L'entêtement slovaque
DEPUIS dix-neuf ans, Palko et Antcha( i ) vivaient heureux en ménage, de ce végétatif et rude bonheur paysan, qui devrait tout au plus s'appeler l'absence du malheur, bien que la monotonie en fut de loin en loin rompue, à la maison, par une grosse querelle, ou, sur les moissons, par un gros orage. Comme chez tous leurs confrères de ces pays montueux,oii la plaine se décide inopinément à se faire montagne, et où les caractères sont en harmonie avec l'énergie lente des avant-plans et la profondeur des horizons, leurs occupations suivaient le cours des saisons, pourvu que rien ne troublât davantage un bien-être, fait d'une totale absence de besoins, qu'une conscience rudimentaire, encore qu'en intime fréquentation avec les Saintes Ecritures. Ils estimaient bonne la vie, si les récoltes l'étaient, et belles les journées où la température convenait à leurs désirs. Et ces désirs ne faisaient qu'un avec ceux de leurs champs et de leurs bêtes : quatre-vingt méritsé de terres ensemencées, couvrant les pentes autour de la maison, une centaine de pruniers de bon rapport, correspondant à pas mal d'herbe dessous, trois chevaux, six à sept vaches, une douzaine de moutons, deux porcs par intermittence, une cinquantaine de poules, une vingtaine d'oies, une essaim de pigeons, quelques ruches antiques dans des troncs d'arbres excavés, puis passés au lait de chaux, et Pozor, un afFreux chien hirsute, de poil
(i) Au cours de ce récit tous les noms slovaques sont écrits phonétiquement. Prière donc de les prononcer tels quels, sans recherche d'exotismes. En slovaque, Antcha s'écrirait Anca ; Kodaya, J^odaja, etc.
aussi mêlé que douteuses les origines. La méritsa est la mesure de cinquante-six kilos de grain et, par extension, l'espace que l'on en peut ensemencer. Comme on le voit, les Kodaya étaient, parmi les paysans slovaques, des kopanitchiari fort aisés. JÇopanifchiar, au pluriel kopanitchiari, est le nom que portent, dans la région de Myava, les habitants des groupes de chaumines, kopanitsé, isolées dans les replis de terrain de ce district mouvementé, plein de singularités dans son ethnographie comme dans sa topographie, pays en quelque sorte matelassé, avec des vallées hésitantes, isolant, entre la grasse Moravie et la plaine du Wah, un population slovaque, passive et irréductible au madyarisme, qui a conservé imperturbablement ses us, coutumes et costumes.
Or les Kodaya, l'homme et la femme, sains et de forte race, depuis le temps qu'ils peinaient ensemble et qu'ils respectaient leur mutuelle capacité de travail, avaient comme deux bœufs sous le même joug pris l'habitude de s'aimer, encore à la manière paysanne qui est, comme l'on sait, économe de démonstrations et de caresses, mais qui ne craint pas les invectives, les moments dhumeur venus. Au demeurant ils causaient fort peu et ornaient de l'activité inconsciemment décorative de leurs faits et gestes lents, et de la sobriété pittoresque de leurs costumes blancs et noirs, leur riante maisonnette sous chaume et ses entours clôturés. Quand le soir la silhouette rude et droite, — deux verticales, — de Palko, harassé mais vaillant, s'encadrait sur le couchant orange, au seuil de la cuisine, et que, promenant ce bref regard du maître qui s'informe, sur son intérieur, rempli d'une acre odeur de soupe aux pommes de terre, il disait... c( Dieu soit loué... c'est fini la besogne ! » la voix avait beau sonner, simple et calme comme de coutume, on comprenait qu'il était satisfait de lui-même et des autres, car il avait été loquace. Et Antcha répondait: « Nous mangerons nos pommes de terre... » Puis régulièrement après une petite pause comme à part soi : « Où est-ce qu'on trouverait de l'argent pour de la viande? » Mais les jours où l'on distillait la slivovitsa, l'eau-de-vie de prunes de ses pruniers, Palko qui, à son ordinaire, n'entrait pas au cabaret, savait tout comme un autre jaser. De même Antcha dans ses grandes colères. Mais ce n'était Dieu merci pas tous les jours fête.
Cette kopaniha de Svinarky se blottissait sous les pruniers dans un creux de terrain, profond et mol, au flanc de la Polana
de Myava, à égale distance des forêts d'en haut, qui s'abaissent sur le versant nord-ouest, par où l'on gagne la Moravie, et des forêts de Koptse, en guenilles aux deux pentes du vallon, qui rejoint la petite rivière locale. C'était, dans le genre de toutes ces habitations rurales, un petit groupe de chaumines, soudées en rectangle autour d'une cour, occupée tout entière par le fumier, dont la séparait une sorte de trottoir ou de terrasse, de petit quai si l'on veut, aux dalles rapportées tant bien que mal et disjointes plutôt bien que mal, si bien même qu'un petit bouleau avait trouvé moyen d'y prendre racine. 11 y avait un rez-de-chaussée, que l'on habitait, une étable et quelques greniers et hangars. Ceux-ci étaient en bois; l'étable et la maison en briques jaunes, séchées au soleil par les Tsiganes, d'un jaune de papier d'épicerie. L'ornement de la portion habitée était une belle porte blanche, à arcatures en porte à faux l'une sur l'autre, à la mode de Myava, — \zjoudro comme on dit en Moravie, le pUyer, comme on dit à Myava, — l'air d'une petite chapelle soigneusement blanchie ou d'une niche pour une statue de saint. Un seul toit coiffait le tout, maison, étable, greniers et hangars, un lourd toit de chaume, irrégulier et bossue, épais comme un chevelure paysanne d'autrefois et d'une ligne fruste et grossement imprévue, comme tout du reste en ce pays énergique avec mollesse; à l'encoignure des combles, la paille mauve était, selon l'usage de la contrée, tailladée en escalier. Renouvelée assez fréquemment sur la maison, elle y était toujours nene et propre. Affaissée et pourrie sur les étables, elle s'y couvrait de mousses courtes et rèches, d'un brun rouge en été, au contraire vertes, exubérantes et savoureuses à l'œil, dès les premières pluies d'automne et dès que, les merles annonçant le printemps, elles réapparaissaient à la fonte des neiges. Aux angles rentrants, à l'intersection des parallélogrammes arrondis de cette toiture moitié fraîche, moitié caduque, de la grande joubarbe avait trouvé moyen de prendre racine, d'agglomérer ses ternes rosaces et de projeter ses hampes d'écaillés grasses. Sur la porte, une mince couche superficielle de chaume pendait et pleurait en dehors de l'épaisseur orangée des pailles taillées net... Tous les soins extérieurs allaient à cette porte en saillie, témoignage du sens artistique slovaque, coquetterie de la maison, petit monument en soi, qu'on ne se lassait jamais de reblanchir, et qui suffisait à donner un air de prospérité à toute l'habitation. Par ses heu-
rcuscs proportions, son relief puissant et fruste, son éclat immaculé presque arabe, il apparaissait quelque chose de riche et de distingué, adhérent par hasard au mur paysan, comme une ammonite dans la pierre, vrai bijou d'art populaire sur le rude écrin de la muraille de briques en pisé. Et les jours de soleil, de délicats reflets, jaunâtres, rosâtres et verdâtres, tremblaient entre ses saillies et diluaient les ombres bleues des nervures... A le regarder, il donnait aux yeux du passant autrichien, descendant vers les plaines basses du Danube, comme un premier avant-goût de l'Orient... Avec un bouquet de tournesols immenses, à large cœur noir, flamboyant à l'angle du courtil extérieur, au-dessus de la charrière reliant la kppctnitsa à la grand'route de Myava à Velka, c'était le seul luxe du petit hameau, sage et travailleur, où chaque jour suffisait à sa peine, à sa pluie et à son azur.
Le paysan slovaque sent toutes les choses, qui disentl'amour du chez soi et l'honnêteté de la vie, une belle fleur comme de beau linge blanc, un porche bien fait comme une toiture de chaume élégamment coupée. Il les sent et n'en parle pas. Mais quand il est seul aux champs, il les chante. Après s'être assuré que personne ne l'entend.
Palko et Antcha s'étaient mariés très jeunes, menés l'un à l'autre par leurs parents et, comme il convient, selon les intérêts des champs à doubler. On se marie là-bas pour fonder un patrimoine et une famille, rarement par goût l'un pour l'autre. C'est une simple affaire d'addition. Ils avaient pratiqué le devoir conjugal par surcroît et selon la permission de la Bible et des saisons, mais ils n'avaient eu qu'un fils. L'été donnait le froment et l'on menait moudre le grain autrefois à Myava, comme c'était logique, maintenant dans le vallon d'à côté, à Brestovetz, parce que l'amour et la logique, comme l'on verra, font deux. L'automne noircissait et hâlait d'indigo les pruneaux et l'on distillait la slivovitz. Et du chanvre aux acres senteurs qu'Août roussissait, on savait l'hiver tisser la toile, que l'on allait vendre à Myava, où les Juifs déjà commençaient leur accaparement de la place. Entre temps, le beau petit Stefane, que Dieu leur avait donné après neuf mois de mariage, avait profité si bien des rations de pommes de terre et de purée de maïs au lait, dont on l'empiffrait na peci, c'est-àdire à la place des enfants dans l'encoignure, passée au lait de chaux, entre le poêle dont elle fait partie et la muraille, qu'il avait eu tôt fait de vagabonder sur ses petites jambes,
dans les sentiers et les emblavures. Puis c'avait été le crapaud, mal mouché et mal torché, grandissant derrière les vaches qu'il tétait à même, lorsqu'il avait soif ou faim, ou simplement si le caprice l'en prenait. Puis ce fut l'effronté sournois, qui poussait d'un rameau sec les oies dans les éteules, sous le morne brouillard d'automne. Ce fut aussi le gamin, agressif et cruel, qui se bourrait avec les camarades d'école, tous ces petits polissons, entichés de fierté filiale : « Si mon père empoignait le tien, on le sonnerait déjà... » (on sonnerait au clocher de Myava son enterrement)... Puis était venue la confirmation, liée à la première communion. Et voici que Stéfane était aujourd'hui un des plus forts gars de la contrée, conduisant et soignant les chevaux, dans ses hardes blanches d'été, sa chair ferme secouée par les chars à échelles sur la grand'route sonore. Mais surtout voici que, tout à coup, plus rien ne subsistait en lui de son enfance turbulente. Taciturne et rêveur, parlant peu et rude, n'aimant ni saluer ni être interrogé, recourant à des subterfuges naïfs pour ne pas reconnaître les passants, les yeux sans cesse sur les lointains agités ou moroses, où, par-dessus les ondulations de glèbe tigrées, surgissait mystérieuse, sur son cône pelé, de forme singulière et comme volcanique, la ruine de Bran'ch. Ce qui l'ennuyait le plus, c'est qu'il se rendait bien compte que les filles le regardaient passer avec plaisir; c'est pourquoi elles se moquaient de lui. Et les autres garçons aussi se moquaient, de ce qu'il ne prévint pas, comme eux, les sarcasmes et les quolibets joyeux des moissonneuses lorsque, pour le regarder passer, elles se relevaient en sueur, poignet sur le front, faucille en arc derrière leur tête, coiffée de rouge et blanc. Rien ne le mettait plus en colère, sinon de sentir que des yeux malins le suivaient, ainsi que lui, des siens, suivait ses rêves à l'horizon. Alors il croisait ses durs pieds nus sous la frange de ses gafse, ses caleçons de rude toile, râpés aux genoux et sales partout, qui, avec une chemise fermée au col d'un bouton de verre orange, étaient tout son accoutrement d'été, et, de son mauvais fouet de ficelles raccordées, il pressait l'allure de Chimel — le blanc — et de Ridzi — le rougeaud — , ses deux bêtes bonasses qui galopaient, l'espace d'une demi-douzaine de ces merisiers plantés au bord des fossés, puis reprenaient leur trottinement indolent en même temps que Stéfane sa rêverie. C'est qu'il avait un gros secret, Stéfane, un secret que lui-même ne s'avouait pas, mais qui datait de loin, de
bien plus loin aussi qu'il ne le pensait... En vérité, ce n'était pas pour rien que l'on avait cessé d'aller moudre à Myava.
Or, justement la belle Zouska, la fille du meunier Prajienka, de Brestovetz, ne prenait nulle garde à lui, dont les rêves qu'il poursuivait à l'horizon, tous, s'embellissaient d'elle. 11 ne s'était jamais dit qu'il l'aimait, non plus qu'il ne savait qu'amour, mot connu théoriquement par l'école, le catéchisme et les chansons, était précisément celui qui servit à désigner ce qu'il ne se rendait nul compte d'éprouver. Or, ce qu'il éprouvait, c'était que, sans la voir de loin en loin, sans la savoir quelque part dans les replis de ce vallon à gauche par delà les croupes arrondies, descendant de la Polana, la vie n'était plus tenable. 11 avait besoin de la revoir comme on a faim et il pensait à elle, comme on voit quand on a les yeux ouverts. S'il ne l'avait pas au moins entrevue, chaque dimanche, à l'église évangélique de Myava, toute la semaine il était d'une humeur de chien... Après tout, comment en était-il arrivé à obtenir qu'on menât moudre le blé à ce Brestovetz, qu'on atteignait si mal commodément?
Cela s'était fait tout simplement, comme le reste.
Zouska et Stéfane avaient suivi tous deux, à l'âge réglementaire de douze ans, le catéchisme de confirmation, garçons et filles, les uns à droite, les autres à gauche de la salle d'école, les Samedis, de midi à une heure, pendant les huit semaines qui précèdent le Jeudi Saint... Les belles semaines!... Car de Myava à Brestovetz et à Svinarky, avec un peu de bonne volonté, il y a un grand bout de sentier à faire ensemble, avant l'inévitable bifurcation... Ensemble est une façon de parler, Stéfane toujours rogue et à part au milieu des garçons de Brestovetz, à qui du reste il ne disait pas grand'chose et auxquels il s'adjoignait sans motif plausible, — ce qui fit aussitôt jaser — ; Zouska en avant au milieu des filles, qui se tenaient par la main ou par le bras, autant que le chemin le permettait, rieuses entre elles, moqueuses à l'égard des garçons, se retournant aux détours, ou se baissant pour cueillir la première violette ou un très rare perce-neige... Mais ces retours en compagnie, c'étaient les grandes chances, pour lesquelles il fallait la double coïncidence qu'aucun des Kodaja ne descendit avec le garçon, de Svinarky, qu'aucun des Prajienka n'arrivât de Brestovetz. Heureusement que ces gens laborieux ont l'habitude de venir à Myava pour leurs affaires, le Dimanche matin, en même temps que pour le culte, et,
lO
pour leurs ventes et achats, plutôt le Mercredi, qui y est jour de marché et, huit fois par an, de foire.. Comme l'insistance muette de Stéfane à accompagner les groupes de Brestovetz ne s'expliquait guère par des camaraderies, et encore moins par la logique d'aucun des deux itinéraires réguliers — ni le sentier suivant les méandres du ruisseau sous les saules par Smetanovia, ni la charrière directe au pied des fertiles champs renflés de Baranetz — les garçons en causèrent entre eux, les filles entre elles et les garçons avec les filles. Alors il fut facile, même à Zouska, de constater avec quelle insistance les yeux de Stéfane s'attachaient à elle. On l'en plaisanta, il rougit. On l'en plaisanta davantage, il ferma le poing et menaça... Comme, de toute évidence, il était le plus fort de tous ces gars, et le plus insociable aussi, on le laissa prudemment tranquille, mais on sut ce que l'on avait voulu. Dès lors Zouska, sans doute pour complaire aux garçons de Brestovetz, avait affecté de ne jamais le regarder, de ne jamais lui adresser la parole... Mais une fois qu'elle marchait à dix pas devant lui, il lui était échappé des mains un petit bouquet de violettes, noué d'une tige sèche, amollie entre ses doigts. Juste au moment où il allait mettre le pied dessus, Stéphane éprouva le besoin de mieux arranger son pantalon de gros molleton gris, dans ses bottes de garçonnet qui va au catéchisme, bien propre et bien tenu. Et le petit bouquet de violettes se flétrit dans sa main brûlante le reste de la journée.
Et, d'amical, ce fut tout, et ce devait être tout, à tout jamais.
Les garçons de Brestovetz ne chicanèrent pas longtemps leur petite amie Zouska avec le nom de Stéfane. Elle partit pour Vienne, tôt après la Confirmation. Elle resta deux ans dans la grande ville, qui corrompt tant de campagnardes. Quand elle en reviendrait sans doute, ce ne serait plus une fille des champs, mais une demoiselle.
Quand elle revint, ce fut Zouska de Brestovetz comme devant.
Stéfane crut avoir accueilli la nouvelle de ce retour avec une complète indifi^érence... Il en avait tressailli pourtant...
S'était-il assez répété par devers lui : fille qu'a vue Vienne, fille gâtée... Néanmoins, le dimanche suivant, il s'était fait beau de son mieux pour descendre avec ses parents à l'église. Et là on s'était dispersé selon la coutume, Antcha, parmi les femmes, au milieu de la nef blanche ; Palko, avec les hommes, en arrière, et Stéfane, en haut, aux galeries, avec les garçons ; mais il s'éloigna instinctivement du groupe de ses camarades de Svinarky et se rapprocha de l'arcade, qui dominait l'autel, autour duquel étaient rangées en carré les jeunes filles, toutes celles d'un même groupe de kopanitse ensemble, comme en automne les troupeaux d'oies, rassemblés pour l'émigration de Noël. Sans hésiter, il avait naturellement choisi le côté qu'il savait faire face au groupe de Brestovetz. 11 éprouva une singulière satisfaction à n'y voir la tache sombre d'aucune robe de demoiselle et reconnut Zouska, forte et délurée, regardant droit devant elle sans orgueil, mais avec une dureté fixe, bien à son aise comme autrefois, dans le gentil costume slovaque, gai, frais et propret à plaisir. Dès lors il ne se préoccupa plus de cet affreux séjour de Vienne, qui lui avait obscurci deux étés.
