régime de la règle et de la contrainte que nous imposons à nos enfants dans le collège, et la liberté exagérée et sans limites que nous laissons à nos étudiants. A Tunis, quand un jeune musulman ne vit pas dans une famille, chez des parents ou des amis, il a sa place marquée dans un établissement affecté à cette destination spéciale et qu'on appelle mederça.
La mederça se compose d'un certain nombre de chambres, vingt, trente, quarante, quelquefois davantage, qui occupent, comme à Kairouan par exemple, les côtés d'une vaste cour entourée d'arcades, d'une petite mosquée où se font les prières et d'un local destiné aux ablutions.
Chaque mederça est placée sous l'autorité morale d'un professeur de l'Université, mais la police est faite par le plus ancien étudiant,
xiii^ siècle, dans la célèbre mederça Almostanseria de Bagdad, où, selon Abul Faradj, 300 professeurs, 75 pour chacune des 4 sectes orthodoxes, vivaient ensemble sous la direction de quatre chefs ou modarris^ a-t-il influencé le travail obscur et latent qui se faisait alors chez les nations chrétiennes, et y a-t-il lieu d'établir une filiation quelconque entre les Universités d'Europe et les Universités orientales ? M. Ribera est porté à le croire, bien que la question soit probablement insoluble, en Tabsence de tout document positif. Etant donné pourtant les rapports suivis que les croisades établirent entre l'Occident et l'Orient, le prestige de la science arabe et l'influence de la culture musulmane à la cour des princes Normands et plus tard à celle de Frédéric II, que Renan nous présente dans son ouvrage sur l'Averroïsme, comme tout acquis aux influences orientales et se délectant dans le spectacle des mosquées et des bazars de Lucera et de Foggia, peut-être est-il difficile de
qui n'éprouve d'ailleurs aucune difficulté dans raccomplissement de sa mission. C'est tout à fait l'organisation de la maison d'étudiants telle qu'on pourrait la désirer.
Une chambrette est affectée à chaque étudiant ; quand il arrive la première année, il adresse une demande à l'inspecteur -directeur, après l'avoir fait approuver par le professeur de la mederça qu'il a choisie et est pourvu aussitôt ; quand il n'y a pas de places vacantes, sa demande est inscrite sûr une liste et à tour de rôle il y est fait droit. En entrant dans la mederça, l'étudiant reçoit une clef de la porte extérieure et jouit d'une entière liberté pour ses allées et venues. Il meuble sa chambrette suivant ses goûts et ses moyens, et fait sa cuisine lui-même ; sa nourriture est d'ailleurs très simple et les provisions qu'il a rapportées de chez lui, huile au goût prononcé, olivi»s conservées, couscouss, épices et café en sont la base essentielle et presque exclusive. A l'intérieur des mederças les étudiants se tiennent généralement sur une grande réserve les uns vis-à-vis des autres et se fréquentent peu ; ce n'est qu'entre compatriotes, ou quand ils se connaissent depuis longtemps, qu'ils se réunissent et forment de petites associations où l'on cuisine et travaille en commun. La vie du reste est sérieuse, et sauf le jeudi soir qui est consacré aux prières préparatoires à la journée du lendemain, les soirées s'écoulent dans le travail et Tétude, dans la lecture attentive du chapitre qui doit être expliqué à la prochaine leçon ou dans les discussions que soulèvent les différentes interprétations du texte. Les distractions consistent surtout en tournois littéraires, en énigmes posées, en questions plus ou moins difficiles, en controverses où chacun fait assaut d'esprit, de dialectique et de subtilité, suivant le tour d'esprit de la race.
croire, avec M. Compayré (1), à une espèce de génération spontanée sortie d'un besoin de Tesprit humain. Il ne faut pas oublier que Bologne, déjà l'héritière de Ravenne, doit à des influences étrangères, d'adjoindre aux études juridiques la médecine et les mathématiques, et que Técole de Salerne atteint son apogée à l'époque où les princes Normands s'entourent dans leur royaume des Deux-Siciles de savants, de poètes et d'artistes orientaux, qu'à l'Université de Paris, foyer d'Averroïsme au xm^ siècle, il ne faut rien moins que l'intervention d'hommes comme Albert le Grand, Saint Thomas d'Aquin, Raymond Lulle pour combattre l'influence arabe et en triompher, enfin que c'est vers les écoles pénétrées de culture orientale que s'orientent alors les esprits.
N'est-ce pas en effet à Tolède, en pleine civilisation arabe, quel'ancienétudiantdeParisetd'Oxford, Michel Scott, va faire les traductions qui lui donnent un si grand renom en Europe et lui gagnent la faveur de l'empereur Frédéric II, et n'est-ce pas à Constantinople dans les écoles d'Orient qu'étudie Irnerius, cet autre grand initiateur du moyen âge, avant d'aller enseigner à Bologne dans la première moitié du xii® siècle? Qu'importe que, bien avant le sac de la petite ville d' Amalfi, les Pandectes de Justinien et le code Théodosien aient été connus des érudits occidentaux; le rôle joué par Irnerius dans les études juridiques, comme celui d'Abélard sur le terrain de la philosophie, en est-il moins considérable, et Bologne lui en doit-elle moins, d'être devenue lecentre juridique, d'oùles études du droit canon et du droit civil se sont ensuite répandues sur l'Europe entière ? Certes il n'est pas douteux que l'héritage de la Rome antique, légué àl'Italie du nord, peut suffire au besoin à expliquer le phénomène qui s'y produit, mais n'est-il pas curieux cependant que ce phénomène se manifeste simultanément sur deux points aussi éloignés que Paris et Bologne et sur deux domaines aussi distincts que ceux de la théologie et du droit? Quant à l'école de Salerne, si par ses origines elle se rattache aux traditions anciennes qui s'étaient main-
(1) Abelard and the origin and early history of Universities, G. Compayré. London, 1893.
ternies dans Tltalie méridionale, n'est-il pas digne de remarque cependant qu'elle se soit développée précisément dans une ville dont les comtes, au x"* siècle, reconnaissaient la suzeraineté des Empereurs de Constantinople, et dans un pays tout pénétré d'éléments orientaux? Les travaux les plus récents, depuis la découverte à Breslau, en 1837, du Codex de Salerne, semblent établir à la vérité que les écrits de l'époque, tels que ceux de Gariopontus, ne portent aucune trace d'influence arabe, mais il est acquis aussi par les récits d'Adelard de Bath, par ceux de Benjamin de Tudèle, qu'il y avait à Salerne ou dans les environs des philosophes grecs qui discouraient sur la médecine, et que la ville possédait une colonie de 600 Juifs, gens généralement adonnés aux sciences de la nature. De plus si l'on considère que la décadence de l'école coïncide avec le déclin de la langue grecque, que son apogée suit le moment où, de l'aveu unanime, la science arabe entre dans la circulation, peut-être y a-t-il là encore de nouvelles présomptions en faveur d'une explication qui a du moins l'avantage de faire comprendre comment un mouvement, dont le germe ne se trouvait pas dans le passé, put prendre tout à coup assez d'ampleur pour se faire sentir sur tant des points éloignés les uns des autres.
On dit que Salerne était déjà devenue la foris medicinœ, dont parlera plus tard Pétrarque, et que sa réputation était faite, bien avant la traduction qu'y fit Constantin l'Africain (i ) du Viaticum du médecin arabe Isaac. Sans doute, mais il n'en reste pas moins vrai que Constantin, qui était né à Carthage, avait voyagé et éudié beaucoup en Orient, avant de venir à Salerne, que son ouvrage fit fortune dans les Universités chrétiennes, enfin que la science de la médecine dont les Arabes avaient le monopole, fut précisément la première à trouver un enseignement et une école.
D'ailleurs une question préjudicielle se pose, et c'est celle de l'existence même, à Salerne, d'une école réellement organisée. Or, il faut bien Tavouer ; en dépit de tout ce qui a été dit et avancé jusqu'ici, le point reste encore très obscur
(1) Il avait également traduit de l'arabe les Aphorismes d'Hippocrate avec un commentaire de Galien et écrit une Practica.
L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR EN ESPAGNE. i9
et pour le moins douteux. Le fait qu'il y a eu, au x* et au XI** siècle ou même avant, un groupe d'hommes, les Platearius, les Gariopontus, les Coplion, les Archimathœus, les Petronius, les Trotula, qui ont écrit sur la médecine, indépendamment de toute influence orientale, ne prouve pas qu'il y ait eu à cette époque un enseignement organisé, et la dédicace par laquelle débute la Flos niedicinse ne le prouve pas davantage, car schola peut vouloir dire collège, corporation, et Ducange en donne de nombreux exemples. On a donc beau parler d'une école de Salerne, on n'arrive pas à produire un seul document qui l'atteste ; le père Denifle avec sa grande autorité, Taffirme en termes précis, et M. Rashdall (1) lui-même le reconnaît, puisqu'il dit dans son ouvrage, que la pratique de la médecine à Salerne n^implique pas nécessairement l'existence d'un enseignement organisé et qu'en dehors de la fameuse dédicace, i^^Aiigloriim Régi scribit schola tota Salerni >>, nous ne savons absolument rien de précis. Tout le monde est d'accord, qu'il y avait à Salerne une tradition médicale, bien longemps avant Tinfluence arabe, et il n'est pas douteux, depuis les savantes recherches d'Henschell, de Daremberg, de Renzi, que cette tradition s'était développée par sa propre force interne, continuant la doctrine d'Oribase, d'Hippocrate, de Galien, d'Alexandre de Tralles. Mais là n'est point la question; en Tespèce il s'agit d'une école à Salerne régulièrement organisée, et jusqu'ici on n'a aucune preuve documentaire xle son existence, car même les rescrits de Roger, qui réglementent vers 1140 l'enseignement de la médecine, ne la mentionnent pas, et il faut descendre jusqu'en 1231, pour trouver des pièces qui l'établissent d une façon certaine.
Mais alors si, d'un côté, il y a des probabilités pour qu'il n'y ait point eu d'école de médecine à Salerne, avant la venue de Constantin, et si, d'un autre côté, il ressort du mouvement général de l'histoire, tel qu'il nous est indiqué par toutes les tendances de l'époque, emploi de tant d'ouvrages de sciences et de philosophies orientales dans les
(1) Rashdall, The Universities of Europe in tlie Middîe Ages, Oxford,
écoles de Paris et d'ailleurs, tentatives faites par les adeptes les plus fervents du christianisme pour créer des chaires d'arabe, discussions comme celles où fut agitée, au Concile de Vienne, la question de rétablissement de renseignement de rhébreu, du chaldéen, de Tarabe, à Salamanque, à Bologne, à Rome et à Paris, s'il ressort, dis-je, qu'une influence orientale s'est exercée à ce moment-là sur l'Europe (1), pour-
(1) Les archives universitaires témoignent de cette influence. Ainsi, lorsque le pape Clément V fixe, dans sa bulle du 8 septembre i309, le programme dont la connaissance est requise du candidat à la licence dans la faculté de médecine de Montpellier, il cite parmi les auteurs prescrits, à côté des livres de Galien,le De complexionibuSy le Demalitia complexionis diversœ, le De simplici medicina, le De morbo et accidenti, le De crisi et criticis diebus, le De ingenio sanitatis, à côté des Techne du même auteur et des Pronostics ou des AphorUmes d'Ilippocrate, de son Traité du régime dans les maladies aiguës, les ouvrages d'Avicenne, de Razes, de Constantin, dlsaac, de Honein, dont l'Isagoge ou introduction aux Techne de Galien devint classique et dont la Practica medicina fut traduite en latin par Gérard de Crémone. Dans ce programme de 1309 la part faite à la médecine grecque est encore la plus importante, mais peu à peu la proportion s'altère, à Montpellier du moins, et dans son Étude sur la médecine arabe et grecque à Montpellier, Germain relève quelques chiffres intéressants. En 1493, sur onze cours qui ont lieu à la faculté de médecine, six reposent sur Avicenne, trois sur Galien, deux sur Hippocrate. En 1494, Avicenne fournit la matière de cinq cours, Galien de deux et Hippocrate d'un seul. En 1499, cinq s'appuient sur Avicenne, trois sur Galien, un sur Hippocrate; en 1496, quatre sur Avicenne, deux sur Galien, un sur Hippocrate ; en 1497, cinq sur Avicenne, trois sur Galien; des huit cours de 1498, cinq sont fournis par Avicenne, deux par Galien, un par Hippocrate; des sept cours de 1499, cinq reposent sur Avicenne, un sur Galien, un sur Hippocrate, et ainsi de suite, les cours de médecine grecque diminuant de plus en plus. En 1504, sur dix cours ily en a sept d'Avicenne, un de Razes, un de Galien, et un d'Hippocrate ; en 1511, sur douze cours, il y en a neuf d'Avicenne, un de Razes, deux de Galien ; en 1512, sur dix cours, six sont dévolus à Avicenne, un à Averroès (pour son Colliget), un à Razes, un à Galien, un à Hippocrate. Puis la médecine grecque reprend faveur vers 1530. En 1529, à côté de quatre cours d'Avicenne et de Razes, il y a quatre cours de Galien, un cours d'Hippocrate. Après quelques fluctuations, le partage se fait égal entre les deux tendances jusqu'au moment où, sous les auspices de l'évêque Guillaume Pellicier et l'influence de Rabelais qui professe en grec, a lieu la revision des statuts de l'école et l'élimination de la médecine arabe. En 1557, le nom d'Avicenne disparait définitivement de VOrdo lectionum, Razes et Honein apparaissent encore, mais de loin en loin seulement.
quoi ne pas admettre que cette influence s'est fait sentir aussi dans la formation des Universités?
Sans doute ce n'est là qu'une conjecture, mais une conjecture qui a pour elle le train ordinaire des choses de ce monde où tout se suit et s'enchaîne, sans solution de continuité il est vrai, mais aussi où le germe ne se féconde que sous l'action d'une force nouvelle. Alors qu'il semble impossible de dire avec certitude d'où sont sorties les Universités, et alors que l'érudition moderne hésite à les rattacher, saut dans quelques cas particuliers, aux écoles de cloître ou de cathédrale, n^est-il pas plus simple d'admettre qu'il s'est produit un de ces cas d'imitation heureuse et féconde, où par l'elfe t de circonstances favorables et de convenances réciproques, le principe importé se développe et prend un accroissement superbe, inattendu, que de parler d'un esprit nouveau qui souffle tout à coup et sans que l'on sache ni d'où il vient ni où il va? Le fait que tous les studium générale se ramènent aux deux types principaux de Paris et de Bologne, ou bien encore le fait que ceux d'Italie s'expliquent souvent par l'existence d'écoles municipales, où l'esprit républicain et le patriotisme local auraient développé, dans un intérêt propre, la culture du droit civil et de la médecine, n'infirment pas les conclusions logiques auxquelles aboutissent les savantes recherches du père Denifle. Les Universités, en effet, soit qu'on les considère dans les lignes générales de leur organisation, soit au point de vue plus étroit des différentes sciences qu'elles enseignent, ne sont pas la forme développée des écoles qui les ont précédées. La plupart d'entre elles font une large place, et certaines même, comme Angers et Orléans, une place exclusive, à l'étude du droit; or cette étude est interdite dans les écoles de cloître ; quant à la théologie et aux arts libéraux, si les Universités continuent les âges précédents, comment pourtant ne pas remarquer que, sur les 46 qui se fondent jusqu'au xiv® siècle, les deux tiers sont privées de tout enseignement théologique (1),
(1) C'est aux quatre ordres mendiants qu'est dû alors le progrès de la théologie, à ces ordres mendiants qui s'occupent surtout depropa-
ce qui peut élonner à bon droit dans une société dont la théologie est le support, et que là où cet enseignement existe, il change de caractère ? L'étude des Pères, en usage dans les écoles de cloître, s'efface en effet devant la méthode dialectique, qui chaque jour gagne en importance et même, dans les facultés des arts, prend le pas, en compagnie d'Aristote, sur les études de grammaire.
Il y a donc entre le passé et le présent, un chaînon qui manque, une solution de continuité, et on ne voit pas bien comment l'agent mystérieux^ dont le souffle se meut sur la surface de l'Europe et rallume le feu qui couve sous les cendres de la civilisation antique, suivant l'expression poétique de M. Rashdall, peut fournir le trait d'union nécessaire.
De plus, il est encore un point de la question dont il faut se souvenir, c'est que si par l'ampleur de leurs programmes, leurs privilèges, les grades qu'ils confèrent l'importance du corps enseignant, les stiidiwn générale diffèrent visiblement des écoles de cathédrale ou de cloître, qui n'enseignèrent jamais ni le droit ni la médecine, par contre ils offrent une certaine analogie, non seulement dans leur organisation et leurs programmes, mais jusque dans la forme et les méthodes de leur enseignement, avec les écoles arabes, qui dès le début ont quelques-uns des traits qui se retrouveront plus lard dans les Universités de TEurope.
Sans doute il peut paraître étrange que l'Espagne musulmane n'ait point importé d'abord chez elle des institutions qui avaient pris un tel développement, dans les pays avec lesquels elle se trouvait en rapports constants, et qu'elle n'ait pas été la première à réaliser le type universitaire ; mais il ne faut pas oublier que la puissance musulmane en Espagne était déjà en décadence, quand les sultans orientaux créèrent leurs Universités, et il était difficile peut-être à des institutions aussi coûteuses, de croître et de prospérer dans un pays livré à l'anarchie et aux compétitions politiques.
Écoles arabes en pays mudejar. Université de Grenade. — Ce n'est que plus tard, en pays mudejar^ et lorsque les chré-
gande religieuse, et dont les membres vont vivre au milieu des Arabes pour apprendre leur langue.
tiens avaient déjà asservi la plupart des principautés arabes, que les rois de Castille créèrent à Murcie de véritables col^ lèges, donnant ainsi une nouvelle preuve de l'ascendant irrésistible qu'exerçaient les lettres arabes et un argument de plus à Tappui de la thèse qui a été esquissée plus haut (1). Quant aux princes arabes, ils n'organisèrent qu'un seul centre d'études, celui de Grenade. Là, alors que la cité des bords du Génil était en pleine floraison artistique et littéraire, et qu'elle s'enorgueillissait de ses monuments, de ses hôpitaux, de ses palais, le roi Jusuf Abul Hadjadj, de la célèbre dynastie des princes Nasrides, nous dit le plus fameux des historiens de Grenade Ibnel-Khathib, construisit (2) un collège pour l'enseignement du droit, de la théologie, de la médecine. Grâce à un document précieux qui date de lo56 et qui fut rédigé sur Tordre du Conseil municipal de la ville , M. le professeur Almagro Cârdenas a pu nous en donner l'emplacement et la description. L'Université grenadine, située près de l'endroit occupé aujourd'hui par la chapelle des rois catholiques, existait encore au temps d'Isabelle et de Ferdinand, à en juger par le décret qu'ils rendirent à l'occasion de l'érection d'une mairie. Elle se composait de deux étages. Des inscriptions : Dieu seul est vainqueur ; le règne appartient à Dieu ; louange à Dieu, etc., etc., en couvraient les murailles et exhortaient au culte de la science, de la justice et de la paix. Une cour intérieure, sur laquelle s'ouvraient des salles de cours rectangulaires, occupait le centre de l'édifice. Au premier étage, une grande salle ornée d'un beau plafond de style arabe, servait aux fêtes et aux solennités académiques. L'inscription de la porte principale indiquait le nom du prince qui avait construit l'Université. Une autre adjurait l'homme de mettre sa confiance en Dieu et dans la science : « Si le mondain, disait-elle, met sa vo-
(1) Il y eut aussi une université arabe à Saragosse, mais elle ne fut pas créée par les rois chrétiens ; elle dut son existence aux Mudejares du royaume d'Aragon. On appelait Mudejares les Maures qui vivaient sous la domination des chrétiens.
(2) Au XI v° siècle.
lonté en Dieu, Allah le tirera du péché et le mènera au salut en le conduisant à Técole où il apprendra la justice^ la science et l'art de la discussion. homme ! lutte courageusement avec ton bouclier. Il te protège. Si tu le conserves avec honneur lu seras honoré. »
Ecoles en Andalousie. — Dans le reste de l'Andalousie les écoles n'arrivèrent jamais à un tel degré d'organisation. L'enseignement n'y fut jamais systématiquement donné, et pendant toute la période du califat, comme aussi pendant celle qui suivit, le système d'études fut celui qui avait été appliqué en Orient avant la fondation de la Nidamie. Ici, comme là, quand les jeunes gens sortis de l'école élémentaire où ils avaient appris la lecture, l'écriture, les principes de la grammaire, des passages du Coran, voulaient pousser plus loin leurs études, ils voyageaient d'ici, de là, allant à Taventure, et ne s'arrèlant que là, où une parole plus particulièrement autorisée les charmait et les retenait. Quant aux maîtres, ils n'étaient ni embrigadés, ni hiérarchisés. Libres, indépendants, ils ne faisaient pas métier du professorat et au début n'étaient même pas payés.
Appartenant à toutes les classes sociales, membres du clergé, fonctionnaires, inspecteurs des marchés, juges, ouvriers, ils n'enseignaient que lorsqu'ils se sentaient poussés par une vocation irrésistible, ou pour répondre à l'appel d'hommes désireux d'étudier sous leur direction. Leur érudition était parfois très vaste et embrassait tout le champ des connaissances humaines : théologie, philosophie, jurisprudence^ dogmatique, exégèse, traditions, dialectique, logique.
Caractère de l'enseignement. — L'enseignement arabe en Espagne eut donc dès le début et conserva presque toujours un caractère privé et libre. Il n'était soumis à aucune réglementation officielle. On enseignait dans l'atelier, aux champs, partout où s'en présentait l'occasion. Le bon plaisir des nàaitres et des élèves faisait la règle, et les choses se passaient sans doute comme de nos jours à Paris, sous nos propres yeux, quand se crée un atelier d'artistes. Un groupe de jeunes gens attirés par la réputation d'un maître se réunit, s'installe, loue un local, organise une vie corpora-
tive à sa façon et à sa guise et un enseignement est fondé ; l'organisation matérielle incombe aux élèves, le maître n'est là que pour donner la direction intellectuelle. Il semble qu'il en ait été de même dans l'Espagne musulmane. L'État n'intervenait pas, il restait en deliors. Enseignait qui pouvait, étudiait qui voulait. Les convenances réciproques du maître et de l'élève étaient les seules conditions requises. Dans une société où propager la science est un article de foi et où l'enseignement est un sacerdoce, point n'était besoin d'autre chose, surtout dans les premiers temps de ferveur religieuse. Du reste cette grande liberté dans les études, cette indépendance de toute attache officielle, qui est la grande caractéristique de l'Enseignement supérieur dans l'Espagne arabe, eut l'heureux résultat d'empêcher, en l'absence de toute réglementation et de tout programme imposés d'en haut, la proscription de tout ce qui n'était pas en harmonie avec les tendances de l'école théologique régnante, et par suite de sauver, pour un temps du moins, la liberté philosophique des fureurs du fanatisme religieux. Plus tard, les choses s'organisèrent davantage. Ce fut lorsque le maître enseigna dans la mosquée, qui est plutôt un établissement de service public qu'un édifice exclusivement consacré au culte, que l'usage d*une rémunération s'introduisit. L'enseignement prit alors un caractère plus suivi et plus solennel. Le maître était assis sur un siège plus ou moins élevé, suivant sa dignité; rangés en cercle tout autour, les étudiants écoutaient en silence, prenaient des notes, l'interrompant au besoin pour demander des éclaircissements sur les points restés obscurs, mais sans se départir d'une attitude pleine de respect et de déférence. Généralement le temps se passait en lectures et en explications verbales. L'élève lisait le texte, le professeur l'expliquait au point de vue de la grammaire et du lexique, puis il indiquait les sources à consulter, citait les commentaires et discutait les gloses, et cela, dans un dialecte bizarre, surchargé de mots latins et à peine compréhensible à un Arabe pur. La durée des études variait de cinq à quinze ans. Il n'y avait ni vacances, ni fêles, pas d'époque fixée pour l'ouverture et
la fin des classes. 11 n'y avait pas davantage de programmes, de matières imposées d'en haut et du dehors; d'un côté, on enseignait ce qu'on croyait être la vérité; de l'autre on étudiait pour savoir, pour apprendre, pour connaître et non dans un but professionnel, bien que la culture intellectuelle ouvrît toutes les carrières. Les études étaient longues, très longues, et entraînaient nécessairement des dépenses auxquelles les étudiants subvenaient généralement, en cherchant quelque emploi de copiste, de maître d'école, d'écrivain public, ou en faisant appel à la charité. Toujours ingénieuse, celle-ci pourvoyait à tout et procurait les moyens d'acquérir la connaissance du livre de la loi, puisque aussi bien c'était faire œuvre pie.
Le programme des études embrassait l'ensemble des connaissances de l'époque : l'exégèse et l'élude du Coran, l'étude des traditions, surtout Tétude des dogmes et des principes du droit, la législation, les sciences auxiliaires de l'interprétation, la langue, la grammaire, la rhétorique et les belles-lettres, la médecine (dont l'enseignement était surtout théorique, l'Espagne musulmane n'ayant pas les institutions hospitalières que l'on trouvait déjà en Orient), la botanique, la zoologie, les sciences naturelles, la philosophie, l'astronomie, l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, les études commerciales et la musique.
Instruments de travail. — Les bibliothèques (1). — Les instruments de travail, collections, cabinets de lecture, bibliothèques ne laissaient rien non plus à désirer. Dues presque toutes à l'initiative privée, nombreuses, riches en livres de science, de philosophie profane, mais surtout en ouvrages de théologie et de droit, les bibliothèques étaient libéralement ouvertes, aux étudiants qui pouvaient y venir pour lire, compulser et contrôler à leur aise. Les manuscrits rares y abondaient, car à l'imitation des califes, les seigneurs arabes, les juifs, les chrétiens avaient rivalisé de zèle pour réunir des livres précieux. Il était de bon ton de faire des collections, et les palais des princes et des riches
(1; Voir pour plus de détails la brochure de M. Ribera : Bibliôfilois y Bibliotccas en la Espana musulmana. Zaragoza, 1896.
marchands étaient transformés en de véritables ateliers de copie, de reliure, d'enluminure. Cordoue était devenue le plus grand marché de librairie du monde savant; et la mode s'en mêlant, il n'y eut bientôt plus de ville de province qui, grâce au bon marché des manuscrits et aux fabriques de papier de Tolède et de Jativa, n'eût ses bibliothèques et ses bibliophiles. On cite tel amateur, comme Abu Djafar ibn Âbbas d'Almeria, qui réunit 400000 volumes reliés, qu'il disputait à prix d'or à ses infortunés concurrents. Un autre, un certain Ibn Fotais, avait fait construire un véritable édifice richement décoré pour ses livres et ses copistes. Il avait un savant pour bibliothécaire, et il ne reculait devant aucun sacrifice, dût-il payer trois ou quatre fois la valeur, quand il s'agissait d'acquérir un livre rare. Après le sultan, il possédait la bibliothèque la plus vaste et d'une valeur telle que ce qui en resta, après les guerres civiles qui la détruisirent en partie, fut encore vendu 40000 pièces d'or.
Sous rinfluence de la prospérité publique et grâce à la diffusion de la culture littéraire, du goût des lettres si répandu, le mouvement s'étend sur toute la péninsule et se généralise. Les rois des ta'ifas[i) ne le cèdent en rien aux califes, et Séville, Badajoz, Saragosse, Valence, Tolède, disputent bientôt à Cordoue la gloire d'offrir aux érudits les instruments de travail les meilleurs et les plus nombreux. Tolède recueille les restes de la bibliothèque d'Al-Hakem dispersée par la guerre civile; Saragosse et Calatayud ont leurs libraires réputés; Valence donne asile à ceux qui ont été chassés par les chrétiens d'Aragon. Dans ces cours dissolues mais lettrées, les princes, véritables Mécènes, visent même parfois à une gloire plus haute et ambitionnent le titre d'écrivain. Un roi de Badajoz, Almudaffar ben Alaftâs, écrit un long ouvrage en cinquante volumes sur la guerre, la politique et l'histoire, vaste encyclopédie où il résume tous les ouvrages scientifiques et littéraires que contient sa riche bibliothèque; des princes de la famille
{i) Les royaumes des ^ai/rts étaient ceux qui s'étaient formés après la dislocation du califat.
des Bani Hud qui règne à Saragosse, se consacrent à Tétude de Taslronomie, de la philosophie et de la géométrie, et méritent que des savants se mettent sous leur patronage, comme ce Ben-Buclarich qui dédia au célèbre Âlmostain son fameux Traité de matière médicale.
Même quand l'heure de la décadence politique a sonné, le mouvement ne se ralentit pas, et Grenade, dernier asile de Tart et de la littérature arabes, devient un foyer do culture et s'enorgueillit des trésors qu'elle renferme. Ses souverains, les Nasrides, s'entourent de savants et appellent à la direction de leurs bibliothèques les plus grands érudits de l'époque, tandis que les Ben Faracûn, les Attaraz réunissent de remarquables manuscrits, ouvrent leurs royales demeures aux savants et aux poètes, et que Ben Lope, le polémiste ardent, toujours prêt à retourner aux pays chrétiens pour engager des controverses avec les théologiens et les évêques, oublie de temps à autre ses adversaires, pour faire œuvre de bibliophile et de collectionneur.
Sanction des études ; le diplôme. — La sanction des études se trouvait dans le diplôme. Ce diplôme était une création musulmane. La nécessité l'avait fait naître. L'antiquité ne l'avait point connu, car il n'y avait jamais eu là ni théologie, ni esprit théocratique, la pensée n'y connaissant d'autres règles et d'autres freins que ceux qu'elle s'imposait à ellemême, soit qu'elle cherchât dans les sublimes spéculations d'un Platon la raison des choses, soit qu'à la suite d'Aristole elle posât l'observation comme règle de sa connaissance scientifique.
