‹ L'entre-deux-guerresChapitre 40 sur 76 · BERGERAT, MEN DÈS · texte numérisé non relu

BERGERAT, MEN DÈS

sa mort. Auparavant, 1l avait foncé, cartilage en avant, sur Marin, qui dut lui aussi céder la place, abandonner la maison au succès de laquelle il avait contribué. Par la suite, Hanotaux et Heredia, l'un portant l’autre, et tratnant de Régnier, crurent qu’en flattant ce redoutable appendice, en le comblant de sucreries, en le couvrant de baisers, ils l’amadoueraient et le méneraient en laisse. Erreur grave |! Le nez leur échappa, se retourna contre eux et leur fit, en les chassant, de cruelles meurtrissures.

Mais 1l faut que je vous conte l’étonnante et navrante histoire du roman feuilleton d'Émile Bergerat.

Gendre de Théophile Gautier, du « parfait magicien ès lettres françaises », Émile Bergerat a cent qualités littéraires et un terrible défaut : une fantaisie qui s'emberlificote, s'embrouille, tourne sur elle-même, devient rapidement incompréhensible. Ses drames, ses comédies, ses contes, ses récits commencent bien et finissent mal. Il est tour à tour épique et vaseux. Mendès avait persuadé à Xau que Bergerat était in-dis-pen-sa-ble à un journal hautement httéraire. Xau l'avait répété au

père Letellier, qui avait répondu, de son creux inimitable : « C’est bon, c’est bon, 1l faut commander à ce M. Bergerat un roman, au meilleur compte possible. » Les choses se passaient ainsi : Le rédacteur postulant, appelé dans le cabinet de Xau, faisait son prix, mettons six mille francs : « Mais comment donc, mon cher ami, mais comment donc, j'vous remercie, bien, jvous d'mande pardon, »

déclarait Xau. Là-dessus il passait dans le cabinet du patron, généralement flanqué du nez fiial. Retour de Xau : « Mon cher ami, mon cher ami, je suis fort embarrassé. On ne vous accorde que cinq mille francs. » Si l’auteur acceptait sans regimber cette diminution, le pauvre Xau ajoutait aussitôt : « J'vous remercie bien... Je vais tout de suite faire signer votre traité par ces messieurs. » Nouveau conciliabule. Au bout d'un quart d'heure :

« J'vous demande pardon, je suis navré, mon cher ami, ces messieurs ont réfléchi. Ils ne vous accordent plus que quatre mille francs. Mais, cette fois, le traité est signé. »

Par la suite, le père Letellier et Nez Letellier ‘ayant subi ‘quelques avanies du fait de ce maquignonnage, qu'ils n'imposaient d’ailleurs

qu'à leurs collaborateurs supposés plus patients, ou moins fortunés, ce furent Hanotaux et Heredia qui se chargèrent de ces pénibles transactions. Heredia, naturellement bègue, mettait dix minutes à prononcer le mot de « diminution ». Di... di... di... di... di... mi... mi... mi... puis, dans un grand effort, comme s’il éternuait, « nution. » Le bruit courait qu'il y apportait un zèle infini, afin d’arrondir, par compensation, le gâteau d'Henri de Régnier. Mais Je crois plus simplement que le pauvre homme, descendu du Parnasse vers les difficultés de la vie académicogénée, voulait ménager sa propre tartelette. À côté de lui, Hanotaux; l’ange Gabriel, appuyait avec force : « Nous vous demandons une diminution dans votre intérêt même, mon cher ami, afin de pouvoir vous publier plus souvent. » Les gens sortaient de ce laminoir la rage au cœur, maudissant Cuba, patrie d’Heredia, et Richelieu, patron de Hanotaux, se promettant de leur manger le foie tout cru à la première occasion. Hanotaux est un médiocre historien, mais c’est en revanche un fichu psychologue. On racontait qu'il avait accepté et même sollicité cette besogne

pour dix mille francs par an. C’est dire qu'il n'était pas attaché par les Letellier avec des saucisses.