Et voici que, le dimanche suivant, comme il retrouvait son père au sortir de l'église, il le vit en compagnie de Prajienka le meunier. Et comme les deux hommes faisaient mine de revenir ensemble, les deuxfemmes, qui rejoignaient chacune leur mari, nécessairement se mirent à causer, à une petite distance sur le même rang. Alors Stéfane, sans mot dire, emboîta le pas aux hommes et Zouska le pas aux femmes... L'un et l'autre crurent entendre des garçons de Brestovetz, plantés au milieu de la rue à attendre leurs proches, eux aussi, leurs énormes bibles sous le bras, ricanera leur passage. Et comme s'ils s'en voulaient mutuellement, même au moment de la bifurcation des routes et sentiers, à la sortie de Myava vers Horni-Konetz, ils ne se dirent pas un mot. Les Prajienka s'en allèrent par la route de Horni-Konetz, les Kodaja rejoignirent Smetanovia et Devanovia, où l'on embouque le vallon, qui remonte à Svinarky, par le sentier, coupant la petite plaine basse, à travers les pavots en fleur... Antcha marchait devant, Palko au milieu, Stéfane en arrière, tous trois pensifs. Et tandis que le sol, à la fois ferme et mou, résonnait comme du caoutchouc sous les trois paires de bottes, dont il gardait plastiquement les six empreintes, Antcha pensait qu'il faudrait marier Stefanko un jour, Palko estimait que ses
champs promettaient bien cet été trois cents sacs, et Stéfane ne pensait à rien, parce qu'il pensait à Zouska.
Tout à coup Palko fit comme poursuivant une conversation :
— Chkrinar me demande le onzième sac.
Chkrinar était un des meuniers de Myava, qu'on payait en nature, comme tous les meuniers du pays : un sac sur onze lui restait.
Antcha répondit, comme à une chose, qui depuis longtemps avait été discutée :
— Prajienka en demande un sur douze.
Et, sans qu'il sut comment, Stéfane proposa :
— Pourquoi n'irions-nous pas moudre à Brestovctz? Puis il se tut, car, en lui, un malaise sourd l'avertissait
qu'il venait de commettre un acte irrévocable... 11 venait de donner un coup d'épaule à son propre destin. Dès cette parole, sa vie prenait un nouveau cours. 11 savait que ce serait oui, qu'on irait moudre à Brestovetz.
Moudre à Brestovetz, c'était bien l'idée de Palko, n'eût-il dû y avoir qu'un kreutzer par sac de profit, puisque, même pour donner à la quête à l'église, on poussait l'économie jusqu'à aller chez le juif changer deux kreutzer contre trois heller au lieu de quatre. Le juif en gardait un. Mais aussi les trois heller faisaient trois dimanches... C'est comme cela que le kopcinitchiar entend ses intérêts : le vingt-cinq pour cent de quatre heller au juif plutôt qu'un kreutzer par dimanche au pasteur, pour les frais du culte ou l'école ! Il va sans dire du reste qu'une fois dans la boutique du juif, on ne se contente pas de cette opération de banque infinitésimale, mais qu'il se trouve toujours quelque chose d'urgent à acheter parla même occasion. Aussi Palko ne tolérait-il pas que sa femme y entrât, à moins qu'il n'y eût moyen de faire autrement ; elle se laissait toujours tenter par des lacets, des ganses de couleur, des boutons... Palko entrait et... n'achetait, lui, qu'un fouet, une courroie ou un peloton de ficelle!...
Mais moudre à Brestovetz ne pouvait s'accepter ainsi tout de suite, du moment que Stéfane l'avait proposé. Un paysan slovaque, en aucun cas, ne saurait paraître conseillé par son fils. C'était bien malaisé d'aller à Brestovetz : les chemins étaient mauvais, pierreux par endroits toujours, boueux également, après chaque pluie : il fallait trois ou quatre fois monter et descendre, en contournant les vastes contreforts
de terrains arrondis, qui dévalent de la Polana... Le mieux serait encore de descendre le vallon de Svinarky, par Koptze, jusqu'à Devanovia, puis de remonter le vallon de Brestovetz tout entier : mais alors ce serait plus long que d'aller à Myava où l'on a toujours des commissions... Mais puisqu'on discutait les routes, c'est qu'on était déjà décidé. Un sac sur douze au lieu de un sur onze... Stéfane se garda de plus rien dire. C'était chose faite. On irait à Brestovetz.
On y alla dès l'automne. Souvent..! Stéfane veillait à ce que les chargements, sous divers prétextes, ne fussent pas trop forts. Comme on l'avait dit, les chemins étaient pierreux, les chemins étaient boueux ; des trois chevaux, tantôt l'un, tantôt l'autre avait autre chose à faire... A Noël ce n'était pas encore fini. Et ce fut ainsi qu'on y alla deux ans, pendant lesquels Prajienka perdit sa femme et Zouska prit la direction du ménage, qui ne s'en porta pas plus mal. Et maintenant que Stéfane était beau et fort comme un peuplier et Zouska saine « comme du sang et du lait », il n'y avait pas de raison pour ne pas continuer à y aller. 11 est vrai que Prajienka demandait aussi un sac sur onze maintenant. Mais à Myava Chkrimar, Zeman, Valachek, Smetana, Jourenka, Borsouk, tous les meuniers parlaient de demander le dixième. C'est partout que la vie renchérit.
Pourtant l'accueil n'était pas excellent à Brestovetz et ne l'avait jamais été. Pour parler net, le pauvre Stéfane avait grand mérite à s'y montrer. D'abord soit parla vallée, soit par les collines, quel chemin exécrable, tout en fondrières et raidillons ! Par les vallées, on rencontrait des gens, et Stéfane savait qu'on se moquait de lui. On lui demandait avec des feintes d'intérêt doucereuses : « Quel diable t'y porte, toi et tes sacs à Brestovetz? Eh, eh! on n'a pas mauvais goût à Svinarky, mais on ne l'a peut-être pas si bon au moulin... » Qu'était-ce à dire? Zouska donnait-elle à jaser? Le pauvre Stéfane pour un propos semblable eût cherché noise même à ses chevaux... Et pour éviter les rencontres, au risque de disloquer sa voiture ou de verser son chargement, il choisissait les chemins des collines, d'où il plaisait du reste à sa nature, concentrée et sauvage, de dominer de grands espaces : en arrière d'amples replis de glèbes, gondolés et tigrés, s'affaissant jusqu'au ressaut de Bran'ch avec ses chicots de vieux murs, et aux plaines bleuâtres de la Morava, qui se per-
daient dans la direction de Vienne; en avant, sur un dédale de monts et de creux, un immense pays tout froncé, dominé par la rondeur boisée de la javorina, avec son pâturage terminal, tout petit, vu de ce côté... On tombait à courbe lente dans un vallon; à courbe encore plus lente, on remontait des pentes; cela trois fois. Dans chaque trou se nichaient quelques kopanitzé, semblables à celle des Kodaya. 11 les évitait autant que possible. Sinon il passait, énergique et furieux, regardant droit devant lui. Ou bien il sautait à bas du char empoigner les chevaux avec brutalité. Et les deux sombres têtes, s'ébrouant dans les sonnailles, semblaient en révolte impuissante contre ce despotisme de bientôt dix-sept ans. Alors Stéfane, sans prendre garde aux enfants et aux femmes, réfugiés sous les porches, franchissait le passage redouté de sa mauvaise humeur, entraînant à son pas les chevaux effrayés, superbe ainsi à leur encolure, farouche et décidé, son corps fier noblement calme, dans l'agitation de ses vêtements de toile blanche autour de ses gaillardes enjambées. Inutile de dire que, s'il ne mettait pas pour aller au moulin les pantalons gris, le petit gilet bleu à boutons argentés où il apparaissait le dimanche à l'église, plus droit que ses tiges de bottes, ni la casaque du même molcton gris à soutaches noires jetée sur les épaules, du moins avait-il soin d'arborer du linge immaculé, ce linge aux beaux plis flottants qui, de la Leitha à la Mer Noire, est le seul vêtement de travail du paysan, qu'il soit slave, madyar ou roumain. Contre les haies touffues, sous les noyers crus, les gatsé de toile neuve alors éblouissaient sur sa démarche comme marguerites dans les prés. Et il eut été lui-même beau à éblouir tous autres que des kopanitchiari, lesquels se croient tous taillés dans le même bois : « Homme comme homme, l'un c'est dix-huit, l'autre vingt moins deux. »
Et puis, à Brestovetz, commençait un jeu de cache-cache, à la longue irritant. 11 semblait à Stéfane que Prajienka, auquel il n'avait su se résoudre à faire un peu la cour, le recevait avec une ironie madrée. Les garçons enfarinés avaient des sourires blancs, où luisait la pétillante malice des regards. .. Et parfois même, comme s'il eût été client négligeable, on ne respectait pas son tour, malgré la règle, inviolable ordinairement, qui, à premier arrivé, assure la première mouture. On savait trop pouvoir compter sur sa constance. Et il devait parfois attendre jusqu'à la nuit, sans savoir se divertir, tou-
jours le même, taciturne et bourru. IJ n'avait le don, malgré sa beauté toute physique, de se rendre ni sympathique aux hommes, ni, pensait-il, agréable aux filles, jamais Prajienka ne lui offrait la moindre goutte de palenka, qui est l'eau-devie de pommes de terre, ou encore moins de slivovitz, qui est l'eau-de-vie de prunes. Stefane pansait ses chevaux, leur donnait un peu d'avoine et beaucoup de foin, emportés avec les sacs, qu'il se mettait sans aucune aide à décharger. Zouska, tantôt ne le saluait qu'à peine, tandis qu'elle se montrait rieuse et familière avec les diables blancs, comme pour mettre à la torture l'étranger; tantôt elle affectait de disparaître à la seule ouïe des claquements de fouet, dont le spécial bruit de fusil qui part la faisait tressaillir, et qu'elle avait espérés de jour en jour, si le temps réglementaire semblait passé... 11 avait du reste perdu tout prestige depuis qu'il était tout de même revenu, après qu'une fois, où l'on s'était permis quelques mots à double entente, assez habilement amenés pour le blesser, pas assez pour qu'il pût se montrer offensé, il avait laissé échapper, de façon à être entendu de Zouska, qu'il aurait meilleur temps d aller, comme tous ceux de son voisinage, à Myava. Aussi bien n'y trouvait-on pas « cordes ou ferraille, toujours quelque chose à acheter ». La belle fille s'était arrêtée net, l'avait regardé bien en face : « Qui t'appelle? » Puis elle s'en était allée, haussant les épaules... Stefane, depuis ce jour, croyait la détester et se sentait disposé à la traiter comme ses chevaux. 11 n'en revenait pas moins au moulin. Et pourtant il y avait à cela quelque courage, autre que celui de braver les dédains de Zouska, la froideur de Prajienka et les regards haineux ou moqueurs des apprentis. Car ceux-ci excitaient les garçons du village contre lui, le prenaient en haine de plus en plus et, selon l'usage, n'attendaient que l'occasion de maltraiter celui, en qui ils sentaient l'ennemi commun, celui qu'ils devinaient prêt à leur enlever la plus saine, la plus riche fille de l'endroit, une fille « ferme comme une cosse de pois » et qu'ils convoitaient tous. Mais de la possibilité d'une rixe ou d'un guet-apens, le fier garçon ne se souciait pas plus que de la neige de l'an passé.
Pauvre Stéfane ! 11 ne pouvait pas le moins du monde se douter qu'à peine il avait tourné les talons, les rôles changeaient. Zouska ne daignait plus adresser la parole aux garçons meuniers, pas même à Micho qui, seul, avait quelque droit à prétendre épouser la fille du patron. 11 avait quelque
bien, était solide ouvrier, et entendait prendre sa place au soleil, malgré la disgrâce d'une jambe plus courte que l'autre. Mais Stéfane était plus riche, autant que plus beau, et son amour silencieux était loin de déplaire. C'est pourquoi Zouska n'en voulait rien laisser voir, et d'autant moins qu'en présence de Stéfane tout la mettait mal à son aise, jusqu'à un certain inexplicable trouble physique, dont elle éprouvait grande confusion et qu'elle endurait comme une chose honteuse. Quant à Prajienka, c'était justement parce que le fils Kodaya lui semblait un parti sortable, qu'il ne voulait à aucun prix avoir l'air d'y tenir. D'autant plus qu'il n'était pas embarrassé pour placer sa fille : elle avait fait une conquête à Vienne. Un épicier slovaque l'avait demandée pour son fils. La lettre était en haut derrière le miroir; on n'avait répondu ni oui, ni non, les éternels atermoiements paysans de partout. Cela avait fait une impression énorme à Brestovetz. Et pour Prajienka même, c'était quelque chose que Vienne ! Mais Zouska deux ans y avait été consumée du mal du pays et elle connaissait la petite épicerie, à moitié souterraine, sans air et sans lumière, dont il s'agissait... Tandis que ce doux vallon, tout fleuri, offrait une vie si belle à la belle plante humaine qu'elle se sentait. Orpheline de mère, gâtée par son père, elle se voyait plus aisément meunière et propriétaire de quelques champs que confinée dans le sous-sol voûté, où brûlait nuit et jour une lampe fumeuse, du a débit de denrées variées » qui l'attendait, au fond d'une rue sordide de faubourg, à la Josefstadt. Et si, le soir, elle passait en revue tous ces chouhay, comme on dit là-bas, tous ces lurons auxquels elle tenait rigueur, évidemment de tous, un seul lui paraissait l'élu certain : Stéfane. En attendant, si le lendemain le claquement de fouet, qu'elle eût reconnu en pleine foire, résonnait devant la porte du moulin, le sentiment absurde, mais si fort chez certaines filles slovaques de la campagne, du devoir de feindre, en présence de celui, sur qui elles ont intérieurement jeté leur dévolu, s'entremêlait chez elle d'une façon assez complexe à un autre sentiment inexprimable, qu'elle n'avait heureusement pas plus à définir, mais qui, traduit en mots par quelqu'un qui aurait su voir clair en elle, eut donné à peu près ceci : Elle, l'orgueilleuse Zouska, le savait assez riche pour elle; bien plus, elle l'estimait, en soi, à peu près comparable, parmi les garçons des alentours, à ce qu'elle, l'incomparable, était parmi ses
compagnes; alors justement, sans plus se l'avouer que Stéfane ne s'avouait son amour pour elle, elle en éprouvait une sorte de jalousie et se plaisait à l'humilier... Et si elle allait jusqu'à feindre une certaine complaisance en la compagnie de Micho, celui-ci était assez peu loyal pour entrer dans son jeu. Dédaigné à l'ordinaire, le boiteux était enchanté d'aider à ce qu'un autre n'obtint pas ce qui lui était interdit : c'était deux fois humain, puisque c'était slave. Du reste, Micho escomptait à la longue prendre ainsi barre sur Zouska.
Sur ces entrefaites un rien, une stupidité vint, en un an, changer la situation du beau chouhay de Svinarky, du grand garçon, pensif et travailleur, qui était si malheureux parce qu'il aimait une fille et que cette fille l'aimait.
Un soir frileux de Lundi de Pâques, où la campagne encore crue sentait la violette et bruissait de ruisseaux nouveau-nés, ce qui n'était encore jamais arrivé arriva... Stéfane étendu dans l'herbe reverdie du verger, derrière la maison, particulièrement alangui ce soir de se sentir homme et travaillé, lui aussi, par la sève printanière, fut tiré de sa torpeur par des cris et des propos affreux. Pour un rien, à la façon slovaque, Palko et Antcha s'étaient encore pris de querelle, ce qui du reste n'était pas trop dans leurs habitudes. Pourquoi cette fois et pas une autre ?... Stéfane ne bougea pas et prêta l'oreille... Il n'entendit que des injures, glapies par sa mère, hurlées par son père... Quand on se disputait chez eux, c'était ainsi : on se rattrappait des semaines et des mois de silence... Mais la violence de l'accès le surprit; il se dressa sur son séant et, regardant ses pieds nus, croisés devant lui, se demanda s'il irait. Tout à coup le bruit d'une paire de claques retentit. Cette fois-ci, ça y était et ça y était bien!... Voilà du nouveau à Svinarky! En moins de rien Stéfane fut debout, et tête basse, à pas lents se dirigea vers la cuisine... 11 contournait les étables, car la maison n'avait qu'une seule issue sur la cour... Mon Dieu! il n'était pas autrement inquiet... 11 savait que ces grosses querelles naissaient du moindre prétexte, lorsque du mécontentement s était amassé pendant des mois dans l'âme de son père ou de sa mère. Antcha savait être si agaçante, et lorsque son mauvais esprit était décidé à la querelle, rien ne la retenait plus. Lorsque Palko lui avait dit : « Ferme ! Mauvaise langue... )) ou lui avait enjoint de ne plus « gueuler w, on pou-
vajt être sûr qu'on en arriverait aux grosses invectives auxquelles, entre toutes les femmes de kopanitchiar , elle excellait. Palko dans ces cas ne savait plus que lui répondre continuellement le mot qui, dans toutes les langues, signifie la complète dégradation de la femme. Elle alors s'exaspérait à exaspérer son mari, jusqu'au moment où, sentant qu'il allait faire un mauvais coup, il avait encore assez d'empire sur lui-même pour se précipiter dehors comme un forcené et gagner la campagne. La vue de ses gras sillons le calmait; la grandeur des horizons le rendait mieux indifférent aux petites tracasseries domestiques... Et puis, si Antcha avait la langue trop bien pendue, c'était une si bonne travailleuse, une maîtresse ménagère... Elle valait un homme. Or, s'il s'était fait scrupule jusqu'ici de la frapper jamais, c'était fort contraire à la coutume du pays...