Tout autrement devaient aller les choses dans une société dont l'existence tournait autour de l'interprétation d'un texte. Préoccupés avant tout de conserver pures leurs traditions religieuses, source unique de leur vie morale, intellectuelle et politique, les Arabes, dès la première heure, avaient attaché une grande importance à la façon dont la transmission du dépôt sacré pouvait s'opérer de génération en génération; par suite ils avaient exigé que les hommes qui, comme interprètes et gardiens delà loi, devaient jouer parmi eux le premier rôle, établissent, par des
documents authentiques, la nature des leçons qu'ils avaient reçues, le savoir des maîtres qu'ils avaient écoutés; qu'ils prouvassent en un mot, par un témoignage écrit, la filiation qui rattachait leur science à celle de leurs prédécesseurs.
De là le certificat délivré par le maître, attestant que le candidat a suivi ses leçons et est apte à enseigner sur telle ou telle matière ; de là aussi la coutume d'indiquer sur le certificat, afin d'étahlir la parfaite authenticité de renseignement donné, échelons par échelons, et en remontant jusqu'à la source, la série dos maîtres, ainsi que la méthode employée.
Ce diplôme, dont l'usage en Europe semble à M. Ribera avoir été un emprunt fait aux Arabes, n'eut jamais dans l'Espagne musulmane qu'une valeur scientifique, et de nos jours encore à l'Université de Fez, où persistent intactes les anciennes disciplines, la coutume subsiste, que le professeur décerne à ses élèves un idjaza ou licence d'enseigner, sans aucune intervention de l'État.
Progrès de la culture arabe. — Sous l'influence du progrès intellectuel , la physionomie du pays changea complètement. Plongés dans une atmosphère de paix et d'indulgence mutuelle, tous les habitants, qu'ils fussent Juifs, Maures ou Chrétiens, prirent peu à peu l'habitude de vivre en parfaite harmonie, recherchant avant tout ce qui peut embellir la vie et la rendre plus facile ; le peuple d'abord s'arabisa ; quoique d'origine espagnole, il prit les mœurs, les coutumes et la langue de ses conquérants et dans sa grande majorité professa l'islamisme; même ceux qui conservèrent la foi de leurs pères subirent, à la longue, l'attrait de celte civilisation si fine, si délicate, et s'en laissèrent imprégner. Séduits et attirés, ils s'assimilèrent peu à peu et prêtèrent leurs services. On les vit dans l'armée, dans les administrations, à la cour. D'ailleurs on usait à leur égard d'une large tolérance, et les Arabes supportaient sans impatience que les chrétiens eussent leurs églises, leurs monastères et même, ce qui est plus rare, que les prêtres appelassent les fidèles au son des cloches. On a des
preuves irrécusables de celte fusion intellectuelle et morale. Les bibliothèques de Madrid, ainsi que les archives espagnoles, possèdent des traductions arabes de la Bible et des Canons de FÉglise et ces traductions, Tune faite au milieu du vui'' siècle par un certain Yahia(4), métropolitain de Séville, Tautre copiée vers 1049 pour un évêque du nom d'Abdelmelik, témoignent, aussi bien que les noms arabes de ces ecclésiastiques, du travail d'absorption qui s'était déjà accompli à cette époque.
Il en allait de même avec les Juifs. Déjà plus rapprochés des Arabes par le sang et la langue, ils s'étaient encore plus vite fondus dans la masse conquérante. Ils parlaient l'arabe et l'écrivaient, tout en se servant des caractères hébraïques, et l'Église métropolitaine de Tolède conserve encore quelques-uns des ouvrages qu'ils ont laissés.
Comme il arrive toujours en tous temps et en tous lieux, avec la puissance politique était venue également la richesse, et le progrès matériel avait pris un prodigieux essor.
Sous l'action du travail, les conditions économiques s'étaient améliorées ; par leur système hydraulique coordonné avec une grande méthode (2), les Arabes avaient transformé en jardins les terres les moins fertiles et leur avaient fait subir une véritable métamorphose. L'industrie était venue en aide à l'agriculture et les nombreuses manufactures de soie, de cristaux, de cuirs, qui s'étaient élevées avaient décuplé la valeur du sol, en utilisant les matières premières. On tissait la laine, le lin, le coton, le poil de chèvre, la soie et l'or, et la prospérité était telle que dans le seul territoire de Jaen il y avait, au xi® siècle, au dire d'Edrisi, plus de soixante cités vivant de l'industrie de la soie. Cordoue, avec ses somptueux édifices, ses magnifiques mosquées, son demi-million d'habitants, ses 143,000 mai-
(1) Discurso leido ante la Real Academia Espafiola, por D. Francisco Fernandez y Gonzalez, p. 40.
(2) Il est probable cependant que cette méthode d'irrigation systématique et socialisée, est d'origine romaine, et que seule l'invention des norias appartient aux Arabes.
sons(l), ses 600 mosquées, éclipsait par sa richesse et sa splendeur les métropoles les plus réputées de l'Islam.
Les princes possédaient d'énormes richesses; Abderrahman III avait un trésor, dit-on, de vingt millions de pièces d'or et son prestige égalait ses trésors. Lui et son fils étaient les arbitres suprêmes, et c'est devant leur tribunal que les chrétiens du Nord apportaient leurs différends etleurs querelles. Par toutes les frontières et par toutes les rives, c'était un échange constant de produits et d'idées, et tandis que des Juifs partaient de Carthagène pour parcourir l'Orient et allaient jusqu'en Chine (2) pour y faire du négoce ou y étudier, des princes, des savants, des évêques même, venaient à Cordoue pour s'initier à la philosophie et aux sciences arabes.
La langue qui sert de véhicule à ces sciences franchit alors les frontières politiques, et s'infiltre en pays chrétien. Alphonse VI entretient dans sa chancellerie des puristes pour sa correspondance, et le Cid Campeador parle Tarabe avec élégance, à ce que rapportent les historiens traduits par Alphonse X dans son Estoria d'Espanna. Dès le ix® siècle, les actes des donations que les rois font aux monastères ou les fueros des Cortès de Léon montrent combien déjà à cette époque s'étendent au loin dans le Nord les prises d'une culture, dont les germes sont journellement apportés par les nobles de Castille et de Léon qui servent en si grand nombre dans les armées des califes et d'Almanzor. La langue agricole, la langue administrative se remplissent de termes nouveaux (3), et cette action arabe est si profonde
(i) Certains prétendent même que le nombre des maisons s'élevait à 200,000.
(2) Les communications étaient fréquentes à cette époque entre TËspagne et l'Extrême-Orient. On partait de Carthagène ou de Marseille, pour se rendre d'abord en Egypte; de là par caravanes et à travers le Yémen, on se rendait à Bassorah, d'où par le golfe Persique et la mer des Indes on gagnait la Chine. Schwab, Revue de Géographie par Drapeyron.
(3) Parmi les mots d'origine arabe que l'on trouve dans les documents du IX® et du x« siècle, on peut citer Anubda, Ganado, Acenas, Vega, Izares, Argana, Alfanéque, Cerramenes, Zabaxxorta, chef de police, Zabazoco, chef de marché, Alfoces, limites de la ville, etc.
qu'au XIV* siècle encore, le chancelier de Castille, Pero Ldpez de Ayala, se croit obligé de compter, dans sa chronique, les années suivant trois systèmes différents, à partir de César, de Thégire ou de la création, et que plus tard encore, ce sont les idées répandues par les Arabes qui déterminent Colomb à chercher une route vers les Indes, à ce qu'il dit lui-même dans une lettre adressée aux rois catholiques (1).
Au milieu des ténèbres qui couvrent alors TEurope, c'est un point très lumineux que l'Espagne ; elle attire les hommes de savoir comme Gerbert, le fameux pape Sylvestre II, qui vient en Catalogne, à Vich, dit-on, pour étudier les mathématiques et les sciences naturelles et qui pousse peut-être jusqu'à Cordoue. Le goût des lettres et des arts est universel, et les savants que les califes font venir forment une école qui, si elle ne produit que peu de choses nouvelles, n'en marque pas moins une des étapes du développement scientifique.
De la médecine, tombée dans la magie, la sorcellerie, les Arabes font une science. Tout en s'en tenant à lia doctrine traditionnaliste, recommandée en Orient par Razes et Avicenne, ils ajoutent au trésor qu'ils ont reçu, et grâce à leurs préoccupations thérapeutiques et aux travaux d'Abulcasis, d'Avenzoar, d'Averroès, ils font quelques découvertes utiles.
En histoire, en botanique, en géographie, en astrononmie, en mathématiques, ils rendent également des services; ils réunissent tous les faits connus de l'antiquité comme en un réservoir où l'Europe savante puisera pendant plusieurs siècles; ils traduisent V Almageste de Plolémée et font faire de grands progrès aux mathématiques ; ils écrivent des traités d'algèbre qui, jusqu'au xvi® siècle, seront étudiés dans les écoles européennes ; ils établissent des tables astronomiques ; ils déterminent l'apogée du soleil et la valeur réelle de la précession des équinoxes. Leurs médecins créent la science pharmaceutique, imaginent les sétons, les ventouses,
(4) Discurso leido anie la Real Academia espaholuy por Fernande/ y Gonzalez. ^
l'eau froide comme moyens thérapeutiques ; pratiquent la lithotritie, Topérationde la cataracte ; leurs chimistes découvrent la fabrication de Talcool, de Tacide nitrique, de la potasse, du sel ammoniaque, du sublimé corrosif. Leurs mathématiciens perfectionnent la trigonométrie sphérique et abordent la physique mathématique ; ils font des traités d'optique et d'algèbre, ils emploient l'astrolabe, le sextant, les miroirs métalliques, le quart de cercle; ils calculent les sinus et étudient les propriétés des tangentes, des cotangèntes et des sécantes. Dans le domaine de la pensée, ce dont ils sont friands surtout, c'est de polémique et de rhétorique, et la bibliothèque de l'Escurial contient à elle seule 300 traités sur la matière ; pourtant, comme ils commentent Aristote, ils créent un mouvement philosophique qui est un effort pour établir les droits de la libre pensée en dehors de toute préoccupation dogmatique et religieuse, et qui mérite d'avoir une place dans l'histoire de la pensée et de la civilisation.
Par l'action et la réaction que les doctrmes du Saragossain Avenpace, mort en H38, du Grenadin Ibn Tofail(l), du célèbre Averroès déterminent dans les Universités de l'Europe chrétienne, la culture arabe contribue au progrès de l'esprit humain, arrêté dans son essor par le cataclysme qu'avait amené l'invasion des barbares. La philosophie arabe, ou ce qu'on appelle ainsi, n'est peut-être qu'un accident dans l'Islam dont elle ne représente pas le génie, mais qu'importe, elle n'en est pas moins le véhicule de prix, grâce auquel le moyen âge reçoit de bonne heure quelque chose de la science grecque. Par ses origines qui se rattachent au péripatétisme alexandrin, elle est le trait d'union qui, par Averroès, Ibn Tofail, Avenpace en Espagne, Alkendi, Alfarabi et Avicenne en Orient, relie les grands docteurs de la scolastique aux penseurs de la Grèce et à la philosophie d' Aristote.
Déclin de la culture arabe. — Malheureusement cette civilisation brillante mais frivole manque de bases solide-
(1) il était de Guadix, petite ville de la province de Grenade.
ment assises. Dans ces royaumes de Séville, de Grenade, de Valence, de Saragosse où s'épanouissent encore, après la chute du califat et Téclipse de Cordoue, la science, Fart et la poésie, le relâchement des mœurs et les dissensions politiques préparent un avenir de mort et de ruine.
Dans ces cours dissolues, où des princes sanguinaires complotent les crimes les plus abominables, aux tendres accords d'une lyre amoureuse, la trahison et l'intrigue sont partout. L'anarchie règne en souveraine, et le péril du dedans s'ajoute au péril du dehors, car il faut non seulement faire front, sur les frontières, contre les princes du Nord, rois de Léon et de Castille, mais se défendre aussi contre les ennemis du dedans, contre ceux qui dressent des embûches ou lèvent Tétendard de la révolte. Sous ce régime à la fois faible et violent, la guerre fait rage ; guerres d'ambition, guerres de défense, guerres religieuses^ guerres politiques, tout le monde est en armes : chrétiens contre musulmans. Espagnols Andalous contre Berbères et Arabes; c'est une mêlée générale dans le sang et dans le meurtre.
Menacées dans leur existence politique, courbées sous le poids d'impôts exorbitants, exploitées par des maîtres prodigues et sans scrupules, les masses musulmanes cherchent alors un soulagement à leur misère et prêtent l'oreille aux excitations des faquihs et des théologiens. Voyant la ruine de tous côtés, effrayées de la démoralisation grandissante qui les entoure, elles attribuent les causes de leurs misères à l'esprit nouveau, surtout aux écoles philosophiques qui entraînent le pays à l'oubli de la loi coranique, et elles se jettent dans les bras de ceux qui leur prêchent le retour à l'orthodoxie comme le seul remède aux maux dont elles souffrent. L'intolérance des dévots, éveillée d'abord par la haine farouche de quelques prêtres mozarabes et de quelques fanatiques, croit à mesure que l'Etat s'affaiblit et se désorganise, sous l'action victorieuse des chrétiens de Castille et de Léon. Moins tolérants que leurs collègues d'Orient, qui laissent disputer sur tous les points de doctrine, et font preuve d'une liberté d'esprit qui va jusqu'à la négation de
la révélation, les théologiens d'Andalousie s'enferment de bonne heure dans les limites étroites de Tinterprétation malékite. Soucieux seulement de la connaissance littérale du droit canon, telle qu*elle leur est transmise par les écrits des disciples de Malik, ils déclarent la guerre à tout le reste, et font même brûler le livre de Gazali, malgré sa complaisance pour les doctrines orthodoxes et ses attaques contre l'autorité de la raison. En vain les princes essayent-ils de mettre un frein à ces débordements, en vain veulentils, imitant la tolérance d'Âbderrahman et d' Al-Hakem, couvrir de leur protection les savants et les philosophes, le courant de bigotisme religieux est trop fort pour être enrayé, et il passe comme un torrent qui détruit tout sur son passage.
Les Juifs sont dépouillés, les chrétiens déportés en masse au Maroc où ailleurs, et les philosophes chassés et poursuivis. C'est la guerre sans merci ni trêve à tout ce qui pense et réfléchit. Déjà le terrible Almanzor, pour se faire bien venir des masses, avait dû flatter les passions populaires et jeter de ses propres mains dans le feu les ouvrages de philosophie, d'astronomie, de théologie, tout ce qui excitait les colères de la foule, tout ce qui faisait l'honneur du pays. Plus tard c'est pis encore, et lorsque l'arrivée de nouveaux conquérants introduit de nouveaux germes de discorde, c'est le triomphe définitif de l'intransigeance orthodoxe.
Appelés d'abord par les princes effrayés des progrès des chrétiens, les Almoravides sauvent le monde musulman réduit aux abois, mais FEspagne arabe paie son salut, du prix de son élégante et légère culture. Soutenue par les théologiens malékites, la nouvelle dynastie ne peut se soustraire à ce qu'on attend d'elle. De race berbère et de tempérament religieux, répondant, mieux que les princes arabes dilettantes efféminés et railleurs, aux aspirations des masses qui, sous leur habit d'emprunt, cachent le sombre fanatisme du tempérament espagnol, les nouveaux conquérants donnent satisfaction aux éléments les plus intolérants et les plus bornés. Les fanatiques, devenus les conseillers du pouvoir, dirigent l'Etat, et par les faveurs ou les richesses
dont ils disposent, impriment à toute Tallure du gouvernement un caractère d'orthodoxie farouche.
Sous les Almohades le vent de la persécution fait encore plus rage. Les Almoravides n'avaient brùlé que les œuvres de philosophie rationnelle, les Almohades brûlent même les œuvres de théologie malékite. Les philosophes sont accusés d'athéisme et mis en prison ou condamnés à mort, Averroès est proscrit, Maimonide va en exil, les livres sont brûlés, les bibliothèques dispersées (1), et il ne reste plus à la philosophie poursuivie et traquée, qu'à fuir le fanatisme triomphant et à aller chercher, sous des cieuxplus cléments, la tranquillité et la paix que lui refusent les rudes Africains qui ont subjugué les Arabes.
Écoles Juives. — Les Juifs furent les agents principaux de cette transplantation. Depuis longtemps, ils jouaient un rôle dans les études qui illustraient la péninsule, et un de leurs penseurs, Avicebron, dont M. Munk a remis en lumière l'importance philosophique, avait même précédé, dans la voie du rationalisme, les maîtres de la pensée arabe, Avenpace, Ibn Tofail. Tour à tour grammairiens, exégètes, philosophes, poètes, mathématiciens, astrologues, médecins, ils avaient exploré tout le champ scientifique, fondant des écoles et créant un enseignement. On dit que la première impulsion leur était venue de l'école de Sora, par l'intermédiaire d'un jeune théologien qu'avait capturé la flotte andalouse. Encouragé par Abderrahman qui escomptait peut-être les profits qu'il pourrait tirer de l'introduction à Cordoue des disciplines rabbiniques, il aurait créé un foyer d'études scripturaires, philosophiques et grammaticales, qui bientôt éclipsa tous les autres.
(1) Ainsi commence cette œuvre brutale de destruction, qu'inaugura Almanzor, que Gisneros continua par ses bûchers sur la place de Grenade et par son décret de 1511, décret qui fut si systématiquement exécuté, qu'aujourd'hui les manuscrits arabes, à l'exception de ceux qui ont été traduits en hébreu et en latin, sont devenus très rares. Gette rage de destruction a longtemps sévi en Espagne, et il n'est pas jusqu'à la bibliothèque de l'Escurial qui n'ait failli devenir elle aussi la proie des fanatiques. Dénoncée un jour à l'Inquisition, elle ne dut d'être épargnée qu'à l'intervention du marquis de Velada.
L'Espagae devient alors le centre des études talmudiques et le reste jusqu'au xv* siècle. Protégés par la faveur des princes dont ils deviennent parfois les premiers ministres et les conseillers, mêlés au reste de la population dont le fanatisme religieux ne les a pas encore obligés de se distinguer par les mœurs et le costume, les Juifs andalous ne se contentent bientôt plus de continuer en Espagne les traditions de Técole de Sora, mais, prenant eux-mêmes une large part dans le mouvement intellectuel de Tépoque, ils se font les intermédiaires de la science arabe et en traduisent les ouvrages. Après avoir joui d'une grande influence à la cour des princes musulmans, ils continuent encore à la cour des rois de Gastille, devenus à leur tour conquérants et puissants, ce rôle profitable d'hommes nécessaires, et jettent ainsi le pont par où passe le courant qui doit aller porter, dans l'Europe chrétienne, les germes de la culture orientale.
Lorsqu'au xn^ siècle, devant les tribus fanatiques et barbares des Almohades, les savants et les philosophes, tous les gens cultivés quittent une terre devenue inhospitalière, les Juifs se dispersent et vont, comme les Kimhi, les Ibn Tibbon et tant d'autres, jusque dans le midi de la France, allumer de nouveaux foyers de culture à Lunel, à Béziers, à Montpellier (i), à Perpignan, à Narbonne, ou bien se
(l)A Lunel, à Posquères, à Béziers, à Narbonne les Juifs ainsi exilés forment d'importantes colonies. A Montpellier ils s'adonnent de préférence à la médecine, ainsi que cela ressort des édits que promulguent tour à tour en 1272, en 1281 et en 1319, Jacques I*" d'Aragon, Jacques II, Sanche, maîtres à cette époque de la seigneurie de Montpellier, pour défendre la pratique de la médecine à qui préalablement n'a pas subi les examens exigés. Les médecins et les étudiants Juifs y sont expressément visés. Malgré tout cependant et bien que la même défense ait été renouvelée, sous Charles V, par le duc d'Anjou, gouverneur du Languedoc, ils continuent à jouer un rôle important. C'est un médecin Juif de Lunel qui soigne d'une ophthalmie le duc d'Anjou, frère de Louis IX, c'est un autre médecin Juif de Montpellier que consulte, avant Crécy, le roi Jean de Bohème. Encore au xvi« siècle, l'élément juif immigré n'a pas perdu sa physionomie ; Jules-César Scaliger et Félix Flatter dans son intéressante relation signalent à Montpellier, la présence de nombreux habitants qui portent le nom de Marans et sont originaires d'Espagne. Devenus chrétiens, ils conservent en secret quelques-uns de leurs anciens rites et pratiquent la circoncision.
fixent à Tolède et y transplantent les traditions talmudiques des écoles de Grenade, de Valence, de Murcie, détruites par le fanatisme des Almohades.
Alors sous l'action combinée, d'une part, des Juifs qui forment dans la nouvelle capitale de la Castille une communauté de douze mille membres et, d'autre part, des moines de Cluny, les Pierre de Bourges, les Gérard de Moissac, les Jérôme du Périgord, Maurice Burdin de Limoges, que l'archevêque Bernard le premier métropolitain de Tolède a appelés de France, pour réformer le culte mozarabe et corriger la liturgie issue de la liturgie isidorienne, naît un mouvement qui s'étend sur les provinces chrétiennes de l'Espagne et embrasse Léon, Castille, Portugal, Navarre, Aragon. Ce mouvement a deux centres, car sous Ramon Berenguer le Grand, un autre foyer s'est formé en Catalogne et dès 11 16, l'Italien Platon deTibur(l) et Abraham Bar Chiya, surnommé Savasorta, y traduisent de l'arabe et de l'hébreu des ouvrages d'astronomie, d'arpentage, de géométrie, la Science des étoiles de Muhammad Albateni, le Tetrabiblion de Ptolémée, les œuvres d'Alcassim Ben Alcassit, mais Tolède reste le foyer principal, d'où la lumière se propage et rayonne. Raymond a succédé en 1126 à Bernard sur le siège du Primat d'Espagne, et dans son désir ardent de former un clergé assez instruit pour se mesurer avec les faquihs et les rabbins, il donne une impulsion vigoureuse. A son appel, les traducteurs affluent de l'intérieur ou du dehors, et l'œuvre entreprise se fait sur une large échelle. Un seul homme, Gérard de Crémone (2), fait passer en latin soixante et onze ouvrages de mathématiques, d'astronomie, de médecine, de sciences naturelles, tandis que Juan David surnommé THispalense et l'archidiacre de Ségovie Domingo Gonzalez,
(1) hiscursos leidos ante la real Academia Espanola por D. Francisco Fernandez y Gonzalez, page 43.
(2) La bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier possède quelques-uns de ses ouvrages, entre autres le traité De ingenio Sanitatis qu'il traduisit à Tolède, celui de la Practica medicinœ qui se composait de 7 parties et était l'œuvre de Jean, fils de Sérapion ; ses gloses sur le Viaticum de Constantin, son opuscule De usu purgationum; les Canons de Tolède.
travaillent, dans une collaboration commune, à faire connaître au monde chrétien les œuvres arabes et grecques (1).
On traduit en latin, sur des manuscrits arabes ou des traductions juives ; le travail se fait tantôt directement, tantôt par une double traduction, d'abord en langue vulgaire, puis en latin, et le monde chrétien s'initie ainsi aux oeuvres d'Aristote, d'Euclide, d'Archimède, de Galien, de Théodose, d'Alexandre d'Aphrodisie, de Ptolémée, d'Hippocrate, d'Alfarabi, d'Avicenne, etc. Les uns cherchent des armes aiguisées, pour lutter de plain pied avec les infidèles dans les discussions théologiques, et les autres poursuivent les travaux de grammaire et de philosophie comn^encés dans les écoles talmudiques de Cordoue, Séville et Grenade. Grâce à ce concours de circonstances favorables, les œuvres de la science arabe, mathématiques, astronomie, médecine, sciences naturelles, entrent dans le courant de la vie européenne, et le prestige des lettres orientales, grandit à tel point, qu'en 1311, au Concile de Vienne, le pape Clément V décrète la création de classes d'hébreu, d'arabe, de chaldéen, dans les universités de Paris, d'Oxford et de Bologne.
Première et seconde écoles de Tolède. — Tolède est alors un centre de haute culture. Elle est le rendez-vous des savants étrangers et des lettrés musulmans qui, après les victoires des chrétiens, n'ont point répondu à l'appel de leurs
(1) Beaucoup d'autres encore prennent part à ce travail de traduction : Rogier de Palerme qui traduisit le Livre de Sydrac, De toutes les Sciences, au roi Boctus, dont une copie qui se trouve à l'Université de Montpellier débute ainsi : « En 1243 furent fait li prologue et li argument de ce livre à Toleto par plusieurs maîtres et clers de coi ils virent que cest livre est et serait profitable à Tairmes et al corps des gens dou monde. Ici definent li argument ke li Roy Boctus fit à Sydrac lou philosophe. » A citer également Jean de Capoue, dont la traduction du traité d'Avenzoar (Taysir)y dans l'exemplaire de Montpellier, commence ainsi : « Archiepiscopus Bracarensis jussit mihi suo famulo Johanni de Capua, humili serve Christi et servorum suorum ut manum mitterem ab ebrayca lengua prefatum opus in latinum reducerem » ; Marcus de Tolède, qui traduisit d'arabe en latin le livre de Galien de Tactu pulsiU, que le savant Arabe, désigné sous le nom de Johannicius par les documents latins, avait traduit du grec en arabe ; un certain Jean-Pierre ou frère de Lyon qui alla à Tolède sur l'ordre d'un patriarche d'Antioche et y traduisit plusieurs ouvrages arabes, ainsi qu'il appert de quelques manuscrits.
coreligionnaires de Badajoz, de Séville, de Cordoue, de Grenade ou d'Afrique. Michel Scott y vient pour traduire le De Cœlo et Mîmdo{i), et l'école, qu'elle possède depuis le XI® siècle, est si vivante qu'elle réussit à maintenir longtemps iphTmiles Mudejares les traditions de la culture arabe.
Les rois de Castille n'ont pas encore pris l'habitude de violer la foi jurée, et ils laissent vivre, sous leur tolérante protection, de nombreux savants dont l'enseignement rayonne jusqu'en Andalousie.
C'est la première école de Tolède. Elle compte parmi ses maîtres Abou Abdallah Muhammad ben Isa Al-Mogami, Muhammad ben Abderrahman ben Djamahir Alhidjari, Ahmad ben Abderrahman ben Mothahir al Ansari, l'auteur d'une Histoire des Alfaquihs et des alcades de Tolède et bien d'autres. Tout autour elle entretient des foyers secondaires; grâce à son voisinage, Uclès, Guadalajara, Talavera conservent leurs écoles de droit et de théologie, et gardent des industries qui maintiendront jusqu'au -xvn^ siècle leur caractère oriental.
C'est alors, sans doute, que du mélange des deux civilisations orientale et chrétienne commence à se former un nouveau facteur de la culture espagnole, qui ira longtemps encore en se développant et qui sera le Mudejarisme. Pénétrée, plus que jamais, d'éléments arabes que fortifient constamment de nouveaux apports, la société chrétienne (2)
(1) La bibliothèque de Montpellier possède de lui une traduction de l'abrégé d'Avicenne du livre d'Aristote De animalibua qu'il dédia à F Empereur Frédéric U, en exprimant l'espoir que son ouvrage serait comme un collier à son cou. Elle possède également son traité en vers traduit de l'arabe, le De animalium partubus et gêner atione eorum d'Aristote.
(2) Ce n'est pas seulement en Espagne que cette influence se fait sentir ; elle s'exerce aussi de ce côté-ci des Pyrénées, et on en a une preuve, ce semble, dans la fabrication des monnaies à légendes arabes, qui se développe durant le cours du xiii^ siècle. Cette fabrication se fait même sur des terres épiscopales, dans les ateliers qui appartiennent aux évêques d'Agde et de Maguelone, et sur une échelle assez grande pour motiver les remontrances du Saint-Père. A la date du 26 septembre 1266, le Pape Clément IV réprimande dans une bulle lancée de Viterbe l'évéque de Maguelone, Berenger de Fredol, qui frappe des monnaies avec le nom de Mahomet et offense ainsi le Roi de gloire.. A peu de temps de là. Saint Louis reproche également à
se laisse en effet de plus en plus gagner aux influences . orientales et se met à l'école des vaincus; dans tous les ordres de la pensée littéraire ou scientifique, elle s'efforce de profiter de leurs travaux, et croit même nécessaire d'enrichir son propre vocabulaire d'une quantité de mots qu'elle emprunte aux ouvrages de science, de philosophie et de poésie légère. Tous les termes arabes qui touchent à la vie sociale et administrative prennent droit de cité en Castillan, et l'afflux est tel, qu'aujourd'hui encore tout ce qui sert à désigner les meubles d'une maison, les ustensiles de cuisine, la literie, les vêtements, les fruits de la terre, la confiserie, les grades de Tarmée, les services administratifs, témoigne par son origine, de l'ascendant que garde, dans sa défaite, le monde musulman.
L'Espagne a alors à sa tète un de ses plus grands souverains. Il sait que la loi. qui préside au développement de la vie des peuples et des individus, est une loi d'échange, et il multiplie les points de contact, entre la société Castillane vigoureuse mais inculte, et la société arabe policée mais débile. Il crée en 12S4 un studium générale latino-arabe à Séville, il conserve à Murcie, à peine délivrée des fureurs fanatiques des Almoravides et des Âlmohades, le charme de sa floraison littéraire, et il appelle dans sa capitale des érudits, des philosophes, des astronomes qui viennent y fonder la seconde école de Tolède.