Donc, voilà mon Bergerat nanti, rogné, content. Il offre le champagne à Xau et à quelques autres, dans le fameux bar que l'on venait d'inaugurer. Le roman, — composé d’un nombre indéterminé de feuilletons, l’auteur s'étant figuré d’abord naïvement qu'on le payerait à la ligne, — devait s'appeler le Cruel Va-t-en Guerre. Mendès, peignant de la griffe droite sa toison raréfiée, affirmait que c'était un immortel chef-d'œuvre, d'un invraisemblable comique et d'une déconcertante amertume. Marin, qui avait entr'aperçu le commencement du manuscrit, se méfiait et riait sur sa pipe, me disant : « Tiens-toi bien, Léon, nous allons publier l’Ihade. » Une affiche mirobolante avait été commandée à Caran d’Ache. Elle représentait le cruel Va-t-en Guerre dans l'exercice de ses fonctions. « C’est d'lole, ça t’sais. » Caran d’ailleurs ne connaissait pas un mot du livre. C'était Bergerat qui lui avait donné le motif de son dessin. On couvrit de cette affiche les murs de Paris et de la France entière.

Le premier feuilleton paraît. C'était, autant que je me rappelle, l'énumération des troupes d'un des belligérants, les Pantagouriches. Le public s'étonne. Le deuxième feuilleton paraît : énumération des Botonglouzes, adversaires des Pantagouriches. Le public murmure et sirrite. Au troisième feuilleton, incompréhensible celui-là, il entre en fureur. Le nez d'Henri Letellier passe du jaune au cramoisi. Par grappes, les lecteurs se prennent la tête à deux mains, se désespèrent, se désabonnent.

Au quatrième feuilleton, le cruel Va-t-en- Guerre était brutalement interrompu. Convoqué dans l’antre des Letellier, l'infortuné Xau, victime de sa bonhomie et de son respect des littérateurs en général et du gendre de Gautier, « parfait magicien, etc. » en particulier, en ressortait, au bout d'une heure de lessivage, défait, livide, rogné lui-même, quant à ses appointements, de la somme attribuée par traité à Bergerat.

Pendant trois mois, on ne s’aborda plus au Journal que par ces mots :

— Ça va, mon vieux Pantagouriche ?

— Pas mal, et toi, vieux Botonglouze ?

Au mur du bar, l'affiche de Caran demeura

pendant plusieurs semaines, ainsi qu'un témoin ironique du manque de jugement de Bergerat, de Xau et de Mendès.

Ce bar du Journal, affecté par la suite à d'autres emplois, fut, pendant trois ou quatre ans, un des plus singuliers endroits de Paris. IL était fréquenté à la fois par des jouürnalistes, des hommes d'affaires plus ou moins véreux, des amis de Henri Letellier, qui transportait rue de Richelieu la clientèle de Cornuchet et de Maxim's, des placiers en charcuterie, en eaux gazeuses, en spécialités pharmaceutiques, des coulissiers, des parasites, des acteurs, des souteneurs, les petites amies de ces messieurs, des maquignons attirés par Pierre Letellier, des êtres vagues, mal définis, sans profession, intermédiaires entre la pègre, le chantage, la Bourse, la grivèlerie, ou art de manger sans payer, et le stellionat, lequel est la vente d’une marchandise qui ne vous appartient point. Groupés autour du billard-réclame, assis à de petites tables, sur de hauts tabourets, devant le bar, tous ces types de l'aquarium humain, de l'écurie, de la finance, de la publicité, se montraient les hommes de lettres connus, qui

grimpaient ou descendaient l'escalier, apportant leur copie et venant aux nouvelles.

— Tiens, là-bas, çui-là ; c’est Mirbeau.

— Pige-moi Mendès, c'qu'il a vieilli!

— Viens, que jte présente à m'sieur Henri.

Car le nez s'appelait « m'sieur Henri ». Ce possesseur de plusieurs millions a des accès de timidité. Il demeure alors droit sur ses pattes, dans une attitude docile et fâchée, son piton de faucon incliné sur le parement du veston ou de l’habit, attendant que son interlocuteur ait fini. Combien de fois me suis-je demandé: : « Qu'y a-t1l dans cette bobine-là P À quoi diable peut-il penser, quand il est seul avec lui-même ? Il n'a jamais eu autour de lui que les exemples les plus sordides, que la cupidité, que la flagornerie, que la peur. Il doit croire que le monde est un composé de colique et d'argent, selon l'esthétique de Zola. » Mais n'est-ce pas une chose prodigieuse que ce résidu humain et son père, que ce nez-palace et cette voix de rogomme aient disposé de six cent mille lecteurs, c'est-à-dire d’une partie de l'opinion, pendant vingt ans ! Une pareille idée rend malade.

J'ai vu, de mes yeux vu, des ambassadeurs, des gens du monde, des académiciens, des manieurs d'argent s’incliner devant Henri Letellier comme devant un monsieur, lui adresser la parole comme à un monsieur, lui demander, chose pharamineuse, son avis! J'ai vu, de mes yeux vu, Henri Letellier surveiller l'imprimerie, lire des morasses, lui qui ne sait pas si chapeau s'écrit ainsi ou chapo, qui se demande si Voltaire n’était pas le neveu de Victor Hugo et qui voulait renvoyer Stendhal dont une page, reproduite dans sa feuille, lui avait déplu !