Et voici pourtant que, juste ce beau soir de Lundi de Pâques serein, il n'avait plus su se contenir... Au moment où Stéfane apparaissait dans la cour, il vit sa mère, écroulée en larmes, sur le banc à côté de la porte, tandis que son père, debout devant elle, très calme, lui disait de cette voix ferme des circonstances graves :
— Tu en as reçu deux. Prie Dieu de n'en plus recevoir... Du reste que la main du Christ te protège, si cela arrive encore une fois... — Et la solennité menaçante, avec laquelle sa main à lui s'agitait, levée, impressionna Stéfane. 11 avait entendu que de fois ces formules obligées, dans la bouche d'autrui et même de son père, lors de démêlés avec d'autres paysans. Mais chez son père parlant à sa mère, jamais... ]1 devait s'en souvenir plus tard. Pour le moment, il demeura pensif, ne se hasarda pas à souffler mot à ses parents de ce qu'il avait surpris. Mais sa tristesse et sa maussaderie augmentèrent.
Antcha, la riche Antcha, demeurée sous l'impression des coups, n'eut pas de cesse avant de s'être rendue assez insupportable pour provoquer une seconde altercation. Elle s'estimait diminuée par la bourrade : elle n'aurait le sentiment de son pouvoir, rétabli sur son homme, que si elle obtenait le triomphe de l'invectiver impunément. Elle y réfléchit et bouda toute la semaine.
Et ce fut le soir du Dimanche de Quasimodo, un soir tout semblable à celui du lundi précédent, et à la même heure divine du crépuscule de cuivre, par delà les brumes
bleues de la plaine morave, et de la montée de nuit lilas, derrière les montagnes de Trcntchine et de Galgotz... On a remarqué que le diable semble prendre plaisir à faire éclater les pires disputes justement les jours où, le matin, les gens colériques ont accompli avec le plus de componction leurs devoirs religieux. Car ce dimanche-là comme les autres, la mère, le père et le fils étaient descendus de conserve, après huit heures, à Myava, mêler, sous les blanches voûtes recueillies, leurs rudes voix à celles du troupeau grave des kopanitchiari accourus, aux trois sonneries des grandes cloches, de tout ce réseau de vallons, dont Myava tient la clef.
De nouveau, le solitaire Stéfane était, comme chaque soir de dimanche, assis à l'écart, à regarder s'éteindre l'horizon et s'allumer les étoiles, lorsqu'il fut désagréablement tiré de sa rêverie par les éclats de voix de sa mère. 11 eut le secret avertissement que ce serait aussi grave que le Lundi de Pâques. Cette fois, il se dépêcha vers la maison, dans l'espoir qu'en sa présence les choses s'envenimeraient moins, ou simplement par cet instinct, qui pousse chacun à courir à l'aide, dans les circonstances que l'on sent devenir dangereuses. Mais c'était bien mal connaître sa mère que de compter, une fois l'accès de rage déchaîné, sur une pudeur à la vue de son fils... La présence de ce fils la préserverait simplement des sévices de son mari... En aucun cas, Palko ne frapperait devant Stéfane... Aussi, sût-elle de nouveau lui dire ces cuisantes paroles, qu'une femme hors de bon sens a la merveilleuse clairvoyance de choisir, parmi celles qui peuvent le mieux affoler un homme... et sur lesquelles, il ne reste à un homme, qui veut continuer à garder son sang-froid, qu'à hausser les épaules et à tourner les talons. Et lui, blême de colère, tout à coup fit un pas et leva la main... Plût au ciel du reste qu'il eût de nouveau frappé!... Mais le pas en avant fait, son poing resta suspendu :
— Toi !... Toi !... Cheval de Jésus-Christ...!
11 étouffait de colère et ne savait que dire... Tout à coup une illumination infernale éblouit son obscur cerveau endurci de rustre aux abois, qui recourt au premier parti venu, croyant se venger... A un homme, il eût intenté un de ces interminables procès, qui sont une spécialité àzs kopanitchiari entre eux, et où il arrive que les deux partis finissent par se ruiner... Mais un procès à sa femme...
— M'as-tu jamais vu tabler à l'auberge le soir ? Eh bien! viens m'y chercher !
Et tandis que les premières étoiles pâles commençaient à jaunir au ciel mauve, d'un pas rapide et automatique, il s'en alla par les prés détrempés et les fangeuses fondrières d'avril... Instinctivement Antcha et Stéfane sortirent de la cour, essayant de le suivre des yeux du bord de la pente. Pozor, faisant mine de suivre son maître, Antcha le rappela brutalement. Déjà on ne voyait plus rien... Et comme il ne leur restait qu'à rentrer en silence :
— Mère, — dit doucement Stéphane en passant la porte, — vous vous en êtes fait maintenant...!
— Viens encore toi ! Va-t'en vers tes bêtes. Je voudrais bien être sûre qu'elles ont eu ce soir ce qu'il leur faut.
Stéfane s'en alla dormir à l'écurie auprès des chevaux. Le lendemain à l'aube, il attelait... Sa mère apparut :
— Où vas-tu?
— A Myava, voir... Le père n'est pas rentré...
— Je te défends... Aux semailles... Les champs ne peuvent pas attendre...
Alors, pour dire net, Palko, d'une traite, s'était bien rendu à Myava, chez Sivatch, où il s'était saoulé, comme jamais de sa vie, depuis le soir de la conscription. 11 y resta quatre nuits et quatre jours, buvant consciencieusement au milieu des cris et des odeurs, dormant comme une brute dans l'atmosphère fumeuse et chaude, saturée d'eau-de-vie, étendu sur un banc, comprenant à peine ce dont on venait lui parler. Car le sachant là, ainsi anormalement et dans un tel état, beaucoup vinrent le voir, lui tenir compagnie et le faire causer. Et comme si sa perte avait été résolue — et en effet elle l'avait été par quelqu'un — il lui arriva la plus fréquente des aventures qu'ait à redouter un honnête kopanitchiar, celle qui, d'un bout à l'autre des pays slovaques, moldaves et ruthènes, guette tous les propriétaires paysans.
Le lundi matin, de fiole en fiole de palena, il avait eu le caprice de passer au vin. Un riche kopanitchiar comme lui, pourquoi ne s'ofFrirait-il pas un verre devin? Sivatch en avait de l'excellent, qu'il se faisait charroyer chaque automne de Pezinoc. Mais justement voici que Palko s'était aperçu qu'il n'avait pas un kreutzer sur lui. Alors, jovial, il en prévint Sivatch, qui savait n'avoir rien à perdre avec un client de
cette sorte. Mais à ce moment même Nahrem, le juif célèbre de l'endroit, que toute la région appelait Punaise, surnom dont il était fier, et qui, paré des bonnes grâces des autorités madyares, pour qui il valait un détective et un espion, n'ignorait rien de ce qui se passait en tout lieu, connaissait à une tête de bétail et à un pied de prunier près l'avoir de chaque kppcinitchiar , Nahrem, que le fisc consultait, et qui ne permettait qu'à lui, Nahrem, et aux autres juifs, ses amis, de tromper le fisc, Nahrem, le tout-puissant Nahrem, aux volontés de qui rien ne résiste, se trouva là, comme par enchantement. 11 guettait depuis longtemps certaine terre de Svinarky, Contiguë à celle qu'il avait eue l'an dernier pour un morceau de pain, de ce pauvre diable de Derchka, émigré en Amérique... Dès qu'il avait eu vent de la saoulerie de Kodaya, son flair l'avait averti que l'heure était venue. 11 eut un regard de connivence avec Sivatch, inspecta la place, s'approcha du pochard et l'étudia quelques secondes. 11 était cuit à point pour ses desseins... Sivatch venait d'affirmer que faire crédit n'était pas dans ses habitudes, mais que, pour un Kodaya, c'était tant que celui-ci voudrait.
Cauteleux, Punaise s'était approché de Palko, tout près, le couvant comme une proie. Et incliné, presque à l'oreille :
— Eh bien ! Monsieur Kodaya, il ne faut pas vous gêner... S'il vous faut quelque argent, on est là... — Et comme l'autre le regardait sans voir, sans chercher à le reconnaître, lui soufflant au visage son haleine empestant l'alcool : — Nous nous retrouverons au prochain veau que vous viendrez vendre à Myava... Voulez-vous dix florins ?... Un veau, un beau petit veau de Svinarky, cela se paie bien vingt-six florins... Voulez-vous que je vous les compte d'avance?... Entre amis on se rend de ces petits services. ..Voilà trente florins... — Les billets de vingt couronnes ( i ) passaient et repassaient sous les yeux de Kodaya... : — Tenez, nous allons boire un verre ensemble... — Et les billets se trouvaient déjà dans la main du paysan... 11 ne les acceptait pas encore, mais il ne les repoussait pas non plus...
Et voici que, dans les fumées de son cerveau, un mauvais raisonnement d'ivrogne serpentait... Devoir de l'argent à Sivatch, c'était humiliant... Sivatch, c'était un Slovaque comme lui-même.Tandisqu'un juif est là exprès pour prêter!
(i) Un florin d'hier vaut deux couronnes d'aujourd'hui.
N'est-ce pas le banquier des paysans, le juif? Et il ne déplaisait pas à Palko ivre d'avoir son banquier comme ces Messieurs de VJntelligentia. Tout ce qui a fait des études, qui a été à Pressbourg, Hodonin, Vienne, Prague ou Pest, est pour le paysan slovaque VJntelligentia.
— Et puis, — lui glissait à l'oreille Punaise assis auprès de lui, persuasif et insinuant, avec une rondeur amicale, — et puis vous savez, il n'est pas nécessaire que votre femme sache rien de cela... C'est entre nous...
Plus d'hésitation... Kodaya s'efforçait déjà de plier les trois billets verts et il n'y parvenait pas. Punaise les froissait, comme du papier sans importance, et les lui fourrait dans la poche...
Le malheureux kopanitchiar avait mangé aussi abondamment que bu... Et le lundi soir, toujours comme par hasard, d'autres Juifs étaient venus, qui avaient proposé une partie de cartes... Et puisqu'il finissait naturellement par s'ennuyer, l'ivrogne avait accepté... A onze heures du soir, comme on fermait l'auberge, non seulement Palko n'avait plus un kreutzer, mais il devait encore vingt-trois florins et quarantesept kreutzer à un Silberstein... Mais peu importait : il dormit à poings fermés, sur le même banc que la précédente nuit, et dans la même atmosphère, qui eût suffi à enivrer un homme, moins accoutumé au grand air que lui.
Le mardi matin, vers dix heures, le sordide Punaise s'était amené de nouveau...
— Eh bien, pan Kodaya ! (Pan veut dire Monsieur.) Comment cela va-t-il?... On fait décidément une petite fête, à ce qu'il paraît... Une fois n'est pas coutume... Et puis, à un homme riche comme vous, tout est permis... A propos... il paraît qu'ils n'ont pas été de trop ces trente florins... Silberstein m'a raconté... — De nouveau, l'horrible individu était assis à son côté, chuchottant... — je n'ai pas voulu vous laisser dans ce pétrin... J'ai remboursé Silberstein; alors si vous voulez bien, nous verrons cela avec un second... ou un troisième veau, pourquoi pas?... Tenez, voici encore six florins et cinquante-trois kreutzer. Vous ne devez plus rien à personne... Et votre ami Nahrem a placé soixante florins chez vous...
Le prudent, le sage Kodayade jadis, qui maintenant voyait tout beau, tout facile à travers la palenkct, accepta avec effusion.
Le soir, d'autres Juifs encore vinrent s'attabler auprès de Kodaya et jouer... Immerblum, qui est le malin des malins, lui proposa la partie. Mais il en fut pour ses avances. Le mieux est l'ennemi du bien. Kodaya était trop abruti pour répondre. 11 somnolait, divaguait, se comportait malproprement... La musique tsigane vint, il perdit toute conscience de ce qui se passait.
A Svinarky cependant, on avait eu des nouvelles, car le mercredi matin, lorsque fermement Stéfane déclara : — Mère, je vais au marché, — Antcha répondit non moins fermement : — Tu n'iras pas aujourd'hui... Ne crains rien. Ton père est chez Sivatch. 11 saura trouver le chemin pour rentrer. Et Sivatch est un brave homme, qui ne laisserait pas arriver un malheur.
Ce même matin à Myava, chez Sivatch, cela ne désemplit pas... Tout le monde voulait voir le sobre Kodaya hors de sens, Kodaya, qui depuis trois jours se saoulait. 11 chantait, dansait et, titubant, excitait l'hilarité, offrait à boire à tout venant, lui, l'économe, qui n'entendait pas donner au bon Dieu un kreuzer par dimanche, mais un heller. Quand il avait voulu payer il n'avait encore rien trouvé dans sa poche. Mais Sivatch, pour ne pas demeurer en reste sur le Juif, ou qui obéissait à un mot d'ordre, faisait crédit. Et Kodaya ricanait : — J our de marché ! . . . Puisque ni ma femme ni Stéfane ne sont descendus à Miava même pour le marché... C'est qu'on ne viendra plus me chercher... Alors... Sivatch, encore une demi de palenkci et donnez-moi à manger...
Au même moment, il se sentit lécher la main et reconnut Pozor et ses yeux de fidélité et de reproche... 11 avait l'habitude de venir au marché, lui... Et dès ce jour, il se constituai compagnon fidèle d'un maître, que l'abrutissement rapprochait de lui.
L'après-midi, vers quatre heures, comme les derniers groupes de kopanitchiari quittaient Myava, que la grande place était aussi déserte que souillée de crottin de cheval, juste à la minute où le dernier client attardé venait de sortir, Nahrem apparut au cabaret. D'un coup d'oeil furtif et dominateur, le gros homme salua Sivatch, inspecta la salle, se convainquit qu'elle était vide et frappa sur l'épaule de Kodaya. Un aboi furieux le fit sauter en arrière... Kodaya s'excusait
pâtcusement, imposait silence à Pozor, mais des grognements de mauvais augure troublaient le Juif: — Sivatch, faites sortir ce chien. — Le cabaretier obéit sans sourciller. Et déjà Nahrem debout derrière l'ivrogne :
— Voyons: avez-vous réfléchi?... Vous n'avez plus un kreuzer et maintenant vous devez à Sivatch... Combien vous doit-il, Sivatch?
Nahrem s'informait en maître, fixant avec dureté le cabaretier. Celui-ci très humble répondait :
— Neuf florins douze kreuzer... Monsieur Nahrem.
— M'est avis que vous enflez le compte et que vous profitez de son état d'ivresse, — affirmait Punaise péremptoire, mais de façon à n'être entendu que de l'aubergiste. Et ses vilains yeux clignotaient comme chaque fois au moment où un gain, fût-ce le plus infime, allait grossir son escarcelle... Alors Sivatch de protester à peine et de présenter tremblant une feuille de papier gras sur lequel s'alignaient les consommations... Mais Nahrem dédaignait d'y porter les yeux... Pendant le débat Palko s'était comme assoupi. Enfin Nahrem paya huit florins, ajoutant autoritaire que « c'était avec l'escompte... car si vous attendez que lui vous paie cela, mon brave... Comptez sur Antcha... Ce ne sera pas sans cris et... cela peut amener un procès... 11 y a des témoins pour tout ce qu'on veut... » Et il le fixa. Sivatch sortit, sans doute pour encaisser l'aubaine inespérée.
Une nouvelle rude tape sur l'épaule fit se redresser Palko. La mouche et l'araignée étaient tout à fait seules,
— J'ai payé Sivatch... — expliquait Punaise tête contre tête, ses yeux jaunes brillant de satisfaction. . . — Mais maintenant, M. Kodaya, — et il parlait en articulant, et il fixait sa victime comme pour lui faire entrer les mots par les yeux dans la rude caboche, — il s'agit de s'entendre sérieusement... Deux veaux ou même une vache, c'est très bien... Mais quand vous me les descendrez et que vous ne remonterez aucun argent à Svinarky, que dira votre femme Antcha, qui est une si vaillante économe, et votre fils Stéfane, qui est un garçon si sérieux, un si bon travailleur?.. Ne serait-il pas mieux que vous rentriez à Svinarky avec une trentaine de florins en poche et que vous disiez à Antcha: Voilà... Eh bien! oui, j'ai fait ribote, mais j'ai vendu les deux prochains veaux et voici l'argent... De sorte que j'ai encore fait une bonne affaire... J'ai payé pan Sivatch, — avec un regard du côté
du comptoir, pour s'assurer que le cabaretier n'y était pas encore revenu, et à voix plus basse — c'était dix florins. En voici encore trente pour que vous ayez la paix là-haut... Mais tout de même... vous savez... c'est beaucoup d'argent...
En ce moment Silberstein entra comme par hasard :
— Ne laisse pas entrer le chien, — lui dit simplement Nahrem.