La première avait été surtout arabe ; ce qui distingue celle-ci, c'est son caractère hébréo-hispano-arabe. Le roi veut faire profiter le génie espagnol de tout le travail accumulé dans les âges précédents, et l'enrichir de tout ce que la pensée et la science arabes ont trouvé de finesse littéraire ou de connaissances positives (1). Il fait venir à sa cour de
son frère d'avoir laissé frapper dans le Comtat Venaissin, des monnaies dont la légende porte : « Mahomet prophète de Dieu ». « In cujus superscriptione , dit le roi, fit mentio de nomine perfido Mahometi et dicatur ibi esse propheta Dei. » Voir Germain, De la monnaie mahométane attribuée à un évêqiie de Maguelone,
(1) La littérature arabe est encore florissante, elle compte des historiens, des grammairiens, des poètes, et l'influence qu'elle exerce sur les lettres espagnoles se manifeste par les traductions qu'on en
Murcie, de Cordoue,de Séville,les savants les plus réputés, et SOUS sa direction fait traduire les ouvrages les plus célèbres d'histoire et d'astronomie. Parmi ces travailleurs les Zag-ben-Zaquet, les Jebudah Ha Goben, les Rabbi-Zag brillent au premier rang, car les Juifs sont alors les représentants les plus autorisés de la culture intellectuelle. Non seulement ils se sont assimilé la science arabe, et ils ont développé, au sein du judaïsme, une philosophie qui avec Avicebron et Maimonide cherche à concilier la raison avec la foi, Aristote avec la Bible, mais ils sont devenus de grands vulgarisateurs. C'est par eux, en attendant la Renaissance, que quelque chose de la Grèce pénètre dans les écoles du moyen âge, et qu'Aristote commenté par Averroès joue un rôle important dans la scolastique. Établis des deux côtés des Pyrénées en Gastille, en Aragon, en Catalogne, en Languedoc, en Provence, les rabbins se livrent, pendant près de quatre siècles, avec zèle à ce travail d'interprètes, et ce sont leurs versions hébraïques qui, dans le grand naufrage des textes arabes, enrichissent aujourd'hui nos bibliothèques et sauvent de l'oubli des ouvrages dont les originaux sont perdus.
Leur activité littéraire embrasse tout le domaine poétique et philosophique des âges antérieurs, et se signale encore par des œuvres originales et de grandes hardiesses de pensée. A Tolède, ils s'occupent de mieux préciser les vrais principes de la grammaire hébraïque déjà fixés depuis longtemps par les écoles d'Andalousie, et se livrent à de grands travaux d'exégèse, tandis qu'en Gastille des versificateurs s'occupent à mettre le Talmud en vers et qu'en Catalogne des érudits, sur l'ordre de Jacques II, réunissent dans une anthologie,
fait. Dans le premier tiers du xin" siècle, Tarchevêque D. Rodrigo Ximenès de Rada utilise les textes arabes, et écrit une Historia Arabum : d'autres mettent en castillan le Livre des sentences des philosophes, ou bien font des recueils de maximes philosophiques empruntées aux ouvrages de l'Orient. Plus tard, Alphonse X fait traduire le Lapidario, composé par Abo-Laits As-Sikili, le Sicilien, le livre de Calila et Dimna et publie les Tables astronomiques, une Histoire générale çt une Histoire d'Espagne, où les arabisants espagnols veulent reconnaître la même influence arabe qui leur apparaît également dans le code de Las Siete Partidas,
SOUS le nom de cas Paraules dels Savis, des morceaux choisis de Tantiquité classique et de philosophie. Également savants et hommes d'atf'aires, juristes et médecins, ou bien encore collecteurs d'impôts et fermiers généraux, ils jouent un rôle important. S'aidant de leurs services et des faveurs du maître dont ils emplissent souvent les coffres, ils prospèrent et arrivent à de hautes situations. La forte et souple organisation de leurs juiveries les y aide et, à Tabri de ces larges communautés autonomes qui s'administrent et se gouvernent elles-mêmes sous la surveillance des anciens ou de magistrats élus, ils parviennent à amasser de grandes richesses et à acquérir beaucoup de puissance. Parfois même ils en ont assez pour braver la loi, comme à Tolède en 1360 où, malgré les prescriptions de las Siete Partidas, ils peuvent faire construire la belle synagogue du Transito que Ton admire encore.
Malheureusement Tère de tranquillité relative, qu'ils ont pu acheter jusqu'ici a beaux deniers comptants, touche à sa fin. Le rôle qu'ils ont joué pendant si longtemps à la cour, comme conseillers ou médecins (et depuis le conquérant de Tolède jusqu'à Don Sanche (1), il n'est pas de roi de Gastille qui n'ait eu un médecin juif auprès de lui), excite les jalousies et les colères. Les haines populaires, qui depuis si longtemps s'amoncellent, se déchaînent à la fin en vagues furieuses qui engloutissent dans un remous de sang tout cet édifice de prospérité et de labeur. La fin du xiv* siècle est le témoin des scènes les plus sanglantes et les plus féroces. C'est par milliers que les Juifs tombent sous les coups des fanatiques. Ce sont des tueries générales en Castille et en Aragon. L'histoire parle de 4.000 personnes égorgées àSéville, de 2.000 à Cordoue, d'un millier à Tolède. La situation de ceux qui survivent est intolérable. La passion théologique l'emporte sur la raison d'État, et les rois, finissant par céder à la pression populaire, mettent les juifs hors de la loi. On leur défend de se mêler aux chrétiens, de vendre et d'acheter, de tenir boutique, d'exercer des emplois
(1) Fils d'Alphonse X.
publics, de changer de demeure. Dans une bulle lancée de Valence, l'Antipape leur interdit la lecture du Talmud, l'exercice de la médecine et les oblige à porter la rouelle. Ceux qui se convertissent n'assurent pas davantage leur tranquillité, car c'est surtout pour eux que l'Inquisition construira ses cachots les plus sombres et allumera ses autodafés.
On comprend qu'avcrc la perspective du bûcher ou de la prison, les Juifs persécutés sans trêve ni merci, dénoncés par les grands, poursuivis par le peuple, aient fini peu à peu par se désintéresser des études littéraires et aient laissé péricliter leurs écoles. Du reste ils avaient à faire face à bien d'autres périls que ceux qui venaient du dehors. Le fanatisme religieux, en pénétrant dans leurs communautés, avait produit des résultats déplorables. Travaillés par des querelles théologiques, les plus âpres de toutes, ils s'étaient armés les uns contre les autres et se faisaient la guerre au nom de la philosophie et de l'orthodoxie. A mesure que le mouvement imprimé par Maimonide avait tendu à un rationalisme de plus en plus hardi, les intérêts religieux alarmés avaient provoqué une réaction. En France aussi bien qu'en Espagne, les rabbins s'étaient anathématisés réciproquement dans les synagogues, et certains même, emportés par la passion^ n'avaient pas craint de faire brûler les ouvrages de philosophie et d'appeler à leur aide les foudres de l'Inquisition contre leurs adversaires. Après une première levée de boucliers, une accalmie s'était bien produite, mais le feu couvait sous la cendre, et quand le synode de Barcelone, renouvelant les attaques du rabbin Salomon de Montpellier, eut assuré le triomphe de l'orthodoxie intransigeante et prononcé l'excommunication contre quiconque avant l'âge de 25 ans lirait un ouvrage scientifique, dans la langue originale ou une traduction hébraïque, ce fut la fin du mouvement philosophique dans les communautés juives en Espagne et partant là ruine de leur culture et de leurs écoles. Le silence se fit alors dans le monde Juif, comme il s'était fait déjà dans le monde arabe et pour les mêmes causes ; mais les études ne disparurent pas cependant pour cela de la Pé-
ninsule, car il s'était formé sous l'action d'autres influences, de nouveaux centres de culture qui avaient pris à leur tour la direction de la pensée, l'inclinant vers des voies nouvelles.
Universités Espagnoles. — Université de Palencia. — Le premier de ces foyers qui s'organisa ainsi fut celui de Palencia. Il ne sortit point de terre, comme par l'effet d'une génération spontanée, car il y avait depuis des siècles, dans le nord de l'Espagne, des écoles monastiques, des bibliothèques, et les documents des xi' et xw siècles parlent des écoles de cathédrale, où s'enseignent la grammaire latine, la logique et l'écriture sacrée ; mais il reçut son nouveau caractère, du roi Alphonse VIII qui, après la bataille de las Navas de Tolosa, donna à l'école de cathédrale déjà existante, les proportions et la physionomie d'un studium générale ^ en y appelant des maîtres de France et d'Italie. « Sapientes Galliœ et Italiœ convocavit, ut sapientiœ disciplina a regno suo nunquain abesset, et Magistros omnium facultatum, Palentiœ congregavit quibus et magna stipendia est largitus. » On y enseignait la théologie, le droit canon, la grammaire, la logique et la dialectique. Saint Dominique. y étudia. Malheureusement le roi mourut, avant d'assurer à sa nouvelle création les ressources nécessaires, et bien que Saint Ferdinand se fût adressé au pape Honoré III pour obtenir une part des dîmes ecclésiastiques, l'école de Palencia n'eut qu'une existence éphémère et disparut vers le milieu du siècle.
L'astre de Salamanque se levait d'ailleurs. On n'est pas très au clair sur la date de la fondation de la deuxième Université espagnole, car la plaque commémorative placée dans le cloître actuel, qui la fait remonter à l'année 1200, ne mérite pas une confiance absolue, l'inscription étant du xvi' siècle; mais il existe aux archives un document, en vertu duquel le roi Saint Ferdinand accorde sa protection royale aux maîtres et aux étudiants qu'il confirme dans les
46 l'enseignement SUPÉRIEUR EN ESPAGNE.
privilèges accordés par son père Alphonse IX de Léon, et ce document limite les difficultés du problème, dont il resserre la solution entre deux dates connues. Comme le fondateur de l'Université de Salamanque meurt en 1230, et que celle-ci, suivant la tradition, fut copiée sur celle de Palencia, dont le créateur meurt en 1214, il en résulte que la date de la fondation de Salamanque^ due à Alphonse IX, ou plus exactement que la date de Tacte, en vertu duquel le roi accorda des privilèges et des dotations à une écolo qui existait déjà dans la cathédrale, ne peut être placée qu'entre 1214 et 1230.
Caractère des Universités Espagnoles. — Par son origine, l'Université de Salamanque se rattache donc à d'anciennes écoles ecclésiastiques dont les usages, les coutumes, les traditions se perpétuèrent jusqu'en 1845, apportant ainsi une preuve de plus de l'étroite relation qui a toujours existé entre l'Université et la cathédrale, mais c'est à la volonté royale qu'elle doit d'être sortie de l'ombre de l'Eglise, et c'est cette intervention du pouvoir laïque qui lui donne un caractère à part et la distingue des autres Universités.
Ce caractère spécial se manifeste dès le début, car le document de Saint Ferdinand nous fixe déjà sur la façon dont se développe la vie universitaire en Espagne et sur l'importance que l'autorité royale attache de bonne heure à la possession d'une école. Conoscida cosa sea^ dit-il, à todos cuantos esta caria uieren como yo Don Ferrando por la gracia de Dios Rey de Castilla e de Toledo^ de Léon, de Gailicia et de Cordoua, porque entiendo que es pro de myo Regno e de mi tierra, otorgo e rnando que aya escuelas en Salamanca (1).
Mais ce n'est pas tout, et par ces actes royaux comme par les lois des las Siete Partidas, et notamment par le titiilo XXXI, nous pénétrons dans l'intimité de l'organisation
(I) Cette première phrase semble en contradiction avec ce qui a été dit plus haut, mais la fin du document : Quiero e mando que aquellas costumbres e aquellos fueros que ouieron los escolares en Salamanca, en tiempo de myo padre, quando estahlecio hy las escuelas, prouve bien que les écoles avaient été créées par le père de Saint Ferdinand.
l'enseignement supérieur en ESPAGNE. 47
première, et en connaissons le détail. « J'accorde ma protection royale, dit le roi, aux maîtres qui viennent pour enseigner, ainsi qu'aux étudiants, à leurs personnes et à leurs biens. Je les confirme les uns et les autres, dans les privilèges qui leur ont été déjà accordés; j'ordonne que la paix règne entre les habitants de la ville et les étudiants ; qu'en cas de dissentiments ou de querelles, la cause soit portée non devant le tribunal ecclésiastique ou royal, mais devant un tribunal spécial; enfin je veux qu'une amende de mille maravedis soit infligée à quiconque lésera les intérêts d'un maître ou d'un étudiant, et qu'en tout cas le coupablepaie toujours le double du dommage qu'il aura causé. »
Après nous avoir renseignés sur les conditions que doit remplir toute ville universitaire et sur la nature des privilèges qui lui sont accordés, les documents de l'époque nous parlent des chaires et des professeurs. Il y a à SalamanquCy d'après les diplômes d'Alphonse X, deux professeurs de droit, dont le second est un simple bachelier, deux professeurs de droit canon, un pour Je Décret de Gratien et les institutions, l'autre pour les Décrétâtes ou la discipline ecclésiastique, deux professeurs de médecine et de sciences naturelles, deux professeurs de logique, deux professeurs de grammaire, un maître de musique, un bibliothécaire et un chapelain, en tout^ onze professeurs dont le salaire oscille entre 200 et SOO maravedis, et quatre employés. Le doyen de la cathédrale est censeur des études, mais il n'a ni le titre de chancelier ni celui de Recteur.
Quant à la loi de las Siete Partidas^ ce premier code de la législation universitaire en Europe, elle précise les deux espèces de stiidium qui existent à l'époque, et indique les traits qui les différencient. Le studium particulier est celui qui n'a qu'un seul maître et quelques élèves, et est créé par un prélat ou une municipalité ; le studium générale est celui qui est établi par la volonté du Pape, de l'Empereur ou du Roi qui en règle le budget ; il est constitué par le groupement de plusieurs maîtres (un au moins pour chacune des branches de l'enseignement) et on y en-
seigae les sept arts libéraux, du trivium et du quadrivium, grammaire, logique , rhétorique, arithmétique, géométrie^ astrologie, musique, ainsi que le droit et le droit canon. Lds Siete .Partidas nous apprennent également que les professeurs sont tenus de remplir loyalement les devoirs qui leur incombent et de s'en tenir à l'explication du livre de texte établi ; que ceux de droit jouissent de privilèges et d'avautages spéciaux, qu'à leur entrée dans la carrière ils portent le titre de sehores de leyes, et qu'après vingt années d'exercice ils deviennent nobles et comtes. Les juges en fonction se lèveront à leur approche, dit la loi, et leur témoigneront de la déférence, car la science des lois étant la source de toute justice, « ceux qui l'enseignent ont droit à de grands honneurs ».
Les étudiants ne sont pas non plus oubliés. Ils forment une corporation et élisent un chef qui les gouverne et au besoin les châtie; ils doivent obéissance au Recteur qui, sauf dans des cas graves réservés à la justice royale, exerce sur eux un droit de juridiction ; ils vivent dans des hôtelleries voisines des écoles et sont tenus de ne pas troubler, par leur inconduite et leurs querelles, la paix et la tranquillité des habitants du lieu.
Un passage spécial est également consacré à la dispense des grades académiques ou de la licence, et aux obligations de l'employé chargé de la vente des livres, ainsi qu'au rôle et aux fonctions dévolus aux deux conservateurs royaux qui sont chargés de la direction et de l'administration.
Les Universités qui se créèrent par la suite en Espagne au XIII® et au xiv® siècle, Valladolid, Lérida, Huesca, Yalencia, Perpignan (1), Barcelone, etc., etc., n'eurent pas
(1) Le Siudium générale de Perpignan fut créé en 1349, par le roi Pierre IV d'Aragon qui- voulant retenir les étudiants de ses États, lui accorda les privilèges de Lérida et y autorisa l'enseignement de la théologie, du droit et des arts libéraux ; mais ce studium, d'après le
toutes la même origine. Il n'y eut pas qu'une matrice unique. A côté de celles qui prirent pour modèle les Universités Italiennes, Bologne surtout, il y en eut d'autres qui s'inspirèrent, dans leurs statuts et leurs programmes, de ce qui se faisait dans le Midi de la France, à Toulouse ou à Montpellier. A côté des Universités de volonté royale, il y en eut de municipales, ou plus exactement il y en eut qui, bien qu'autorisées par le roi, furent laissées à la charge des communes, comme celle de Huesca par exemple. Créée par Pierre IV d'Aragou, à la demande des habitants, elle reçut de lui des privilèges, ceux de Toulouse et de Montpellier, ainsi que l'autorisation d'enseigner la théologie, le droit canon et le droit civil^ la médecine, la philosophie et les arts libéraux, mais pas davantage.
De même dans les autres villes d'Aragon où la vie municipale était plus développée qu'en Gastille, ce furent les Pahères de Lérida, les conseillers de Barcelone, les jurés de Saragosse et de Valence qui furent les âmes de leurs Universités et qui leur assurèrent les ressources nécessaires, les rois se contentant d'accorder seulement des privilèges.
En général, la physionomie de tous ces studium générale est plutôt italienne, et dès le début, on peut noter dans les documents, comme une réminiscence des Habita de Frédéric I" et des diplômes de Frédéric II. Plus tard, cette physionomie s'accuse encore davantage, et les ordonnances, où Jacques II prend Bologne pour modèle et nous donne à Lérida le type démocratique d'une Université d'étudiants, ne laissent plus aucun doute sur l'influence qui prévaut alors (1). Malgré ces traits communs, il faut cepen-
pèreDenifle, n'exista réellement que lorsque Clément VII lui donna son appui. 11 ne lui accorda pas pourtant une nouvelle charte et le priva même de la Faculté de théologie que le roi avait créée.
(1) In primis igitur volumus, ac ipsi eidem studio perpetuo indulgemus, quod universitas scholarium forensium,qui non sintde civitate illerdae, clerici vel laici in utroque Jure studentes dum taxât, habeant potestatem annis singulis sibi eligendi etcreandirectorem,consiliarios ac generalem bedellum et bancharios, prout sibi ad utilitatem ejusdem studii videbitur expedire. lia quod ipse rector et consiliarii similitersint forenses. Qui rector et consiliarii illam habeant in doctoribus etmagistrîs et scholaribus cujuscumque scientids in eodem studio resi-
bO L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR EN ESPAGNE.
dant se garder de croire, ainsi que le remarque le Père Denifle, à une copie littérale. Il semble au contraire qu'il faille inférer des rescrits royaux, que les Universités ont au début surtout une organisation qui leur est propre, et qui n'est franchement ni celle de Paris, ni celle de Bologne. Soit, en effet, que Saint Ferdinand se préoccupe (1) de créer une juridiction Universitaire, soit qu'Alphonse X veuille confier, en des mains sûres, la gestion financière, c'est à des évoques, c'est aux doyens des cathédrales, c'est aux prieurs des frères prêcheurs qu'ils ont recours. Il n'est pas encore question d'une corporation d'étudiants indépendante et autonome, et si la loi de las Siete Partidds en fait mention ou bien si elle autorise l'élection du Recteur, elle le fait en des termes qui laissent supposer que leur rôle n'est pas encore bien considérable, et que les traits caractéristiques de Bologne restent peu accusés dans la constitution primitive de l'Université espagnole.
Quant aux papes^ leur rôle, dans la plupart des cas, se borne à consacrer ce qui existe déjà, de par la volonté royale ou municipale, et c'est un trait qui distingue les Universités d'Espagne de celles de France, où le Saint-
dentibus tam privatis quam extraneis potestatem,quam in studio Dononiensi et in aliis studiis generalibus habere noscuntur. Item quod idem rector et consiliarii ad commodum et utilitatem ipsius studii possint facere et ordinare statuta, ac doctoribus, magistris et scholaribus pœnas et muletas imponere, prout in dictis studiis fieri constievit.
(1) « Otrosimando que los escolares biuan en paz... e toda cosa que acaezca de contienda o de pelea entre los escolares... que estos que son nombrados en esta mi carta la ayan de veer e de enderezar : El obispo de Salamanca, e el dean e el prior de los predicadores e el guardiano de los descalços e don Rodrigo e Pedro Giugelmo e Garci Gomez e Pedro uellido e Ferrand lohanes de Porto Carrero e Pedro Munniz Galonigo de Léon e Miguel Paz Galonigo de Lamego en los escolares e los de la villa mando que esten porlo que estos mandaren. » Et à son tour, Alphonse X dit aussi : « Otrosi tengo por bien que el dean de Salamanca e Arnal de Sanz, que yo fago conservadores de estudio, quehayan cada ano doscientos maravedis por su trabajo... para hacer dispensas en las que fîcieren menester al estudio, e estos maravedis sobredichos son por todos dos mil e quiniento§ maravedis. E mando que los sobredichos conservadores reciban e tengan estos maravedis, e que losdispendan en pro del estudio... e que den cuenta de ellos cada ano ami o a quien mandare. »
Siège provoque parfois lui-même la création de studhim générale^ et délivre des chartes, comme à Toulouse ou à Montpellier, par exemple , etc. Plus tard cependant, l'influence des papes grandit. Ils disposent de précieux privilèges, ils donnent la dispense de séjour, ils autorisent Taffectation des dîmes ecclésiastiques aux salaires des profes* seurs, ils donnent aux diplômes une valeur universelle, ils sauvent de la ruine, par leur seule autorité morale, les Universités qui périclitent (1), et les rois sentent le besoin de se tourner vers eux et de s'abriter derrière leur haute influence, à l'exemple de Jacques II d'Aragon qui, voulant empêcher ses sujets d'aller étudier à l'étranger et d'y apporter leurs ressources, fait appel au Saint-Siège et demande l'autorisation de créer un centre d'études.
Malgré leurs diversités, toutes ces Universités se ressemblent donc par certains côtés; d'une part, elles se modèlent sur celles d'au delà les monts ou celles d'Italie ; Toulouse sert de type à Barcelone, Paris et Lérida à Saragosse, Lérida reçoit les mêmes privilèges que Toulouse, Huesca copie Toulouse et Montpellier; et Salamanque s'inspire de ce qui s'est fait à Bologne ; d'autre part, elles plongent leurs racines dans les lois de las Siete Partidas qui constituent le premier monument de la législation universitaire en Espagne et établissent, comme nous l'avons vu plus haut, les conditions auxquelles est soumise la création des sttidium générale.
Partout comme à Angers, Avignon, Orléans, Cahors, le droit romain occupe avec le droit canon le premier rang dans les programmes, tandis que, favorisé par le voisinage des Arabes, l'enseignement de la médecine et de la philologie se développe rapidement; le premier compte de bonne heure, dès le temps d'Alphonse X, deux chaires à Salamanque et l'autre prend de l'importance, sous l'aiguillon du zèle missionnaire ou de la curiosité scientifique. Dès le milieu du xui® siècle, ies Dominicains créent en effet des écoles spéciales pour l'étude des langues orientales, afin d'acquérir un instrument qui leur permette de combattre ou de convertir
(1) Ainsi Perpignan se meurt tant que le pape Clément Vil ne lui prête pas Tappui de son autorité.
les infidèles ; le roi Jacques P' à la requête de Raymond LuUe ^ fait de même à Miramar pour treize franciscains, et le chapitre de Tolède, ne voulant pas rester en arrière, organise aussi un collège où huit moines, qui brûlent du désir de se mesurer avec les docteurs musulmans, se livrent à l'étude de Tarabe. Ce besoin de s'initier aux diciplines orientales est si vif, que le roi Alphonse X lui-même, crée en plein pays Mudejar à Séville, par lettres patentes de 1254, un studium générale pour l'étude du latin et de l'arabe (1). Quant à la théologie, enfermée toujours dans les cloîtres, elle ne fait pas encore son entrée dans l'Université. Les papes, désireux de laisser à l'Université de Paris son précieux privilège, refusent de laisser s'établir ailleurs un enseignement qui pourrait lui faire concurrence, « auctoritate apostolica statuimus, dit le pape Clément VI dans une bulle qu'il lance d'Avignon, à la prière du roi Alphonse XI, « w/ in villa Vallisoletana prœdictay perpetuis temporibus générale studium vigeat in qualibet licita prœterquam theologica facultate », et il faut arriver au schisme de l'Église, aux luttes d'influences qui en furent la conséquence, pour voir la théologie prendre place dans l'enseignement et dans les programmes, à côté du droit civil, du droit canon, de la médecine, de la logique, de la grammaire et de la musique. Ce ne fut que lorsque l'Antipape Benoit XIII sentit le besoin de se faire des alliés et des partisans, que les Universités de Salamanque, de Valladolid et Lérida, qui furent les trois premières, eurent des chaires de théologie.
Emigration des étudiants espagnols a l'étranger. — Cette lacune dans l'enseignement oblige alors les étudiants à se rendre dans les Universités étrangères. On en voit à Paris, à Toulouse, à Montpellier, à Bologne. Ceux qui se destinent à l'Eglise sont les plus nombreux, et au xin® ou au xiv* siècle, il n'est pas de paroisse qui n'ait ses registres constatant l'existence de fonds spéciaux destinés à faciliter aux jeunes théologiens leur séjour à l'étranger. Les étudiants de la couronne de Castille se rendent de préférence en
(i) Otorgo que aia hi estudios y escuelas générales de latin y de arabigo.
Italie, les Aragonais et les Catalans là où les attirent les affinités de race et de langue ainsi que les souvenirs non encore effacés des anciens liens politiques. C'est à Paris ou dans les universités méridionales de la France, à Montpellier et à Toulouse, qu'enseignent ou se graduent du xin' au xvi* siècle nombre de savants espagnols, Arnaud de Villeneuve (1) qui fut un des plus illustres représentants de TUniversité de Montpellier au moyen âge, Raymond LuUe qui y exposa pour la première fois sa méthode philosophique ainsi que les principes de son ars generalis et professa à Paris, Pedro Hispano, l'auteur des Sumulas, Jean de Claravd, le Tolédain Alphonse de Vargas de Tordre de Saint-Augustin, Denis de Murcie, l'Antipape Pedro de Luna qui professa à Montpellier le droit canonique, Juan Monzô que la municipalité de Valence envoya à Paris compléter ses études, le fougueux apôtre San Vicente Ferrer, Raymond Sebunde qui, comme tant d'illustrations scientifiques de TEspagne, à la fois médecin et théologien, professa à Toulouse, puis encore Fray Luis de Valladolid, le Dominicain Juan deTorquemada qu'il ne faut pas confondre avec le grand Inquisiteur, Pedro Garcia de Jativa, évêque de Cerdagne, etc., etc. Cette émigration, d'ailleurs facilitée par des installations
(1) Pendant longtemps les écrivains des deux côtés de la frontière Tont revendiqué pour un des leurs, mais aujourd'hui sa qualité d'Espagnol ne peut plus faire de doute, car il dit lui-même, dans un Traité de géométrie pratique qui se trouve à la bibliothèque de Carpentras, qu'il est de la Catalogne. Docteur de l'école de Montpellier, il y professa longtemps et, malgré son goût pour l'astrologie et sa croyance aux influences sidérales sur les maladies, il y joua un rôle important. De concert avec d'autres professeurs ses collègues, Guillaume de Bresse, Jean d'Alais, il soumit à la signature de Clément V un programme d'études qui embrassait l'ensemble des connaissances médicales de l'époque et qui dura jusqu'à la Renaissance. Il écrivit de nombreux ouvrages sur la médecine, l'astrologie, l'alchimie et la théologie; comme tous les savants de son époque, il chercha la pierre philosophale et fit un traité sur la transmutation des métaux. Ce qui vaut mieux, il enrichit, au dire d'Astruc et d'autres écrivains méridionaux, sa seconde patrie par ses découvertes pharmaceutiques et ses travaux sur l'esprit-de-vin. Une légende locale indique encore à Montpellier la rue où se trouvait sa demeure ; c'est la rue du Canneau.
comme celle de ce collège de Navarre, fondé (1), à Paris, par la jeune femme de Philippe le Bel, pour hospitaliser les jeunes Espagnols à leur arrivée, avait le précieux avantage de créer une véritable communauté intellectuelle. On se fréquentait, on se visitait, et les statuts universitaires de Tépoque témoignent de ces rapports. A Lérida les Provençaux, les Basques et les Français ne formaient qu'un corps de nation et votaient ensemble lors de Télection du Recteur, à Montpellier il y avait une nation catalane (2), un collège de Girone (3), et ainsi s'affirmait Tunité de culture qui régnait alors sur les deux versants des Pyrénées. Malheureusement le temps vint où ces anciens liens se relâchèrent; sous Fempire de circonstances nouvelles, la tradition s'affaiblit; pourtant même après que les Castillans, les Aragonais, les étudiants du royaume de Valence avaient cessé de fréquenter nos écoles, ces échanges ne disparurent pas tout à fait et les Navarrais continuèrent encore longtemps à figurer dans notre clientèle.
Modifications dans l'organisation des universités. — Influence DE LA PAPAUTÉ. — Quaud OU parcourt à Salamanque les pièces nombreuses, bulles et privilèges, conservées dans les archives, et qu'on lit ces vénérables parchemins portant le sceau royal ou papal, on est frappé de voir les modifications que subit avec le temps la physionomie des Univer-
(1) Le Collège de Navarre a duré près de cinq cents ans, jusqu'à la Révolution. Aujourd'hui c'est sur son emplacement que se trouve l'École polytechnique.
(2) Les Catalans devaient pourtant aller en assez grand nombre en Italie, car il y avait à l'Université de Bologne une nation catalane.
(3) Ce collège fut fondé vers le milieu du xv<^ siècle par un certain Jean Bruguière de Girone. Maître es arts et docteur en médecine de l'Université de Montpellier, il fonda, dans un double sentiment de reconnaissance et d'affection pour son ancienne et sa nouvelle patrie, un collège pour deux étudiants en médecine, lui légua par testament une somme de 800 écus d'or, une bibliothèque assez considérable pour l'époque et certains objets mobiliers. Le collège a disparu, mais il existe encore à Montpellier la rue où il se trouvait; elle porte le nom de rue de Girone.
Déjà auparavant un roi d'Aragon, Jacques I«^, avait contribué par une cession de terrain à la fondation d'un collège théologique, celui de Valmagne. Ce fut de Lérida, lieu d'origine d'une famille de professeurs célèbres à l'Université de Montpellier, les Saporta, que le roi data le décret qui déterminait le but de la nouvelle fondation.
sites, et combien à mesure que les années s'écoulèrent, Tintervention du Saint-Siège se fit plus précise et plus directe. Sans doute dès le début en 1255, le pape Alexandre IV, dans la première année de son pontificat, avait bien confirmé les privilèges de TUniversité de Salamanque, et décidé que ses gradués pourraient enseigner partout ailleurs, sauf à Paris et à Bologne, mais il ne l'avait fait qu'à la demande du roi qui, tout en sollicitant son puissant patronage, n'avait rien abdiqué de ses droits.
Plus tard, les choses changèrent d'aspect quand la royauté s'affaiblit. De royales qu'elles étaient, les Universités devinrent apostoliques et subirent de plus en plus l'influence du Saint-Siège. Ce ne fut plus le roi qui fonda les chaires où modifia les programmes, comme l'avait fait Alphonse X, mais ce furent les papes qui, vers le xv'' siècle, prirent la haute main, imposèrent de nouveaux statuts ou comblèrent les lacunes des programmes.