J'ai entendu Mendès réciter à ce veau de lune, afin de l’'amadouer, une pièce de Ronsard, et Hanotaux, les lèvres en cul de poule, lui expliquer la querelle des Guelfes et des Gibelins. Son collaborateur disparu, m'sieur Henni, tournant vers un whisky and soda le gouvernail de son nez, murmurait : «C’qu'il est rasoir | » Toute son esthétique tient dans cette formule.

Quant au malheureux petit Pierre Letellier, mort depuis dans un accident d'automobile, il était sportif, toujours botté et ne s'exprimait qu'en argot. Il semblait plus vif

que son aîné, inéducable, imperfectible, surprenant échantillon de la non action du milieu sur l'individu, aussi dépaysé parmi les hommes de lettres qu'un charcutier ou un garçon de bain.

Entre deux séjours à Nice ou à Cannes, Jean Duval, dit Lorrain, apportait au bar du Journal la poupée cambrée de son propre individu, ses yeux écarquillés, son crachotement glaireux, son bavardage essoufflé de fille publique. Je ne lui adressais pas la parole : « Aie pitié de lui, — implorait le bon Marin — il n'en a plus pour longtemps.

— En effet, 1l est soigné par Pozzi, mais ce n'est tout de même pas une excuse. »

Allais était un être délicieux, apparenté physiquement à Pierrot, de visage long, blême, mélancolique, qu'éclairait un regard rêveur et étonné. Il n'était pas adapté à la vie, qui l'égratignait et le déchirait en passant, mais 1l convertissait son chagrin ou sa nostalgie en ondes ironiques, dont quelques-unes vibreront longtemps dans les mémoires. À côté de lui, Courteline, son énorme serviette sous le bras, racontait d'étourdissantes histoires que Georges Auriol écoutait sans rire et ponctuait de

remarques cocasses. On voyait arriver Tristan Bernard, perdu dans sa barbe noire, nasillant, proférant sous ses yeux de velours noir quelque malicieuse sentence. [l n'avait pas encore publié en volume ce Jeune homme rangé qui a fait sa réputation, mais 1l le parlait et il parlait aussi ses futures pièces, notamment l'étourdissant Triplepatte; ou plutôt il les murmurait derrière son buisson noir. Il avait le physique d’un conspirateur d'opéra-comique et quand le père Letellier lui reprochait d'écrire des contes moraux, il répondait : « Hunnnn.… Je suis tellement amoral que j'écris des contes moraux sans m'en apercevoir... Hunnnn. »

Ce Juif, ardemment Juif, comme on le vit au moment de l'Affaire, est doué d’un tact bien rare chez ses compatriotes. Il n’interroge Jamais. Il ne met jamais sa personnalité en avant. C’est un contemplatif, qui projette tout autour de lui une vision maussade au dedans et joyeuse au dehors. Placide comme un de ces Pharaons qu'on voit sur les images, il ne fait presque pas de gestes, 1l ne tient aucun propos inutile. Cependant, il a la passion des sports et notamment de la boxe anglaise et il a beaucoup contribué à l’introduire chez nous.

Quel amusant et singulier bonhomme, fermé, muré, laqué dans ses goûts, ses sympathies, ses préférences, quel Oriental transplanté dans la blague de Paris, quel personnage des Mille et une Nuits!

Entraîné par Marin et par moi, Mirbeau venait de temps en temps au bar, tout en déclarant que ce milieu lui donnait envie de vomir ou de tuer. Les Letellier, père et fils, avaient peur de lui; non qu'ils eussent la moindre idée de sa verve polémique ou de la qualité de son talent; mais 1l les traitait comme des pieds et Xau les avait mis en garde contre sa virulente sincérité. Aussi, dès que le papa Nama, comme nous l'appelions, ou Nez Henri, apercevaient la silhouette de leur redoutable collaborateur, ils se faisaient petits, petits, et rentraient dans le mur. Cette circonstance, connue de tous, était exploitée par les rédacteurs modestes qui entraient dans la grande salle en criant : « Octave Mirbeau me suit... Îl paraît d'humeur peu commode. »

L'entrée du débonnaire Croquemitaine — qui s’est contenté de croquer les Letellier dans les Affaires sont les Affaires — apportait une atmosphère de cordialité et de sympathie.