Palko fixait les billets, — de nouveau trois billets tc3ut neufs — avec une hébétude charmée... Punaise, qui venait d'échanger un clin d'œil d'intelligence avec le nouveau venu, et qui maintenant était assis à côté de Kodaya, poursuivait: — 11 faudrait pourtant me signer un petit papier, une petite reconnaissance... On ne sait pas ce qu'il peut arriver... Dieu vous garde de tout accident, mais l'imprévu est si vite là... Tenez, un honnête homme comme vous éprouve un jour le besoin de se récréer. 11 va chez son ami Sivatch — Sivatch venait de rentrer— il boit un petit coup... Mais prenez donc votre argent, pan Kodaya, vous aurez toujours assez de veaux pour me le rembourser... — Et Nahrem mettait de nouveau les billets dans la main du malheureux... — Pan Sivatch, voudriez-vous me faire atteler votre voiture... pour Nove Mesto tout à l'heure... C'est demain la foire de Betzkov, vous savez. . . — Et quand de nouveau Sitvach fut dehors, Silberstein alla vers la porte, l'ouvrit et, sans autre, Immerblum entra...
— Ne laisse pas entrer le chien, — prévint à son tour Silberstein.
Quant à Nahrem, il poussait de la main droite, aplatie devant Palko, un papier blanc, dont cette grasse main, blanche et velue, et qui se mettait à trembler légèrement, ne laissait apercevoir que deux lignes d'écriture... De l'autre, la gauche, qui jusqu'ici tenait Palko par le bras, il lui tendait subitement une plume trempée d'encre... car l'encrier portatif se trouvait débouché entre ses genoux.
— Vous avez une écriture magnifique, mon ami... Voyez, là, sous cette date... Myava le 29 avril... Ecrivez bien! Vous êtes l'un des rares kopanitchiari qui sachiez écrire et personne n'écrit mieux que vous... J'ai déjà vu votre nom, écrit de votre main, je ne sais où... Tenez je tiens le papier bien ferme... Pal-ko. Ce n'est pas d'avoir bu un coup de trop, qui empêche un homme comme vous d'avoir une belle écriture,
Ko-da-... Oui, c'est ça, très lisible : Ko-da-ya... Merci, mon ami, merci... Et maintenant soyez tout à fait en paix... Souvenez-vous de votre ami Nahrem et n'écoutez plus les ^ens qui vous disent du mal de Punaise...
La main aplatie se souleva... L'œil éteint de Kodaya entrevit beaucoup de lignes, un en-tête imprimé, un magnifique timbre rose... Rien ne broncha au fond de lui. Nahrem tendit la plume et le papier à Silberstein qui signa, comme témoin, et passa à Immerblum, qui fit de même. Pas un mot ne fut prononcé. Les deux témoins disparurent comme ils étaient entrés. Le tour était joué. Et maintenant Nahrem triomphait. Maintenant sa main ne tremblait plus. Avec un calme méthodique, il pliait le papier dans sa poche et ne cachait plus une joie, dont il avait pleines la barbe et les babines, ni le mépris qui dardait de ses yeux...
— Bien des choses chez vous, à Svinarki, quand vous y retournerez... Et trouvez-moi donc un chrétien, qui consente jamais à vous prêter cent florins uniquement pour le plaisir de vous obliger. . . — Au mot de cent florins, Nahrem avait eu un regard hésitant vers sa victime... Palko n'avait pas bronché... Sivatch du reste revenait et ne parut pas disposé à s'enquérir de la disparition de Silberstein... Quant à Immerblum, il ne l'avait même pas aperçu... L'ivrogne était une chose sans intérêt désormais pour le gros Juif noir, aux yeux roux, et il causait avec Sivatch, contrit et embarrassé, d'une façon sévère, d'autres affaires, de ses affaires à lui, Sivatch... Car il fallait bien, n'est-ce pas, tâcher d'expurger Myava de tout cabaret chrétien. Avec les cabarets, on saigne le pays slovaque aux quatre veines.
Bref, le jeudi seulement, et encore seulement vers le soir, cet ivrogne épique, un peu dégrisé parce qu'il avait plu à Sivatch, qui commençait à en avoir assez, de lui faire prendre l'air, finissait lui aussi par en avoir assez de cette existence vautrée et par avoir, avec une lueur de bon sens, le dégoût de lui-même... Etait-ce une conduite cela î... Pour quelques vilains propos échappés dans la riotte à une brave femme, à l'égard de qui il n'était pas sans avoir des torts — à preuve les claques de la semaine dernière — il venait de compromettre la bonne réputation de toute une existence. Il sortit. Pozor rôdait autour de lui, inquiet et comme honteux. Le grand vent, qui soufflait dans le vallon, lui éclaircit encore
mieux les idées... Un homme de sa sagesse et de sa fermeté... Comment avait-il pu?... Est-ce que tout le monde ne le regardait pas, le long des trottoirs plantés d'acacias. Mais bien sûr : voici le juif Silberstein, qui ricane à son passage... Pourtant n'ont-ils pas joué ensemble, de pair à compagnon, l'autre soir... Au fait, quand était-ce? La dispute, c'était donc le dimanche soir... Une vision de marché, à travers les fenêtres troubles d'une salle, enfumée et pleine de gens... Ah! ça... il avait donc passé, le jour de marché?... Alors comme ce n'était pas aujourd'hui, on le voyait rien qu'à l'état de la rue... nous serions déjà à jeudi?... A jeudi, où déjà l'on commenceà penserau dimanche! La belle semaine vraiment!... Quelle honte ! Quelle honte ! Avoir été renommé pour sa bonne tenue et tout à coup être devenu comme les autres, être tombé plus bas même que les autres... Car qui avait jamais vu cela, d'un homme comme lui, une saoulerie de presque quatre jours consécutifs !... Que devenait l'ouvrage làhaut pendant ce temps ? Et comment reparaître devant Stéfane?... Une fureur le reprit contre Antcha et une sorte de désespoir aussi... C'était fini; il était dégradé, et ne s'en relèverait jamais... 11 s'était enivré non seulement comme jamais, mais même, comme depuis longtemps, on n'avait vu personne ivre à Myava. Et puis Nahrem... Ah! oui, l'argent... il se tâta... 11 en avait plein les poches... Qu'est-ce que cela voulait dire tout cet argent?... Une angoisse le prit... Pourvu qu'il n'ait pas signé un papier! Mais non, il avait seulement promis des veaux: il devait un veau, deux peut-être... Cependant... ne lui avait-on pas dit qu'il avait une belle écriture?... Oui... non... 11 avait peutêtre rêvé... Mais oui ! il l'avait montrée son écriture, il s'était efforcé de bien écrire: Ko-da-ya... 11 se rappelait... Le tonnerre et l'enfer! Punaise lui avait extorqué un papier. Mais de combien? De combien?... Ah! maudit Juif! maudite ivresse ! maudite Antcha ! Sale bête !
Et à grandes enjambées, toute son âme en désarroi, il s'en allait, penaud et la tête lourde, le long de cette route deVelka qui, malgré trois ou quatre brusques coudes, coupe assez directement les dos d'ânes successifs des belles glèbes noires de Hoschtaki et de Panské Zémé... 11 avait plu... Des nuages menaçants se déformaient derrière la Polana... La nuit tombait... Des brumes sinistres et livides traînaient dans les vallons : tout le pays fumait, blanc sur gris et gris sur blanc. . . Alors
le sentiment combiné de sa déchéance et de sa dette le fit humble comme un petit enfant... 11 remontait disposé à la paix et même désireux de retrouver enfin son lit... Tout à coup il eut très net le sentiment que toute son énergie était brisée, que tout allait mal tourner désormais pour lui. 11 savait ce que signifiait le nom de Punaise : il n'avait jamais eu besoin de se jurer qu'il n'aurait jamais affaire avec lui... Et voici que, sans savoir comment, il se sentait entre ses griffes... On ne luttait pas avec Punaise !... C'était le combat de la mouche et de l'araignée... 11 s'assit au bord de la route, atterré. . . Dieu ! qui aurait jamais cru que lui Palko Kodaya, qu'on avait parlé d'élire membre du Conseil communal de Myava, se verrait un jour en telle posture d'ivrogne repentant, sur cette route où, tant de fois, il avait passé au trot de ses chevaux, conduits par Stéfane... Stéfane, qui déjà devait tout savoir, car il y avait eu sans doute pas mal de gens du voisinage immédiat de Svinarky au marché... Et sans doute, ne fût-ce qu'en passant, on avait tout raconté à Antcha, la pauvre honnête travailleuse, à Stéfane, dont il n'aurait plus droit d'attendre grand respect... Et cependant quoi ! Pour quelques heures d'ivresse, est-ce qu'un fils a le droit de mépriser son père ?... Non, non. Est-ce que Prajienka luimême, le meunier, ne prenait pas de temps en temps une fameuse lampée ?... Mais lui, Kodaya, n'avait pas été un kopanitchiar comme les autres, lui, Kodaya l'exemplaire... A peine si, chez lui, quand il distillait, il s'assurait, et encore une ou deux fois par an, dans les grandes occasions, que sa slivovitza fût de bonne qualité... Tandis que maintenant... Et son orgueil souffrait, souffrait... S'il avait donc pu intenter un procès à quelqu'un!... 11 allongea un coup de pied à Pozor, qui lui léchait la main...
A onze heures du soir, il arriva chez lui... Sa femme affectait de dormir, malgré les abois des chiens qui, de kopcinitzé en kopanitze, s'entre-répondaient, et malgré le bruit de sa démarche mal assurée entre les escabeaux. Elle était couchée, le visage contre la paroi et ne broncha pas. 11 lui parla — rudement c'est vrai, mais on sait ce que parler veut dire, — et elle ne répondit pas... 11 lui prit l'épaule, elle se dégagea et se fouit la figure dans l'oreiller. 11 se coucha auprès d'elle et n'eut de contact qu'avec son dos. 11 s'endormit lourdement et, à son réveil tardif, sur le flanc même où il s'était abattu, Antcha, dehors, déjà vaquait à ses besognes matinales...
Alors se passa une chose que personne ne s'expliqua jamais, plus tard, aux veillées où l'on devait raconter cette histoire, mais l'ancien Kodaya cessa d'exister. Et tout subitement, il sortit de lui un autre homnie: il ne dit mot, ne s'occupa nullement de savoir si on l'observait ou non, et sans se retourner, comme un mauvais enfant buté, il dévala par les sentiers vers Myava, s'en fut droit à l'auberge, d'abord chez Tergala, cette fois, puis chez d'autres et y resta de nouveau deux jours et deux nuits, mais allant de-ci de-là, entre les séances de cuite, chez les J uifs aussi , dormant dans les étables ou sous les hangars et revenant même, assez tard le matin, s'attabler de préférence chez Sivatch, devant la paléna, la terrible eau-de-vie, qu'il ne buvait ni par goût, ni par habitude encore, mais consciencieusement, par entêtement. Et chez les Juifs, on sait qu'elle est mêlée de substances vénéneuses qui, dès le premier verre, vous mettent un homme hors de bon sens et l'obligent à boire, boire encore, boire sans cesse. Et en effet une soif atroce, une soif que de sa vie il n'avait connue aux travaux des champs, sous les midis caniculaires, le prit... Et dès lors plus il allait boire, plus cette soif lui deviendrait à la longue agréable.
De telle sorte, le dimanche matin, il n'avait pas battu le coup de la semaine, il était dans un état méconnaissable et il renonça à paraître au tenple. Cela encore était comme l'acte de décès de l'ancien Kodaya, toujours des sentences de la Bible à la bouche, aux heures rares où il parlait... Maintenant il aimait à parler ! De derrière la vitre, moins trouble que ses yeux, il vit Antcha endimanchée passer sur la place (( tendue comme de la corde » et raide « comme si elle avait eu — ainsi que dit l'expression locale — un timon dans le derrière ». Elle était accompagnée à deux pas de distance — les paysans se gênent de tour, même d'être ensemble, — de Stéfane, beau comme jamais, mais si triste dans sa propreté cossue de jeune garçon, honnête et riche. Et quoique son esprit manquât de promptitude, Palko vit que son propre Tranoscius( 1 ), à tranches jaune canari et à fermoirs de laiton grossement ouvragés, Stéfane le portait sous son bras. Alors il jura, sacra, décida qu'il se vengerait en buvant, buvant, buvant jusqu'au dernier sillon de son champ. Il avait éprouvé
(i) Hymnaire de l'Eglise ëvangélique. Du nom de l'auteur, ainsi que nous disons un Goffiné
a vague commotion d'une brute qui se sent condamnée à changer de vie, d'un cheval vendu, ou d'un jeune taureau devenu bouvillon... Alors l'accès de colère passé, il redemanda de la palena et, très sombre, se remit à boire, par devoir.
Le lendemain, lundi, Stéfane vint le chercher et, la honte, au front, le ramena à Svinarky. Mal assuré sur ses jambes, il se laissait faire comme un enfant.
Et ce fut le commencement de la fin. A proprement parler, Palko Kodaya n'exista plus comme chef de famille.
L'été, — le second été depuis la déchéance de Palko, — prête une toute autre physionomie à ces collines agglomérées et à ces croupes, qui s'enchevêtrent et se chevauchent, jusqu'aux points culminants de la frontière morave-hongroise. Ce brun territoire d'emblavures, courbées et sinueuses, s'est changé en un moelleux amoncellement de coussins et de matelas de peluche, diversement dorés. Partout les blés jaunes rougeoient. L'heure de la moisson sonne... La dernière moisson peut-être pour les gens de Svinarky, dont aucun ne s'en doute. Antcha et Stéfane ont de gros soucis, c'est vrai, puisque Palko est devenu un ivrogne invétéré, qui passe la moitié de son temps à l'auberge et qu'on ne sait où il prend l'argent... mais de là à la moindre idée du sort qui les attend ! Quant à Palko, c'est à peine si l'on peut encore l'estimer conscient de ses actes... Un hiver horrible l'a amené au dernier état de la dégradation. L'ivresse, lente à passer, et recommencée avant d'avoir été cuvée, lui laisse le regard vague, les idées confuses, la démarche abrutie... Veut-il essayer de reprendre des allures autoritaires, sa femme ne lui en laisse plus le temps. Elle l'invective. Lui la regarde, ne fait ni une ni deux, redescend à Myava ou dans n'importe quelle kl^rhchma (pinte) de ces vallons et n'en revient que titubant... 11 a du reste pris l'habitude de boire de l'eau-devie aux champs, il en offre à Stéfane, il en offre aux aides et aux voisins. 11 consomme sa provision, sans égard pour les récriminations de Antcha. Plus elle parle, moins il écoute... La mère et le fils sentent que tout se 'détraque de leur intérieur, que leur train de vie est à jamais désorganisé. Antcha devient une mégère, qui fait la vie dure à Stéfane. Stéfane prête l'oreille aux récits de l'Amérique, que font autour de lui ceux qui ont envie d'émigrer et qui, pour se donner du courage à eux-mêmes, font de la propagande. Mais lui, plus
taciturne que jamais, ne dit rien... Cependant quelque chose sait, tout au fond de lui, qu'une belle fille du voisinage tient sa destinée entre ses mains, qu'il restera, si elle le veut, et qu'il s'en ira, s'il le faut... Du reste une autre préoccupation monte à l'horizon : dans un an, c'est pour lui la conscription... Ah ! que lui importeraient trois ans de service, s'il emportait au départ moins qu'une promesse, une espérance du côté de Zouzka.
11 a maigri, mais il est si grand, d'une si forte charpente osseuse, qu'il apparaît àtous, selon les comparaisons obligées de sa gentille langue maternelle, « droit comme un sapin, jeune comme de la mousse ». Et dans ses hardes de travail au grand soleil du bon Dieu, Dieu qu'il est donc beau! Même sa tristesse, son mutisme et la gravité éloquente de ses traits lui donnent un air qui n'est celui d'aucun de ses camarades... Beau sapin isolé, qui attirera la foudre ! Et quel travailleur ! Aux minutes de violent effort, il n'en est point comme lui ; aux longues heures d'endurance, point comme lui encore.
Cependant voici que l'ivresse d'être jeune et en fleurs, qui a gagné les vallons et les a changés, dès Juin, en tapis de sauges, de marguerites et d'esparcettes, va être pour la seconde fois châtiée! Le temps des regains... Puis l'heure de battre en grange, et les détonations de la chasse dans les éteules; puis la saison bienheureuse des charrois au moulin... ]1 y pense; il s'en réjouit; il ne pense qu'à cela... Et cependant les deux années écoulées n'ont guère amélioré ses relations avec les Prajienka. Mais l'automne venu, enfin, il parlera net et bref. En attendant on se voit chaque dimanche à l'Eglise, et à l'entrée et à la sortie, et cependant sa conduite à elle est de plus en plus étrange... Mais elle n'est plus fixe, il y ades solutions de continuité dans ses partis pris ; ellea des caprices, ou des distractions, ou des hésitations. Mais plus que jamais elle est furieuse de se sentir un peu comme prisonnière de Stéfane: elle doit le regarder, elle doit chercher à le rencontrer. Elle éprouve quelque chose de sourd et d'attirant à sa vue et à son contact... Elle se défend mal contre cet attrait, qu'elle méprise et qu'elle se reproche. Elle est d'autant plus mécontente, qu'elle se sent dévier de sa ligne de conduite hautaine... Alors elle voudrait lui faire du mal, l'éloigner d'elle, ou s'éloigner de lui par des injures. Le fait est que, depuis le changement subit d'existence de Palko Kodaya et les mauvaises rumeurs, commençant à courir sur la situa-
tion qui, du train dont les choses vont, sera faite à bref délai aux gens de Svinarky, loin de devenir plus méchante à son égard, elle semble s'apprivoiser un peu; elle se préoccupe beaucoup trop de ce Stéfane, dont elle ne voudrait rien savoir; au moment même où elle se demande ce qu'il peut bien y avoir d'elle à lui, elle se surprend à écouter, avec une attention marquée, les jérémiades de Antcha, lorsque, sur le chemin du retour, Prajienka s'informe de leurs affaires et de cette croix, que le bon Dieu leur a envoyée... Et si Prajienka compatit en des formules, telles que: « Vous avez un grand fils dont l'activité vous tirera d'embarras... Lui du moins ne boit pas, » Zouzka regarde alors ce fils avec cette même attention qui voudrait être incrédule, et c'est comme elle le regarderait pour se l'assurer. Cependant il ne faut pas que lui essaie de lever à son tour les yeux sur elle, elle détourne les siens simplement, ramasse une fleur et la mordille... Et toujours elle est silencieuse, elle aussi... Et toujours ce trouble profond, intime. De tout son être elle est un bourgeon printanier prêt à éclater... Et c'est lui le soleil, bon gré mal gré.