La nécessité de recourir aux richesses des églises, pour assurer le budget universitaire, favorisa ces empiétements, et le Saint-Siège habile à profiter des circonstances, s'empara de ce puissant moyen d'influence. Déjà Boniface VIII avait ordonné en 4298 l'enseignement du Sexte des décrétales, et en 1 338 Jean XXII avait transporté au Maestrescuela le droit de conférer tous les grades. C'était une révolution qui s'opérait, mais qui, en Espagne, sous les pontificats de Benoit XIII et de ses successeurs se fit peut-être plus complètement qu'ailleurs. L'Antipape (1), qui cherche un point d'appui, n'a garde de négliger celui qu'il peut trouver dans une Université toute à sa dévotion ; il lance bulles sur bulles (deux en 1411, une en 1413, deux en 1415, deux en 1416), et s'occupant de tous les détails de l'organisation, il règle tour à tour la situation du Maestrescuela j ou l'emploi des fonds de l'Université, ou bien encore le nombre de chaires de la faculté de théologie, etc., etc.
Statuts de Martin V. — Sous Martin V l'évolution atteint son point culminant ; le pouvoir royal est faible, et malgré
, ^ (1 ) Il créa également une université à Calatayudle 10 septembre 141 K..
\es nombreuses marques de faveur qu'il donne aux Universités (on ne compte pas moins de vingt lettres patentes de Henri III, trente de Jean II, accordant des exemptions et des privilèges), celles-ci, ne se sentant plus suffisamment protégées et obéissant de plus au mouvement général de l'histoire d'Espagne, se tournent vers le Saint-Siège et se mettent sous sa sauvegarde.
Les papes agissent alors, comme s'il n'y avait pas de rois en Gastille ; ce sont eux qui ordonnent et qui légifèrent. Quand Salamanque veut élargir son enseignement et créer des chaires de Clémentines, c'est au pape Eugène IV qu'elle s'adresse, et c'est un pape, son prédécesseur, qui décide que c'est à lui et non au roi, que le Recteur est désormais tenu de prêter fidélité.
Le pape devient pour ainsi dire, le chef suprême de l'Université, et le reste jusqu'au temps d'Isabelle la Catholique. Il impose les lois et les règlements, et c'est son représentant, le Maestrescuela ou le chancelier qui, sortant de l'^toibre où il s'était tenu,, aux temps des Ferdinand et des Alphonse, passe au premier rang.
Sous l'action de ces influences qui se combinent, s'exaltent ou se neutralisent, les Conservadores royaux (1) qui existaient depuis le xm'' siècle disparaissent, et les Universités perdent leur ancien caractère laïque et démocratique. Au xiii" et au xiv" siècle, les étudiants avaient été intéressés dans leur gouvernement; ils avaient pris part à la nomination du Recteur; ils avaient formé, ou du moins les délégués de leurs nations, un conseil pour assister le Recteur dans la gestion administrative ; ils avaient choisi les professeurs qu'ils élisaient pour une période de deux ou trois années seulement. Le Recteur nommé par eux avait joué un rôle dans rUniversité et avait exercé certains droits de juridiction reconnus par la loi des Sic te Partidas.
Maintenant le pouvoir passe aux mains du chancelier. Le chancelier, c'est l'ancien Maestrescuela, celui qui jadis dans l'ancienne école ecclésiastique avait d'abord exercé la
(1) Il en est question dans les privilèges accordés par Alphonse X à l'Université de Salamanque,
charge de maître enseignant, puis quand l'école s'était agrandie, celui qui avait été élevé à une dignité plus haute (1). Longtemps oublié et rélégué dans Tombre, il devient peu à peu le représentant de Tautorité papale, et il prend le titre de chancelier (cance/arto).
' Il exerce alors la première magistrature; il a la garde des statuts, il veille à l'exécution des règlements ; il a le con* trôle des études et des étudiants ; il dispense les grades et donne la licence d'enseigner, il juge au civil et au criminel, docteurs, administrateurs, licenciés, bacheliers. Il a le droit de censure et peut invoquer le secours du bras séculier, sans que ses arrêts soient susceptibles d'appel. Enfin il est nommé à vie. En face de lui, le Recteur, à qui il a dû jadis lui-même prêter le serment d'obéissance, a un pouvoir bien plus modeste. Nommé pour une année seulement et tenant son autorité du consentement de ses égaux, ses fonctions sont limitées à l'administration. Il n'est que le gérant d'une corporation, dont le chancelier a la direction spirituelle et intellectuelle. Son rôle se borne à convoquer le conseil des professeurs, à veiller à l'immatriculation des étudiants et aux certificats d'assistance aux cours, à annoncer la vacance des chaires, à présider le scrutin de vote, lors de l'élection des professeurs, à établir les programmes et à surveiller leur exécution ; son autorité ne va pas au delà ; il préside à tout ce qui intéresse la vie intérieure de l'organisme universitaire, mais il cède le pas au chancelier, dans toutes les solennités et lors de la collation des grades.
Un troisième personnage est chargé de présider rassemblée générale des docteurs et des maîtres. Il a sa caisse particulière, alimentée par les amendes, pour payer les frais du culte et des fêtes, ainsi que pour faire des aumônes. Nommé pour un an, le Primicier complète avec le Recteur et le chancelier Torganisation tricéphale de l'Université.
Après avoir délimité la sphère d'action des autorités uni-
(1) Le titre existe encore dans le clergé espagnol, où l'un des membres du chapitre s'appelle Maestrescuela, en souvenir de ses anciennes fonctions. Le Maestrescuela est l'écolàtre de France.
versitaires, le règlement de Martin Y (1) descend dans le détail et accuse ainsi le degré d'ingérence du Saint-Siège. Il règle les conditions que doivent remplir les candidats aux grades académiques et le programme des études ; il décide que les gradués de la Faculté de Droit seront les seuls qui pourront prétendre au titre de Docteurs et va jusqu'à fixer Tordre de marche dans les cérémonies. Les gradués de la Faculté de Droit marchent, dit le règlement, de suite après le Recteur et avant les théologiens. Ceux-ci n'ont que le titre de maîtres et après eux viennent les licenciés, les bacheliers, les étudiants et les employés.
Apogée des Universités espagnoles. — Le xvi'' siècle marque l'apogée du mouvement universitaire en Espagne. Le goût des lettres et des arts est alors général dans la péninsule. Après s'être consacrée exclusivement au métier, des armes, la noblesse de Castille, sous Tinfluence de la Renaissance italienne, se détourne des exercices violents où jusque-là elle avait mis son orgueil et entretient un commerce suivi avec les muses. L'exemple part de haut ; Isabelle la Catholique, qui attache une grande importance aux questions d'éducation, appelle pour ses fils les maîtres les plus fameux de l'étranger, et les courtisans de suivre le mouvement. Seigneurs et prélats se piquent au jeu. Des ducs, des marquis, des grands d'Espagne, le fils du duc d'Albe, Don Pedro Fernandez de Velasco, plus tard connétable de Castille, Don Alphonse de Manrique, fils du comte de Paredes, des femmes même, Dona Lucia de Medrano, Doua Francisca de Lebrija, font des cours publics à Salamanque et à Alcalâ. D'autres construisent des édifices somptueux qui, par leurs proportions grandioses^ leurs façades
(i) C'est de Martin V que le Studium générale de Perpignan obtint la chaire de théologie que lui avait refusée Clément VU. Le même pape établit également l'enseignement de la théologie à Montpellier et à Valladolid, prouvant ainsi l'importance de son autorité.
architecturales ou leurs cloîtres élégants, font encore notre admiration. On fonde des écoles de toutes catégories, on fait venir de l'étranger des savants et des artistes, on dote des chaires de latinité, on laisse par testament des legs aux couvents, sous Tobligation d'ouvrir des cours pour l'enseignement des humanités, de la logique et de la théologie. Fernand Nunez de Guzman introduit les lettres grecques en Espagne, et forme à Alcalà et à Salamanque où il professa, une pépinière d'hellénistes qui, s'ils laissent à la France la gloire d'être la grande école de philologie au xvi" siècle, n'en constituent pas moins un groupe ayant son caractère propre. Ce sont, à vrai dire, des humanistes plutôt que des philologues, qui veulent avant tout tirer profit de leur commerce avec l'antiquité, et qui se préoccupent beaucoup moins de publier des textes inédits ou de traduire des poètes que de chercher, dans les philosophes et les Pères, l'art de briller dans les Conciles. Mais qu'importe, ils n'en répandent pas moins le goût des lettres grecques et des humanités dans la péninsule, et théologiens ou savants, n'en rapportent pas moins^ de leur séjour en Italie, la passion des livres et des bibliothèques. Sous leur influence, Alcalâ et Salamanque deviennent de grands foyers d'études, et la connaissance de l'antiquité classique forme une élite peu nombreuse peut-être, mais d'esprit supérieur.
Célèbre par ses capitaines, l'Espagne l'est aussi par ses érudits, ses littérateurs et ses artistes. Son prestige est grand, et en dehors de l'influence qu'exercent ses théologiens et ses orateurs dans les grands Conciles de Tépoque, ou bien encore les chefs de ses puissantes compagnies religieuses, le nombre considérable de maîtres espagnols que Yon appelle dans les chaires des Universités étrangères, témoigne de son ascendant. On en voit à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, à Dillingen, à Ingoldstadt, en Pologne, en Lithuanie, en Bohême, à Oxford, à Cambridge, à Louvain, à Padoue, à Rome, etc., etc. Les uns, comme Alvaro Thomas, Gaspar Lax, les frères Coronel, Pedro de Lerma, Juan de Celaya, Juan Dolz de Castellar, Jéronimo Pardo, Pedro Ciruelo^ Juan Martinez Siliceo^ Mariana, Juan Maldonado,
viennent à Paris et y enseignent la philosophie, la théologie, où les mathématiques ; d'autres comme Servet, Antoine Gouvea ou Luis de Lucena professent le droit et la médecine^ d'autres enfin deviennent même Recteurs, comme ce Juan Gélida qui le fut de l'Université de Bordeaux, ou bien encore cet Andréa Gouvea qui, après avoir été principal du Collège de Sante-Barbe, fut mandé à Bordeaux pour y organiser le Collège de Guyenne (1) et y devint Tami du célèbre Ecossais Georges Buchanan.
Toutes les sciences sont alors cultivées en Espagne, et dans toutes, elle a de grands noms à citer, en philosophie Vives qui étudia à Paris, professa à Louvain (2) et personnifia, avec Budé et Érasme, Tesprit critique à l'époque de la Renaissance, Fernand de Herrera qui, dans la Brève disputa contra Aristoteles y sus secuaces, combat la scolastique avec les vieux arguments employés par les prédécesseurs de Bacon, Fox Morcillo qui s'efforce de concilier les doctrines d'Aristote et de Platon, Francisco Sanchez qui étudie à Montpellier, professe à Toulouse et écrit le Quod nihil scitur; Gomez Pereira, Antoine de Nebrija et Francisco
(1) II le dirigea pendant treize ans. Sous la domination anglaise en 1441', on avait fondé une Université à Bordeaux, qui plus tard se compléta au moyen d'un collège des arts, et c'est ce collège qui, en se transformant au souffle de la Renaissance, devint le fameux Collège de Guyenne. Grâce au zèle d'Andréa Gouvea dont le savoir égalait, dit-on, la modestie, et de ses dévoués collaborateurs, ce collège exerça une très heureuse influence et compta un moment jusqu'à 2 500 élèves. Montaigne y fut élevé, Buchanan y enseigna. C'est là qu'il écrivit ou traduisit d'Euripide pour ses élèves quatre tragédies, Jephlé ou le Vœu, Médée , Alceste et Baptiste oula Calomnie. La première, traduite par le précepteur du roi de Navarre, eut beaucoup de succès et fut jouée dans de nombreux collèges. Le théâtre faisait alors partie de l'éducation, et Ton n'eut garde de l'oublier au Collège de Guyenne. Gouvea s'en préoccupait beaucoup, et dans ses Essain, livre I, chap. xxv, Montaigne dit à ce sujet : « Mettrai-je en compte cette faculté de mon enfance : une assurance de visage et soupplesse de voix et de gestes à m'appliquer aux roolles que j'entrepris ; car avant l'aage j'ay soustenu les premiers personnages ez-tragédies latines de Buchanan, de Guerente et de Muret, qui se représentoient en nostre collège de Guienne avecques dignité ; en cela Andréas Goveanus nostre principal comme en toutes aultres parties de sa charge feust sans comparaison le plus grand principal de France et m'en tenoit on malstre ouvrier ».
(2) Il professa également à Oxford.
Sanchez El Brocense^ qui illustrent les Universités d'Alcalâ, de Salamanque par leurs travaux et leurs méthodes philolo* giques ; en théologie Torquemada qui, à une époque bien antérieure, brilla au concile de Bâle et y mérita le surnom de défenseur de la foi, Vincent Ferrer, Carranza qui représenta TEspagne au concile de Trente, Domingo de Soto qui fut chargé de rédiger les décisions et les décrets du même concile, Pedro Soto qui réforma les Universités de Dillingen et d'Oxford, Melchor Cano qui professa la théologie à Âlcalâ et à Salamanque, Baûez qui enseigna à Avila, à Yalladolid et à Salamanque, Suarez, Lainez, et toute la pléiade de dogmatistes, de moralistes, d'écrivains sacrés, d'exégètes qui jetèrent tant d'éclat sur les lettres et rÉglise espagnole. Dans les sciences mathématiques, et bien que l'apport de la péninsule n'ait jamais été aussi considérable, il y eut pourtant une époque, oii l'Université de Salamanque et l'Espagne comptèrent des hommes comme Nébrija. Pierre Giruelo qui enseigna à Paris et fut ensuite professeur de Philippe II, le mathématicien Monzô, l'astronome Nunez l'inventeur du nonius, et bien d'autres qui publièrent de nombreux traités d'anatomie, de cosmographie, d'art militaire, de navigation et de mathématiques appliquées. Dans les sciences naturelles, l'Espagne chrétienne continua les traditions de l'Espagne musulmane et juive et cultiva avec succès des études qui pouvaient être utilisées par les médecins. Elle eut dès le temps de Philippe II, avant Paris et Montpellier, un jardin botanique à Aranjuez, et si ses savants ne prirent point place à côté des grands classificateurs, du moins enrichirent-ils le trésor des connaissances communes, par les descriptions qu'ils firent de nombreux matériaux inconnus avant eux. Les uns, Paez de Castro, Monardès, Estève, Acosta, Cienfuegos écrivirent de longs et volumineux ouvrages sur la minéralogie, la botanique et la zoologie, pour la plupart inédits et cachés aujourd'hui sous la poussière des bibliothèques. D'autres voyagèrent à l'étranger, explorèrent l'Afrique et l'Amérique et en rapportèrent de précieux renseignements ; ainsi Jean-Léon l'Africain, natif de Grenade, qui chassé d'Espagne étudia
dans les écoles d'Afrique et en explora les régions; Louis Marmol, Carvajal, Juan Jiraenez Gil, Garcia de Orta dont le traité sur la description des plantes américaines éveilla un réel intérêt en Europe, Lorenzo Pérez, Acosta qui explora l'Inde, la Perse et la Chine, Gonzalo Fernandez de Oviedo qui décrivit la flore d'Amérique dans son Histoire générale des Indes, Hernandez(l) qui remplit sous Philippe II une mission scientifique dans la Nouvelle-Espagne, le naturaliste Robles, dont l'ouvrage sur les plantes de las Indias orientales est aujourd'hui perdu.
Un vent de fraîcheur scientifique circule alors à travers le pays ; malgré le système politique de la Maison d'Autriche, l'Espagne a des historiens, des écrivains politiques, des économistes qui sont assez osés pour revendiquer les droits de la nation et affirmer en présence du pouvoir absolu, la réalité de la volonté nationale ; et si Palacios Rubios, Escobar, Mariana, Quevedo, Saavedra, etc., n'ont pas la gloire d'asseoir et de vulgariser les principes de la science économique, du moins ont-ils le mérite d'étudier les premiers les problèmes qui intéressent la prospérité des nations. En dépit du joug de la scolaslique, il y a des philosophes, des penseurs qui osent attaquer l'aristotélisme des écoles et déclarent que l'observation et l'examen des faits sont la condition nécessaire du progrès scientifique.
L'enseignement profite naturellement de ce mouvenient
(1) Il écrivit une Histoire naturelle dont un exemplaire, copié pour l'abbé Cassiano del Pozzo, grand protecteur des arts et ami du Poussin, se trouve dans la bibliothèque de la Faculté de médecine de l'Université de Montpellier. L'original, formé de planches coloriées, se trouvait à la bibliothèque de l'Escuri al. L'ouvrage contient une description des animaux et des minéraux de la Nouvelle-Espagne, des quadrupèdes, des oiseaux, des insectes, des poissons, des minéraux; il contient une table alphabétique des plantes et une liste très intéressante des naturalistes de l'époque, anglais, hollandais, français. 11 cite également près de soixante -quinze écrivains espagnols ayant écrit sur les Indes, le Japon et la Chine. D'après le document de Montpellier, c'est sur l'ordre de Philippe 11 qu'Hernandez composa son ouvrage. Le titre est en italien bien que l'ouvrage soit écrit en latin. Il dit textuellement: Historia naturale délie cose che si trovano nella Nuova Spagna composta per ordine de Filippo II re di Spagna, da Francesco Hernando^ protomedico di S. M, nelle Indie e Nuovo Mondo.
d'idées, et les Universités d'Espagne prennent un nouvel essor. Elles sont en nombre considérable, et chaque jour en ajoute de nouvelles. De grands seigneurs, de puissants personnages jouissant de crédit à la Cour les défendent et les patronnent, car le pouvoir royal, redevenu Tunique source des faveurs, a repris la place usurpée précédemment par le Saint-Siège.
Université de Salamanque. — Entourée des institutions que la charité et la philanthropie des seigneurs et des prélats ont élevées depuis le xv'' siècle, pour Thospitalisation des étudiants pauvres, l'Université des bords du Tormès brille du plus grand éclat. Largement dotée, riche en dîmes ecclésiastiques et en privilèges, elle attire autour de ses chaires les étudiants de Castille, d'Aragon, de Portugal, de Cerdagne et même d'Allemagne. Sa réputation date de loin. Elle a commencé le jour où sous l'influence de la science arabe et des médecins andalous, Salamanque a établi, sur une base plus rationnelle et plus méthodique, l'enseignement de la médecine et des sciences naturelles, et a mérité qu'un pape l'appelât un des quatre studium générale du monde, et depuis cette réputation n'a fait que grandir, car les papes et les rois, en la comblant de faveurs, ont augmenté sa puissance de rayonnement et son prestige.
Alors qu'en Italie Galilée est poursuivi et mis en prison, elle enseigne le système de Copernic et déclare qu'il n'est point opposé à la doctrine de l'Eglise. Son autorité est si bien établie, que les évêques et les princes ont recours à ses lumières et la consultent dans les cas difficiles. Son opinion est d'un poids décisif; au moment du grand schisme, elle prend parti pour les cardinaux français, et cela suffit pour entraîner le roi don Juan ; plus tard, notamment lors des négociations entre les cours d'Angleterre et d'Espagne, au sujet du mariage de l'Infante Catherine d'Aragon, fille des rois catholiques, et d'Henri VIII, c'est elle toujours que l'on consulte; enfin lorsque les projets de Colomb, déjà repoussés parles Génois, les Portugais et
les Anglais, sont discutés et adoptés dans les conférences qui se tiennent dans son voisinage au couvent des Dominicains , elle a le mérite de se montrer favorable.
Certains étrangers lui contestent à la vérité cette gloire, mais à tort, parait-il, quelle que soit la part qui revienne d'ailleurs, dans le résultat final, à Fray Diego de Deza, professeur de théologie qui, en sa qualité de précepteur du prince Don Juan, contribua certainement à faire agréer les vues du grand navigateur.
On voit encore à Salamanque les deux édifices (1) où était jadis installée l'Université. Voisins l'un de l'autre, ils sont séparés par une petite place sur laquelle a été élevée naguère la statue de Fray Louis de Léon, qui fut à la fois théologien, poëte, orientaliste, philosophe, et une des plus nobles figures du xvi° siècle.
La façade du bâtiment principal ou de « las escuelas mayores » de style plateresco (2) et d'une incroyable richesse, porte les armes de Gastilie. Au rez-de-chaussée, les salles de cours, entre autres celle de Fray Louis de Léon, aux ouvertures étroites et petites, laissant entrer à peine un rayon de lumière. Avec un sentiment de piété bien naturelle, on a respecté l'ameublement de la pièce où enseigna le grand mystique, et tout encore, bancs, chaires, pupitres, est comme au jour où, sortant après sept ans des cachots de l'Inquisition, il commença sa leçon par ces paroles fameuses : « Ainsi que je vous le disais hier... »
Au premier, la bibliothèque. Rangés méthodiquement et par ordre dans de belles armoires, ses 37.000 volumes, pour la plupart du xvi® siècle, témoignent par la variété de leurs titres, qu'à côté de la scolastique, les professeurs savaient faire une place aux sciences historiques, géographiques et aux belles-lettres, et qu'ils embrassaient dans leur enseignement, tout le champ de la science : humanités , langues
(1) Le troisième bâtiment que l'on voit sur la place était un hôpital destiné aux étudiants, c'était VUospital del Estudio.
(2) On appelle plateresco, le style touffu, brillant, fouillé, qui naît au xvi« siècle, sous l'influence de la Renaissance, du mélange et de la combinaison des formes riches et compliquées que l'architecture musulmane et l'architecture gothique avaient laissées en Espagne.
orientales, philosophie, jurisprudence, théologie, médecine, mathématiques et sciences physiques.
Le cercle des études s'est en effet bien agrandi depuis le temps où, sous Alphonse X, il ne comprenait que le droit civil, le droit canonique, les décrétales, la médecine, les sciences mathématiques et naturelles, la philosophie, le Jatin et la musique. Riche déjà de vingt-cinq chaires, sous Boniface YIII, six de droit canon, quatre de droit, trois de théologie, une d'astronomie, trois pour les langues grecque, hébraïque et arabe, deux pour la médecine, deux pour la philosophie, deux pour la logique, une pour la rhétorique et deux de grammaire latine, l'enseignement acquiert tout son développement, au xvi*" siècle. 11 comprend alors, outre les humanités et la médecine, ce qu'on peut déjà presque appeler une faculté des sciences, car, à l'instigation de Juan de Zûûiga, il y à des cours d'art militaire, d'art naval, d'astronomie, de géographie, de gnomonique, et il ne compte pas moins de soixante-dix chaires, au premier rang desquelles continuent à se placer celles de droit, contrairement à ce que laisse supposer la charmante esquisse de M. Graux sur l'Université de Salamanque.
Caractères de l'enseignement. — Quant à la méthode employée, elle est à Salamanque ce qu'elle est partout ailleurs à l'époque. Libre en théorie, l'enseignement est resserré dans la pratique dans des limites assez étroites. La tradition scolastique d'abord, plus tard l'intervention du pouvoir royal, mettent de sérieuses entraves à la liberté des études.
Le professeur, qui d'ailleurs au début ne reste en place que pendant deux ou trois ans, borne son enseignement à la lecture des ouvrages de texte et aux explications tradilionnelles. Rigoureusement surveillé et puni d'amende, quand il ne donne pas à ses cours tout le temps exigé par le règlement, il n'ose pas sortir du cercle qui lui est tracé, pour faire œuvre personnelle, comparer, critiquer, discuter des textes, car il s'agit bien moins alors de savoir si oui ou non un point de doctrine est conforme à la raison, que de commenter l'opinion de tel ou tel docteur.
Aussi les études sont-elles interminables ; même après
avoir conquis les grades académiques, un docteur, un licencié en théologie par exemple restent de longues années encore sur les bancs de l'école, s'ils ne veulent point ignorer les systèmes de saint Anselme, de saint Thomas, de Scot, de Suarez et des autres. De là aussi ces disputes en usage à Paris comme à Salamanque, ces argumentations oiseuses, ces jeux d'esprit sans fin. On cherche à briller bien plus qu'à éclairer la question à résoudre, à faire assaut d'esprit bien plus qu'à se former le jugement et acquérir une bonne méthode de travail. Quant à la recherche de la vérité ellemême, personne ne s'en occupe ; la seule chose qui intéresse c'est la doctrine de tel ou tel docteur.
Ces controverses dans le vide finissent par prendre une telle importance qu'elles constituent l'enseignement luimème, et que les règlements les ordonnent. Ceux de Salamanque par exemple stipulent que de la Saint-Luc, jour de l'ouverture des cours, jusqu'aux vacances, c'est-à-dire jusqu'à la Saint- J e an (1), il y aura par mois deux disputes en théologie, autant en médecine et douze en droit canon; qu'il y en aura pour les maîtres et pour les bacheliers; ils prévoient le cas où les conclusions que l'on doit présenter au Président du tribunal, huit jours àl'avance, seront jugées insuffisantes, et celui au contraire où elles seront agréées, et alors ils indiquent la place du cloître où elles doivent être affichées, afin d'être à portée de tous ceux qui désirent les combattre.
Grades et solennités universitaires. — Quand il a suivi, pendant le nombre d'années voulu, les cours qui lui ont le mieux convenu, l'étudiant, qui a toujours joui de la plus grande liberté dans le choix de ses études, subit un examen et aspire à un grade. Les épreuves varient naturellement selon les grades et aussi selon les Universités.
A Salamanque l'examen public, qui s'appelle « repeticidn », est moins compliqué qu'ailleurs. Le candidat prononce un discours; il soutient un certain nombre de conclusions et est admis à la licence. A Alcalâ, les choses se passent d'une façon plus solennelle, more parisiensi,
(1) Parfois pourtant il y avait une session supplémentaire, c'était le Cursillo, qui durait jusqu'au 8 septembre.
Le candidat à la licence de théologie a huit actes à accomplir. Les quatre premiers s'appellent la tentatioa^ le primero, le segundo et le tercero principio, et confèrent le grade de bachelier. Après les avoir victorieusement subis, le candidat entre en licence. Les épreuves qui correspondent à celles de la Sorbonne, s'appellent le Quod libet, la Parva ordinaria^ la Magna ordinaria et V Alphonsina. Le candidat, après avoir étudié pendant deux ans la Bible et les Sentences, est successivement dans les trois premières épreuves interrogé sur la théorie et la pratique de certaines matières théologiques. Dans la quatrième qui dure au moins tout un jour, l'examen porte sur les spéculations les plus hautes et les plus délicates. Chaque fois les épreuves sont suivies de longues argumentations, auxquelles prennent part douze docteurs et trois bacheliers.
La licence obtenue, reste encore une nouvelle série d'épreuves pour obtenir le grade de docteur.
D'abord, en présence du corps des professeurs réuni dans la salle du Paranymphe, on interroge le candidat sur des points de doctrine ; puis dans une seconde séance, chacun des assistants s'efforce d'embarrasser l'impétrant par des questions subtiles et tâche d'égayer la docte assemblée à ses dépens ; c'est le Véjamen^ et n'importe qui peut s'y divertir aux dépens du malheureux candidat. Toutes ces épreuves subies avec succès, reste enfin la réception.
C'est l'acte solennel et de parade par excellence. Il a lieu deux ou trois jours après la vesperie et est l'occasion de grandes réjouissances. Après la cérémonie religieuse et les discours de circonstance, le chancelier, le Recteur et le doyen délivrent au jeune docteur les insignes de sa nouvelle dignité: le bonnet carré, l'anneau, les gants blancs, l'épée et les éperons d'or. Le nouveau promu remercie dans un discours élégant; puis tous les assistants se forment en cortège pour processionner à travers les rues et les places publiques. Toute la ville est en fête : les balcons sont couverts de tentures, les cloches sonnent à toute volée, et les étudiants poussent des cris et des vivats étourdissants. On distribue, aux frais du jeune docteur, aux dignitaires et aux
docteurs deTUniversité, des gants blancs, des bonnets carrés^ des cierges et des boites de bonbons ; on jette des dragées à la foule, et toute la corporation universitaire se gorge de viandes et de vins.
Tous les détails de la cérémonie sont réglés avec la plus grande minutie.
A Salamanque, les statuts de l'Université prescrivent aux licenciés et aux docteurs, de donner aux examinateurs, deux doublons de Gastille, un cierge, une caisse de coûfitures, une livre de dragées, trois paires de poules, et en plus, un souper dont le menu doit se composer de volailles, d'une écuelle de manjar blancoy de fruits, de pain et de vin.
Le jour de la cérémonie, maîtres et étudiants se rendent en grande pompe à l'Université. Des cymbaliers et des trompettes ouvrent la marche, puis viennent les alguazils du chancelier, le secrétaire des études, le maître des cérémonies, les étudiants; en tête, ceux de la Faculté des arts, derrière les théologiens, ensuite ceux de la Faculté de droit. C'est le tour alors des conservateurs et des parrains, avec le candidat. Des huissiers les précèdent, tandis que TÉcolâtre et le Recteur, accompagnés chacun d'un serviteur à cheval et de six pages, ferment la marche. Le cortège se formait d'abord, dit M. Vidal y Diaz, dans son Mémoire historique (1) sur l'Université de Salamanque, devant la porte de la maison du chancelier, puis se rendait à l'Université, et de là, au collège Trilingue (collège des trois langues) où tout le monde s'arrêtait, etc. Le candidat qui allait à cheval, tête nue, portant la golilla et l'épée, mettait pied à terre, ainsi que les ecclésiastiques et les religieux qui chevauchaient sur des mules, et tout le monde se rendait processionnellement dans une vaste salle où des rafraîchissements étaient servis. On distribuait alors les cadeaux ; le Recteur, le chancelier et les parrains recevaient, chacun, dixhuit livres et demie de sucre et huit livres de confitures ; les gradués, quatorze livres et demie ou bien vingt-quatre
{{) Memoria histérica de la Vniversidad de Salamanca^ por D. A.Vidal y Diaz. Salamanca, 1869.
livres dix onces, si le sucre était en tout petits morceaux, et en plus quatre livres de confitures. La journée se terminait par un plantureux souper, au son de la musique. Le lendemain, nouvelle marche processionnelle, celte fois pour se rendre à Téglise où le chancelier, après une dernière argumentation et des harangues officielles, conférait les grades, auctoritate pontificia. Le candidat prêtait serment, et après une nouvelle distribution de bonnes-mains aux secrétaires, de gants au chancelier, au Recteur et à tous les gradués, le cortège se remettait en marche, pour assister à la course de taureaux dont le nombre était encore rigoureusement déterminé ; il y en avait dix pour trois gradués, douze s'il y en avait davantage.