Mirbeau raconte avec entrain, avec éloquence, en se rongeant les ongles jusqu’à la pulpe, comme en proie au démon de la sincérité. De temps en temps, un petit arrêt dans le débit lui permet de repartir avec plus de force. Son sentiment dominant est la pitié qui, chez lui, obscurcit tout jugement. Par là, il se rapproche de Tolstoï. Il n’a pas encore admis, à son âge et malgré sa longue expérience, que le

paysan soit rapace, le mondain généralement

vide, que la bonne cuisinière fasse danser l’anse, que l’ouvrier en bâtiment cherche à en faire le moins possible, que le comte d'Haussonville, le Juif Bernstein, Marcel Prévost, romancier, et quelques centaines d’autres soient sur terre et y fassent figure de vivants. Je n'ai connu personne de plus impressionnable, ni de plus influençable par ceux qu'il aime.

Mendès détestait Mirbeau, mais éprouvait le besoin de lui faire sa cour. Il tirait devant lui tous ses feux d'artifice, piaffant, humant l'air, secouant sa crinière et les ailes de son paletot jaune. Mirbeau, fixé sur les sentiments vrais de Mendès, écoutait sans interrompre, avec un imperceptible frémissement de ses prunelles claires étoilées d’or. Quand le Kara-

gueuz du Parnasse avait fini, il concluait :

« Vous êtes un gosse, un vrai gosse, mon pauvre Mendès. »

Je lui glissais dans l'oreille : « Mais, quel sale gosse! »

Plongé dans son col haut cravaté, important et puéril, Paul Adam s’attardait peu. Il tenait au Journal l'emploi de penseur et il pensait, en effet, sur tous les sujets, absolument au hasard, sans qu'aucune de ses profondes remarques correspondît jamais à aucune espèce de réalité. C’est un homme de génie pour primaires ou [roquois. Ilest né séparé du vrai. Juste ciel, quel mauvais écrivain! On ne peut parcourir dix lignes de lui sans rencontrer un caillou, une ronce, un mot pas à sa place, pris dans un faux sens, une locution prétentieuse ou bâtarde. Son originalité consiste à retourner les poncifs, à coiffer le banal d'un bonnet à grelots. On m'objecte qu’il est un acharné travailleur, qu'il a publié cinquante volumes. J'aurais préféré, pour sa gloire, qu'il ne fit rien et regardât simplement couler l’eau. Un pareil amas de scories est un lourd bagage d'outre-tombe. Puis a-t-on le droit d'infliger ainsi ls Purgatoire à ses lecteurs P

Je n’ai jamais adressé la parole à Paul Adam. Il ne m'a jamais adressé la parole.

Nous ne nous connaissons que de vue. Cela vaut mieux ainsi. Je n'aurais pu m'empêcher de lui dire l'épouvante que m'inspirent son affreux style, le massacre qu'il fait de la langue française et le gâchipatafouillis de sa pauvre cervelle. Ce néant de bibliothèque m'est aussi odieux que le néant salonnard d’un Prévost. Cette eau de méninges vaut ces eaux de toilette. J’applaudis aux vers de Tristan Bernard :

Nous lirons le mystère des foules De notre ami Paul Adam,

Quand les poules, poules, poules,

Quand les poules auront des dents.

En ce temps-là, le bruit courait que Paul Adam, ayant déniché un milliardaire américain passionné de httérature, allait fonder un grand journal quotidien. Mendès déjà s’en inquiétait, racontait, avec des hennissements de concupiscence, que l’article de tête serait payé mille francs et que l'heureux critique dramatique toucherait trente mille francs par an. Je sais, parbleu, que l'Amérique produit

des fruits forcés extraordinaires ; néanmoins, la possibilité d'une poire de cette grosseur me laissait incrédule. Il n'empêche qu'une grande considération en rejaillit, pendant plusieurs mois, sur Paul Adam et sur son beaufrère Lucien Mübhlfeld. Ce dernier écrivait alors, avec une plume chargée d’une eau grisûtre, des chroniques qui auraient voulu être sévères et qui n'étaient même pas lisibles.

Sorti du ghetto des frères Natanson, à la Revue blanche, c'était un pédant pour petites revues et il est demeuré tel jusqu’au bout, le pauvre garçon.

Il faut croire que le milhardaire se retira ou qu'il fut détourné par Hanotaux, spécialiste en morganeries et carnegiades, car le mirobolant journal de Paul Adam ne vit jamais la lumière. En revanche, Paul Adam continua à accumuler, à vapeur et à verse, les batailles d'Uhde sur les enfants d'Austerlitz. Comme Frédéric Masson et quelques autres, il excelle à aplatir les épopées en s’asseyant dessus.