Et voici que se succèdent ces brûlants dimanches d'août, où le pays tout en or n'est que meules et javelles, où les maisons de Myava, même les jaunâtres, les bleuâtres et les verdâtres, forment une ville blanche sous des toitures lilas ; où le petit dôme de forêts lointaines de la Javorina tremble dans la vibration azurée; où le ciel, décoloré de chaleur, écume en mousses blanches, derrière la tour blanche, à pyramidion décrépit, de l'Eglise catholique ; où tous les objets chancellent dans la lumière et semblent un mirage. Or un de ces dimanches, Antcha ne descendit pas à l'Eglise, parce que les travaux de la maison comptant double, maintenant que Palko s'eh désintéresse, elle n'a pas eu le temps de laver une de ces coiffes de linge brodé, qui sont l'orgueil des femmes du pays et qu'aucune ne consentirait à montrer, pas fraîche, au service divin. C'était la première fois qu'un malheur pareil arrivait à la triste et hargneuse Antcha; rien ne pouvait mieux lui rendre sensible le changement, qui s'était opéré dans sa vie... Elle en pleura... Mais à quelque chose malheur pouvait être bon, pensa Stéfane, lorsqu'il constata que, par un de ces hasards, sur lesquels peuvent compter les amoureux — même ceux qui vont se perdre — Prajienka non plus n'était pas venu à l'Eglise. La bielle de son moulin
primitif s'était cassée, et le moment n'était pas venu de chômer, alors que, de coteaux en coteaux, la teigne des moissons, gagnait la belle chevelure d'or des monts.
Zouzka aurait pu, au sortir du culte, rentrer à Brestovetz avec des voisines. Stéfane, qui l'épiait, eut l'impression qu'elle cherchait à s'isoler. Elle entra dans deux ou trois boutiques, regardait la place se vider, puis, comme si de rien n'était, s'en fut seulette, A Horni-Konetz au lieu de prendre la route directe, elle choisit le sentier des champs de pavots. Quelques très rares fleurs retardataires perdaient de derniers pétales, blancs et violets, roses et pourpres, tachés de noir luisant, et partout les capsules verdâtres s'enflaient sous leur soigneuse petite coiffure froncée. Enfin la jeune fille entendit un pas, derrière elle, se rapprocher. Elle ne se retourna pas, sachant trop bien que c'était lui... Mais quand elle le sentit si près que la chaleur de midi lui en parut accrue, alors elle se retourna net... et se retira un peu, de côté, comme pour lui céder le pas :
— Tu dois être pressé de rentrer à Svinarky, passe, — ordonna-t-elle.
— Mais non... Pourquoi serais-je pressé... — répondaitil. Et cependant il obéit.
Elle l'avait devant elle. Elle pouvait tout à son aise le considérer, et certes elle le convoitait amoureusement. Et puis, en campagnarde autant qu'en femme, elle appréciait sa valeur et son mérite... Vraiment la vie serait bonne et douce à son bras... Mais puisque, depuis le catéchisme, elle avait pris le parti de le heurter et de le brusquer, comment faire pour ne pas continuer?
— Eh! Comment donc ne serais-tu pas pressé? 11 y aura de l'orage vers le soir; et vous rentrerez le blé aprèsmidi...
— Crois-tu donc que îe bon Dieu t'obéit comme un garçon meunier?
— Ou comme toi? Non! Mais c'e^^t moi, qui sais qu'il a décidé l'orage pour cet après-midi.
— Tu es trop savante. Une belle fille peut se tromper... Et savais-tu hier que Prajienkane viendrait pas à l'église aujourd'hui ?...
— Et toi qu'Antcha n'y serait pas? Quant à ton père... ah ! ça oui, tu pouvais le savoir.
11 se retourna, tout rouge... Et furieux :
— Pourquoi te moques-tu de moi...? Est-ce ma faute si tout cela arrive...
— Pourquoi me poses-tu, le premier, des questions qui ne te regardent pas !
Ils traversaient maintenant des chanvres roux, tellement cuits par le soleil d'aplomb, que leur fauve odeur montait du champ, comme soufflée à leur visage par une haleine de la terre en chaleur,
— Eh ! ne peut-on donc rien te demander... Qu'a-t-il Prajienka? 11 n'est pas malade, j'espère...
— Ni ivre, non...
— Toi...!
Et il s'était de nouveau retourné, le poing dressé... Et subitement, il revit son père devant sa mère, dans une attitude semblable, eut honte et se remit à marcher. Mais elle, exaspérée de ce poing, qu'on avait osé lui montrer — et qui encore ? son amoureux! — et poussée par ce mauvais instinct slave qui est, dans la colère, d'acculer l'adversaire aux dernières limites de l'exaspération — voir... voir ce qui se passera — tant curiosité que goût du danger :
— Fils d'ivrogne! Et de quel ivrogne! Eh! va donc, passe ton chemin ! Est-ce que je t'ai appelé, moi ! Est-ce moi qui t'ai suivi... Le sentier va tout droit devant tes pieds... Ou si tu veux que nous causions ! Eh bien raconte-moi comme il était, ton père, la dernière fois qu'il est remonté à Svinarki... Mon père l'a vu, pas plus tard que mercredi ; la place de Myava est assez large, eh bien, elle ne l'était pas encore assez pour lui ; les murs se le renvoyaient, et c'est heureux qu'on ait recouvert de planches le ruisseau, il y serait resté... comme il est resté sous les tables de Sivatch et de Grunfeld.
Déjà il fonçait sur elle... Mais quand il vit son beau visage adoré rire de toute une méchanceté, diabolique et brave, il s'arrêta. . . Et comme elle le regardait bien en face, provocante, il sentit à la fois qu'il n'oserait rien et que, s'il n'osait rien, il perdait à jamais sa propre estime... Alors, la seconde d'hésitation passée, il se rua des deux mains sur son poignet, le secoua, et elle avec, furieusement, et comme elle résistait avec une force, que la fureur rendait presque égale à la sienne, il la lâcha d'une main, la fit tournoyer deux ou trois fois, piaffant les chanvres, et l'envoya à la renverse, à trois pas, au milieu du champ où, s'embarrassant dans les tiges enchevêtrées, elle tomba, assise.
Alors, toute timide une seconde: — N'as-tu pas honte!... Cela ne t'est pas encore pardonné, va!...
Lui s'enfuyait, épouvanté et malheureux à en crier... Mais elle se relevait, cette fois au comble de la fureur, et cependant heureuse, heureuse, heureuse... Maintenant elle le tenait, elle le verrait ramper à ses pieds — Elle ne pardonnerait jamais... Mais il serait à elle... A elle, sous ses pieds...
Elle lui cria à tue-tête... — Attends ! cela ne t'est pas encore pardonné, fils d'ivrogne! fils d'ivrogne!...
Puis, quand elle le vit déjà trop loin, elle secoua sa robe et, de quelques petites tapes légères, la fit bouffer.
Et à Svinarky, cette relevée, on engrangea fiévreusement, mais sans entrain, sous une chaleur accablante... En effet l'orage éclata vers quatre heures, soudain, furieux, livrant en moins de rien chaque sentier de la montagne à un torrent improvisé, lançant de chaque noue des rigoles, et ce fut le désarroi des travailleurs. Alors les hommes, coiffés de sacs, les femmes, cotillons retroussés sur leur tête, de se réfugier vers les auvents de chaume. Ils y trouvèrent, installé sur le banc, à côté de la porte, un oiseau de mauvais augure, un gros oiseau noir. Punaise qui, de son accent plein d'aspirations hébraïques et de circonflexes illicites, s'efforçait de les accueillir gaillardement.
— Eh bien! bonnes gens, l'orage a eu plus vite fait que vous...
Antcha s'arrêta net, le cœur serré... Ce damné Pozor, qui maintenant ne reparaissait plus, toujours aux trousses de son ivrogne de maître ! Puis, prenant sur soi, elle fit les derniers pas sans empressement, tout à fait indifférente à l'abat... Stéfane avait eu le même pressentiment... L'apparition inopinée de Nahrem, qui ne se dérangeait jamais pour rien et n'avait pas grand'chose à chercher dans ces parages, puisque ses terres y étaient louées, certainement devait avoir quelque rapport avec le vice et les absences habituelles du père.
On se secouait sous l'auvent et le porche, avec quelques rires des aides, bientôt glacés par la contrainte des maîtres.
— Y a-t-il longtemps que vous êtes ici ? — finit par demander sans prudence Antcha.
— Oh non, — sourit Punaise, avec une petite flamme malicieuse dans les yeux... — j'ai seulement fait le tour de la maison... C'est plaisir de voir une propriété si bien tenue,
des terres de si bon rapport... On irait loin pour cela... On viendrait même exprès depuis Myava... Vous aurez lourd de prunes cette année; la slivovitz sera bonne... Vous pouvez bien annoncer au fisc que vous cuirez (distiller) quatre jours! Et de la fameuse !...
Sa langue claquait, ses yeux clignaient... Il essaya de son geste habituel, taper sur l'épaule de Stéfane... — C'est un plaisir de voir un solide gaillard comme celui-ci... Au moins si vous avez du chagrin d'un côté, l'avenir est tout au bonheur... 11 y a dans la direction de Brestovctz une belle fille qui ne demanderait pas mieux que... — Stéfane eut envie de l'étrangler et se dégagea de la lourde patte, grasse et velue... Dans sa colère, il s'en prit au jeune bouleau, épais comme un doigt, qui sortait d'entre les pierres là, au bord du fumier, et, comme sans effort, il l'arracha et le rejeta. Comment ! il savait même cela! 11 lisait donc au fond des coeurs, ce brigand..., qui déjà continuait avec un coup d'œil du côté de la grange : — Et du blé, cette année, vous en aurez des sacs et des sacs !... Je pourrais vous dire combien... — Et ses deux mains levées montraient avec précipitation dix doigts, qui accrochaient dix fois, et encore dix fois, et encore dix fois, et encore... Mais qui s'arrêtèrent de lassitude, car les yeux du côté des étables. Punaise déjà continuait l'inventaire : — C'est un plaisir de voir des vaches si rebondies, si pleines, comme des vaches suisses vraiment, et qui vous donnent vos quinze litres de lait par jour... Les chevaux, je les ai vus revenir avec le dernier chargement... Et il y a encore les moutons, les oies que je n'ai pas vus... Mais je sais combien il y en a, je suis bien renseigné... Que de bonnes choses, bon Dieu! Ah! la belle métairie, bien tenue... Les braves gens que vous êtes! Et la maison, elle est solide et bien située, agréable même, ce qui ne gâte rien... Et les bons lits confortables... Et quelle propreté à la cuisine... C'est du reste propre partout ici... On voit qu'on est chez de braves gens... 11 faut aller loin pour trouver une kopanitza aussi « noble » [sic] que celle-ci...
— Dieu nous préserve ! 11 est entré partout, —se disaient avec consternation Antcha et Stéfane.
Les orages les plus violents sont les plus courts... Tout ruisselait encore, sauf le ciel... Maintenant il valait mieux se tenir dehors, car le chaume dégouttait... Le Juif consulta le ciel... L'ondée était sur Brantch... Du côté de Trentchine
tout était clair, d'un blcuâtre-verdâtre délicieux, avec un archipel de montagnes lilas, nageant dans la plaine gris-bleu, vert-bleuâtre du Wah... Punaise ouvrit son immense parapluie noir, à lisière de raies rouges, grises et bleues... non pas pour s'en servir, mais comme pour lui donner de l'air, en dérouiller les formidables baleines, ou seulement pour montrer qu'il en avait un... 11 le referma soigneusement, le remit sous son bras et, à la distance de deux pas, se retournant, au lieu de la salutation slovaque :
— Jldiée, adiée. . .
Et il s'en fut, sa ronde personne tanguant sur ses petits pas allègres d'homme gras aux cuisses courtes. Il suffisait de voir son dos, pour se rendre compte que c'était le dos d'un homme satisfait.
Sans s'être concertés, mais obéissant à la même appréhension, au même besoin de se consulter, Antcha et Stéfane rentrèrent. La mère et le fils se regardaient, ils avaient la même idée, si bien que Stéfane exprima la pensée d'Antcha au moment où, à demi-voix, il dit:
— ]1 faudrait descendre au hivatal (mairie) demain...
Et cependant, en paysans qu'ils étaient avant tout, Antcha s'y opposa...
— Demain il faut étendre le blé, le sécher, si possible achever de le rentrer... Tu y seras plus utile que moi... Moi je descendrai...
— Mère, alors, qui nous fera à manger et qui surveillera la grange?
Et ni l'un ni l'autre ne descendirent à Myava que le dimanche suivant. Mais, le dimanche, le hivatal est fermé. Alors, le mercredi, sous prétexte du marché, Stéfane trouva moyen d'aller rôder dans les corridors du bâtiment officiel... Et comme une timidité les prend, ces paysans, dès qu'ils ont affaire à un Monsieur, il s'adressa à un jeune scribe d'avocat, qu'il connaissait, et lui offrit dix kreutzer ou trois « deci » de vin, chez le plus proche cabarctier, afin qu'il lui rendît le service d'aller voir si la kopanitza de Svinarky n'était pas peutêtre « intabulée », comme on dit en Hongrie, ce qui signifie hypothéquée pour une somme quelconque. . . Cette intahulation se fait tout de gô par le créancier, sans même prévenir le débiteur: il va chez un avocat, lui présente la créance. L'avocat rédige un acte et se rend au bureau du hivatal présenter l'acte. Un tel doit tant : son domaine est inscrit sur
le livre des fonds, comme grevé en première hypothèque, de tant... Les Juifs, naturellement, choisissent un avocat juif, au courant de leurs opérations et parfois y-associés.
Nahrem avait intabulé le domaine de Svinarky pour plus de deux mille florins.
L'énormité de la somme ne stupéfia même pas le pauvre Stéfane... 11 était atterré... L'idée d'une résistance ne lui vint même pas. Aller aux informations, prendre un avocat... A quoi bon, on savait de longue date qu'il n'y avait rien à tenter contre Nahrem, qu'une fois entre ses mains on ne lui échappait pas... Le Juif eût du reste montré toute une série de signatures, filoutées à Palko qui, ivre, signait maintenant pour cinq florins des reçus de cinquante, dès que l'inextinguible soif le prenait... 11 était du reste, pieds et poings liés, dans les serres de Nahrem. Il ne pouvait plus boire que grâce à lui... Et Nahrem avait exigé — il n'avait pas même eu besoin d'exiger — avait fait que ce soit toujours chez Grûnfeld. Or Grûnfeld et lui, comme Immerblum et lui, Silberstein et lui, étaient, en bons Juifs, tous de connivence, lis savaient le but et y allaient tout droit. Le scribe, auquel s'était adressé Stéfane, avait préféré dix kreutzer au « G'spritzt » (trois décis de vin gicles d'eau de selz)... 11 eût peut-être conseillé quelque chose, lui aussi, s'il ne se fut pas agi de Nahrem... Le petit domaine de Svinarky, honnêtement, représentait quelque vingt mille florins... Mais jamais les Kodaya n'avaient eu entre les mains plus de deux cents florins en espèces, sans immédiatement les placer sur du bétail ou un nouveau lopin de terre... Des florins, sonnants et trébuchants, même chez les plus riches l^opanilchiari, c'est extrêmement rare... Stéfane pas une minute n'eut l'idée de la vraie valeur de Svinarky, tandis qu'une somme de deux mille florins, dès le principe, lui apparut une dette, dont on ne pouvait même essayer de se secouer... Deux mille florins, où les prendre, mon Dieu !
— Mère, annonça-t-il en rentrant à Svinarky... Autant aller mendier tout de suite. Punaise nous tient et Svinarky avec. Le père lui doit deux mille florins.
Et, dès cet instant, il s'accomplit en lui un changement tout analogue à celui qui s'était opéré en son père — mais autrement justifié ; — il n'eut plus goût au travail, n'accomplit les diverses besognes de l'année rurale qu'à la diable et
par habitude. Du jour au lendemain, tout périclita à Svinarki. Ce fut le dernier automne, où Stéfane mena des sacs de blé à Brestovetz. ]1 avait pris son parti de la dégringolade... Alors à quoi bon... En finir au plus vite! Puis recommencer une nouvelle vie... En Amérique, ou au militaire...
La ruine, dès lors, les anéantit avec une promptitude stupéfiante. Nahrem, l'heure venue, — et ce fut à la fonte des neiges suivante, parce qu'au printemps il n'y a jamais d'argent chez les propriétaires chrétiens et que toutes les espérances de l'année allumaient ses convoitises — perpétra son vol juridique avec l'incroyable audace, la dextérité et la rapidité, qui lui étaient coutumières, et qui lui avaient valu sa triste célébrité.