Pour les docteurs en théologie, les choses se passaient plus modestement. Il n'y avait ni soupers, ni cadeaux, ni taureaux, et tout se réduisait à la promenade processionnelle et à une distribution de gants. Ces coutumes étaient fort dispendieuses, et il finit par en coûter si cher, Torgueil et la vanité aidant, que les gens avisés attendirent des deuils de cour, pour aspirer au doctorat, au grand mécontentement, cela va sans dire, de tous ceux qui profitaient de ces aubaines. Malgré tout pourtant la mode persista, et encore en 1752, le roi Ferdinand VI ne put réussir à mettre un terme à ce débordement de prodigalités ; son décret se heurta à des habitudes si bien enracinées, qu'il fut obligé de le rapporter, et les choses continuèrent comme par le passé, jusqu'au moment, où par la ruine des Universités espagnoles, il n'y eut plus ni examens ni candidats.
Apogée de l'Université de Salamanque. — Au moment de sa splendeur, l'Université de Salamanque comptait 7 000 étudiants et plus de 18000 personnes vivant sous son patronage, car elle avait le privilège d'exempter de certaines charges fiscales, et c'était une aubaine que les hôteliers, les fournisseurs, les libraires, les relieurs, tous gens avisés, n'avaient garde de négliger. Elle eut des maîtres fameux : Pedro Ciruelo, Luis Vives, le célèbre philosophe, qui critiqua si aigrement l'enseignement de l'Université de Paris, le père Mariana, Rivadeneira, les
Sepulveda, Escobar, Garcia Ârias, Gelida qui professa à Bordeaux, Âudrès de Exéa qui enseigna à Montpellier, d^autres encore.
Elle fut l'école où se formèrent les esprits les mieux trempés de la péninsule. Le cardinal Ximenez de Cisneros. le philanthrope et le jurisconsulte de las Casas, le célèbre capitaine Fernand Cortès, le théologien Suarez que les Espagnols considèrent comme le précurseur de Grotius, y passèrent les années de leur jeunesse.
C'est là qu'étudia le fils des rois catholiques ; c'est là qu'enseignèrent Ârias Montano, le restaurateur de la théologie dogmatique, Pedro Monz<5, Pedro Ponce qui créa en Espagne dès le xvi'' siècle l'enseignement des sourds-muets, et tant de théologiens, d'humanistes, d'orateurs, de juristes qui s'illustrèrent dans les travaux du Concile de Trente.
Aujourd'hui encore, malgré son abandon et ses ruines, Salamanque étonne et force l'admiration. Quand on la regarde des bords du Tormès, dont les eaux limpides reflètent les piles d'un long pont romain, on reste confondu de tant de coupoles, de tant de clochers, de tant de masses architecturales. Elles se dressent fières, malgré les cicatrices du temps, dans la beauté sereine de leurs lignes, et elles sont tellement nombreuses qu'on est comme étourdi de ce que suppose de puissance, de richesse et de force attractive, la réunion sur un espace aussi étroit de si vastes monuments.
Collèges et collèges-universités (1). — Le nombre de ces
(1) Au même mouvement se rattache le collège fondé à fiologne par le cardinal D. Gil de Albornoz au xiv" siècle, pour servir à l'hospitalisation des jeunes Espagnols et des jeunes Portugais, qui allaient en Italie étudier le droit et la théologie. Placé d'abord sous le patronage des boursiers eux-mêmes, puis sous celui d'un cardinal du Collège Romain, dépouillé de ses biens par Napoléon l*^, il a reçu depuis lors, du Saint-Siège, de nouveaux biens qui ont assuré son existence à ce jour. Les boursiers, dont la nomination avait été d'abord réservée à certains chapitres et aux héritiers de la famille du fondateur, sont choisis aujourd'hui par le gouvernement, les Universités, les prélats et le collège lui-même. Actuellement, il sert également à des jeunes gens qui se destinent à la carrière diplomatique et qui sont nommés par le ministre d'État. Les titres universitaires, que les boursiers obtenaient jadis à l'Université de Bologne, étaient valables en Espagne ; plus tard cette validité cessa, mais il s'est formé récem-
monuments et leurs dimensions nous racontent une période nouvelle de Thistoire universitaire et les influences qui dorénavant se feront sentir. A mesure , en effet, que la puissance royale se raffermit, et que jaloux de leur autorité les rois ne souffrent plus les ingérences de la papauté, une révolution s*opère. Les Universités s'émancipent du Saint- Siège, mais cette émancipation, qui se fait au profit de la couronne et de son intervention toujours plus directe, coïncide avec Téciosion d'institutions qui, créées d'abord pour fournir une retraite paisible à des bacheliers et à des licenciés désireux de continuer leurs études, finissent, sous le nom de collèges, par attirer à elles toute la vie des anciennes écoles et par l'absorber.
Importants par le nombre et les richesses, puissants parle patronage de grands seigneurs et des prélats qui les fondent, ces collèges se multiplient à l'infini. Il y a les grands et les petits collèges, les collèges impériaux, les collèges royaux, les collèges militaires, les collèges séculiers, les collèges ecclésiastiques. Toutes les villes universitaires possèdent les leurs. Salamanque en a 26 ; 4 grands, ceux de San Bartholomé, de Guenca, d'Oviedo et le magnifique collège de l'Arzobispo qui sert encore aujourd'hui à l'hospitalisation de jeunes Irlandais destinés àla prêtrise, et 22 petits ; Yalladolid a celui de Santa Cruz; Alcalâ le fameux collège de Sanlldefonso fondé par le cardinal Cisneros et 1 3 petits. Grenade a 4 petits collèges, etc., etc., et ainsi des autres villes universitaires.
Il y a aussi, et c'est un trait qui caractérise le développement universitaire de l'Espagne au xvi® siècle, les collègesuniversités (1). Le collège de Sigùenza est le premier de cette
ment, une association d'anciens boursiers, qui a pour objet de revendiquer les privilèges du temps passé et de faire rétablir les anciens statuts. Le Conseil supérieur de Tlnstruction publique a déjà fait droit eii partie à la requête qui lui a été présentée en avril 1894, et aujourd'hui les boursiers du collège peuvent suivre les cours de philosophie, de sciences, de droit, d'architecture, de médecine, de génie civil, etc., de l'Université de Bologne. Pour plus de renseignements, voir El colegio de Bolonia, por los ex-colegiales D. Pedro Borrajo y Herreray D. H. Giner de los Rios. Madrid, 1880.
(i) Le trait n'est peut-être pas particulier à l'Espagne, car il semble qu'on le retrouve dans les collèges protestants de France entre la
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espëce et ouvre une série; après lui vient celui d'Alcalâ^ puis ceux de Santiago, de Séville, plus tard enfin ceux d'Osuna, d'Osma, d'Oûale, etc., etc.
A leur tour les ordres monastiques, les ordres mendiants entrent dans le courant de Tépoque et se forgent des instruments de propagande et d'influence, en créant des collèges-universités à Séville, Avila, Almagro, Luchente, Sahagun,Irache, Pamplune, Gandia. C'est une émulation universelle et une végétation luxuriante et touffue.
L'Espagne, tout entière au problème de garder sa suprématie politique et de l'asseoir sur l'influence religieuse, fait appel à toutes ses ressources. Elle se couvre de foyers d'études; elle en compte plus de quarante; malheureusement la quantité nuit souvent à la qualité, et Salamanque et Alcalâ, fières de leur autorité scientifique, se refusent à ouvrir leurs portes aux professeurs des petites Universités, qui, à leur tour, se liguent avec les collèges, pour se défendre et au besoin pour attaquer. Les conséquences de cette rivalité sont déplorables, et le résultat final est l'appauvrissement des études et la formation de castes spéciales d'étudiants et de professeurs.
En vain pour maintenir leur prestige et soutenir la concurrence, les grands centres d'études changent-ils leur première organisation et prennent-ils un ton aristocratique, en vain ne choisissent-ils le Recteur que parmi les gens de noblesse, et ôtent-ils aux étudiants le droit de nommer les professeurs; leur décadence s'accélère. Les collèges qui n'ont été créés que par philanthropie et dans l'intérêt du bon ordre, se détournent toujours plus de leur véritable destination. Jouissant d'une autonomie complète, largement dotés, installés le plus souvent dans de superbes édifices, administrés par un Recteur et des conseillers tirés de leur sein, tous grands et petits (et cette classification est indépen-
promulgalion et la révocation de l'édit de Nantes et aussi dans les collèges de Montpellier et de Nîmes par exemple, où l'enseignement supérieur se trouve soudé à l'enseignement secondaire. D'après la charte octroyée par François P"*, le collège de Nîmes a tout à fait la physionomie d'un collège-université.
dante de leur importance) n'obéissent qu'à des intérêts corporatifs et cherchent à s'ériger en Universités libres de tout contrôle. Après avoir demandé la collation des grades et les autres privilèges universitaires, ils inaugurent un régime de faveur qui a de très fâcheuses conséquences, et grâce à leurs grandes ressources, ils deviennent si influents qu'ils finissent par faire exclure de renseignement tous ceux qui ne portent pas leur estampille, et par transformer le professoral en une carrière fermée à quiconque n'appartient pas à leur orgueilleuse coterie.
Les étudiants se divisent eux-mêmes en deux camps opposés, ceux qui vivent dans les collèges et s'appellent becarios^ du nom d'une partie de leur costume, et ceux qui, de la forme de leur vêtement, portent le nom de mantéistes. Les uns sont des boursiers, soumis à une discipline sévère et presque monacale à l'intérieur des collèges, mais avec de brillantes perspectives. Les autres mènent une existence aventureuse, mais sans grand avenir. Leur sort est digne de pitié. Exclus de tout concours, ils ne peuvent disputer, aux boursiers dont la faveur fait souvent le seul mérite, les places et les honneurs, et doivent même renoncer, dans la plupart des cas, à la carrière de l'enseignement. Le temps n'est plus où, avec leur organisation corporative, ils nommaient les professeurs, élisaient le Recteur et occupaient une place importante dans la vie de l'Université. Maintenant, n'ayant que de maigres ressources, réduits à solliciter quelque emploi dans la suite d'un prélat, d'un magistrat ou d'un évêque, ils ne peuvent lutter avec ceux qui jouissent de hautes protections.
Les étudiants, leurs coutumes. — Pourtant si l'étudiant a cessé de prendre part à l'administration de l'Université et s'il n'a plus le droit de vote, du moins continuet-il longtemps encore à jouer un rôle aux yeux des bourgeois, et le sentiment qu'il a de l'effroi qu'il inspire, si nous en croyons les récits du temps, le dédommage des déboires que lui cause la lutte pour la vie. Les romans picaresques du xvi° et xvn° siècle ont laissé de lui un type inoubliable. Vêtu d'un manteau de laine
brune, quels que soient son rang et sa condition (car dans ce milieu, souvent pauvre, toujours démocratique, les riches costumes, la soie et les rubans sont choses prohibées), il se drape d'autant plus fièrement dans sa guenille qu'elle est plus sale et plus trouée. Son existence est faite d'aventures et de surprises. Quand il a quelques ressources, il vit dans des pensions ou des chambres meublées, aux environs de rUniversité ; s'il est pauvre, il recherche un emploi chez un homme influent, afin de s'assurer le vivre et le couvert et en plus un patronage pour l'avenir; s'il est d'un naturel indépendant, il va mendier à la porte des couvents. C'est alors le fameux étudiant de la soupe ou de la Tuna ; sa réputation est détestable; la nuit il court les rues, fait du scandale et effraie les bourgeois. Un jour à Salamanque, c'était au XVII* siècle, quelques étudiants se prirent de querelle avec des bourgeois, des paroles on en vint aux coups et une bagarre s'ensuivit. Il y eut des morts et des blessés ; le corrégidor fut atteint à la jambe. Il n'en fallait pas tant. Un pauvre diable, un clerc de Majorque, du nom d'Auguste Ferrer, fut appréhendé, mis à la torture et pendu un matin haut et court. Mais l'affaire ne s'arrêta pas là. L'Université se fâcha, Tévêque intervint, la cour s'émut et envoya un alcade et quatre alguazils. Le corrégidor, arrêté à son tour ainsi que quelques bourgeois des plus compromis, fut jeté en prison et condamné à mort. La sentence ne fut point exécutée, dit-on, car l'alcade prit peur, mais l'ordre ne fut point rétabli et les choses continuèrent comme par le passé, au grand détriment de la paix publique que ne cessèrent de troubler les discordes et les prétentions rivales des Castillans, des Navarrais et des Andalous.
Algâlâ. — Alcalâ est un autre nom fameux dans les fastes universitaires de TËspagne. Ses origines remontent, dit-on, au temps de Don Sanche le Brave (1293), qui aurait eu la pensée, qu'il n'eut pas le temps d'ailleurs de réaliser, d'y fonder un studium générale. Son projet longtemps abandonné, fut repris beaucoup plus tard, d'abord par l'archevêque de Tolède, Don Alphonse Carrillo, qui créa, dans un local voisin du couvent de San Francisco, trois chaires de gram-
L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR EN ESPAGNE. Tô
maire et d'humanités, et enfin parle célèbre cardinal Ximenez de Cisneros. Voulant fonder un établissement scientifique capable de rivaliser avec Salamanque, et ayant obtenu en 1 499 du pape Alexandre VI tous les droits et privilèges des Universités de Salamanque, de Yalladolid et de Bologne, le grand ministre reprit, sur de plus larges bases, Tœuvre déjà commencée, et institua un centre d'études qui disputa bientôt le premier rang à Fancienne école des bords du Tormès. La nouvelle Université, mise sous le patronage des rois de Castille, qui se réservèrent la faculté de la déplacer dans les limites du diocèse de Tolède, fut inaugurée en 1508. Elle était riche en enseignements de toutes sortes; elle avait des chaires de théologie nominaliste, scotiste et thomiste, ainsi que des chaires de logique, de philosophie, de rhétorique, d'hébreu, de grec, de droit canon et de médecine, en tout quarante-deux. Sa réputation était universelle et elle comptait 3,000 étudiants.
François I" la visita. Le cardinal Wolsey la van ta comme un modèle, et Érasme, faisant un jeu de mots sur son titre d'C/mversitascomplutensis^ Tappelale trésor de toutes les sciences.
C'est là que fut imprimée en latin, en grec, en hébreu et en chaldéen, la fameuse Bible Polyglotte. On peut voir encore aux Archives nationales d'Alcalâ, si riches en documents intéressant l'histoire de l'Europe, les statuts de l'Université, signés de la main de Cisneros. Par le soin minutieux avec lequel y sont réglés et précisés tous les détails de l'organisation, administration générale, attributions du Recteur, attributions des conseillers qui l'assistent, programmes et grades universitaires, ces statuts attestent l'intérêt passionné que le Cardinal prit à son œuvre. L'inspiration étrangère est visible, et c'est more parisiensi que fréquemment les prescriptions sont édictées, mais la pensée de créer surtout un centre d'études théologiques est évidente, et aussi la pensée politique de fournir, à la puissance de l'Espagne catholique, un instrument approprié.
Le noyau de l'Université était formé par le collège de San Udefonso ; autour, s'élevaient de nombreux établissements d'hospitalisation pour les étudiants pauvres. Il n'y en
avait pas moins de dix-huit, les uns pour les théologiens, d'autres pour les philosophes, d'autres enfin pour les hellénistes, pour les latinistes, pour ceux qui étudiaient la logique, la scolastique, les disciplines libérales et la médecine. La bibliothèque était très riche en manuscrits ; Gisneros y avait réuni tous les livres précieux et de quelque valeur qu'il avait pu trouver en Espagne, en France et en Italie. Elle était largement dotée, ainsi que l'Université, du reste, à laquelle une rente de d 4,000 ducats avait été assurée.
Décun des Universités. — Tout le xvi* et le xvn® siècle voient se créer en grand nombre d'autres centres d'études, tous plus ou moins constitués sur le modèle des deux Universités types de Salamanque et d'Alcalâ; mais leur histoire est si terne qu'elle mérite à peine une mention. Le siècle d'or est passé, aussi bien pour l'Espagne intellectuelle que pour l'Espagne politique, et toute sa force organisatrice s'en ressent. La vie et l'activité se retirent de partout. Le fanatisme et l'intolérance portent leurs fruits naturels. La lutte acharnée, menée contre tout ce qui pouvait diminuer sur les âmes la prise de l'orthodoxie catholique qui n'avait été pendant si longtemps qu'une autre forme du sentiment national, avait laissé le champ libre à l'esprit théocratique. La confusion du sentiment patriotique et du sentiment catholique, confusion qui s'était jadis opérée sous l'influence de ces longues luttes nationales, entreprises contre des ennemis qui étaient en même temps des infidèles, avait favorisé ses empiétements. Tandis que la pensée moderne s'était émancipée du joug du moyen âge dans l'Europe entière, l'Espagne prisonnière de grandeurs et de traditions dont le poids l'écrasait, avait égaré son génie dans les arguties de la raison raisonnante.
Laissant à d'autres la gloire de découvrir les lois de l'univers et de soumettre à l'intelligence de l'homme les forces de la nature, elle s'attardait dans des méthodes su-
l'enseignement supérieur en ESPAGNE. 77
rannées, par amour-propre et par crainte de se laisser contaminer par des doctrines hérétiques. Les écoles n'avaient nécessairement pu échapper à cette décadence générale, et les restrictions, que la sombre volonté de Philippe II avait mises à la liberté d'instruire, en empêchant les jeunes Espagnols d'aller étudier dans les Universités étrangères et par suite en mettant fin à des échanges qui avaient été jadis si féconds, avaient accéléré leur chute.
Sous l'influence d'un gongorisme qui pénétrait tout, l'enseignement s'était appauvri et avait dégénéré ; à mesure que la théologie, qui l'avait d'abord nourri de sa sève, avait cessé d'être Tunique support de la pensée scientifique, il était devenu misérable et dépourvu de sens, au point de n'être plus à la fin qu'un exercice dans le vide et à faux. Malgré quelques tentatives de réformes, le mal était si profond, la substance scientifique si amincie, qu'il n'y avait même plus au xYin"" siècle une chaire de mathématiques, dans l'Université illustrée par Pedro Ciruelo.
L'Espagnol frappait alors l'étranger, par un tour d'esprit qui se complaisait dans les spéculations oisives et sans objet. On ergotait, on s'égarait dans les subtilités d'une dialectique raffinée, on enseignait suivant saint Thomas, Scot, Suarez, et on fermait résolument la porte à l'esprit de progrès. Un bandeau était sur tous les yeux. Vers le milieu du xviii' siècle, le comte de Fuentès ayant essayé de créer à Saragosse, sous le nom A' Academia del biien gusto^ un centre d'études scientifiques, se heurta à une opposition irréductible, et à la veille de la Révolution, les professeurs de Salamanque, tout confits de regrets, déclaraient gravement que tout était pour le mieux dans la meilleure des Écoles.
On fait bien quelques efforts sous la dynastie française, et après la création de jardins botaniques à Cadix, à Séville, à Carthagène, à Valence, à Saragosse, l'envoi de quelques missions scientifiques au Pérou, à Santafé de Bogota, à Nueva Espana, au Paraguay, à Cuba, aux Philippines, et les travaux des Salvador à Barcelone, des Quer, des Gomez Ortéga, des Mutis, des Caranilles, etc., continuent encore les traditions des grands botanistes espagnols, mais ce
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n'est qu'une tentative isolée et qui reste sans influence sur l'état des Universités.
En vain au commencement du siècle, un Français, le général Thiébault, mù par ces sentiments innés de respect et de bienveillance, qui nous portent nous Français, moins à exploiter, pour des fins personnelles ou nationales, qu'à améliorer le sort des pays que nous avons conquis, tâchet-il de rendre à Salamanque son ancien éclat, et demandet-il qu'une somme d'un million sur le budget de l'Etat lui soit consacrée. Rien n'y fait. Déchue de son ancienne splendeur, la cité des bords du Tormès tombe au rang d'une petite Université de province et n'est plus guère qu'un souvenir. Le chiffre de ses étudiants diminue de plus en plus; ses cloîtres se vident. Les autres Universités ne sont pas mieux partagées. Au commencement du siècle, dit M. Gil de Zarate dans son Histoire de l' instruction publique en Espagne^ il n'y a plus de professeurs, car il n'y a plus d'effort, la faveur menant à tout, et il n'y a plus de ressources, car les biens qui assuraient l'existence de la corporation ont élé dilapidés ; les abus sont criants, les années de service militaire comptent comme des années de scolarité, les études de théologie préparent aux examens de médecine, et c'est le Télémaque de Fénelon qui sert de livre de texte dans les cours de droit public. C'est un effondrement. Les édifices sont en ruine ; il n'y a plus ni collections, ni instruments, ni laboratoires ; les cabinets de physique sont vides d'instruments de travail, et si les bibliothèques sont riches, elles ne le sont qu'en livres de théologie et de jurisprudence, La désorganisation est absolue.
L'Enseignement nouveau en Espagne, les réformes de 1845. — Une réforme s'imposait donc, mais elle avait à vaincre de grandes résistances, et il ne fallut rien moins que la poussée énorme de tout un siècle avide de progrès pour la
faire aboutir. Elle se fit enfin après bien des tentatives avortées, et Tannée 1845 marque une date capitale dans renseignement public espagnol.
C'est tout un changement de système. L'État se substitue à l'ancienne corporation et avec ses puissants moyens introduit Tordre, la discipline, la régularité là où n'existaient plus que le désordre, la confusion et la routine. Le plan de réformes alors élaboré et réalisé par M. Gil de Zarate, s'inspire du système qui prévaut en France ; TÉtat exerce la fonction enseignante, comme il exerce toutes les autres, et il se substitue comme moteur unique à l'organisation libre et indépendante des anciennes Universités. On peut blâmer en 1896 une réforme qui prit un aspect révolutionnaire, et qui mit quelque chose d'artificiel et de mécanique, dans un organisme qui devrait avant toutes choses avoir, pour atteindre sa fin^ toute la souplesse de la vie. Mais puisque les Universités n'étaient plus que des corps inertes, et qu'en dehors de TÉtat, il n'y avait nulle part une force, qui put soulever le poids mort de la routine, comment briser autrement les résistances et réussir à, substituer à un principe épuisé, un principe nouveau en harmonie avec les nécessités de Tépoque?
Quoi qu'il en soit d'ailleurs des imperfections de la réforme de 1845, le fait certain, c'est qu'elle produisit des améliorations importantes et nécessaires. Le nombre des Universités fut diminué ; des chaires nouvelles furent créées, les traitements des professeurs élevés, de façon à éviter les prélèvements faits jadis sur les étudiants par des maîtres besogneux, les programmes refondus, les bâtiments délabrés restaurés et agrandis, le matériel scientifique mis à la hauteur des besoins, enfin tous les services assurés. Depuis lors, bien des remaniements successifs, suivant le jeu de la poHtique, ont apporté de nombreuses modifications au plan primitif, mais sans en altérer la physionomie générale, et aujourd'hui encore l'organisation actuelle repose sur la législation de 1845 complétée par celle de 1857.
Universités actuelles, leur organisation. — Après avoir possédé plus de trente Universités, l'Espagne n'en compte
plus que dix : Madrid, Salamanque, Yalladolid, Saragosse, Barcelone, Valence, Séville, Grenade, Oviedo et Santiago. Ces dix Universités sont d'importance inégale et n'ont pas le même nombre de facultés.
Madrid qui porte le nom d'Université centrale est la seule qui ait les cours nécessaires pour le doctorat (1). Elle a cinq facultés : celle de philosophie et de lettres, celle des sciences (sciences physico-mathématiques, physico-chimiques et naturelles), celles de droit, de médecine et de pharmacie. De plus elle groupe autour d'elle l'école de diplomatique ou école des chartes, qui a pour but de former le personnel des bibliothèques, des archives et des musées archéologiques, ainsi que de préparer à Tintelligence des textes du moyen âge et de l'antiquité classique ; l'école d'architecture, l'école des beaux-arts, l'école de musique et de déclamation, l'école des arts et métiers, qui rappelle, par son organisation, soit nos écoles philotechniques, soit nos écoles professionnelles d'apprentissage, l'école vétérinaire, les écoles normales d'instituteurs et d'institutrices, l'école du commerce et les deux lycées. Toutes ces institutions, ainsi que le Musée des sciences naturelles et le jardin botanique, sont rattachées à l'Université centrale, en tant que le Recteur de l'Université en est le chef; mais pour ce qui est de leur organisation, de leurs programmes, du recrutement de leurs professeurs, elles ont une organisation propre, et le Recteur ne sert que d'intermédiaire, pour l'administration et la discipline, entre elles et le ministère.
Par contre, d'autres établissements scientifiques, tels que l'observatoire astronomique, le musée de peinture et de sculpture, le musée archéologique, le musée des reproductions artistiques, l'institut central météorologique, la bibliothèque nationale, le musée pédagogique, les écoles des ingénieurs et toutes les collections qui servent soit à l'étude de l'histoire soit à celle de l'histoire de l'art, n'ont aucun lien légal avec l'Université.
Barcelone et Grenade ont également cinq facultés. Sala- Il) Les universités confèrent en outre des diplômes de notariat, de chirurgien-dentiste, de sage-femme et d'aide-chirurgien.
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manque n'a que les facultés de philosophie, de droit, plus une école provinciale de médecine et une section de sciences physiques et chimiques imparfaitement organisée. Le nombre de ses étudiants n'est plus que de six cents environ et celui de ses professeurs tant ordinaires qu'extraordinaires de cinquante. Elle vient donc bien après Madrid, Sévillô, Barcelone, Valence et Saragosse.
Par un côté pourtant elle l'emporte sur ses émules, car elle possède ce que ne possède aucune autre Université d'Espagne , depuis la loi de desamortizacion ; elle a un fonds propre qui lui a été remboursé, en compensation des dîmes qu'elle avait jadis à recouvrer dans l'évêché de Salamanque et sur l'abbaye de Médina del Campo. A la vérité l'Université n'en a point pour le moment la libre disposition, la législation actuelle ne reconnaissant point la personnalité civile aux corporations qui dépendent de l'Etat; mais en attendant qu'un changement législatif intervienne, elle possède d'ores et déjà des ressources, provenant des fondations faites dans le cours du xvi" et du xvii® siècle et des biens des anciens collèges, qu'elle applique à des fins utiles.
Administrées par un comité présidé par le Recteur, ces ressources servent à constituer un certain nombre de bourses, au profit des jeunes gens choisis exclusivement parmi les élèves des lycées et parmi les étudiants de l'Université de Salamanque.
Ces bourses portent le nomades anciens collèges et se classent par suite en deux grandes catégories, celle des grands collèges et celle des petits (1). Ces dernières forment 13 groupes, et chaque groupe porte le nom du collège correspondant. Quant aux bourses des grands collèges, elles sont attribuées aux étudiants des facultés de théologie, de droit, de médecine, de philosophie, et leur fournissent les ressources nécessaires pour faire à Madrid leurs études de doctorat et en plus une subvention de 4.000 pesetas pour voyager à l'étranger. Pour être candidat aux unes et aux
(1) Il y a quelques années encore, il y avait 20 bourses de la première catégorie et 40 de la seconde.
autres, il faut être de nationalité espagnole, de naissance légitime et bon catholique. Ainsi, malgré les révolutions, il existe encore des bourses du collège de Santa Maria y Todos los Santos, du collège Trilingue, du collège de San Pelayo, etc., etc. Les bâtiments anciens ont été détruits ou ont reçu une autre destination, mais l'institution demeure avec tous ses avantages. Malheureusement, comme il arrive parfois en Espagne, les choses dans l'application subissent des déviations fâcheuses qui les empêchent de produire tous leurs résultats. Il semble qu'une institution pareille si bonne et si excellente pourrait servir d'aiguillon, pour développer la culture scientifique et le goût de la recherche. Or on cite des cas où des boursiers, ayant fait des travaux personnels, ont attendu pendant des années que le jury, formé par les membres du comité qui les patronne, voulût bien se réunir et leur donner l'autorisation d'imprimer des travaux que le règlement même imposait.
A l'Université de Saragosse on compte quatre facultés : celle de philosophie et de lettres, les facultés de droit, des sciences, de médecine et en plus une école de sciences appliquées.
Valence et Valladolid ont le droit, les sciences et la médecine; Santiago a le droit, la médecine et la pharmacie; Séville, la philosophie, le droit et la médecine; Oviedo seulement le droit et une école de sciences soutenue par la province. En plus toutes ces Universités ont des écoles normales ; quelques-unes ont des écoles vétérinaires, et Barcelone a une école de génie industriel.
Quant aux facultés de théologie, elles n'existent plus depuis 1868, et c'est dans les nombreux séminaires, placés sous le contrôle direct des évêques, que se font les études nécessaires aux jeunes gens qui se destinent à la carrière ecclésiastique.
A la tête de chaque Université se trouve un Recteur choisi parmi les professeurs; depuis 1845, il est l'agent et le représentant du gouvernement, non seulement dans l'Université, mais auprès de tous les établissements d'instruction qui sont dans son ressort académique. Par une anomalie
bizarre cependant, les bibliothèques, ces instruments de travail par excellence, sont dans le service d'un corps spécial formé par les élèves de l'école des Chartes et échappent à sa direction ; il en est de même des musées, de l'observatoire, du service météorologique. Le Recteur veille à l'exécution des lois et des décrets, il préside les conseils des professeurs, il a la garde de la discipline. Celui de Madrid a un droit de préséance sur ses collègues; il est illustrissime et touche, en dehors de son traitement de professeur, un supplément de 2,500 francs par an; ce qui est plus important, il fait partie du Conseil supérieur de l'Instruction publique, prérogative dont ne jouissent pas ses collègues de province.
