LA RECHERCHE
J'en étais là de mes réflexions, quand un ami intime entra dans ma chambre.— Qu'avez- vous donc, dit-il, vous paraissez bien préoccupé ?
Je le crois bien, fis-je piteusement, on le serait à moins. Et me voilà lui racontant mon rêve, sans y rien omettre. — Qu'en pensez-vous?
— Ce ({ue j'en pense ? c'est assurément un rêve fort
étrange. On dirait, vraiment, que toute cette scène à été imaginée à plaisir, et que si vous avez rêvé, c' était Les yeux ouverts.
— Allons, mou ami, soyez raiscmnafale. Je vous dis que j'ai rêvé ; que je crois à mon rêve; et que dès demain, je vais me mettre à la recherche de Tabou* Voulez-vous nV aider ?
— Je le veux bien, mais convenons d'une chose; vous chercherez de votre côté, et moi du mien ; et le premier qui croira l'avoir trouvé, en avertira l'autre. Est-ce convenu ?
— Oui, oui ; Ah î que vous me faites plaisir ! — En attendant, gardons notre secret, et usons d'une prudente réserve, comme disait ce pauvre Tabou. Sur ce, nous nous séparâmes.
Eh bien ! ami lecteur, croirez-vous que, depuis ce jour, j'ai visite tous les bureaux où Ton fait gémir la presse, dans plusieurs villes de notre Province, et que partout Ton s'est moqué de moi, agréablement si vous voulez, mais enfin personne n'a pris la chose au sérieux, -et le tout a été tourné en badinage !
Partout je fus bien reçu; partout l'on s'amusa beaucoup do mon rêve, et tout se passa agréablement.
Aussi, quel ne fut pas mon étonnement d'être fort mal accueilli dans le dernier bureau que je visitai î Non seulement on me fit 1 s gros yeux, omit daigna pas me faire un mot de réponse, ni même me rendre mon salut, mais on me planta là, en me tournant le
dos. Dira qui pourra quel était ce personnage ; tout ce que j'en puis dire, c'est que comme le Messager du Mans, il était
Trappe courtaud, mais bien pris dans sa taille.
Tout de même, j'avais la puce à l'oreille en sortant de l'antre de ce cerbère; certains soupçons me traversèrent l'esprit un moment. Mais non, me dis-je, ce bonhomme là, avec son mauvais comportement, ne ressemble pas au Tabou de mon rêve. Il avait Pair si comme il faut ! il était si poli, si affable ! il a fait une si généreuse rétractation ! — N'importe, ne décidons rien encore ; j'en causerai avec mon ami. Au fait, j'ai hâte de savoir où il en est de sa recherche, et s'il aura été plus heureux que moi. Je vais chez lui de ce pas.
Le lendemain, j'étais de retour dans mon paisible village, bien résolu de planter là maître Tabou. J'avais vu mon ami, la veille. Il m'a semblé qu'il ne savait pas trop s'il devait rire ou se fâcher.
— Eh bien î lui dis-je, après lui avoir raconté mes avantures, où en êtes-vous, vous-même ?
Parbleu, je n'ai pas lieu de me vanter. Ma recherche ne fut pas longue, j'avais mon idée en vous quittant. J'allai donc tout droit présenter mes compliments au grand homme d'un grand bureau d'un grand journal de grande prétention dans une grande rue de la plus grande ville. C'est beaucoup de grandeur pour une si grande médiocrité, n'est-ce pas?
Que voulez-vous, il y a certaines gens qui paraissent grands parce qu'ils sont montés sur des écriasses.
Je fis donc mon compliment au personnage que je soupçonnais être le vrai Tabou. Il m' écouta sans m' interrompre et sans donner aucun signe d'intérêt ou de déplaisir ; puis, ayant allumé sa pipe, il me tourna le dos, et se mit à écrire sans plus s'occuper de moi.
J'attendis un peu, croyant qu'il notait quelque chose, dans la crainte de l'oublier ; mais, voyant qu'il ne faisait aucune attention à ma présence, je me hasardai à dire :— Eh bien, n'avez-vôus donc rien à me répondre ?— Aucune réponse ; il écrivait toujours, comme si rien n'était. Je revins à la charge une fois, deux fois ; rien, pas un mot de réponse. Evidemment, c'était le mot d'ordre ; on ne I devait rien répondre, ni à vous ni à moi. Bon î fis-je en me levant, j'en sais assez maintenant, et me voilà fixé sur le fameux rêve ; s'il y a un Tabou quelque part, il n'est pas à cent lieues d' ici- Mais Tabou ou non, je vous apprendrai, que nous le sommes pas ici sous le régime du grand chef de ^Océanie. Si vous avez rêvé cela, votre rêve ne raut pas celui de mon ami; et tenez pour certain ue votre réveil ne vaudra pas non plus le sien. Patience; vous me le paierez.— Voilà toute mon aventure; qu'allons-nous faire maintenant ? — La chose est bien simple ; c'est de rire de tout cela. Iprès tout, il n'y a pas de quoi fouetter un chat, et
nous n'avons pas le droit de nous plaindre. Nous racontons un rêve ; on se moque de nous ; par pari rrfertur. Quand au grand personnage il est tout simplement ridicule, et il n'y a pas lieu de s'en occuper. L'idée qu'on ferait un Tabou d'un tel bonhomme ! — Le parti le plus sage est de ne plus penser à mon brave Tabou qu'en rêve, et encore !
Pour moi, je détale dès aujourd'hui, et je m'en retourne dans mon village.
— Ma foi, mon ami, vous avez raison ; n'en parlons plus. Seulement, je fais mes réserves, dont il n'est pas nécessaire de vous parler en ce moment. Adieu donc ; mais avant de nous séparer, j'ai une faveur à vous demander.
— Elle vous est accordée d'avance, mon bon ami ; qu'est-ce?
— Désormais, ne rêvez plus, ou du moins ne racontez plus vos rêves.
— Tu quoque ! Ingrat,- qui avez eu la primeur d'un si beau rêve !