Du jour au lendemain, il avait réclamé son argent. Mon argent, ou le procès. Antcha qui n'était plus la même, depuis un an, et Stéfane, qui avait pris subitement les allures fainéantes — mais toujours si triste — d'un beau rôdeur qui ne tient plus à rien, haussèrent les épaules... Le moment de l'échéance étant venu, les événements, d'une part préparés et d'autre part attendus et prévus, pendant tout l'hiver, allaient se succéder avec une régularité automatique... Bien entendu, les Kodaya perdirent leur procès. En plus, l'immoralité de la vie de Palko publiquement stigmatisée, Stéfane se trouvait un garçon déshonoré, au moment même où il allait être ruiné... Nahrem donna huit jours pour payer, sous menace d'executia, de saisie... Qu'il en eût donné deux, ou qu'il eût accordé un an, c'était tout comme... Les huit jours écoulés, on tambourinait dans Myava la licitation du domaine de Svinarky, dans une autre huitaine, h'executor (huissier) avait de grands égards pour Nahrem. La licitation eut lieu à Svinarky, un après-midi d'avril exactement semblable à ceux qui, trois années plus tôt, avaient vu les querelles de ménage, dont les tristes conséquences précipitaient aujourd'hui leur cours. Il y eut une dizaine de Slovaques et cinq ou six Juifs, dont naturellement Nahrem, Silberstein et Immerblum... Le bruit avait couru, qu'ils étaient décidés à ne laisser échapper ces terres, ce bétail et cette maison, à aucun prix. Cela avait été affirmé, d'une façon si péremptoire, que très peu de paysans étaient venus. Sur le char d'un des Juifs, un tonnelet d'eau-de-vie se trouva comme par hasard, et l'on en offrit à tous ceux qui étaient présents, de façon à distraire les naïfs kppcinitchiari aux moments opportuns. Chaque pièce de
terrain fut, comme de coutume, offerte à prix très bas, à un prix dérisoire... Les Juifs enchérissaient avec une hâte et une autorité, qui ne laissaient à la rapacité d'aucun paysan le temps de la réflexion, h'exécutor agissait avec une précipitation étourdissante... Tout à coup, après une lutte qui paraissait avoir été furieuse, et qui n'avait haussé les prix que d'une cinquantaine de florins, le lot se trouvait emporté : tout Svinarky, terre, champs, maison, bétail, volailles, tout sauf le mobilier, fut adjugé sous divers noms à Nahrem, pour le prix dérisoire de deux mille trois cent quinze florins. 11 restait aux Kodaya, les frais à leur charge payés, cent trentedeux florins pour recommencer leur existence.
On les recueillit à Nova Dedina, un des quartiers de Horni-Konetz, dans deux pièces avec une petite étable, au fond d'une des longues maisons, sises à angle droit sur la petite rivière et le chemin qui la longe. De la cour, devant leur porte, ils gagnaient les champs directement. Antcha se mit à tisser, toute l'année, comme elle avait coutume l'hiver, besogne qui cependant, à Myava, n'est pas le fait des femmes. Stéfane parlait tantôt d'émigrer, tantôt de se mettre en condition. Emigrer il ne le pouvait plus, que s'il se hasardait à déserter et à ne plus reparaître au pays de dix ans: l'année prochaine étant pour lui celle de la conscription. Et il était bien certain qu'un garçon de sa prestance donnerait un soldat de plus au roi... En attendant il n'avait plus de charrois à faire à Brestovetz... Les Hourtak de Smetanovia lui proposèrent, vu qu'on le savait sage et rangé, de le prendre comme valet d'écurie; il ne dit ni oui, ni non... Il répondrait un de ces jours...
Alors, quoique ni lui ni sa mère ne tinssent à se montrer et que, les dimanches qui suivirent la licitation, ils n'osassent même pas apparaître à l'Eglise, brusquement il chercha à revoir Zouzka.
Pendant le cours de cette funeste dernière année, ils ne s'étaient en somme plus parlé... Depuis le jour de la bousculade dans les chanvres, elle affectait de le haïr; lui affectait d'y consentir... 11 avait perdu du reste sa belle fierté et le claquement de son fouet s'était éteint avec le dernier sourire de ses lèvres de grand garçon ténébreux. Il s'était beaucoup négligé aussi et avait abandonné ces quelques menus soins de sa personne qui, chez un jeune kopcmitchiar de vingt ans, corres-
pondent à ceux de la période gommcuse, de la période gigerl d'un jeune Viennois. Mais rien ne pouvait empêcher qu'il fût, sur tout le territoire de Myava, le plus beau des enfants des Slovaques. Et lorsque Zouzka apprit les malheurs qui fondaient sur Svinarky, elle s'en crut toute joyeuse, elle était vengée. . . Mais elle eut une très vive curiosité de revoir Stéfane : ruiné, il serait sans doute moins arrogant que jadis... Et puis elle tenait à jouir d'une humiliation qui comportait, lui semblait-il, un côté triomphal pour elle... Quant à Prajienka son père, ses dispositions à l'égard de Stéfane avaient bien changé: le fils d'un homme, qui avait aussi mal tourné que Palko, de son côté tournerait mal, c'était infaillible... Stéfane n'avait-il pas déjà commencé à se dérouter l'an dernier : il était devenu paresseux, la mauvaise conscience se lisait sur sa figure... Le petit commerce d'épicerie, à Vienne, n'était plus en question, depuis longtemps; mais Micho, ce brave ouvrier de Micho, connaissait le moulin et les affaires aussi bien que Prajienka lui-même maintenant, et la dernière Assen- Nrung (conscription) venait de le libérer du service militaire pour la troisième fois. Or c'était la bonne. Zouzka hochait la tête et cependant ne donnait pas à Micho le moindre espoir. Elle se voyait fort bien l'épousant, cela lui paraissait même tout à fait raisonnable... mais tout de même pas probable. C'était une fille, ferme et résolue, sans l'ombre de coquetterie, croyait-elle. Elle ne se doutait pas que sa haine contre Stéfane n'était pas autre chose.
Visiblement elle fut préoccupée de son absence à l'Eglise, ces beaux premiers dimanches de juin... Et comme elle pensait à le rencontrer, elle prit garde le plus possible d'éviter la compagnie en rentrant à Brestovetz. Prajienka avait-il affaire à Myava, elle prétendait n'avoir pas le temps de l'attendre, sous prétexte de quelque soin du ménage ou de marché... Rentrait-il illico, c'était elle que retenait à Myava quelque emplette, ou quelque personne à voir... Et alors, seulette, elle passait par le sentier de Nova Dedina, ralentissant en vue de la maison lourenka, où la mère et le fils habitaient... puis, plus lente de sa déception, réjoignait le bon chemin, devant Smetanovia, par le sentier tout étoile de chicorées bleues par milliers. C'était un détour et pendant qu'elle le faisait, justement Stéfane surveillait, dans les maïs ou derrière les buissons, ce chemin au bas des champs montueux de Baranetz, par lequel, régulièrement, elle aurait dû revenir.
Le quatrième dimanche ce manège durait encore. Comme les précédentes fois, Stéfane avait vu disparaître sous les beaux arbres, — à cet endroit où, contre le talus, rejoint par un grand coude du ruisseau, le chemin redevient un sentier, — les dernières jupes blanches ou jaunes des filles de Brestovetz et de Stara-Myava, sans y reconnaître Zouzka, et il rentrait, par le sentier de Smetanovia, sombre et mécontent plus que de coutume, car il était toujours mécontent maintenant : son inaction lui pesait. Tout à coup il frémit, il la voyait franchir la passerelle de la prise d'eau, sous les saules, en face de la tannerie. 11 se hâta par le sentier, en diagonale à travers la prairie fleurie, où l'on était très à découvert, de façon à atteindre le bord de la petite rivière. Là quelques très vieux troncs de saules se courbaient et se creusaient, valétudinaires, entre le sentier et le ruisseau, large de deux mètres sous les osiers, salis par des dépôts blanchâtres, et sans courant à cause du barrage. 11 s'étendit à plat ventre dans l'herbe haute, au pied du plus large des troncs et laissa venir, sachant que la première personne qui viendrait serait elle.
De sa démarche balancée, que les bottes à très hauts talons n'alourdissaient pas du tout, elle apparut presque aussitôt. Sa jupe jaune, légère et plissée en harmonica, une grande corole, pleine de clarté, se balançait d'une seule pièce au mouvement de ses hanches, tandis que les mille plis palpipitaient tous ensemble du même rythme onduleux, comme les mille feuilles d'un saule, inclinées toutes à la fois par un coup de vent... Le petit fichu de dentelle sur la tête, des blancheurs, feuilletées et ailées, partout, au buste, aux manches, lui donnaient l'apparence de quelque chose de précieux et de délicat, d'aérien et de tremblant, et de tout frais dans le chaud soleil, à la fois d'un ver à soie dans son cocon, d'un immense insecte rare, d'une fleur insolite et précieuse... Et les fleurs de la prairie, à son passage, dévoraient la courte ombre bleuâtre qu'elle entraînait sous ses pas.
— Zouzka!
Elle tressaillit et s'arrêta... 11 était là, devant le pas suivant de ses pieds, son ferme visage, encore imberbe malgré ses vingt ans, dans ses deux mains ; et de ses francs yeux bleus, il la regardait avec beaucoup plus de hardiesse qu'avant, ébouriffé, le court petit feutre noir, rond et plat comme une galette, jeté à côté de lui. Autrefois il était bien
coiffé, raie au milieu, tondu ras par derrière, deux belles écailles de cheveux blonds pommadés, taillées en chevron sur le front, comme les barbes des plumes d'oie chez les notaires. Jamais il ne l'avait regardée avec une aussi tranquille impudence... C'est que, cette fois, sa résolution était prise... 11 lui parlerait... 11 était celui qui n'avait plus rien à perdre... Le service militaire l'attendait à l'automne de l'année suivante... Si elle disait oui, il serait soldat et reviendrait... Si elle disait non, il serait encore soldat, à moins que l'Amérique... Mais, caserne ou Amérique, alors il ne reviendrait pas.
Elle était déjà en colère d'avoir tressailli, encore plus en colère de n'avoir pas passé outre et de s'être arrêtée, triplement en colère de ce qu'il ne se fût point levé et l'eût interpellée avec cette désinvolture, et suprêmement, définitivement en rage de l'audace tranquille, qu'elle lisait dans ses yeux, de l'assurance indolente de son attitude... Ne l'avaitelle pas toujours vu humble, ou tout au moins embarrassé devant elle... Et elle ne passait toujours pas, mais trépignait sur place, nerveuse.
— Eh! quel est le chien qui jape par terre. — Elle crut ajouter : — C'est bien ta place, fils d'ivrogne.
Mais il l'avait interrompue :
— Inutile d'injurier... C'est un chien, qui lécherait ta main, si tu la lui tendais, et qui garderait ton foyer, si tu le permettais...
Elle éclata :
— Et quoi encore ! Voyez-vous ce front-là ! Et qu'est-ce qu'on est pour me dire, à moi, de pareilles choses...
— N'injurie pas, — reprit-il froidement, et avec un calme imperturbable, il étendit la main et l'appréhenda par la cheville, serrant la botte comme dans un étau...
— Veux-tu me lâcher, veux-tu me lâcher...
Elle essaya de ruer, elle ne pouvait pas seulement broncher...
— Ah ! ce sont bien là de tes manières, fils d'ivrogne, gueux sans le sou et sans honneur...
11 répétait toujours aussi calme:
' — N'injurie pas, c'est inutile! Tu m'entendras... Tu ne te dégageras pas avant de m'avoir entendu... Et prends garde, je pourrais te faire crier...
11 serra seulement un peu et elle comprit..., eut l'idée de
se jeter sur sa tête, de lui arracher les cheveux et les yeux... Mais elle eut peur. Peur d'être empoignée, roulée à terre, froissée dans ses vêtements du dimanche... et qui sait quoi déplus... Et d'y penser, elle devint toute rouge, d'un autre rouge que celui de la colère...
Elle se calma, embarrassée de s'être surprise à n'être plus la fille qu'elle se croyait. . . Ce fut presque amicalement qu'elle ordonna :
Eh bien, lâche-moi, lève-toi et viens m'accompagner...
Causons comme des honnêtes gens... Que si l'on nous rencontre, on ne dise pas que je me suis étendue dans l'herbe près de toi.
11 trouva cela juste, fut d'un élan sur pieds avec une souplesse merveilleuse... 11 s'étira au soleil, sourit... C'était déjà. le Stéfane des jours heureux, retrouvé... Et l'on se mit à marcher.
Sentier délicieux qui, un moment, épouse tous les contours du ruisseau, dont un fourré de viornes, d'aulnes et de saules le séparait... Un martin-pêcheur d'un bleu improbable, merveilleux, s'envola devant eux, fendant les branches et se posa dans les arbres touffus et buissonneux, beaucoup plus loin... 11 y avait dans la prairie comme des lacs tout blancs et c'étaient les marguerites, tout bleus et c'étaient les sauges, tout roses et c'était l'esparcette... Une chaleur jeune et forte, qui vivifiait et n'accablait point, mêlait tous les arômes et semblait l'haleine et l'amour de toute cette splendeur florale, épandue sur cet idyllique coin de terre slovaque...
Ils marchaient rondement, non pas comme des amoureux qui se complaisent, mais comme des gens, qui ont hâte d'en finir avec quelque chose, qui doit être dit et que lui ne disait pas... Car maintenant qu'il était debout, il ne savait plus comment s'y prendre... Très hardi tout à l'heure, il semblait avoir perdu tout l'avantage...
Elle en jouissait... Et le mauvais orgueil têtu la reprenait, d'autant plus qu'elle avait eu honte de ce moment de faiblesse qui, en pleine colère, lui avait fait souhaiter d'être la proie de ce grand garçon, comme ça tout de suite, là au bord du sentier, dans les fleurs en plein midi... Alors brutalement elle lui demanda :
— Que veux-tu de moi ?
11 sortit comme d'un rêve :
— Que tu sois ma femme.
Le sentier s'infléchissait à droite et par la diagonale coupait à travers la prairie, en fête, que le ruisseau et les arbres enlaçaient d'une courbe serpentine, aveulissant de son contour un grand angle droit. C'était le bocage, où le martinpêcheur s'était posé... « Si l'oiseau bleu s'envole de nouveau, ce sera le bonheur », se dit Stéfane.
Zouzka se sentit le visage en feu... « Si l'oiseau bleu s'envole, tu lui diras oui tout de suite », se dit-elle...
L'oiseau bleu ne s'envola pas.
Elle réfléchissait maintenant qu'il fallait dire non et que c'était du reste sans importance, qu'elle le ressaisirait quand elle voudrait, qu'elle demeurerait toujours maîtresse de la situation, que sa dignité voulait qu'il fût longuement éconduit, surtout après qu'il s'était montré pour la seconde fois brutal... Mais lui déjà, jubilant de ce silence qui se prolongeait, alors qu'il s'attendait à ce qu'elle se récriât... lui jetait son bras autour du cou et sans égards pour la coiffe du dimanche, pour les épaulettes légères, lui brûlait les oreilles, y soufflant un râle passionné :
— Veux-tu? Nous serons si heureux...
11 lui parlait de plus en plus près... Maintenant elle sentait l'haleine, brûlante et délicieuse, contre sa joue; elle sentait tout l'arôme de jeunesse forte, qui montait de ce grand corps de garçon, pressé contre son flanc, pesant si lourd, si délicieux, si chaud à son épaule... Répondre... Répondre... Pas même... Seulement retourner un peu son visage... Et alors oh! ce baiser... Et lui, penché sur elle, n'avait qu'à envoyer son autre main faire par-devant un bracelet au lointain poignet nu, de l'autre côté, et contre sa mâle, sa robuste poitrine, il aurait senti son cœur battre à double; et déjà sa pensée l'enlaçait, l'impulsion de son sang risquait ce second geste... Ils étaient l'un à l'autre.
Elle se sentit perdue pour le reste de ses jours, lui, son maître à tout jamais, si elle cédait.
Violemment elle se dégagea et éclata, d'autant plus horriblement que sa colère était jouée, à froid, dans toute cette chaleur de son être et des champs.
— Lâche-moi, misérable, gredin, lâche-moi, éloigne-toi... Moi vouloir de toi, moi devenir ta femme... Le clocher de Myava s'écroulera avant... Lâche-moi, lâche-moi...
Cette fois elle trépignait, ruait, se secouait..., quand même il n'en était plus besoin.
Il s'était encore un peu reculé d'elle, très sagement, avec un calme qui semblait lourd de fatalité acceptée... Cependant il voulut tout dire:
— Je n'ai plus rien que mes bras... Mais ils peuvent bâtir um maison... Ils sont forts et solides comme mes reins... Et je puis fonder une famille... Si tu veux être ma femme je te prends sans rien, et ton rien et mon rien feront un beaucoup... Je me charge de te construire un bonheur tel qu'aucune femme de la vallée n'en aura connu. Je n'ai pas de dettes, je n'en aurai jamais. Je n'ai jamais bu, je ne boirai jamais...
On était arrivé au talus des grands hêtres, elle passa devant; le passage est étroit... il se tut... Elle était impressionnée, quoiqu'elle en eût, par ces paroles... Mais elle cria qu'elle ne voulait pas et descendit en courant le bout de raidillon... On était sous les saules, où la rivière fait un nouveau coude. Le paysage semblait un grand champ d'os gigantesques, rien que des troncs de saules en tous sens avec leur tromblon noueux d'où éclataient les baguettes... Et entre ces troncs, chenus et creux, gris et moussus, c'était là-bas les douces lenteurs, montant et ondulant, sur le ciel, pâle de chaleur, de la Polana et des futaies de la frontière morave... A gauche, dans un repli de ces terrains charmants, si délicatement verts ou blonds, avec des bouquets de bois, des kopctnice dans leur emmêlement de pruniers, c'était Svinarky... Et le chemin coupait une nouvelle presqu'île, arrondie dans un bras de l'eau, bordée de saules, cette fois à travers un champ de blé, dont le pâle vert argenté tournait au jaunâtre... Elle marchait très vite, comme une femme en colère... De derrière elle, il étendit de nouveau la main vers son épaule, car il lui semblait qu'il fallait tenter un dernier effort, qu'il s'engouffrait, que cela ne pouvait finir ainsi...