L'ancien claustro des professeurs, dépouillé de ses privilèges, ne représente plus les intérêts exclusifs et corporatifs des docteurs de l'Université; à vrai dire il n'existe plus. A sa place, on a mis un Conseil universitaire composé des doyens des facultés, des directeurs des écoles spéciales et des instituts établis au siège de l'Université.
En outre, il existe un Conseil ordinaire et un Conseil extraordinaire, l'un composé des professeurs des facultés, et l'autre formé par les professeurs, par les directeurs des écoles spéciales et des instituts, enfin par les docteurs qui peuvent résider dans la ville^ quelles que soient d'ailleurs leur provenance et leur origine.
Ce dernier Conseil n'intervient que dans les grandes solennités académiques et pour en relever l'éclat, mais il jouit de la prérogative de nommer le représentant de l'Université au Sénat. Quant aux autres Conseils, leurs attributions se limitent aux intérêts des corps dont ils sont les représentants : intérêts scientifiques, intérêts administratifs, réformes, discipline, et leur action s'ajoute à celle du Conseil des professeurs de chaque faculté qui se réunit sous la présidence du doyen.
Le personnel administratif comprend, en plus du Recteur, un vice recteur qui le supplée au besoin, un secrétaire général nommé par le ministre, aux appointements de trois à six mille francs par an, et un certain nombre d'auxiliaires
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(scribes et employés). Les professeurs qui portent le nom de « catedràticos » doivent être âgés de vingt et un ans au moins, être de nationalité espagnole, et docteurs de la faculté dans laquelle ils veulent enseigner.
Leur nomination se fait généralement à la suite d'un concours ou oposicion^ c'est-à-dire après une argumentation publique et devant un jury composé de sept membres.
Quand il y a lieu de pourvoir à une chaire, la direction générale de l'instruction publique fait annoncer la vacance, et indique l'époque du concours ou de Voposicion qui, pour les chaires dans les facultés et les écoles supérieures et professionnelles, a lieu à Madrid. Les épreuves consistent en épreuves écrites et en épreuves orales. Les candidats ont également à répondre à un certain nombre de questions tirées au sort et à faire une leçon sur un des trois sujets, tirés également au sort, entre tous ceux qui entrent dans le programme de la chaire, enfin à indiquer leur méthode d'enseignement.
Les professeurs sont en droit inamovibles. Leur situation pécuniaire réglée par la loi de 1857, varia d'abord, suivant leur catégorie etleurclasse,de 12.000 à 30.000 réaux. Aujourd'hui, et en vertu de dispositions nouvelles, le traitement est fixé de 3.500 à 10.000 pesetas, suivant l'ancienneté. A Madrid, les professeurs reçoivent 1.000 pesetas de supplément.
Les anciennes catégories à'ascenso et de término existent encore, mais elles n'ont plus qu'une valeur honorifique ; pourtant il faut qu'un professeur soit de la catégorie de término pour remplir les conditions d'éligibilité au Sénat.
A côté des professeurs ordinaires il y a des professeurs auxiliaires, mais ils ne font de cours que lorsque, pour une cause quelconque, le titulaire est empêché; ils n'ajoutent donc aucune force au corps enseignant. Leur traitement est de 1.750 pesetas en province, de 2.250 à Madrid.
D'après le plan d'étude de 1857, les cours et les programmes devraient être rigoureusement réglés par l'autorité administrative, mais en fait la loi n'a jamais été appliquée, et les professeurs sont dans la pratique tout à fait libres d'établir le programme de leur enseignement.
L'enseignement oral du professeur est complété par le livre de texte, dont le choix est laissé à son libre arbitre. Malheureusement il n'est pas rare de voir l'autorité centrale vouloir exercer un contrôle, en se laissant guider par d'autres considérations que des considérations scientifiques^ et repousser, à la requête de telle ou telle influence, des ouvrages dont les principes ne cadrent pas tout à fait avec ceux des évèques ou de la congrégation de l'Index à Home. Les ouvrages de texte employés sont généralement ceux des professeurs eux-mêmes, mais dans les cours scientifiques, vu l'insuffisance des publications espagnoles, on a recours de préférence aux ouvrages français; nos livres de médecine, de physique, de chimie, de mathématiques, de physiologie sont très répandus parmi les étudiants espagnols, et seuls les professeurs, et parmi eux, ceux qui se piquent d'être au courant du mouvement scientifique, font une place importante, dans leurs bibliothèques^ aux publications allemandes et anglaises.
L'examen joue un rôle capital dans l'enseignement universitaire espagnol et le caractérise. Il est de règle, depuis l'interrogation journalière faite en classe sur la leçon de la veille jusqu'aux examens de fin d'année, toutes les matières professées faisant partie des programmes d'examen. L'Es^ pagnol ne comprend pas l'efficacité d'un enseignement qui n'estpassanctionnéparune épreuve; delà tout un système savamment gradué de sanctions et de contrôles, dont le moindre inconvénient est de comprimer l'essor de l'esprit et de peser sur les préoccupations de l'étudiant. Il y a plusieurs sortes d'examens. L'examen de fin d'année qui s'appelle \a,pru€ba de curso et porte exclusivement sur les matières que désigne l'étudiant, et les examens pour l'obtention des grades académiques ; ils s'appellent ejercicios de grado^ et sont au nombre de deux : examen de licence et examen de doctorat : le premier est indispensable pour l'entrée dans la plupart des carrières libérales, l'autre est nécessaire aux candidats au professorat. Quant à l'examen du baccalauréat, il ne se passe plus à l'Université mais à Vlnstiinto ou lycée, et est obligatoire pour quiconque veut s'immatriculer à l' Université.
Les examens de licence dans ies facultés des lettres et de droit comportent deux épreuves : Texposition orale, préparée en trois heures, d'un sujet choisi par le candidat, sur une des trois questions qu'il a tirées au sort, entre cent dressées par le conseil des professeurs de la Faculté au commencement de Tannée académique, et la critique du sujet ou une interrogation qui dure à peu près vingt minutes.
Les trois licences, licence es sciences physico-chimiques, licence es sciences physico-mathématiques et licence es sciences naturelles, comprennent également deux épreuves : une interrogation et la solution d'un problème de mathématiques, ou bien la préparation d'un produit, ou bien encore la détermination de corps appartenant au règne animal, au règne végétal ou au règne minéral. Il n'y a point d'épreuve écrite.
Les épreuves du doctorat, dont la valeur n'est plus qu'honorifique sauf pour les aspirants au professorat universitaire, comportent une épreuve écrite ou thèse sur un. sujet choisi par le candidat, parmi une liste de sujets dressée par la Faculté, thèse dont la lecture ne doit pas dépasser une demi-heure, et des interrogations qui ont une durée totale de quarante-cinq minutes et portent exclusivement sur la thèse présentée.
Les programmes de ces examens et par conséquent des études, puisque les uns et les autres se correspondent, comprennent dans la Faculté de philosophie, pour la licence : les éléments de la littérature espagnole, la théorie générale de la littérature, les langues et les littératures grecque et latine, la métaphysique, l'histoire universelle, l'histoire critique espagnole, les langues hébraïque ou arabe ; pour le doctorat : l'histoire approfondie de la littérature espagnole, l'esthétique, le sanscrit et l'histoire de la philosophie. Dans la Faculté des sciences, pour la partie commune aux trois sections (sciences physico-mathématiques, sciences physicochimiques, et sciences naturelles), le programme delà licence comprend la géométrie, l'analyse mathématique, la géométrie analytique, la physique, la chimie générale, la zoologie, la botanique, la minéralogie, le dessin linéaire,
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la cosmographie et la physique du globe. £d plus, le programme de la première section comprend le calcul différentiel et intégral, la mécanique rationnelle, la géométrie descriptive et la géodésie, la physique supérieure et des exercices pratiques de physique divisés en trois séries suivant les classes.
Le programme de la licence physico-chimique comprend aussi la chimie minérale, la chimie organique, le dessin et des exercices pratiques de chimie. Le programme de la licence es sciences naturelles comprend en plus Tanatomie et la physiologie végétale, la minéralogie, la cristallographie, la zoographie des vertébrés, la zoographie des articulés, la zoographie des mollusques et zoophytes, la phytographie et la géographie botaniques, la géologie et le dessin.
Il y a trois programmes de doctorat correspondant aux trois licences. Le premier comprend la physique mathématique et rastronomie ; le second Tanalyse chimique et les exercices pratiques; le troisième la paléontologie, Tanatomie comparée, l'anthropologie et Fhistologie dont renseignement se donne à la Faculté de médecine.
On voit que si les Universités espagnoles laissent quelque chose à désirer, ce n'est pas en tous cas au point de vue de l'étendue des programmes.
Conditions d'admission. — Nul ne peut entrer à TUniversité, s'il n'est bachelier ou s'il n'a fait du moins les études nécessaires pour obtenir ce grade. Le diplôme peut s'obtenir alors plus tard, après Timmatriculation. Ce grade de bachelier dont nul ne peut se dispenser, car sans lui on ne peut subir les examens obligatoires de prueba de curso, était autrefois conféré par l'Université ; aujourd'hui il se passe dans les établissements d'enseignement secondaire. L'examen a un caractère purement oral et ne porte ni sur le grec ni sur les langues vivantes à l'exception du français.
L'enseignement secondaire en Espagne se donne dans les lycées (1). Le nombre de ces lycées est égal au moins à
(1) On les désigne sous le nom dHnstitutos.
celui des provinces; mais Madrid, avec sa population de SOO.OOO habitants, en compte deux : le lycée Cisnéros et le lycée San Isidro. L'enseignement qui se donne dans ces lycées laisse généralement beaucoup à désirer, de l'aveu de tout le monde, non que les professeurs soient inférieurs à leur tâche, mais parce que la durée des études n'est pas suffisante. Le programme comprend le latin, la géographie, l'histoire d'Espagne, l'histoire universelle, la rhétorique et la poétique, la psychologie, la logique, l'éthique, l'arithmétique et l'algèbre, la géométrie, la trigonométrie, la physique et la chimie, l'histoire naturelle, l'agriculture, la langue française, la gymnastique, la religion et le dessin (ces derniers facultatifs). Malheureusement l'enfant ne reste que cinq ans pour digérer ce vaste programme, il étudie le latin et le français pendant deux ans, les autres matières pendant un an^ et c'est tout. Entré à neuf ans, il en sort à quatorze, trop jeune encore pour s'être assimilé ce qu'il a appris. Il va alors à l'Université sans préparation suffisante, et les cours de celle-ci, au lieu d'être des cours de recherches scientifiques, ne peuvent être souvent que des cours d'enseignement secondaire élargi et de préparation aux examens.
Les étudiants en pharmacie et en médecine, en plus du diplôme de bachelier, doivent subir un examen sur la chimie générale, la physique et les sciences naturelles, qu'ils ont étudiées à la Faculté des sciences.
À leur entrée dans la Faculté de droit, les étudiants doivent également subir un examen sur la métaphysique, la littérature générale et l'histoire critique d'Espagne, qu'ils ont étudiées dans un cours préparatoire de la Faculté de philosophie et de lettres.
Malheureusement ces cours préparatoires même à Madrid n'ont pas une très haute portée scientifique. Les professeurs craignant que le nombre considérable de ces futurs avocats, qui encombrent les salles de la Faculté de philosophie, ne noie le petit contingent d'élèves sérieux, ont abandonné à des professeurs auxiliaires un enseignement qui se résume parfois dans la lecture d'un livre de texte disposé par demandes et réponses, à la façon d'un catéchisme.
Les droits d'immatriculation sont de 45 fr. 10 pour la licence et de 55 fr. 10 pour le doctorat; les droits d'examen pour les étudiants libres sont de 36 fr. 10 ; les droits de grado, qu'il s'agisse d'étudiants immatriculés ou libres, sont de 38 fr. 75 ; quant à ceux qui se paient, pour obtenir le titre de licencié et de docteur, ils sont dans le premier cas de 786 fr. 10 et dans le second de 1061 fr. 10.
Une particularité des Universités espagnoles c'est la distribution annuelle de prix et de récompenses. Il y en a de deux sortes : les récompenses ordinaires et les récompenses extraordinaires. Les premières consistent en un diplôme, les autres en une dispense des droits à payer pour obtenir les grades de licenciés et de docteurs. Il existe un prix pour chaque cours, et ce prix ne peut être obtenu que par les étudiants qui ont eu la note la plus élevée ou sobresaliente dans les examens ordinaires. Les récompenses extraordinaires ne se distribuent que par Facultés; il y en a deux ou trois, à moins que la Faculté ne compte plusieurs sections, auquel cas il y a autant de récompenses qu'il y a de sections. Pour être candidat, il faut avoir dans la même année aspiré au grade académique correspondant et avoir obtenu la note de sobresaliente dans les épreuves et les examens prescrits (1).
Université de Madrid. — Sa Bibliothèque. — Par le nombre des étudiants et la valeur scientifique de son corps enseignant, l'Université de Madrid occupe le premier rang, parmi les Universités d'Espagne. Fille de l'Université d'Alcalâ, dont les Facultés de théologie et de philosophie, transférées dans la capitale en 1836, furent réunies aux anciens collèges de pharmacie et de médecine ainsi qu'aux chaires d'histoire naturelle, de botanique et d'astronomie qui existaient depuis longtemps dans la capitale, elle continue les traditions de sa devancière,
(i) Il y a en plus des bourses d'étudiants.
• Elle compte. 81 professeurs titulaires, sans compter les maîtres auxiliaires et suppléants, et près de 6,000 étudiants qui se répartissent ainsi : 3,000 pour la Faculté de droit, 1,500 à 1,600 pour la médecine et la pharmacie, 500 environ pour les sciences et les lettres.
Logée calle de San Bemardo dans le bâtiment du Noviciado(l), TUniversité a longtemps donné asile à l'un des deux établissements d'enseignement secondaire qui se trouvent à Madrid, au lycée Cisneros, au détriment des chaires des sciences naturelles et des sciences physiques et chimiques qui se trouvent dispersées un peu au hasard des circonstances, dans différents bâtiments publics.
L'Université possède une bibliothèque dont les sept sections, section de philosophie, de théologie et de droit, de médecine, de pharmacie, de sciences, de diplomatique, d'arts et métiers, correspondent aux différentes Facultés ou Ecoles. Elle compte plus de 205,000 volumes, 3,000 manuscrits et 13,000 liasses de documents inédits. En 93-94, elle a été visitée par 39,941 lecteurs qui ont demandé 872 ouvrages de théologie, 7,486 ouvrages de droit, 20,103 ouvrages de sciences, 3,219 ouvrages de belles-lettres, 7,485 ouvrages d'histoire et enfin 775 revues périodiques. Une statistique curieuse, puisqu'elle donne le degré d'influence des littératures et sciences étrangères dans la Péninsule, est celle qui nous fait connaître le nombre d'ouvrages étrangers demandés. Sur 40,501 volumes donnés en lecture en une année, il y en avait 31,945 en langue espagnole, 5,352 en langue française, 1,811 en latin, 200 en grec, 165 en langues orientales, 90 en italien, 152 en anglais, 91 en allemand et 135 en dialectes espagnols.
Instruments DE travail. — Archives. — Presque toutes les Universités Espagnoles ont de riches bibliothèques, mais le nombre de leurs volumes ne doit pas faire illusion sur leur valeur réelle. Trop souvent la bibliothèque n'est qu'un asile où l'on recueille de vieux fonds qui s'étaient accumulés dans les couvents, et il n'est pas rare de rencontrer de grands
(1) C'était le noviciat des Jésuites.
U'ENSEIGNEBIENT SUPÉRIEUR EN ESPAGNE. 9i
centres d'études, comme Barcelone par exemple, dont le catalogue contient 150,000 volumes et presque pas de livres de science moderne.
Heureusement que cette pauvreté est largement compensée par les trésors que l'Espagne offre à la recherche érudite. Que de richesses en effet soit à Madrid, soit en province, au Musée des sciences, dans les collections et les musées de r Académie Espagnole, dans ceux de l'Académie des Sciences morales, de l'Académie des Beaux-Arts, à la bibliothèque de l'Académie des Sciences! Que de précieux documents à consulter pour l'histoire de Charles V, pour celle des rois catholiques, de Philippe IV, de Charles II, ou bien encore pour celle d'Amérique ! Que de manuscrits arabes, provenant de la bibliothèque de Gayangos ou d'achats faits à Tunis et au Maroc par le professeur Codera, à la bibliothèque de l'Académie d'histoire ! Et que dire de l'Escurial, dont le premier fonds réuni par les soins du secrétaire de Charles V, augmenté plus tard des collections commencées par Philippe II en 1565 et de celles non moins belles de Mendoza, enrichi de tous les livres que les savants et les théologiens espagnols avaient rapportés d'Italie, contient entre autres trésors, malgré l'incendie qui en dévora près de la moitié, les 580 manuscrits dont le catalogue, dressé d'abord par Miller, a été refait par Graux dans son Essai sur les origines du fonds grec de l'Escurial (1). Il n'y a pas lieu d'allonger cette liste outre mesure, et de citer ici tous les instruments de travail que renferment le Musée archéologique, si intéressant par ses collections américaines et surtout parce qu'il fait comprendre de ce curieux slyle miidejar (2) qui persista si longtemps en Espagne, même après la prise de Grenade et l'expulsion de los Moriscos^ ou de parler des belles collections d'entomologie de Madrid, etc., etc. Mais comment passer sous silence ces merveilleuses et nombreuses archives, aux milliers de liasses encore inexplorées, qui se
(1) Ce catalogue a été continué par M. Albert Martin, professeur à rUniversité de Nancy.
(2) Ce style n'est pas une transformation, mais un mélange d'ornernentation arabe et chrétienne ou bien encore parfois une application d'ornementation arabe à un sujet chrétien.
trouvent à Madrid, à Alcalâ, à Barcelone, en Galice, à Valence, à Palma, à Tolède, à Séville, et qui forment avec les importantes collections municipales de Madrid, de Valence, de Barcelone, de Navarre, avec celles des églises, malheureusement trop souvent soustraites aux regards des savants, avec les archives universitaires et les archives des Grands d'Espagne, les ducs d'Albe, les Fernan-Nuftez, des réserves inépuisables? Que de trésors inédits et de précieux documents, et si Ton veut préciser davantage, que de gros chiffres à citer! Voici Tolède par exemple, dont les 4,780 liasses sont indispensables à quiconque veut écrire , Thistoire des ordres militaires de Saint-Jacques, d'Alcantara, de Calatrava, ou bien encore Madrid aux riches archives communales si bonnes à consulter pour l'histoire de la littérature dramatique. Voici surtout Simancas, dont le dépôt si intéressant pour Thisoire de Philippe II, contient 79,278 liasses et 1,898 volumes. Quelle mine à exploiter pour qui cherche des renseignements inédits sur la Chambre de Gastille, le Conseil royal de Castille, les finances du royaume , l'Inquisition , les grandes administrations , ou bien encore pour qui est curieux de lire les originaux des testaments de la reine Elisabeth I", de Charles V, du prince Don Carlos, de Philippe II, la correspondance de Charles P', d'Ignace de Loyola, du duc d'Albe, et de Marie Sluart!
Malheureusement la plupart de ces archives, qui appartiennent à l'État ou en dépendent par le personnel, manquent souvent de catalogues et se refusent ainsi à un travail conimode. La règle pourtant souffre d'importantes exceptions, et les collections d' Alcalâ, avec plus de 100,000 liasses et tant de documents pour l'histoire de l'Inquisition de Tolède et de Valence, ainsi que les collections de Barcelone, si intéressantes à consulter pour l'histoire de la couronne d'Aragon, sont parfaitement installées^ dans un de ces magnifiques monuments dont la floraison artistique du xvi"" siècle a couvert l'Espagne.
Par contre les services qu'exige l'enseignement scientifique sont assez mal assurés; les laboratoires sont peu
l'enseignement supérieur en ESPAGNE. 93
nombreux, le matériel est démodé, les collections sont insuffisantes, et incomplètes ; malgré son observatoire, son institut central météorologique, son laboratoire maritime de Santander, l'Espagne n'a pas fait tout ce qu'elle aurait dû, pour fournir ses Universités des instruments de travail nécessaires. D'ailleurs là même où ils existent, ils ne se prêtent pas à un usage commode. Ainsi à Madrid, les collections se trouvent trop disséminées; le Musée des sciences naturelles, qui renferme des pièces uniques comme le squelette du Megatherium (1), et de belles collections entomologiques et minéralogiques, est rélégué dans les combles du Musée de l'Académie de Ferdinand YI (2), dans un quartier mondain et bruyant, et la Bibliothèque des Arts et Métiers attend pèle-mèle au ministère du Fomento, celui auquel est rattaché le service de l'instruction publique, un peu d'air et d'espace pour pouvoir être utilisée.
On fait cependant des efforts, et la bonne volonté ne manque pas. On vient de construire à Saragosse un vaste et bel édifice, consacré à l'enseignement des sciences pures et appliquées, dont les laboratoires, les salles de cours, les amphithéâtres sont parfaitement aménagés, et on agrandit, à l'heure actuelle à Madrid, un musée qui, créé il y a quinze ans à l'instar de ceux d'Angleterre et de France, a pour objet d'abriter les reproductions des chefs-d'œuvre de la sculpture, et de faciliter les études d'histoire, d'esthétique et d'archéologie.
Niveau des études. — Malheureusement, et ce n'est d'ailleurs qu'avec la plus grande circonspection que je me hasarde, en ma qualité d'étranger, à émettre une opinion en matière aussi délicate, tous ces progrès, toutes ces améliorations, font plutôt l'effet d'être le résultat d'une volonté extérieure que celui d'un travail organique. L'ensemble manque d'unité, les choses se tiennent peu ou mal. On y sent un désir d'imita-
(1) Le squelette de Madrid n'est pas tout à fait unique, car Londres possède aussi le sien. Il y en a aussi dans les collections des États-Unis.
(2) Aujourd'hui, le fait n'est plus exact et un nouvel édifice, aux vastes proportions, vient de recevoir la Bibliothèque nationale et le Musée archéologique, le Musée des sciences naturelles et le Musée d'art contemporain.
94 l'enseignement SUPÉRIEUR EN ESPAGNE.
tion bien plus que le résultat naturel d'une montée de sève.
La science pure attire généralement peu l'Espagnol. Nadie estudia^ por pmito gênerai^ sino lo que ha de servirle para subsistir, disait il y a cinquante ans M. Gil de Zârate, et les statistiques confirment cet aveu. Sur les 6,170 étudiants de Madrid, provenant soit de l'enseignement officiel, soit de l'enseignement libre, plus de la moitié sont étudiants en droit, 1,015 sont étudiants en médecine, et 777 étudiants en pharmacie, tandis que les deux Facultés de philosophie et de sciences ne réunissent que 620 élèves (bien que les étudiants en droit et en médecine soient soumis à l'obligation d'y faire une année préparatoire). Du reste en 1895, il n'y a eu que 37 licenciés et 11 docteurs dans la Faculté des lettres, 28 licenciés et 9 docteurs seulement dans la Faculté des sciences, et si l'on prend tous les inscrits et tous les auditeurs libres, on n'arrive encore qu'au chiffre de 373 pour la première de ces facultés et de 319 pour la seconde. Le pire c'est que le bagage scientifique, avec lequel les jeunes gens sortent des lycées, étant tout à fait insuffisant, au point de vue des études classiques, il faut, en arrivant à l'Université, reprendre par la base une éducation qui n'a pas les fondements voulus.
Le bachelier, en effet, qui sort de VinstittUo ne connaît pas un mot de grec, très peu de latin, à en juger par les explications que l'on peut entendre à l'Université, même à la fin d'une année d'étude, et il ne semble pas, qu'au point de vue de l'histoire, les choses aillent mieux. Non seulement, dit le professeur Altamira, l'étudiant n'a aucune des connaissances géographiques, paléographiques ou épigraphiques, nécessaires pour pouvoir entreprendre des travaux utiles, mais même en histoire, il n'a guère entendu parler que des époques antérieures au moyen âge, quelquefois des temps qui précèdent la Révolution française, mais jamais de ce qui s'est passé depuis; il ignore absolument l'histoire contemporaine.
Dès lors l'Université, malgré la valeur des hommes et l'ampleur des programmes, n'est pas ce laboratoire de recherches où l'effort tend surtout à enrichir la science, mais
un établissement, où se transmet la science acquise et où se continuent les méthodes pédagogiques de renseignement secondaire; l'étudiant y demeure un écolier sans liberté scientifique, prisonnier du programme et soumis au joug de Texamen. Suffisantes peut-être pour former des professionnels, les Universités n'ont pas le caractère de haute culture qui ouvre constamment des horizons nouveaux à Tesprit d'investigation, et fortifie Tintelligence et la volonté par une discipline rationnelle.
Il faut ajouter cependant qu'il y a, depuis quelques années, des symptômes d'une évolution dans la méthode d'enseignement, et une orientation meilleure. Malgré le goût national pour la forme oratoire et les traditions, que l'éclat des leçons d'un Don Emilio Castelar par exemple ou d'autres encore avait pu créer, le cours public tend aujourd'hui à se transformer, et on peut citer des cas, où il cède la place à la conférence fermée, où professeurs et élèves travaillent de concert.
Programmes DES facultés. — Écoles spéciales. — J'ai donné plus haut à propos des programmes d'examens, la liste des cours pour les Facultés de philosophie et des sciences; voici maintenant les programmes des autres Facultés.
Dans la Faculté de droit, l'enseignement porte sur la métaphysique, la littérature générale et la liltérature espagnole, l'histoire critique de l'Espagne, les éléments du droit naturel, le droit romain, l'économie politique dont l'enseignement a été introduit depuis 1807, et la statistique, l'histoire générale du droit, les institutions, le droit canon, le droit politique et administratif, le droit civil espagnol, commun et provincial, les finances, le droit pénal, le droit commercial, la procédure civile et criminelle, le droit international public, le droit international privé, la littérature et la bibliographie juridique, la législation comparée, l'histoire de l'Eglise et du droit canon, l'histoire des traités, les études supérieures du droit romain, la philosophie du droit.
Pour la Faculté de médecine^ le programme comprend la physique, la chimie générale, la minéralogie et la botanique, la zoologie générale, Tanatomie générale et descriptive,
rhistologie normale, l'anatomie technique, Tembryologie, la physiologie théorique et expérimentale, Thygiène privée, la pathologie générale et thérapeutique, Tanatomie pathologique chirurgicale et médicale, l'obstétrique et la gynécologie, les maladies et la clinique des enfants, la clinique chirurgicale, la clinique médicale, la clinique obstétricale, Tanatomie topographique et la médecine opératoire, Thygiène publique avec des notions de statistique et de législation sanitaire, la médecine légale et la toxicologie, Thistoire critique de la médecine; le programme du doctorat comprend un cours plus approfondi de Thygiène publique et Tépidémologie avec une option entre la chimie biologique, l'analyse chimique ou l'anthropologie.
Dans la Faculté de pharmacie, l'enseignement comprend la physique, la chimie générale, la minéralogie et la botanique, la zoologie générale, la matière pharmaceutique, animale, minérale, l'étude des instruments et appareils chirurgicaux; la pharmacie chimico-organique, la botanique descriptive, la chimie inorganique appliquée à la pharmacie; des exercices pratiques de chimie organique, des exercices pratiques de détermination des plantes médicinales, la matière pharmaceutique végétale, la pratique des opérations pharmaceutiques, l'analyse chimique des aliments, des poisons et médicaments ; lapharmaciepratiqueetlalégislationsanitaire ; le programme du rfoc/om/ comprend l'histoire critique de la pharmacie, sa bibliographie et la chimie biologique.
Les examens pour exercer le notariat portent sur le droit romain et le droit canon, les finances, le droit civil espagnol commun et provincial, le droit politique et administratif, le droit pénal, la procédure, le droit commercial, la rédaction des instruments de procédure, le droit international privé.
Malgré leur ampleur, certains de ces programmes, surtout dans les Facultés des lettres et des sciences, offrant des lacunes, on a recours à des écoles spéciales pour les compléter. Ainsi l'enseignement de l'École de diplomatique, dont il a été question déjà, supplée, au point de vue des sciences auxiliaires de l'histoire, à ce qui manque à la Faculté. Son programme comprend la paléographie générale et critique,
la grammaire comparée des langues néo-latines, la géographie de Tantiquité et du moyen âge, Thistoire littéraire, Tarchéologie et l'organisation des musées, Thistoire des institutions espagnoles au moyen âge, l'histoire des institutions espagnoles dans les temps modernes, les exercices pratiques de classification des archives, la bibliographie, la numismatique et Tépigraphie, l'histoire des beaux-arts, des exercices pratiques de classification des musées et des bibliothèques. De même l'enseignement, qui est donné dans la Faculté des sciences, est complété surtout, au point de vue des applications, par celui de l'École des mines, de l'Ecole des ponts et chaussées, de TÉcole forestière, de l'École des ingénieurs agronomes, de l'École des ingénieurs industriels située à Barcelone, des Écoles vétérinaires, de l'École de commerce qui, comme les Ecoles vétérinaires, est rattachée à l'Université, Ces écoles, organisées à peu près sur le type français, sont ouvertes au concours et forment des élèves en vue du service public.
Enseignement libre (1). — A côté de renseignement officiel il existe un enseignement libre, et il n'est point néces-
(1) Cette liberté n'a pas été jusqu'ici mise à profit, et il n'existe nulle part encore un enseignement supérieur libre réellement organisé, en dehors des séminaires qui, en l'absence de toute faculté de théologie entretenue par l'État, dispensent seuls l'enseignement théologique. Quelques tentatives ont été pourtant faites dans ces derniers temps; ainsi au collège des jésuites à Deusto, près de Bilbao, on enseigne le droit, la philosophie et les lettres ; au collège des Augustins à l'Escurial, on enseigne le droit et la philosophie; à Onate, on réorganise une Université aux frais de la municipalité et sous le patronage des évéques; au séminaire du Sacro-Monte à Grenade, on commence à enseigner le droit; et enfin à Bilbao, on a organisé, depuis quelques années, un cours de langue basque aux frais de la province ; mais jusqu'ici tous ces établissements n'ont pas conféré de diplômes, ni fait passer les examens ; depuis cette année pourtant, le collège du Sacro-Monte a obtenu l'autorisation de faire passer les examens, de conférer les diplômes, en se faisant assister d'une commission envoyée par l'Université, et il est probable que les autres écoles libres ne vont pas rester en arrière. En dehors de ces établissements d'éducation, il y a peut-être lieu de signaler un mouvement, qui rappelle celui de la University extension et qui a abouti cette année même à la création, à l'Athénée, d'une série de cours littéraires et scientifiques faits par les écrivains de Madrid et les savants les plus distingués de la capitale, et portant sur les sujets les plus divers.
saire d'avoir été immatriculé à l'Université ou d'en avoir suivi les cours pour être candidat aux grades universitaires ; il suffit simplement d'avoir passé tous les examens partiels, et de connaître les matières exigées par les programmes. Le nombre de jeunes gens qui travaillent ainsi en dehors de l'Université est considérable et même supérieur au nombre de ceux qui sont immatriculés. Il y en a plus de 3,000 à Madrid, et plus favorisés que les étudiants réguliers, ils jouissent du privilège de pouvoir passer leurs examens, qu'ils subissent à la vérité devant un jury composé des professeurs de rUniversité, à trois époques de l'année, au lieu de deux : en janvier, juin et septembre (1).
Les étudiants. — Toutes les classes sociales se mêlent sur les bancs de l'Université, et le fils du Grand d'Espagne y coudoie celui de l'artisan, mais le contact ne va pas au delà de la rencontre fortuite dans la salle de cours, et il n'y a rien qui rappelle la vie corporative des étudiants Écossais ou Scandinaves. Les étudiants ne vivent pas en sociétés, ils n^ont ni maison commune, ni associations, ni lieux de réunion. A l'occasion, et quand ils veulent donner une expression aux sentiments qui le* agitent, ils se forment temporairement en groupes qui applaudissent ou protestent, mais ces groupes n'ont qu'une durée éphémère et ne se prolongent pas au delà du motif qui les a fait naître; quant aux estudiantinaSy on ne les voit guère qu'à Paris et en temps de ocarnaval. Le manteisle d'autrefois a complètement disparu et la Tima n'est plus qu\in souvenir.
L'étudiant change assez souvent d'Université et émigré volontiers dans le courant de ses études. Ainsi à Madrid, plus des deux tiers des étudiants viennent de ja province et ont déjà commencé leurs études à Séville, à Salamanque, à Barcelone ou à Valence. La plupart fréquentent surtout la Faculté de droit, car le barreau mène à tout, et nous avons vu que l'Espagnol avait peu de goût pour la disci-^ pline des sciences exactes. De plus, les préjugés nobiliaires empêchent les jeunes gens des grandes familles de suivre les
(1) Ce privilège vient d'être supprimé.
L'EiNSEIGNEMENT SUPÉRIEUR EN ESPAGNE. 99
cours de médecine ou bien encore des lettres et des sciences, à côté des jeunes gens de rang plus modeste qui se destinent au professorat dans renseignement secondaire et supérieur. Du reste, il n'y a que peu de temps que les fils des Grands d'Espagne ou de los titulos de Gastille, marquis, comtes, vicomtes, fréquentent l'Université; jusqu'ici, ils s'en étaient tenus éloignés et s'étaient contentés de renseignement donné par des précepteurs ou des maîtres privés.
Carrières universitaires. — La Faculté de droit, où se rencontrent les enfants des riches familles et les fils de la petite noblesse si nombreuse en Espagne, puisque le simple fait de naître dans certaines provinces de la Biscaye par exemple suffit pour conférer le titre de Don et d'Hidalgo, conduit naturellement au barreau et à la carrière politique ; mais elle ouvre aussi aux licenciés un débouché dans nombre d'emplois qui s'obtiennent à la suite de concours, tels que le Conseil d'État, l'enregistrement, la magistrature, la carrière consulaire et la diplomatie, les fonctions juridiques dans l'armée et dans la marine, le contentieux des finances, le ministère de la justice, les tribunaux, les ^greffes et les notariats.
La Faculté de médecine conduit à renseignement et à l'exercice pratique de la médecine, et en plus à une série de services publics de santé qui s'obtiennent au concours, tels que par exemple les directions et les fonctions de médecins dans les établissements thermaux, le service hospitalier dans les hôpitaux, dans les asiles, dans les maisons d'aliénés, le corps de médecine légale, les postes de médecins dans les municipalités, car théoriquement toute municipalité est tenue de payer un médecin pour les soins à donner aux indigents.
La Faculté de pharmacie conduit à l'exercice de la profession et aux fonctions indiquées plus haut, services de la santé dans l'armée, dans la marine et dans les hospices. Les sciences et les lettres conduisent au professorat dans l'enseignement supérieur et secondaire et à quelques services spéciaux comme celui de l'observatoire. D'une façon générale, on peut dire que les titres de licencié et de docteur
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sont très prisés, car ils donnent à ceux qui en sont nantis des avantages réels et un moyen d'arriver plus facilement dans les fonctions publiques.
Résumé sur l'état actuel des Universités. — En résumé, soit que Ton considère l'organisation générale des Universités d'Espagne et leur régime administratif, soit que Ton regarde au fond même des choses, on n'a guère de ces surprises heureuses qui éveillent un sentiment d'élonnement. Aujourd'hui comme à l'origine, comme au temps de Cisneros, l'Espagne emprunte à l'étranger ses inspirations et ses modèles, et c'est la France surtout qu'elle imite, sans la suivre toutefois dans toutes ses tentatives d'amélioration et de progrès. Les Espagnols qui regrettent l'ancienne orgar nisation des Universités de leur pays, nous en veulent eneore des mauvais exemples que nous leur aurions donnés, il y a un demi-siècle. N'y a-t-il pas là quelque injustice? Et si la copie a été si bien réussie, n'est-ce pas que l'Espagne était admirablement préparée par un long passé d'absolutisme bureaucratique pour développer jusqu'à l'excès l'uniformité administrative qui frappe dans l'organisation actuelle? Ce qui est bien indigène en tous cas, c'est la lutte qui se poursuit obscurément sur le terrain de l'enseignement, comme ailleurs, entre le passé et le présent. Malgré tant de révolutions, il n'est pas bien sûr que le vieil esprit théocratique ne fasse pas encore peser son joug sur l'enseignement. On chuchote que là plus qu'ailleurs les apparences sont trompeuses, et que, sous les dehors du mouvement moderne ce sont encore les idées d'autrefois qui gouvernent et dominent. Les théories de la science en désaccord avec les doctrines de l'Eglise ne sont pas toujours assurées du lendemain, et, ainsi que je l'ai déjà dit, il peut arriver que des boursiers, envoyés à l'étranger pour faire des travaux de recherches, attendent de longues années, avant que la commission, qui doit juger leurs mémoires et leur donner un permis d'imprimer, consente à se réunir.
Si l'on ajoute l'insuffisance des bibliothèques, l'absence presque complète des instruments de travail réclamés par
la science moderne, le fâcheux état des laboratoires, remploi de mauvaises méthodes pédagogiques, la rigueur mécanique des programmes, qui ne laissent pas à l'élève une liberté suffisante pour se mouvoir à Taise, la faiblesse des étudiants à leur entrée à TUniversité, on pourra se figurer quel peut être le niveau des études et le caractère réel d'un enseignement, qui bien souvent ne peut viser qu'à la transmission des vérités acquises.
Tendances nouvelles. — Le musée pédagogique. — En faisant son bilan, il ne faut cependant pas méconnaître les bonnes volontés qui se manifestent et les efforts que, sans souci de leurs avantages personnels, font des hommes de cœur et de science pour élever le niveau intellectuel et scientifique du pays. Il ne faut pas oublier non plus les initiatives heureuses prises par le gouvernement depuis vingt ans, et tout ce qu'il a successivement réalisé d'améliorations et de progrès; car toutes ses créations nouvelles, création d'un institut météorologique, création d'un laboratoire de biologie marine à Santander, installation d'un musée pédagogique à Madrid, réorganisation de l'école centrale des institutrices, témoignent d'un esprit de réforme actif et en éveil qui travaille, sans se lasser, à infuser un sang nouveau dans des organes que l'uniformité bureaucratique risquerait d'atrophier.
Je ne saurais avoir la prétention de parler, comme il conviendrait, de tous les établissements d'enseignement supérieur fondés dans ces dernières années ; mon incompétence ne me le permet pas ; mais j'ai eu l'occasion de visiter plusieurs fois le musée pédagogique, d'y entendre de fort remarquables conférences sur nos écoles normales françaises; j'ai eu le plaisir d'entrer en rapports personnels avec quelques-uns des hommes qui le dirigent, et je crois utile d'indiquer ici, bien que je ne le puisse faire que très sommairement, ce qui y a été essayé et tenté.
Partant de ce point de vue. que l'enseignement ne peut avoir que deux buts : l'éducation générale de l'individu
qui se poursuit, depuis la base de l'enseignement jusqu'à son sommet, à travers les différents degrés de l'école primaire, de l'école secondaire et de l'Université, et l'éducation professionnelle qui se donne depuis l'école technique, où l'ouvrier se façonne la main, jusqu'au laboratoire où^ le savant se forme pour les hautes recherches, quelques hommes d'initiative ont organisé, sur des bases modestes mais intéressantes, un petit champ d'expériences, pour les méthodes pédagogiques à employer et à généraliser dans l'enseignement primaire, secondaire et supérieur. Ce champ d'expériences s'appelle le musée pédagogique. Créé en 1882, élargi en 1893, ce musée a pour but de provoquer le progrès d'une manière générale en matière d'enseignement, et de compléter plus spécialement l'enseignement des écoles normales primaires. Organisé sur le modèle de celui de Paris, avec quelques traits empruntés au bureau de Washington, le musée exerce une double action, d'abord par les leçons de choses que donnent ses collections, ses musées, ses cartes murales, ses expositions de tissus, de dessins, de photographies, puis par l'organisation de conférences sur les divers problèmes de la pédagogie. On y fait des cours de géographie, de botanique, de psychologie physiologique comme base de la pédagogie, de zoologie, de géologie, de physique, de chimie, d'histoire de la civilisation, de pédagogie générale ; on y fait des conférences pédagogiques propres à éveiller le goût des bonnes méthodes et à les répandre parmi les jeunes gens qui fréquentent les écoles normales; on en fait également sur les instruments de travail nécessaires à l'enseignement scientifique, sur la construction et le mobilier des écoles, sur l'anthropométrie et la psychométrie scolaires et on complète ces leçons que donnent des professeurs de l'Université et du musée, par des excursions scientifiques et des promenades archéologiques aux musées et aux monuments de Madrid, de Tolède, de Ségovie, d'Alcalâ, de Guadalajara, etc., etc.
Le Musée possède des collections de matériel scolaire, de plans d'écoles, de travaux d'écoliers, de tissus espagnols, des modèles de calligraphie, une bibliothèque de pédagogie de
l'enseignement supérieur en ESPAGNE. 103
6,000 volumes et une autre de culture générale de 3 000 volumes, des laboratoires d'anthropologie et de psychologie pédagogiques afin de rechercher et de propager les bonnes méthodes d'anthropométrie- scolaire, un laboratoire de physique et de chimie, enfin comme un champ d'expériences, car Y Institiicion libre de ensenmiza, bien qu'elle n'ait aucun lien légal avec le musée, peut être considérée comme une école pratique où il expérimente ses projets de réforme et dresse son corps enseignant.
Les résultats de ses travaux et de ses recherches forment déjà une bibliothèque de 17 volumes, sans compter là riche collection de mémoires et de notes rédigés à la demande des particuliers et du gouvernement, sur les différents problèmes qui se posent à propos de la fondation, de Torganisation, de la construction et du matériel des écoles.
Bien que le musée ait été d'abord destiné à venir en aide à l'enseignement de Técole normale primaire et à remédier aux lacunes de l'enseignement secondaire, on voit par le programme des conférences, qu'il est devenu peu à peu un centre d'études pour toutes sortes d'enseignements, et comme un laboratoire dont les expériences raisonnées servent à la diffusion de bonnes méthodes et de bons programmes. Déjà lés hommes qui le dirigent ou y jouent le principal rôle, MM. Cossio, Rubio, Altamira, Bolivar, Simarro, etc., ont donné par la nature des travaux qu'ils ont publiés, la mesure de l'œuvre de régénération qu'ils poursuivent modestement et en silence, mais non sans résultat. S'inspirant de ce qui s'est fait au dehors, attentifs à la théorie et à la pratique, ils ont, dès 1887, introduit et réussi même à acclimater en province des colonies scolaires •imitées de celles de Zurich ou de Paris, et ils ont publié une série d'excellentes brochures: Les Pédagogues de la Renaissance^ V Enseignement de la botanique^ les Colonies scolaires^ où ils ont étudié tour à tour les conditions nécessaires au développement d'une bonne culture intellectuelle elles moyens pratiques les plus propres à éveiller la curiosité scientifique et à faire naître une véritable vie universitaire.
Le professeur Altamira(l) par exemple, dans une série de conférences faites au musée, se donnant pour thème renseignement de l'histoire, a dressé un tableau intéressant de son état actuel dans les Universités et des
réformes qui s'imposent. Etudiant ce qui manque encore, il réclame tout ce qui lui paraît indispensable : matériel scientifique, enseignement des sciences auxiliaires de rhistoire, de la paléographie, de la diplomatique, enseignement des patois castillans^ de Tarchéologie, chaire de belles-lettres, chaires des langues orientales et surtout des langues sémitico-espagnoles, chaire des littératures étrangères, chaires de numismatique et d'épigraphie, chaires de grammaire historique, chaires des idiomes anciens de la péninsule, chaires d'hébreu rabbinique et chaire d'archéologie espagnole, etc., etc.
. Le programme est très vaste, trop vaste même à l'heure actuelle, mais il est intéressant, parce qu'il indique la voie dans laquelle nombre de professeurs aspirent à entrer, et ridée qu'ils se font du champ où doit se porter leur activité scientifique. L'Espagne est en ejfet une terre riche et féconde. A l'exploiter et à la mettre en valeur, en se renfermant dans leur propre domaine et en appliquant les méthodes importées de l'étranger, il semble que les Espagnols ne peuvent que gagner gloire et profit, pour eux-mêmes et pour la science. Mouvement scientifique. — Ce travail de fouilles dans l'histoire du passé est déjà commencé, et depuis trente ans l'Espagne possède une école qui, dans le vaste champ des études arabes, a su se découper un domaine spécial sur lequel elle porte ses investigations et ses recherches. Créée d'abord par le professeur Gayangos qui a traduit l'Histoire des dynasties arabes d'Espagne d'Almakkari et qui passe sa vie à Londres à coUationner les manuscrits espagnols du British Muséum (2) et des archives se rapportant à l'histoire d'Angleterre dans ses rapports avec l'Espagne, elle
(j) Récemment nommé professeur de l'histoire du droit à l'Université d'Oviedo.
(2) Le Calendar à catalogo de los mss» espaholes 6 no referentes à las relaciones diplomaticas entre Espaha e Inglateira.
a aujourd'hui d'autres représentants à Grenade, à Saragosse et ailleurs, mais Madrid reste toujours le centre le plus actif, avec le professeur Codera qui a publié une série de travaux sur la numismatique arabe, les biographes de l'Espagne musulmane, une grammaire élémentaire de l'arabe littéral et a rempli de nombreuses missions scientifiques au Maroc; avec don Juan Facundo Riano, ancien Directeur de l'instruction publique, qui a écrit sur l'Art des Arabes espagnols et dressé le catalogue des monnaies arabes du musée de Kensington; avecdon Francisco Fernandez y Gonzalèz(l), à la fois hébraïsant et arabisant, Recteur actuel de l'Université, avec don Rodrigo Amador de los Rios, professeur à l'Université, qui a surtout étudié l'épigraphie, l'histoire, l'archéologie et la littérature arabes en Espagne, avec don Eduardo Saavedra, à la fois ingénieur et arabisant du plus grand mérite, dont les vastes connaissances en géographie, en histoire, en littérature, se sont affirmées dans nombre d'ouvrages, entre autres dans son catalogue de la littérature aljamie^ sa Geografîa de Espaûa del Edrisi, dans sa monographie sur la conquête arabe de l'Espagne, enfin avec don Francisco Guillen Robles qui a publié une série de travaux sur l'histoire des Musulmans de Malaga et dressé le catalogue des 600 manuscrits arabes de la Bibliothèque nationale de Madrid. En un ouvrage en trois volumes il a étudié les légendes musulmanes, écrites dans le royaume d'Aragon peu de temps avant l'expulsion des Maures, et cette langue aljamie qui se maintint si longtemps dans les provinces de Castille, d'Aragon et de Valence où les Maures vaincus et convertis mais non assimilés cachaient leurs pensées sous des caractères arabes. Ne parlant et n'écrivant plus que le cas-
(i) Ses principaux ouvrages sont des traductions arabes du Calendano agricola de los Marroquies, de la légende de la Hija del rey de Càdiz, du Libro de Ziyyad Ben Amir el de Quinana; des études sur les langues'du Nord et du Centre de l'Amérique et sur les idiomes de rAmérique du Sud; un supplément à la Bibliothèque arabe- espagnole de Gasiri,un Catalogo y estudio critico de los mss.rabinicosdel Escorial; des études sur VEstado social y politico de los mudejares de Castilla, sur Vlmportancia de la cultura de los Arabes espanoles, sur los Ultimos tiempos del reyno arabe-granadino, une traduction de las Historias de Al'Andalus por Aben Adhari de Manuecos, etc., etc.
tillan, ils trouvaient ainsi moyen de dérober, à des yeux inquisiteurs, ]*amertume dont leur âme était pleine, et d'échapper de la sorte à la colère de leurs ennemis. Ces Maures christianisés conservèrent longtemps la conscience de leur passé et écrivirent assez, durant le cours du xvi® et du xvii'' siècle, pour que l'on trouve encore dans les villages du Haut Aragon, oubliés dans des cachettes, des manuscrits qui témoignent de leur activité littéraire et de la persistance de leur foi musulmane. Les savants espagnols se sont beaucoup occupés de cette littérature qui offre un intérêt réel, par la lumière qu'elle projette sur l'état social et psychologique d'une partie des populations du nord de l'Espagne au siècle dernier et sur certains problèmes de philologie. Grâce à la transcription de l'espagnol en caractères arabes, il est en effet prouvé aujourd'hui que la Jola espagnole ne peut pas être, comme on l'a cru si longtemps, un emprunt fait, il y a des siècles, aux Arabes, mais qu'elle est d'une introduction plus récente, puisqu'en langue aljamie nous trouvons le mot espagnol junio transcrit comme s'il était prononcé iounio.
Cette liste, quoique déjà longue, serait incomplète, si l'on ne citait pas Francisco Pons qui s'est beaucoup occupé des documents mozarabes de Tarchevèché de Tolède et va écrire une série de monographies sur les historiens des Arabes espagnols ; de Vives qui a publié le Catalogue des monnaies arabes du musée archéologique national de Madrid, et tous ceux qui, à des titres divers, publicistes, écrivains, militaires, ont écrit sur les choses du Maroc et en ont étudié les mœurs, les coutumes et la langue, tels que le capitaine Bonelli qui a séjourné longtemps au Maroc, le commandant Alvarez qui est aujourd'hui professeur du dialecte marocain à l'école d'État-major, après avoir passé plusieurs années dans la Mission espagnole en Afrique.
En dehors de Madrid, le monastère de l'Escurial est aussi un centre d'études arabes, à cause de la précieuse collection de manuscrits, dont le catalogue a été dressé d'abord par Casiri, puis il y a quelques années par M. Harlwig Deren-
bourg (d). Cette collection qui contient près de deux mille numéros: ouvrages de grammaire, de rhétorique, de philologie et de littérature, de lexicographie, de philosophie, de morale, d'histoire naturelle, de géographie, d'histoire, de médecine, de théologie, de mathématiques, de poésie, etc., n'est pas, comme on serait tenté de le supposer, sortie des bibliothèques de TEspagne musulmane, car ces bibliothèques ont été dispersées et brûlées par la main du bourreau, mais provient en partie du Maroc, à la suite d'une capture faite par des marins espagnols eu 1611, et en partie aussi des collections de Philippe II. Elle était jadis beaucoup plus riche, et comptait 4.000 manuscrits; Tincendie de 1671 en a détruit plus de la moitié (2).
Le père Lazcano, qui représente en Espagne les études de TArabe syrien qu'il a appris à Beyrouth, travaille àTEscuriaU
A Grenade, c'est au professeur don Francisco-Xavier Simonet et à don Léopold Eguilaz qu'est échue la mission de faire refleurir, non loin des jardins de l'Alhambra, les lettres arabes. Le premier a publié une série d'ouvrages importants sur l'histoire, la littérature, la philologie, la géographie de l'Espagne musulmane, ainsi que sur le dialecte mozarabe, dont il s'est fait une spécialité. Le second a fait un dictionnaire des mots arabes ou orientaux qui ont passé dans la langue castillane. A Séville, le professeur Almagro Carde* nas s'est consacré à l'épigraphie grenadine, tandis qu'à Saragosse M. Ribera, qui a aidé M. Codera dans la publica* tion de sa Bibliothèque arabe-espagnole et a aussi écrit sur
(1) L'ouvrage n'est pas encore terminé, au grand regret des arabisants; mais le second volume est sous presse.
(2) En dehors de la bibliothèque de rÈscurial, c'est à la bibliothèque nationale et à TAcadémie d'histoire qu'on trouve les fonds arabes les plus riches et les plus précieux. Ces fonds s'augmentent constamment d'achats nouveaux faits par les arabisants espagnols, en vue surtout de compléter la collection des ouvrages qui intéressent l'histoire d'Espagne. C'est surtout du côté de Fez, où ils soupçonnent que les trésors toujours inexplorés des bibliothèques renferment des documents espagnols, qu'ils dirigent leurs efforts; mais la méfiance des indigènes est grande, et leur diplomatie est loin de toujours réussir.
Ils ont été plus heureux dans l'Afrique française, et M. Codera a rapporté de la bibliothèque de la Zaitouna de Tunis de beaux et précieux ouvrages.
108 l'enseignement supérieur en ESPAGNE.
la langue aljamie, prépare maintenant une série de travaux curieux, sur certaines charges du royaume d'Aragon, telles que le Justiciazgo Aragonès dont l'origine ne s'explique guère que par l'histoire arabe, ou bien sur des questions d'enseignement et d'écoles dans l'Andalousie musulmane. Ces travaux, qui sont en préparation à l'heure actuelle, formeront, avec ceux de M. Codera sur la numismatique et la chronologie arabe-espagnole, avec ceux de M. Francisco Pons et ceux de M. Miguel Asln qui va publier une série de mémoires sur les philosophes et notamment sur Algazali, une collection spéciale, dite « Collection espagnole d'études arabes »•
Les Juifs ont joué, pendant des siècles, un rôle trop important dans la péninsule ibérique, pour que, dès le début de leur renaissance scientifique, les Espagnols ne se soient pas sentis attirés par ce côté intéressant de leur histoire nationale. Depuis le jour où Garcia Blanco a donné le premier coup de pioche, le sol a été fouillé, et grâce aux travaux de M. x\.mador de los Rios (i) [Estudios historicos^ politicos y literarios sobre losJudios de Espaha; Historia social, politica y religiosa de los Judios de Espaha y Portugal)^ de M. Fernandez y Gonzalez [Instituciones Juridicas de los hebreos espaholes ; ordenamiento formado por los procuradores de las aljamas hebreas; Catalogo y estudio critico de los mss. rabinicos del Escortai)^ du Père Fita qui a publié dans le Bulletin de la Real Academia de la Historia d'intéressantes monographies et des textes épigraphiques sur l'histoire des Juifs espagnols, de M. Viscasillas, actuellement professeur à l'Uniyersité de Madrid, qui a publié récemment une grammaire de la langue hébraïque comparée et une chrestomathie, nous savons la part que cette race infortunée prit au progrès de la culture espagnole et la façon dont la haine des uns, la jalousie des autres et la cupidité de tous l'en récompensèrent.
Voilà pour ce qui touche à l'Orient. Dans les autres domaines, la liste des noms n'est pas moins longue, mais je m'arrête; cette petite brochure n'a pas la prétention d'être un dictionnaire des contemporains, et il suffit pour mon
(1) L'auteur également de la monumentale Histoire de la littérature Espagnole.
objet qu'au hasard de la plume, je cite M. Mérino, directeur de rObservatoire astronomique, M. Arcimis qui a créé le service météorologique en Espagne, M. Ximenès mort il y a déjà quelques années et qui fut Tauteur d'une théorie des nombres, M. Echegarray, mathématicien et poète à la fois, M. Rojas qui est professeur à l'Université de Madrid, M. Luanco, professeur de chimie à Barcelone (1), MM. Garagarza et Carracido, doyen et professeur de la Faculté de pharmacie, MM. Botella et Cortazar, membres de la Commission de la Carte géologique, de Quiroga qui fut professeur de cristallographie et géologue, Mac Pherson qui a introduit le premier Tusage du microscope et les études de pétrographie en Espagne, le chimiste Calderon qui a été élève de Berthelot, Linarès qui a créé la station de biologie marine à Santander après avoir étudié à Naples, à Concarneau, à Wimereux et à Cette avec M.Sabatier, Bolivar qu'on s'accorde à reconnaître comme un des premiers entomologistes, le botaniste Lazaro, le géographe Torres Campos qui est un des collaborateurs de Vidal Lablache, le géologue Calderon et tant d'autres. En médecine, malgré la fâcheuse réputation du docteur Sangrado, l'Espagne qui compte, depuis le xv"" siècle, des médecins illustres comme Laguna, Villalobos qui fit de belles études de syphiliographie, Vallès, Servet TAragonais qui étudia à Paris, exerça longtemps en France et devança Harvey, Mercado, Gaspar de los Reyes, Lobera de Avila, Solano de Luque connu pour sa théorie du pouls, etc., possède aujourd'hui une École de médecine et de chirurgie qui abandonne de plus en plus les théories de l'école vitaliste de Montpellier dont elle avait longtemps subi l'influence, pour s'avancer dans une voie nouvelle. Sous l'impulsion du chirurgien Fédérico Rubio, de Gutierrez, de San Martin, de l'anthropologiste Oloriz, du professeur Ramon Cajal si connu pour ses beaux travaux d'histologie sur le système nerveux, de l'aliéniste Simarro, de Varela
(1) On peut citer encore parmi les mathématiciens, M. Torroja qui est professeur de géométrie descriptive ; en chimie et en sciences naturelles, MM. Bonet qui fut professeur d'analyse chimique à Madrid, Terpétologiste Bosca, le micrographe Mendoza.
délia Iglesia qui a créé le premier enseignement de physiologie expérimentale à Santiago, et de bien d'autres, elle marche à la suite de la France et de l'Allemagne. Par le nombre de ses professeurs et l'esprit nouveau qui les anime, par le besoin de plus en plus impérieux qui pousse la jeunesse à joindre à l'enseignement de ses catedràlicos celui qu'elle peut trouver à l'étranger, en France et en Allemagne, la Faculté de médecine de Madrid est la première d'Espagne et la plus vivante. Issue de l'ancien collège de San Carlos qui fut créé en 1797, et logée dans le même édifice, elle couvre une superficie de 205.600 pieds carrés et contient de beaux cabinets d'anatomie, de vastes salles de clinique^ des amphithéâtres et des salles de dissection. Quant aux études de pharmacie, c'est dans un bâtiment spécial^ très bien aménagé, construit vers 1830 avec les souscriptions fournies par tous les pharmaciens de la péninsule, et au milieu de riches collections, de salles remarquables et d'un jardin botanique qui rachète l'exiguïté de ses dimensions par l'excellence de son aménagement, qu'elles se poursuivent sous la direction de professeurs et de chimistes distingués, dont l'un, M. Calderon, mort il y a peu de temps, se forma dans le laboratoire de M. Berthelot à Paris et dans celui de Groth à Strasbourg.
Pour ce qui est de la botanique, bien qu'elle s'étudie à la fois dans les Universités et dans les écoles où se forment les ingénieurs chargés des services de l'agriculture et des forêts, son enseignement ne tient pas, malgré la valeur de quelques hommes comme M. Laguna qui s'est formé en Allemagne, comme M. Castellarnau qui fait surtout de la micrographie, M. Colmeiro qui est directeur du jardin botanique de Madrid, M. Llizaro, professeur à la faculté de pharmacie de Madrid, la place que semblaient lui assurer le nombre et la réputation des naturalistes espagnols au xv!"" et au xvn'' siècle. Comme pour les sciences physico-chimiques, les instruments de travail lui manquent et le nombre des professeurs n'est pas suffisant; les jardins botaniques sont dans l'état où les a laissés le siècle passé; les laboratoires n'existent pas et le livre de texte joue un rôle trop prépondérant.
En philosophie et en histoire, bien que les étudiants n'aient pas encore à leur disposition tout ce qui leur serait nécessaire, des bibliothèques suffisamment pourvues de livres modernes, des musées et des séminaires, tout cet appareil scientifique qui est de rigueur aujourd'hui pour former resprit à une bonne discipline scientifique et donner le goût de la recherche, l'enseignement est plus complet. Du reste les noms de Orti y Lara, de Salmeron, de de Castro, les représentants des trois tendances dominantes en philosophie à l'heure actuelle, de la tendance scolastique qui se rattache à la philosophie des Pères et de Saint Thomas d'Aquin, de la tendance scientifique qui s'efforce de créer une métaphysique sur des bases expérimentales, et de la tendance krausiste qui, sous l'influence de Sanz del Rio, a pris pour objet la recherche de la méthode ; les noms de l'historien Hinojosa qui a écrit l'Histoire du droit espagnol et du droit romain, de l'académicien Costa qui a beaucoup publié sur l'origine de la civilisation espagnole et l'histoire du droit national, de Sales, le sociologue, d'Azcarate dont les trois volumes sur l'histoire du droit de propriété ont mérité les éloges de de Laveleye, de Riaiio dont les monographies sur Tart industriel d'Espagne ont été publiées aux frais du South Kensington, d'Espada connu par ses vingt volumes sur l'histoire d'Amérique (1), de Menendezy Pelayo, le brillant polémiste dont les belles études sur les idées esthétiques en Espagne, l'histoire des hétérodoxes espagnols, la science espagnole, sont dans toutes les bibliothèques, de Ferez Pujol qui a écrit un bel ouvrage sur les Visigoths d'Espagne [Historia de las institticiones sociales de la Espaha Goda)^ du colonel Coello, le géographe, de Berlanga qui s'est beaucoup occupé d'épigraphie et des antiquités romaines en Espagne, d'Oliver, l'auteur d'une belle et solide étude sur l'histoire du droit dans les régions orientales du Nord (Catalogne, Majorque et Valence), de Cardenas qui, dans ses
(l) On peut citer encore Sanchez Moguel qui a introduit dans sa classe de littérature les méthodes françaises, Menendez Pidal dont les publications sur la langue et la littérature anciennes d'Espagne ont été très appréciées en France.