— Veux-tu, veux-tu?.. — Et il perçait dans sa voix une intonation suppliante... — Veux-tu? Depuis le catéchisme je pense à cela... même depuis avant... Quand tu as été à Vienne, il me semblait qu'il n'y avait plus d'air sur la Polona... Et tu es revenue, et je sais que tu n'aimes personne d'autre... Veux-tu...
D'un brutal coup d'épaule elle se dégagea encore...
— Non... Non.
Il la ressaisit par l'avant-bras à la place où, nu, il sortait
de la manche, bouffante comme cette fleur qu'on appelle boule de neige.
— C'est ta bouche et ta tête qui parlent, je sais... Mais pas ton cœur...
Elle répondit brièvement, mais saccadé...
— Non... Non... Laisse-moi.
Et de nouveau elle se déroba, avec une moue de fureur qui se contient; et comme elle avait senti un peu de résistance, cette fois... la fureur vraie la prit et, brusquement se retournant, elle lui cria à la face, avec cette expression de haine étrange que peut produire cette colère slave, lorsqu'elle -est comme de l'amour qui tranche...
— 11 ne sera pas mien le déshonneur d'épouser un fils d'ivrogne...
Et elle se força à marcher vite, vite, comme si elle fuyait, le plus vite qu'elle pouvait sans courir, car il n'est pas l'usage de courir, quand on est si bien vêtue...
A son tour, il bondit et éclata. Chez lui aussi l'amour avait subitement tranché. Brutal, il l'appréhenda par l'autre épaule, mais de façon à la faire crier, à maîtriser sa marche, à la retenir immobile... 11 lui plantait ses cinq doigts dans la chair et il la regardait cette fois avec un visage, nouveau et effrayant, qui était bien celui d'une haine subite, irrémédiable... Elle se tordait sous l'emprise et ne savait que répéter haletante : « Lâche-moi ! lâche-moi ! » Lui, toujours avec sa hideuse expression frénétique, la maintenait sans effort, car sa poigne était réellement herculéenne et il la regardait comme s'il voulait graver à tout jamais le visage de ce mépris, de ce refus et de cette obstination orgueilleuse dans ses yeux...
— Lâche-moi! lâche-moi!.. — Elle disait cela presque bas maintenant, évitant son regard... Impuissante et livide, elle s'immobilisa enfin, les lèvres blanches et serrées, les yeux baissés, d'une pâleur telle... Elle aurait pu, de cette colère blanche, mourir.
Lui maintenant était d'une lividité et d'un calme du même genre... Alors il la lâcha et rit...
Elle s'élança en avant et s'enfuit la tête basse poursuivie par ce rire.
Elle avait disparu depuis longtemps, par le pont près du terrier des tsiganes, qu'il regardait encore dans cette direction, ne se rendant compte de rien, sinon que tout
était fini désormais entre lui et ce pays, entre cette fille et lui.
Et tout à coup, brandissant le poing dans la direction où elle avait disparu :
— Ah ! toi !.. toi !.. Cheval de Jésus-Christ !..
Et fou de colère, de douleur et de honte, il se jeta dans le blé, s'y roula, l'arrachant à poignée... La saisie de Svinarky, l'expulsion de la kopcinitza natale, l'ivresse démentielle de son père, tout cela ne lui avait pas donné cette impression d'anéantissement total de tout et de lui-même... 11 n'y avait plus d'intérêt dans la vie pour lui... Il se sentait un homme mort.
L'accès passa; une pudeur le prit d'être vu ainsi... Parce qu'on pouvait le lui rapporter, à elle... Et comme il la haïssait maintenant!.. Et comme cela lui faisait du bien de pouvoir haïra cœur déployé... d'une haine illimitée, sans bornes, de pouvoir haïr en elle tout ce qu'il avait à détester, Nahrem, l'ivresse de son père, son père même, Prajienka, les hommes, les lois, Myava, la destinée, tout, tout... Au fond, il s'en rendait bien compte, il l'avait toujours haïe... Ah! on verrait bien, on verrait bien... Elle l'avait voulu, ce qui arriverait... Il sentait en lui l'enfer... Pour elle, il ne serait plus un homme...
Il le croyait du moins...
Le lendemain Stéfane donnait sa réponse à Hourtak de Smetanovia... Valet d'écurie, ça ne lui allait guère. 11 y avait trop à travailler, et de travailler, il ne se souciait plus... Il avait trop travaillé pour Nahrem, il en avait assez... La conscription le prendrait au printemps prochain, la caserne en automne et, s'il pouvait obtenir d'être envoyé servir le roi en Bosnie-Herzégovine... D'ici là il ne désirait que du bon temps... Si on voulait de lui pour garder les bêtes, il ne demandait pas mieux. Il acceptait sans vergogne... C'était la déchéance définitive acceptée... Tel père, tel fils..., ou comme on dit en slovaque « tel maître, telle boutique et tel j'ai le cheval. » Tout se valait chez les Kodaya.
Quant à l'ivrogne Palko, lui, depuis sa ruine il lui arrivait quelque chose d'étrange : il travaillait par intermittence, comme un admirable ouvrier, sans se retrouver la conscience du Palko de jadis. 11 travaillait huit jours, ce qu'il fallait pour un peu d'argent, buvait cet argent et ne se remettait à la besogne, qu'après s'être bien convaincu de l'impossibilité de boire un suprême heller de plus... Quand encore il n'en-
gageait pas, d'avance, tout ou partie de sa paie. 11 s'était fait carrier... La commune de Myava venait de décider une route, à travers les roches na T^optzi, qui mènerait aux hameaux de Souroviny et de Polianka... C'était la région d'aval, à côté de Dolnikonetz, les faubourgs d'en bas... 11 y avait là, à égratigner un épaulement rocheux et, quoique à deux pas de Myava, l'endroit était tout isolé; on ne voyait pas même l'immense clocher blanc, l'évangélique, le plus haut du comitat, ni même ces doux lointains de la Polana, vers lesquels, au contraire, les regards du berger Stéfane se retournaient si souvent. Personne n'aurait su dire où gitait le vieux: en si peu d'années l'ivresse l'avait rendu méconnaissable ! 11 dormait et prenait ses repas où on voulait bien l'accueillir... Et on l'accueillait avec un mépris, mêlé de pitié et d'intérêt, parce que, depuis qu'il n'était plus un homme honorable, qu'il avait toute honte bue comme le reste, le silence avait rejoint la vergogne : il était devenu loquace et drôle, écoutait volontiers une histoire et en racontait trois encore mieux... Le mutisme fier du kopcinitchiar biblique de jadis n'était même plus un souvenir pour beaucoup. Kodaya était devenu une sorte d'amuseur public, la risée des petits enfants et des femmes de Myava, quand il était saoul ; le chante-histoire de tous, quand il était de sangfroid.
L'automne magnifique était là, poussant ses milliasses de champignons jusque dans les labours, étalant ses tapis de feuilles orange, sous chaque arbre, subitement dépouillé cette année... Seuls les grands hêtres se maintenaient tout en feu, tandis que les bouleaux ne gardaient qu'une petite flamme à leur cime. 11 y eut des jours, dorés comme des faisans. Le père, en bas, à la carrière, gardé par l'inséparable et piteux Pozor, sa dernière affection ; le fils, en haut, derrière ses vaches, séparés par deux ou trois kilomètres à peine, ils se souciaient aussi peu l'un de l'autre que s'ils n'eussent plus existé. Et à Hornikonetz, la pauvre Antcha aigrie par la cuisante humiliation, que son fils unique lui causait, pardessus tant d'autres déboires, ne savait plus que tisser et, pour le reste exhaler sa mauvaise humeur, en termes qui achevaient d'éloigner de la maison Stéfane. 11 couchait avec les bêtes, à l'écurie des Hourtak, quelquefois même en plein air... 11 rôdait beaucoup la nuit et avait fait son domaine des bords du ruisseau, avec leurs beaux arbres, et de la prairie, où avait
commencé sa querelle avec Zouzka. Et tant la nuit, dans son état de demi-veille, que le jour dans un de demi-sommeil, que favorisaient tous deux son métier de rêverie somnolente, sa grande colère s'assoupissait à la longue. . . Aimait-il encore ?. . 1 1 ne sentait en lui qu'un mauvais trouble, une rancune latente surtout, qui lui permettrait de jouer désormais, impunément pour sa tranquillité, au chat et à la souris avec Zouzka, comme si sa sensibilité s'était à tout jamais indurée... On ne le vit bientôt que trop.
En effet, à quelque temps de là, le moulin de Brestovetzse trouva du jour au lendemain sans maître. Un soir de pluie et de boue, il arriva que Prajienka, homme beaucoup moins sobre que ne l'avait été autrefois Kodaya, mais chez qui l'ivresse n'était jamais qu'accidentelle, fit de si bonnes affaires à la foire d'octobre, qu'il s'attarda trop à Myava et eut le tort, après boire, de ne pas prendre, pour rentrer, le plus court chemin, celui de Baranetz. En sorte qu'il lui arriva tout juste ce que Zouzka avait prédit à Stéfane pour Palko. Il dut glisser, de nuit, sur les planches de la passerelle de Smetanovia, à la petite écluse de la prise d'eau... Et le lendemain des kopanitchiari, se rendant en ville, vinrent annoncer que le cadavre gisait, tête et poitrine dans le ruisseau gonflé de pluie, les pieds bottés, retenus par les broussailles du talus. ]] fut enlevé par les autorités avant qu'on fût prévenu à Brestovetz.
La désolation de Zouzka avait été grande... Ce fut comme de juste un magnifique enterrement, car Prajienka était honoré et envié dans la contrée. Palko, qui était dans une de ses semaines lucides, fit sensation en y paraissant; mais Stéfane ne se dérangea pas de ses bêtes. Il vit passer Zouzka, qui revenait en pleurant, et fit comme s'il ne l'avait pas aperçue... 11 avait toujours agi ainsi, depuis la journée décisive... Elle le reconnaissait pourtant de loin... Qui d'autre, dans ces parages, rôdait avec une lenteur si fière, ou savait ainsi se camper, appuyé sur son bâton, à béer aux lointains gris... Ou bien, avec une insouciance d'enfant candide, il rafistolait quelque chose à son fouet, ou bien se taillait un sifflet... Et l'on voyait bien qu'il ne s'occupait de rien moins que d'elle. Elle aurait pu jurer qu'il ne l'épiait même pas en dessous... Et elle ne se serait pas trompée... Mais maintenant qu'il savait le grand malheur, peut-être la regarderait-il avec
pitié?.. Ou tout au moins avec curiosité?.. Et à travers leurs larmes, ses yeux s'en allaient quêter le mot de compassion, qui peut-être rétablirait la bonne amitié..., qu'elle croyait, l'inconsciente, avoir jadis pratiquée...
11 ne la regarda point, et sa peine lui en cuisit davantage.
Le moment était venu de se décider. 11 fallait ou vendre le moulin, et des Juifs déjà entreprenaient Zouzka, ou trouver un successeur à Prajienka. Le successeur, elle l'avait là sous sa main, c'était Micho... Et puisqu'elle entendait ne rien céder aux Juifs... Micho devint en effet son homme de confiance; mais il ne fut que cela... 11 ne demandait plus rien du reste, sûr de l'amener à résipiscence quand il voudrait. Très sage, il lui laissait le temps d'oublier... Le temps désormais travaillait pour lui. Et puis Zouzka, il faut l'avouer, était, comme il arrive assez fréquemment dans ces hameaux slovaques, une maîtresse-femme. Rien ne périclita à Brestovetz et personne n'eut envie de jaser sur ce qui se passait au moulin. Possible du reste que Micho, dont le bras était prompt, eût distribué à bon escient quelques-unes de ces torgnoles « auxquelles on doit dire vous )).
Un jour triste et bas d'automne, où les arbres au bord du ruisseau trempaient leurs cimes à demi effeuillées dans le brouillard, Stéfane errait avec ses vaches, qui évitaient du muffle et endommageaient du sabot les dernières colchiques, lorsqu'il s'entendit appeler... 11 ne broncha pas, pas même de surprise, car il l'avait vue venir de loin... 11 ne se détourna même pas... Si bien que ce fut elle, qui sortit du sentier et l'aborda... Comme elle s'était mise devant lui, il lui était indifférent de la voir... Est-ce qu'on cherche à éviter quelque chose qui n'existe plus...
Son orgueil à elle endurait une peine cruelle... Etait-ce bien elle, Zouzka, qui l'abordait, et lui Stéfane, qui ne s'en apercevait pas... Elle demeura ainsi devant lui, quelques secondes, si décontenancée qu'elle ne savait plus que faire... Tout à l'heure, quand elle l'avait appelé avec la salutation d'usage: a Dieu bénisse le troupeau! » elle s'était si bien représentée ce qu'elle dirait, elle avait si bien combiné comment irait le dialogue, à la suite de toutes les réponses qu'il pourrait faire... Ces réponses, elle les avait prévues toutes et toutes; même la plus boudeuse, la plus renfro-
gnée, la plus brutale, toutes devaient cependant amener l'entrevue au seul et même résultat, qu'elle désirait de tout son cœur et de tout son être : la réconciliation... Mais elle avait trop prévu et pas encore assez... Elle avait tout prévu, sauf cela, le silence.
L'idée lui traversa l'esprit de lui sauter au cou, et alors ce jeune mâle, si robuste et si sain, eût-il écouté cette voix de la chair et du sang, qui seule aurait pu, peut-être, avoir plus de puissance que l'extraordinaire force de l'entêtement slovaque. Mais elle était décidément fille trop orgueilleuse, car son orgueil de nouveau se cabra...
Rouge de honte, elle s'en fut, résolue... A vingt pas, au détour du sentier, elle se retourna et faillit lui crier « Fils d'ivrogne », mais subitement elle s'arrêta en pensant à son propre père, dont il était notoire que l'ivresse avait causé la mort... Eh bien ! tant mieux, si du moins il l'injuriait à son tour et lui renvoyait le brocard... Alors de toute la force de ses poumons :
— Fils d'ivrogne! Fils d'ivrogne !
Il ne broncha pas... C'était dans l'ordre... 11 eut intérieurement une joie mauvaise à la sentir, elle, fille en deuil, qui devait avoir quelque dignité, blessée au point de recourir à l'injure gratuite...
Mais tout à coup il entendit:
Fils d'ivrogne! Assassin! Assassin! C'est toi qui a
poussé mon père dans le ruisseau... Assassin !
11 leva la tête, étonné, eut l'air de réfléchir..., sourit mystérieusement, et sa tête reprit la position première... Cela l'amusait plutôt, qu'elle pût croire cela... Que lui importait?.. Même si vraiment elle le croyait, lui savait bien la vérité. Et le bon Dieu aussi ... Et c'était tant mieux, qu'elle fût humiliée à son tour, jusqu'au point de recourir à la calomnie.
Elle s'enfuit en pleurant.
Or avant que la semaine fût écoulée, un nouvel événement tragique vint bouleverser Myava. On trouva l'ivrogne Kodaya pendu, chez les Dourochka, qui lui avaient accordé la permission de dormir sur du foin, dans une étable vide. Et il avait mis à s'expédier une extrême bonne volonté. 11 avait accroché la corde à la poignée de la porte et son grand corps vide pendait, arqué et roidi, en diagonale sur le sol, comme une tringle cassée. Une fois de plus, le diable avait serré le nœud ;
car, lorsqu'un Slovaque veut se pendre, le diable aide toujours... Dès que la corde est au cou, comme que comme, la chose réussit... Ainsi, rappelait-on, Tsaro, lui, qui n'avait voulu faire que semblant... ]] avait dit à des amis : je vais me pendre, pour voir... vous couperez immédiatementlacorde. Et aussitôt qu'il s'était précipité, avec un vigoureux élan, de la branche du prunier, où il était assis un peu plus bas que celle, à laquelle il avait attaché la corde, un lièvre était sorti de terre et avait distrait un moment les camarades, qui avaient fait le geste de l'effrayer, l'avaient poursuivi quelques pas et l'avaient un peu regardé courir. Lorsqu'ils étaient revenus à l'arbre, Tsaro était pendu pour de bon et la branche du prunier si haute que la main n'y atteignait pas... Tsaro avait passé, avant que, dans leur effroi, ses camarades eussent le temps de se reconnaître. C'est comme ça. Quant à Kodaya, l'on raconta une histoire plus extraordinaire encore et le cabaretier Sivatch, qui vend aux autres l'ivresse, mais n'en veut rien savoir pour lui-même, affirma l'avoir entendue, tout comme les ivrognes, qui la colportaient.