112 l'enseignement supérieur en ESPAGNE.
Essais sur l'histoire de la propriété territoriale en Espagne, a ouvert une voie nouvelle à l'exemple de ce qui se fait en France dans le même domaine; d'Âmador de los Rios, dont la copieuse Histoire critique de la littérature espagnole en sept volumes est restée inachevée, de Giner de los Rios à la fois juriste et pédagogue qui consacre sa vie à Tétude de toutes les questions intéressant la grandeur intellectuelle et morale de TEspagne, des criminalistes Silvela et dona Concepcion Arenal dont les ouvrages ont été traduits en français et en italien, de Dorado, un des hommes les plus en vue pour l'étude du droit pénal en Espagne, de Gonzalès Serrano, celui de tous les philosophes espagnols qui accuse le plus dans ses Manuels pour renseignement de la logique et de la psychologie et dans ses Lettres pédagogiques, l'influence française et notamment celle de M. Fouillée, de Quadrado, de Madrazo, d'Altamira qui a fondé une Revue d'histoire et de littérature espagnole, portugaise et hispano-américaine, suffisent à montrer l'activité, l'importance des écoles espagnoles et les progrès accomplis.
Université d'Oviedo. — Tout ce mouvement de recherches et d'investigations qui prend chaque jour plus d'ampleur, trouve une de ses manifestations les plus caractérisées dans un centre d'études, que son éloignement de la capitale, ses proportions réduites, ne semblaient pas devoir destiner à ce rôle d'initiateur et d'agent de réformes, je veux parler de l'Université d'Oviedo.
Dans cette Université minuscule de la province des Asturies, il s'est formé depuis quelques années sous la direction de MM. Alas, Buylla, Sela, Aramburu, Posada, un groupe et une école dont les tendances sont en opposition avec l'esprit qui domine encore trop ailleurs. Sous l'influence de ce qui se fait au dehors, grâce à leur bonne entente et à l'esprit éclairé qui les anime, les membres de ce corps enseignant ont transplanté sur leur sol les institutions qui font l'orgueil et la gloire des Universités françaises et allemandes. Ils ont créé déjà un séminaire de droit, à l'instar de celui de Gôttingue, et dès cette année ils vont publier
un annuaire qui contiendra les travaux faits en collaboration avec leurs élèves.
Nombre d'entre eux d'ailleurs sont déjà connus depuis longtemps au delà des Pyrénées, et les revues de droit françaises et italiennes, la Revue parlementaire^ la Revue internationale de sociologie, la Revue de droit public^ connaissent leurs noms. Quant à M. Alas qui joint, à une connaissance approfondie de la littérature espagnole et des littératures étrangères, une solide éducation philosophique, il est avec M. Menendez y Pelayo au premier rang parmi les critiques, par ses articles sur le mouvement contemporain de la littérature d'Europe et d'Amérique.
Grâce à ces efforts, l'Université d'Oviedo tend à prendre une physionomie spéciale qui lui fait une place à part. En opposition aux Universités de Salamanque et de Barcelone, elle accuse chaque jour davantage une tendance franchement moderne et la volonté d'appliquer à l'Espagne les méthodes pédagogiques importées soit d'Allemagne soit d'ailleurs.
Eclectiques dans leur choix, les hommes d'Oviedo, comme ceux dont il a été question plus haut à Madrid (1), cherchent à emprunter tour à tour, aux trois grands pays qui donnent à la culture européenne sa physionomie et sa signification à l'heure présente, leurs moyens et leurs méthodes. L'Angleterre leur enseigne ce qu'il faut faire au point de vue du self help et des exercices physiques, c'est-à-dire le pouvoir de l'énergie morale ; ce qu'ils demandent à la France, c'est le secret de sa fonction dans le monde comme agent de culture universelle, ainsi que le sens si fin, si mesuré, si délicat qu'elle apporte dans les choses de l'esprit ; ce qui, pour les Espagnols, portés par leur tempérament parfois au gongorisme, apparaît comme un idéal désirable.
Ce qu'ils sentent le besoin d'emprunter à l'Allemagne, c'est la patience scientifique qui permet de mener à bien ces grandes investigations, l'honneur de ses écoles, et l'esprit
{!) On peut encore citer comme partageant les mêmes tendances, MM. Soler, professeur à Valence, Vida et Torres à Grenade, Dorado à Salamanque, d'autres encore.
de système qui sert aux vastes constructions synthétiques.
Sans doute l'entreprise est difficile, et tous ces hommes de bonne volonté sont trop modestes pour ne pas s'en rendre compte; mais quelque lointain que leur apparaisse leur idéal, ils n'en poursuivent pas moins la réalisation avec courage, et, en attendant que la bonne semence qu'ils jettent de tous côtés lève en une riche moisson, ils se tiennent au courant du mouvement pédagogique en Italie, en France, en Allemagne et en Angleterre, lisent les travaux de l'étranger, étudient les programmes et l'organisation des établissements d'enseignement supérieur en Europe et en Amérique, en discutent dans des publications de valeur les mérites et les défauts et forment une phalange vaillante et décidée. Groupés, autour du Boletin de la Institucion libre de ensehanza qui, comme notre Revue internationale de renseignement^ étudie toutes les questions pédagogiques à l'ordre du jour et rend un compte fidèle des travaux de l'étranger, ils ont pour interprète un homme d'une rare modestie et d'un vrai mérite, M. le professeur Giner de los Rios.
Peut-être pourrait-on trouver, en lisant certains panégyriques, que l'admiration témoignée aux pays étrangers, parfois un peu de seconde main (1), croît en raison directe du carré de la distance, et qu'on nous imite à tort, quand on oublie, à propos des Universités d'outre-Rhin par exemple, que l'État social et politique de l'Allemagne a eu sa large part dans l'énergie de ses foyers d'études , et qu'à introduire de toutes pièces une organisation qui ne cadre pas avec les conditions historiques d'un pays, on risque d'aller à rencontre du but qu'on se propose ; mais insister sur ces critiques serait d'un esprit morose, et il vaut mieux ne voir que la bonne volonté dont on fait preuve et le but excellent qu'on veut atteindre.
En face de ce groupe qui se recrute parmi les partisans de
(1) Ceci doit être entendu d'une façon très générale, car, ainsi que je l'ai dit à plusieurs reprises, le nombre de professeurs espagnols qui chaque année se rendent à l'étranger est considérable, et parmi eux les hommes du Musée pédagogique et d'Oviedo sont au premier rang.
la philosophie allemande, c'est-à-dire de l'école krausiste dont Sanz del Rio fut le chef, ou bien encore parmi ceux de l'école positiviste franco-anglaise, dont les représentants les plus autorisés sont MM. Cajal et San Martin, professeurs à la Faculté de médecine, M. Dorado, professeur à TUniversité de Salamanque, M. Simarro et M. Sales, professeur d'histoire à Séville, se dresse ce qu'on pourrait appeler la droite du professorat espagnol.
Aux tendances des professeurs Salmeron, Azcarate, Castro, s'opposent celles de MM. Orti y Lara, Gil y Roblès et, à un degré beaucoup moindre, celles de M. Menendez y Pelayo et de M. Hinojosa, dont le haut caractère scientifique ne saurait, en vérité^ être enfermé dans une formule étroite et par conséquent inexacte. A l'orientation libérale et réformatrice de l'Université d'Oviedo, répond l'esprit orthodoxe et conservateur de la grande masse du professorat espagnol, hésitant sans doute mais plutôt sollicité vers le statu quo^ par cet instinct qui pousse les natures douces et paisibles à accepter le fait accompli.
Réagissant contre les tendances de ceux qui cherchent, dans l'importation des doctrines et des méthodes étrangères, le renouvellement de ja sève intellectuelle de leur pays, la majorité des professeurs des Universités espagnoles, Salamanque et Barcelone en tête, trouve au contraire la raison de la grandeur passée de l'Espagne dans l'orthodoxie de sa foi religieuse, et estime que le catholicisme, tel qu'il a été compris et pratiqué aux xv* et xvi* siècles, est la source unique où doit venir se désaltérer le génie littéraire, artistique et scientifique de l'Espagne, pour se régénérer et se vivifier.
Dans les trois volumes qu'il a consacrés à la science espagnole, M. Menendez y Pelayo, le brillant écrivain, expose longuement cette thèse avec la vivacité de ton qui lui est propre ; et comme M. Menendez y Pelayo exerce par son talent une très grande et très légitime influence sur la jeunesse de son pays, peut-être n'est-il pas inutile de le citer ici, et d'exposer sa doctrine en traduisant littéralement quelques-unes des pages qu'il a écrites : « Je suis
catholique, ni vieux, ni moderne, mais un catholique incarné, comme nos pères et nos ancêtres, et comme toute TËspagne historique, plus riche que la nouvelle en saints, en héros et en sages. Je suis catholique, apostolique, romain, sans mutilation et sans subterfuge ; je ne fais aucune concession ni à Fimpiété ni aux doctrines hétérodoxes, prêt que je suis d'accepter toutes les conséquences logiques de la foi que je professe, sans vouloir pourtant traduire en dogmes obligatoires les opinions philosophiques de tel ou tel docteur particulier, pour si haut placé qu'il soit dans la hiérarchie de l'Église.
« Je considère comme Tune des plus grandes gloires de TEspagne sa lutte contre Thérésie et je comprends, j'approuve et je bénis Tlnquisition comme Texpression du principe d'unité qui dirige à travers les siècles la vie nationale. Elle est vraiment la fille du génie et du peuple espagnol, qu'elle n'a jamais ni entravé, ni opprimé, sauf dans des circonstances tout à fait rares et dans des cas particuliers. Je nie qu'elle se soit rendue coupable de persécutions à l'égard de la science et qu'elle ait détruit notre activité intellectuelle. Je crois que le principe de la véritable civilisation à chercher se trouve à l'intérieur du catholicisme et que ce n'est point un ennemi de sa patrie, celui qui rompt des lances en sa faveur. La décadence intellectuelle de l'Espagne, loin de coïncider avec l'unité catholique fondée et soutenue par le tribunal de la foi, coïncide d'une façon mathématique avec la cour voltairienne de Charles IV, la constitution de Cadiz, les accords de l'hymne de Riego, la loi de Desamortizacion, de Mendizabal, l'incendie des couvents, les bastonnades données aux curés, la fondation de l'Athénée de Madrid et le voyage de Sanz del Rio en Allemagne. — Non, si l'Espagne est descendue du rang élevé qu'elle occupait, alors qu'elle était à la tête de ^Europe, ce 1
n'est pas à cause de Tlnquisition, mais bien à cause de la '
lutte glorieuse et désespérée que nous avons soutenue comme catholiques et Espagnols contre l'esprit funeste de l'époque et la moitié de TEurope liguée autour du drapeau de la réforme. C'était un devoir, et si nous avons succombé.
peu importe, Thonneur est sauf et c'est Tessentiel. L'Inquisition (1), qui est devenue le bouc émissaire pour l'histoire moderne, ne s'appelait ni Lerma, ni Uceda, ni Olivarès, ni le fils de la Calderona.
M A la fin du xvii" siècle, on pouvait remarquer une effroyable diminution de la population espagnole, et cette diminution était le résultat de faits complexes, nécessaires, comme l'expulsion des juifs, mesure politique que justifie la nécessité de soustraire cette race à la colère populaire, la colonisation du nouveau monde, qui nous prit le meilleur de notre sang et le plus riche ; les guerres incessantes et ruineuses faites pendant deux siècles pour satisfaire les caprices d'une noblesse infatuée d'elle-même, l'expulsion des Maures qu'imposait le souci de l'intégrité nationale, le nombre excessif de religieux et de religieuses. La conséquence fut Tappauvrissement du pays, de ragriculture, et la ruine du commerce qui passa aux mains des Vénitiens ; la chute du commerce entraîna celle de l'industrie, car il n'y avait plus de bras pour elle, l'essentiel à ce moment de notre histoire n'étant pas de tisser des toiles, mais de tuer des hérétiques. Les conséquences ont été désastreuses ; mais nous ayons conservé intactes notre conscience religieuse et notre conscience historique à l'époque de la soi-disant réforme; nous sommes restés fidèles à Tesprit de notre civilisation. Espagnols et chrétiens en 1700 comme en 1492, nous avons fait don d^un monde à la civilisation. Nous nous sommes saignés à blanc, mais cela a été pour la religion, pour la culture, pour la patrie. Nous n'avons pas à nous en repentir. »
Et plus loin : « Une autre cause de notre décadence politique et religieuse, c'est l'intrusion de la dynastie française ;
(1) M. Menendez y Pelayo oublie sans doute que l'Inquisition, pendant les dix-sept premières années de son existence, a brûlé 10,220 personnes, en a condamné ou jugé 97,321, et que dans le laps de temps qui s'est écoulé depuis le jour où elle commença à fonctionner régulièrement, sous les rois catholiques, jusqu'au moment où elle poursuivit les Maures et les hérétiques, c'est-à-dire dans une période de quarante-quatre années, elle brûla, condamna et jugea, en Gastille, Navarre et Aragon, 348,901 judaïsants, sans compter les autres.
elle nous a apporté les pires calamités : le jansénisme et Tencyclopédie ; la centralisation et le césarisme administratif; fait inconcevable et brutal, elle a chassé les Jésuites et amené la ruine complète de nos libertés provinciales, que la dynastie autrichienne avait au moins respectées dans la forme. La civilisation d'Espagne reçut alors une entorse dont elle souffre encore; son principe fut faussé; on ne lutta plus pour le catholicisme, mais pour le pacte de famille ; notre littérature changea de caractère, la langue s'altéra ; il n'y a pas jusqu'au Saint-Office, une de nos institutions les plus conformes au pur génie castillan, qui ne subit la décadence générale. »
Voilà qui est net et précis, et met en pleine lumière l'état d'esprit d'une certaine fraction du professorat espagnol. On dit bien que M. Menendez y Pelayo est le premier à atténuer lui-même aujourd'hui l'exagération (1) des jugements qu'il a portés sur les hommes et les choses, dans la fougue de la jeunesse ; mais enfin c'est un homme considérable qui fait école, qui est professeur de littérature espagnole à
(1 ) 11 ne faut pas oublier en effet que M. Menendez y Pelayo a écrit son livre il y a vingt ans, et le temps change bien des choses. Dans ce qui vient d'être essayé cette année même à l'Athénée, où l'on voit des hommes aussi opposés de tendances que MM. Azcarate, OrtîyLara, Riano, Menendez y Pelayo, Simarro, Cossio, etc., etc., travailler en commun à une même œuvre et professer les uns à côté des autres, nous avons une preuve qu'un grand effort d'apaisement, de tolérance, de bienveillance réciproque s'est déjà fait, et c'est un symptôme que je signale avec d'autant plus de plaisir qu'il me parait de nature à atténuer l'impression que pourrait laisser la violente apologie que j'ai dû citer. Du reste, quelque paradoxale que puisse nous paraître aujourd'hui l'apologie du Saint-Office, il ne faut pas perdre de vue que les historiens modernes sont de leur côté vraiment trop portés à lui faire jouer le rôle de bouc émissaire, et que les Espagnols sont dans le vrai quand ils disent qu'il n'est pas seul responsable de la décadence de leur pays. L'opinion de M. Menendez y Pelayo n'est d'ailleurs pas une opinion isolée. Le Père Lacordaire n'a-t-il pas écrit : « que l'Inquisition était un progrès véritable comparé à tout ce qui avait eu lieu dans le passé. A la place d'un tribunal sans droit de grâce assujetti à la lettre inexorable de la loi, on avait un tribunal flexible, duquel on pouvait exiger le pardon par le repentir et qui ne renvoya jamais au bras séculier que l'immense minorité des accusés. L'Inquisition a sauvé des milliers d'hommes qui eussent péri par les tribunaux ordinaires. Les Templiers réclamèrent sa juridiction. »
l'Université de Madrid, et il n'est pas douteux que, dans les grandes lignes, il n'ait représenté certaines tendances tout au moins latentes.
Gomment d'ailleurs la lutte, que l'Espagne a soutenue pendant sept siècles pour la conquête du sol et le triomphe de la foi, n'aurait-elle pas laissé de ces empreintes très profondes, que le temps lui-même n'efface que difficilement ?
Il est certain que M. Menendez y Pelayo s'est bien mis dans l'axe du mouvement de l'histoire de son pays, quand il a écrit de telles apologies ; reste à savoir si la rançon dont l'Espagne a payé son orthodoxie n'est pas de celles qui ruinent à jamais, et si le remède aux maux présents n'est pas ailleurs que dans la voie où le cherche le brillant écrivain. Il importe peu que l'Inquisition, comme toutes les institutions humaines, s'explique par la logique des choses et l'enchaînement des faits, qu'elle n'ait fait brûler que de pauvres diables trop déshérités, à tous les points de vue, pour exercer une action sociale, et que la liste des autodafés ne contienne que des noms de judaïsants, d'apostats, de sacrilèges, de bigames, de débauchés, et pas un seul nom de marque pendant cinq siècles, à l'exception d'un poète dramatique et d'un prédicateur, Cazalla et Antonio José ; il importe peu que l'Inquisition, ainsi qu'il l'affirme, n'ait point eu pour but de détruire l'esprit scientifique et de brûler les gens parce qu'ils étaient savants ; le fait qu'elle a allumé des milliers et des milliers de bûchers est incontestable, et cela suffit à sa condamnation. Alors qu'elle faisait expulser les Juifs, qu'elle brûlait en quarante-quatre années plus de 300,000 judaïsants, qu'elle poursuivait d'une façon implacable les Maures convertis, qu'elle se mettait au service du despotisme politique pour faire de la terreur un instrument de gouvernement, comment n'aurait-elle pas pesé d'un poids écrasant sur les consciences et sur les esprits, en arrêtant tout essor et toute liberté ? j
Ce n'est pas ici le lieu de réfuter l'opinion de M. Menen- \
dez y Pelayo, la cause étant entendue depuis longtemps ; la seule chose à retenir de ce plaidoyer passionné, c'est cette violente aspiration vers le passé, ce regret des choses mortes,
qui impliquent un retour à des doctrines condamnées, car aussi bien cela nous permet, en soulevant un coin du voile, de plonger un regard dans un état d'âme qui cadre mal avec les conditions mêmes de la recherche et du progrès scientifique. Croire en effet qu'en s'immobilisant dans des formes qui ont eu peut-être leur nécessité historique, mais qui ont vécu, l'Espagne a plus de chance de retrouver sa grandeur intellectuelle, c'est soutenir une thèse bien risquée et qu'on ne peut se permettre que quand on a la verve et tout le coloris d'un brillant écrivain.
Par contre, l'éminent historien se place sur un meilleur terrain et rallie tous les suffrages, quand il demande que jusqu'à nouvel ordre la science espagnole se cantonne sur le terrain national et emploie toutes ses ressources à faire connaître des richesses aujourd'hui enfouies dans la poussière des archives.
« L'Enseignement, dit-il quelque part, n'a plus d'espagnol que le nom, tant il est devenu étranger à notre tradition scientifique. Les manuels qui sont aux mains de nos étudiants sont d'origine étrangère, comme sont étrangères les doctrines qu'ils contiennent. Nous avons importé chez nous d'une façon tardive et maladroite des théories, des livres, des plans d'études, des programmes à brassées, sans nous préoccuper de leur adaptation à notre milieu, à nos coutumes, à nos traditions. Aussi avons-nous, dans nos écoles aujourd'hui, de tout et pour tous les goûts, sauf pour le goût pur et châtié castillan. Dans nos chaires, on peut apprendre l'histoire de la philosophie chinoise ou indoue, mais rien de la philosophie espagnole. L'étudiant, qui entend parler du Vedanta et du Mimansa, ne sait où aller pour s'initier aux grands systèmes de notre philosophie, le Vivisme, le Suarisme, le Lulisme, qui représentent la grande triade de nos écoles philosophiques orthodoxes. N'est-il pas regrettable de voir nos aspirants au doctorat disserter sur le Bouddhisme et Socrate, Pétrarque, le Darwinisme, et ne rien savoir des doctrines de nos ancêtres.
« Nos savants de l'Athénée récitent des çlokas duRamayana et ignorent la Poétique d'Aristote ; ils connaissent les lois
L ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR EN ESPAGNE. \'2i
de Manou et les préceptes de Zoroastre, mais ne savent rien du Concile de Trente. L'Espagne est pourtant la patrie de Vives, de Sépulveda, de Nuûez, d'El Brocense, de Fox Morcillo, de Gomez Péreira, de Cardoso et de bien d'autres. - « Le remède à cet état de choses ne peut se trouver que dans la création de renseignement officiel de la science espagnole : histoire de la théologie espagnole, histoire de la science du droit en Espagne, histoire des sciences exactes, physiques et naturelles en Espagne, histoire de la médecine espagnole, histoire de la philosophie espagnole, histoire des études philologiques en Espagne, histoire des littérateurs hispano-sémitiques, histoire de la littérature catalane, histoire de la littérature galaico-portugaise. )>
On ne saurait mieux dire ni faire une critique plus juste, et si dans sa forme ce programme peut soulever des objections de la part d'esprits plus dégagés de préoccupations nationales, il n'en reste pas moins vrai qu'il indique une voie sur laquelle, au point de vue scientifique, l'Espagne aurait tout avantage à s'engager. Ce programme n'est pas d'ailleurs en contradiction avec celui de l'école libérale; il le complète plutôt, car il indique le champ d'exploitation aux instruments de travail que l'autre préconise. Ce qui nous manque le plus, à l'époque actuelle, disent les uns, c'«st une méthode; ce qui nous fait le plus défaut, répondent les autres, c'est un enseignement national. Les deux points de vue ne sont pas inconciliables, et il est évident que si les jeunes Espagnols allaient à l'étranger s'imprégner des méthodes scientifiques et les rapportaient, pour les appliquer à l'extraction des trésors que leur pays renferme, ce serait un grand bienfait pour l'Espagne d'abord, pour la science ensuite.
Située à l'un des points de contact où l'Orient et l'Occident ont mêlé leurs idées philosophiques et religieuses, la péninsule ibérique a le privilège d'avoir été un des théâtres de cette pénétration réciproque, et par suite d'avoir vu pousser sur son sol une moisson d'idées qui, à leur tour
transplantées ailleurs, ont été fécondes et créatrices. Elle a de plus, après avoir rejeté tous les éléments étrangers, exagérant sans doute et portant à Textrême le côté chrétien et latin de sa culture, fourni un type qui n'est pas sans grandeur et qui est en tous cas intéressant par son originalité. De plus, son passé est une mine riche en documents propres à jeter de la lumière sur cette époque du moyen âge qui fut si importante non seulement en Espagne, mais dans toute TEurope occidentale, par sa floraison artistique, scientifique et littéraire.
Ayant une œuvre à accomplir chez elle, TEspagne ne prit pas part à ce grand tournoi où l'Occident et l'Orient mesurèrent leurs forces, sur les plages lointaines de la Méditerranée, mais elle fut l'un des creusets où se combinèrent les différents éléments de la pensée qui allait être un des supports de la société européenne du moyen âge, et à ce titre, outre qu'elle est un enseignement, par le caractère impétueux et violent qu'elle imprime à tout ce qu'elle touche, comme aussi parce qu'elle a donné Texpression la plus haute, dans les côtés épiques de son histoire ou les effusions de ses mystiques, à certaines idées et à certaines aspirations de l'âme humaine, elle offre un riche champ d'études. On dit bien que ce qui manque le plus à l'Espagnol c'est le goût de la recherche lente et raisonnée, dé l'observation systématique et méticuleuse, et que, peu porté aux abstractions, il déserte aujourd'hui les Facultés dont l'enseignement, quelle qu'en soit la valeur, ne poursuit que la science pure, comme il avait négligé^ au xvi® siècle, l'étude des mathématiques dont les applications ne lui apparaissaient que dans un avenir lointain, préférant à la théorie la pratique, à la géométrie, à la physique, à la chimie, l'art des fortifications, les études d'artillerie, de navigation, de cosmographie, d'architecture navale et de médecine.
Mystère de race, dit-on, l'Espagnol n'a pas d'aptitude pour l'abstraction scientifique. Poussé par son tempérament vers le sens pratique et les actes de la vie, il a excellé, comme moraliste, jurisconsulte, politique, économiste, dans une littérature et dans un art dont le caractère saillant est
l'enseignement supérieur en ESPAGNE. 123
robservatioa de la vie et la fidélité du rendu ; il a excellé encore dans la philosophie dont la relation est étroite avec la théologie, qui était le principe vivant de la culture espagnole, et il a négligé tout le reste. Mais ne serait-il pas plus exact de dire, effet des circonstances et effet d'un enseignement insuffisant. On se trompe quand on va chercher dans les mystères de la physiologie la raison de la grandeur intellectuelle des peuples. Les Espagnols pèchent par excès de modestie, comme d'autres par excès d'orgueil, quand ils font intervenir une question de race, et qu'ils s'attribuent une infériorité constitutive ou une suprématie éternelle, en vertu de je ne sais quelle théorie physiologique. La vérité est que toutes les cultures intellectuelles, à moins de n'être que de simples jeux d'esprit, sont en rapport étroit avec la vie, la société, ses besoins et ses tendances. Ces relations sont nécessaires, et c'est d'elles que dépend la richesse de la floraison. Il en a été ainsi toujours et partout, et si l'on y regardait de près, on s'apercevrait que, même quand la recherche érudite secoue la poussière des bibliothèques, l'instinct secret qui la pousse plonge souvent ses racines bien au delà du mobile qui lui sert de prétexte. Tout en déchiffrant les anciens manuscrits ou en fixant les règles d'une langue, ce sont souvent des titres de famille ou de gloire que l'on recherche, et en épelant des syllabes, on travaille parfois à une œuvre plus vaste.
Et les choses ne se sont point passées ou ne se passeront pas en Espagne autrement qu'ailleurs. Ce qui lui manque surtout, c'est une organisation systématique et complète de ses écoles, c'est une vision bien nette du but à atteindre pour les trois ordres d'enseignement, c'est la réforme de son enseignement secondaire, c^est une pénétration plus profonde des couches inférieures par un principe de culture élevée, c'est un outillage plus perfectionné, ce sont des laboratoires et des instruments de travail mieux adaptés aux besoins de notre époque, c'est un milieu qui, par ses tendances et ses aspirations, favorise davantage la recherche désintéressée.
Mais tout cela est loin d'être irréparable, et comme le
génie espagnol est capable de toutes les envolées, rien ne s'oppose à ce que VEspagne reprenne sa glorieuse tradition scientifique. Il lui suffit pour cela de travailler, d'ouvrir largement ses frontières et de laisser pénétrer chez elle, comme aux temps de la splendeur de Salamanque et de son âge d'or, l'air frais qui souffle du haut des Pyrénées. On dit parfois que le poids de ses traditions Técrase, et que le rôle joué par elle, hors d^ proportion avec ses forces réelles, fut le résultat d'un concours fortuit de circonstances contingentes et passagères. Mais si ces souvenirs de grandeur sont parfois un obstacle, ils peuvent être aussi un stimulant, et il n'est pas douteux que, sous l'influence de l'esprit scientifique, l'Espagne, dans l'étude même de son passé, ne retrouve le ressort d'énergies nouvelles.
Quant à nous, nous nous rappelons trop les liens de toute nature qui nous unissent à elle, pour ne pas la suivre avec sympathie dans la voie du progrès où elle s'avance. Des rivalités politiques ont pu altérer, pendant longtemps, une harmonie naturelle qui avait pour base solide la parenté des langues et une communauté de culture ; mais tout cauchemar a une fin. La France se souvient de tout ce qu'elle a reçu de sa voisine, de tout ce qu'elle a pu lui donner, et elle ne peut vouloir que continuer avec elle, d'une façon encore plus large, ces bienfaisants échanges d'idées et de pensées qui ont pendant si longtemps enrichi l'une et l'autre.
Quand on franchit aujourd'hui la frontière, on est frappé de l'apaisement qui s'est opéré depuis un quart de siècle, et de ce qu'a d'actuel le mot fameux de Louis XIV : « Il n'y a plus de Pyrénées. » Aidées par de nombreuses transactions commerciales qui ont rapproché les provinces limitrophes, soutenues par l'action de nos excellentes et populeuses écoles de Barcelone, de Valence, de Madrid, et par l'action non moins énergique de nos colonies groupées pour des œuvres d'éducation et de charité, l'influence et la langue française débordent aujourd'hui par-dessus la frontière et étendent leurs prises dans un rayon qui grandit rapidement. Les Espagnols s'orientent du côté de la France
et lui demandent, dans une évolution toujours plus marquée, des inspirations et des modèles. Travaillons à développer ces bonnes dispositions. Nous avons en France et à l'étranger, en Egypte, en Grèce et en Italie, de grandes écoles et des laboratoires réputés. Ouvrons-les-leur largement, libéralement. Invitons-les, pressons-les de venir les visiter. Puis, et ce sera aussi une excellente chose, envoyons notre jeunesse studieuse visiter et parcourir leurs belles bibliothèques et leurs archives. L'Espagne a des richesses considérables, des mines inexplorées qui appellent les travailleurs. Quoi déplus utile et de meilleur que d'exploiter ces trésors, et de cultiver en même temps et par là l'amitié d'un peuple grand et de nobles aspirations.