Donc le lendemain de la Saint-Martin, Kodaya était arrivé au cabaret, avec des yeux si étranges, une mine si pâle et des mains si tremblantes, que tout le monde avait remarqué son désarroi. Pozor le suivait à tout petits pas, la queue basse, quelque chose d'affolé dans l'allure. Naturellement, on n'avait posé aucune question, mais on attendait, sachant bien que quelque chose viendrait... A son quatrième flacon depatenkci, l'ivrogne avait enfin raconté qu'ayant, l'entière journée, foré son rocher à coups de barramine, voici que tout à coup, vers la tombée de la nuit, une excavation noire était apparue sous le roc croulant, que Pozor s'était enfui à dix pas avec des hurlements à donner la chair de poule, et qu'un affreux tout petit homme, nu, gélatineux, tout gris, l'air d'un paquet de guenilles, lui avait dit: « Eh bien ! tu as tant creusé que maintenant tu as rencontré ton destin. » Et sur ces mots il n'avait, lui Kodaya, plus rien vu qu'un trou noir, tout ordinaire, au bout d'une faille... Ce récit fait, il avait obstinément gardé le silence; plus rien n'avait pu le dérider. Seulement, il avait bu immodérément, n'était plus retourné à la.carrière... Et voilà ce qui arrive : on ne pensait plus à cette histoire, un beau matin on trouve le carrier pendu... Et si maladroitement que, en vérité, il avait bien fallu que le petit homme gélatineux, gris comme un paquet
de guenilles, lui eût aidé et eût été là pour lui tirer les pieds...
Ce fut un coup terrible, pour Stéfane comme pour Antcha, le dernier, le suprême, alors qu'ils croyaient déjà impossible de tomber plus bas... Maintenant, il n'y avait plus rien à ajouter à leur histoire. Le désastre et le déshonneur étaient complets, car il n'y eut comme de juste pas d'enterrement chrétien. Le fossoyeur, quelques curieux et des passants furent seuls à en savoir quelque chose. La douleur de la mère fut désordonnée et criarde à souhait; celle du fils, muette et comme murée dans son organisme tranquille et épais. Antcha se confina plus que jamais chez elle et mena tout l'hiver une existence de recluse... A Smetanovia, Stéfane, plus farouche que jamais, ne parlait plus guère qu'aux bêtes, ne répondait aux questions que s'il ne pouvait se faire entendre par gestes... Pensait-il encore?... 11 s'engourdissait dans une existence toute végétative et son imagination, plus active que sa sensibilité, entrevoyait déjà, comme du fond d'une nuit marécageuse, des visions splendides... des pays tout en or, entre deux azurs, et des villes turques, et des fleurs rouges, et des filles parées de sequins et, ((dinomdanomy), son arrivée en beau soldat, uniforme bleu aux boutons d'or brillants, fez sur la tête, sur des places de villages, où les populations jougo-slaves danseraient le^o/c... N'était-il pas mort à Myava depuis longtemps...? Nel'avait-on pas enterré déjà...? Il vivait son purgatoire maintenant... Mais le printemps allait venir... Lui aussi ressusciterait aux cloches de Pâques... L'armée du Roi allait l'accueillir... Et une image, déplus en plus fabuleuse, se faisait en son esprit de ces pays de toutes les merveilles, qui portent des noms si étranges: Bosna, Herzegovina, Dalmatia... Il ferait des actions d'éclat... Peut-être, un jour, serait-il un bel officier... Tandis qu'à Myava, une fille de meunier se consumerait de rage et de jalousie... Car il se disait, à la fois, qu'elle le saurait et que plus jamais personne ne saurait rien de lui à Myava...
Pauvre grand garçon triste, qui ne se doutait pas qu'une fois là-bas, il aurait le cœur en larmes à se rappeler non seulement Svinarky et les moissons dorées et les arbres bleus de prunes de jadis, mais même les humbles besognes de servitude de ce long hiver à Smetanovia... Les mêmes qu'à Svinarky après tout... Mais Svinarky, c'était là-haut, dans la lumière; le ciel entrait par tous les huis dans la maison et le sentiment de l'espace et de la liberté par tous les pores dans le cœur...
Ici c'était un bas-fond; les maisons adossées au coteau, dans un tel fouillis d'arbres que, même dépouillés par l'hiver, ils emprisonnaient la pensée comme une souricière... Mais Stéfane ne s'en apercevait pas. Tant de choses s'étaient appesanties sur son âme... Cependant on était content de lui... Il soignait si bien les aumailles. 11 tenait si propres les cours et les hangars. Le bois était si joliment bûché. 11 était si habile de ses dix doigts. On n'avait besoin de le rendre attentif à rien... Maintenant que l'hiver était venu, qui ne permet pas les flâneries au grand air, il travaillait comme on travaille pour se désennuyer et cependant, même désoeuvré, ne s'ennuyait pas... Couché sur le foin, auprès de ses bêtes, il rêvassait... S'il pensait à Zouzka, c'était toujours avec ce mystérieux sourire d'homme qui, détaché de tout, enfin commande à son destin...
Alors le printemps revint semer les anémones sous les feuilles sèches et les violettes dans les haies... Les routes de nouveau furent des fondrières... Les giboulées accouraient de Moravie fondre sur les vallons slovaques... L'eau sourdait de partout... La crudité verte de Pâques s'étoila de l'or rouge des populages ; des creux de prairie furent des lacs limpides, où se miraient les feuilles luisantes, comme vernies, et les touffes jaunes... Les chaumes chatoyaient, lilas, entre les fibrilles argentées des bosquets... Les chatons se balançaient à tous les arbustes et les lointains de bois, en arrière de Poriadié, devinrent roses et pourpres, mauves et violets. 11 n'y eut bientôt plus qu'une égratignure de neige sur la Javorina. Bêtes et gens furent toujours dehors... Et maintenant un certain petit frisson prenait Stéfane à se dire : « ton dernier printemps slovaque ». Mais cela n'ébranlait pas ses résolutions: il ne reviendrait plus... Après ses trois années on verrait : ou bien il se réengagerait... ou bien... il avait entendu tant de fois chuchoter ce nom fabuleux d'Amérique... Et les appréhensions de son cœur passaient et s'évanouissaient comme les giboulées, ne laissant que des fleurs d'espoir dans ce cœur sauvage, endurci par l'humiliation et les détresses de son amour vain...
Et les filles, le long des sentiers, s'en furent de nouveau se tenant par la main... des fleurs aux dents.
Et la belle et vaillante Zouzka de Brestovctz n'épousait toujours pas son garçon meunier.
La malheureuse ne savait plus comment s'y prendre pour se dégager des conséquences de ses actes. Son amour était demeuré pris aux pièges de son orgueil et s'y cassait les ailes... Maintenant la dernière heure allait sonner... Etait-ce bien irréparable, tout ce qui s'était passé entre elle et Stéfane?. . Ah! s'il voulait, lui... Mais que dire, que faire?.. S'humilier encore, l'aborder?.. Elle l'aimait, il l'aimait et à chaque rencontre elle l'injuriait... Et malgré le silence obstiné du berger, il lui semblait que lui la provoquait sans cesse, et que c'était elle, l'outragée. Et ce Micho, qui travaillait plus que quatre, comme il lui était donc insupportable! Comme elle se sentait épiée, par lui ! Et comme elle se sentait irrésistiblement sa proie... Tel l'oiseau qui a rencontré le regard du chat.
Stéfane de nouveau rôdait dans les prés. . . Le linge de ses chemises et de ses gatsé tellement élimé que, à contre-jour, par le resplendissant soleil tout neuf, la silhouette de son corps se dessinait en ombre bleuâtre à travers la toile et qu'à la moindre pluie, la chair de ses bras rosissait la trame. Cou nu, dépoitraillé, débraillé, il allait aussi pieds nus désormais... Des bottes neuves, de nouveaux vêtements, à quoi bon? Les prochains seraient d'uniforme... L'automne dernier, on le montrait encore du doigt... Maintenant, on ne le regardait plus guère: on s'était habitué... Lui s'était remis à regarder l'horizon... Jamais il n'avait eu l'air si miséreux... Jamais Zouzka ne l'avait trouvé plus beau. Cependant lorsqu'elle passait auprès de lui avec des compagnes, c'était elle qui attirait l'attention sur lui. Du plus loin qu'elle l'apercevait :
— Eh! voyez donc! Stéfane n'a plus même de souliers...
Et si les autres le considéraient, elle se sentait jalouse... Et le remords de son sarcasme la torturait. Et au passage, elle ne pouvait détacher ses yeux de ces pieds nus, que baisait l'herbe fraîche.
Lui ne prenait garde ni aux autres, ni à elle... toujours le même, impassible, rêveur et beau comme pas un.
Le délabrement de sa mise croissait... Les toiles d'araignée qui le couvraient se déchiraient aux ronces... 11 eut un genou nu, et un peu de la hanche. Une manche ne tenait plus qu'à demi et le moindre mouvement, quand même il fut sobre de gestes, découvrait l'épaule tout entière. Et l'on voyait toujours mieux les lignes fières de son grand corps, robuste et calme, à travers la toile mince... Zouzka ne tenait plus en
place au moulin et, de plus en plus fréquemment, cherchait sur les sentiers glaiseux à entre-croiserl'empreinte profonde de ses semelles et de ses hauts talons à la piste souple des pieds nus. Elle en était à se demander si chaque déchirure aux hardes du beau rôdeur n'augmentait pas son amour et s'il ne fallait pas s'expliquer par quelque maléfice l'obscure attraction, qui se faisait plus irrésistible... Lui continuait à ne pas l'éviter. Mais dès que les yeux de la malheureuse s'attachaient aux siens, son regard à lui devenait vague, passait à côté d'elle. Et elle voyait bien qu'il ne la voyait pas.
L'existence à Brestovetz lui devenait un enfer... Elle n'était plus à sa besogne... Morose, distraite, agitée, elle maigrissait... Une fièvre la brûlait... Elle avait des allures de folle... Maintenant Micho avait sur elle de mauvais regards haineux. S'il pouvait donc essayer d'un mauvais coup! La vie vraiment n'était plus rien à la pauvre fille... Tous les prétextes lui étaient bons pour aller à Myava, et une fois qu'elle y était pour en revenir... Et plus ses apparitions se multipliaient, au bout de la prairie, plus elle se sentait déchoir, plus elle se détestait et le détestait... Et toujours le même implacable démon s'emparait d'elle: avant de disparaître au détour du talus ou au contour du sentier, il fallait que son ressentiment se fût exhalé en injures ignobles. Elle lui reprochait ses loques. Elle lui reprochait son amour des bêtes... Elle l'appelait h fiancé des vaches »... Mais l'entendait-il seulement?
Et maintenant l'attraction obscure de cette chair, ferme et saine, partout visible à travers le débraillement, faisait qu'elle s'arrêtait... Et tout en le contemplant comme une louve affamée, en détaillant tant de misères et tant de charmes, elle éprouvait une haine hypocrite et de cette beauté, et de lui, et d'elle-même, et de son amour... Et arrêtée à le regarder, elle l'était aussi à le couvrir de sarcasmes et à vomir l'injure à cette face ou sur ce dos indifférents... A son échine, à lui, la chemise était toute usée et la profonde cambrure de ses reins apparaissait dorée...
Et l'on fut à la veille de VAssentirung, de la conscription.
C'était aux premiers jours de mai... Le soleil déjà descendait chaud sur le vaste mouvement de terrain prolongé, dont la route de Velka frange, par intervalles, le bord sur l'horizon de quelques séries, inégalement interrompues, d'arbres éga-
lement espacés... Et il s'en alla sous les aulnes et les saules laver, avec une lenteur sacramentelle et méthodique, ses mains, puis son visage, puis ses jambes... Et seulement alors, habitué à la fraîcheur de l'eau, il se résolut à se baigner tout entier... Et voici que, juste à ce moment, il fut averti d'une présence insolite, par quelque chose de bleu, qui bougeait derrière les buissons... Son premier mouvement fut de pudeur... Puis il eut conscience qu'il aurait tort de se hâter et que se laisser voir sans trouble, c'était mieux la mépriser... Pourquoi se déranger pour cette fille, fut-ce d'un seul mouvement autre que si elle n'était pas là. 11 n'eut même pas une mauvaise pensée...
Mais cette fois elle n'osa ni se montrer, ni injurier, car, toute tremblante, elle sentait la honte et la gêne cuisantes de ce qu'elle faisait là! Quelle autre fille slovaque jamais s'était conduite ainsi î Si du moins cela avait servi à quelque chose... Quand elle le vit, revêtu de ses loques claires, s'en aller, indifférent et sans se retourner, de sa lente démarche balancée, vers Smetanovia, elle resta assise dans l'herbe et les osiers, épuisée de chagrin, de honte et de déception... Ainsi elle en était réduite à cela, se cacher pour regarder entre les branches un homme qui se baignait, et cet homme, c'était le garçon qu'elle aimait et ne savait qu'injurier...
Alors elle se décida à avoir recours aux sorcières... Et le lendemain, tandis que les roulements de tambour et les cris des conscrits enivrés, que la commission du recrutement et les équipages des officiers remplissaient Myava, elle s'en fut, sans explications autres à Micho. Malgré la scène qu'il lui fit, il n'en obtint rien, sinon la déclaration qu'elle serait absente deux jours. Elle s'en fut consulter la hohinia, la sorcière en renom de la vallée de Bochatz, celle-là même chez qui, jadis, trois Empereurs s'en vinrent tour à tour et qu'elle reconnut tout de suite, quand même ils étaient déguisés en kopanitchiar.,. Et sans doute qu'ils parlassent slovaque!
Pendant ce temps, Stéfane attendait de longues heures, dans la touffeur fauve des salles de l'hôtel juif, où opérait le conseil de revision. Son calme contrastait avait la turbulence des camarades. Sans autre vêtement que les galsés neuves, bien blanches, qu'il avait empruntées au plus jeune des Hourtak,tantôt assis, tantôt se levant pour se reposer d'avoir
été assis, il rêvait dans son coin, les regards perdus. Enfin les gendarmes mirent sur le rang les garçons de Svinarky, au groupe desquels il appartenait forcément... Et comme il passait la porte, il faillit recevoir dans le buste l'extravagante gambade d'un polisson rachitique, qui, dans sa joie d'avoir échappé, criait à tue-tête, au milieu de la stupéfaction, puis de l'hilarité générale :
— C'est maintenant, qu'il faudrait ici un joli petit brin de fille!
Et lui eut le sort, sur lequel il comptait... Quand, sous la toise, il rejeta le dernier vêtement et apparut, tel que Dieu et le pays natal l'avaient façonné depuis vingt ans, propre, simple et grand comme un tronc de hêtre, sans nul embarras de sa fière virginité, il était, même de tenue, tellement dissemblable des paysans et des jeunes bourgeois de tout à l'heure, qu'il put percevoir l'allemand du gros major, lequel, à la table présidentielle, l'appréciait ainsi, penché à l'oreille du sloujny[\).
— Le beau gaillard ! Si celui-là ne nous reste pas, après les trois ans !..
Alors encouragé, Stéfane, qui s'était renseigné, hasarda :
— Je prierai Messieurs les Militaires d'être assez bons pour me caser en Bosnie si possible...
lly eut un certain étonnement, quoique de telles demandes fussent fréquentes. On se regarda, on sourit... Pour toute réponse, le médecin militaire de son côté grommelait, ironique et rogue :
— C'est bien, c'est bien! On saura que faire de vous... Nous verrons...
Et déjà, penché à son tour vers le gros major comme par contre-coup, le sloujny parlait, parlait...
Le pauvre Stéfane devina ce qu'on racontait et se rembrunit... Si ces vilaines histoires de son père devaient le poursuivre jusqu'en caserne...
Et le soir même, avec les autres de la même volée, il avait prêté le serment qui, pour toujours, le liait à François- Joseph Empereur-roi.
Et même ce soir-là, il ne s'enivra pas, lui qui décidément
(i) Sloujny, en madyar Toeszolgabiro, en allemand Oberstuhïrichter, première autorité civile du district (oi^reij, correspond au sous-préfet de France, en admettant que le Comitat soit le département.
ne serait pas comme les autres... Qu*avait-jl besoin de s'étourdir? Le Stéfane, de Svinarky, depuis longtemps portait le deuil de lui-même.
Zouzka ne revint à Brestovetz que le surlendemain, le visage encore plus sombre qu'au départ. Elle ne raconta rien; mais Micho crut remarquer qu'elle s'adressait à lui avec beaucoup moins d'arrogance. Et quand il apprit plus tard, par des indiscrétions fortuites, sur quels chemins Zouzka avait été vue, et qu'un char avait été loué par elle à Starâ-Toura, il se rendit à ce proche village, le dimanche suivant, et n'eut pas de peine à savoir où l'on était allé. Sa confiance en sa bonne étoile s'accrut... Zouzka ne se serait pas humanisée, si « celle qui lit les secret de Dieu » ne le lui avait pas conseillé.
Et quelques jours plus tard, elle lui déclara net que, s'il voulait devenir le maître au moulin, rien ne l'en empêchait : elle n'y voyait pour sa part aucun inconvénient... Mais ce disant, elle se sentait brûlée par de grosses larmes, qui coulaient de ses joues par chapelets.
Elle n'eut plus même la curiosité de s'informer si la nouvelle ferait quelque impression sur Stéfane, elle savait trop bien qu'il n'en serait rien.
Le conscrit ne se dérangea pas, six semaines plus tard, après que les trois publications « furent tombées de la chaire », pour regarder passer les chars enrubannés de la noce... 11 n'existait déjà plus pour Myava... 11 ne pensait plus qu'aux villes claires au bord de l'Adriatique bleue, et aux rochers, gris comme l'argent des vieux florins, dressés contre un ciel éblouissant; il voyait des minarets, blancs comme les bougies de l'épicerie Valachek, et des Turcs, vêtus comme des canapés juifs... 11 vivait les aventures fabuleuses de son rêve, en attendant les très plates aventures d'une caserne quelconque... Et, l'automne venu, il n'y eut pas une colchique de moins dans les prés slovaques.
Et Zouzka trimait au moulin, résignée et silencieuse, comme une bête de somme, sous les coups qui pleuvaient dru, chez le despote brutal, que se démontra subitement Micho... Mais quelques larmes de plus ne sont pas pour faire déborder les ruisseaux slovaques.