Parmi les innombrables chroniques qu'a publiées le Journal au temps de Xau, il faut distinguer celles de M=° Marni, notamment les séries Veuves et Fiacres. Elles sont d’un

tour désenchanté, douloureux, . très particulier. Elles rendent le son d'une âme blessée. M Marni avait appartenu au théâtre, puis elle s'était retirée de tout et vivait huit mois de l’année à la campagne. Elle traversait les salles de rédaction d’un pas furtif. Son visage, demeuré jeune sous les cheveux blancs, exprimait la bienveillance et la mélancolie.

Chose rarissime chez les femmes qui écrivent, elle était sans bavardage, elle ne s’absorbait pas dans son moi. C'était quelqu'un. Il est dommage qu'elle soit partie si tôt.

La politique étrangère était tenue par « Monsieur Saissy », ami personnel de Xau, brave et honnête figure encadrée d’une barbe blanche, et qui prenait les rédacteurs par un bouton de leur habit, pour leur déclarer mystérieusement : « Ça se gâte. » Les questions militaires étaient traitées par le bon Barthélemy, le plus doux des hommes, qui avait une trogne congestionnée de reître, le nez coupé en deux, l'allure martiale, et bougonnait du matin au soir. Je demandais à Marin comment il pouvait supporter ses perpétuelles sorties : &« Ga me fait un ronron, ça me berce », me répondait cet optimiste,

Parfois, une discussion éclatait au bar et s'achevait en bagarre. On entendait le fausset suraigu de Lajeunesse, un bruit de vaisselle cassée, des voix raisonnables qui s'interposaient. Ou bien un grave événement amenait au Journal un peuple de badauds, plus ou moins liés avec les collaborateurs de la maison. C'étaient les beaux jours de l’information, laquelle se fait en général au café, où l'un de ces messieurs apporte à ses confrères la nouvelle qui fera ensuite le tour de la presse, avec la déformation obligatoire.

Article premier. — Il n’y a plus, comme on se l'imagine, de journaux de grande information, du moins à Paris. Tous les journaux, à la même heure, reçoivent exactement les mêmes nouvelles, quileur sont transmises par les agences ou les services publics, Préfecture de la Seine, Préfecture de police, etc.

Article 2. — Quelques essais de reportage ont eu lieu entre 1885 et 1890. Ils n'ont pas été continués, car ils occasionnaient trop de frais à l'administration et se soldaient par des déboires. Le public n'aime pas la vérité crue, il ne peut pas la tolérer. Il faut que cette vérité soit cuite ou, mieux, cuisinée.

Il y eut bien jadis Hugues Le Roux, qui prétendit avoir reçu les confidences du prince de Bismarck. Mais Hugues Le Roux est un inventeur, et la plupart des événements qu'il croit s'être passés dans son existence se sont passés réellement entre les parois de son crâne.

La nouvelle de l'incendie du Bazar de la Charité fut apportée au Journal par Mariéton. Aucun des informateurs ne voulait y croire.

En vain Mariéton multipliait-il les détails pathétiques, en bégayant d’une façon épouvantable : «Je... Je... je... viens du co... co... Cours-la-Reine. J'ai vu... vu... vu ppporter les cadada... da... da... vres. — As-tu fini, farceur, lui disait-on. Si une pareille chose était arrivée, nous avons ici cinq téléphones et un service admirablement installé; nous serions prévenus. » Cette incrédulité et ces blagues finirent par exaspérer notre Paul Mariéton, qui partit en claquant les portes. Mais bientôt, une édition spéciale de l’Intransigeant et les aboiements des camelots firent qu'on dut se rendre à l'évidence. Xau bondissait, vociférait, prenait à témoin le ciel et la terre de la paresse, de l’incurie de ses collabora-

teurs. Un quart d'heure après, cinquante reporters étaient censés courir la ville, en quête de documents impressionnants. Mais trente d’entre eux s'arrêétèrent au café Cardinal, les autres s’égaillèrent dans des brasseries-billards du voisinage et ils eurent, ma foi, bien raison, car le journal se fit tout de même.

J'incline à croire qu'en Amérique, patrie de l'interview et du document vécu, les choses doivent se passer exactement de la même façon. Je n'ai connu qu'un homme qui ait véritablement fait des enquêtes sur place :

mon pauvre camarade Jules Huret. Les autres l’accusaient de gâcher le métier.

Par contre, la mort soudaine de Félix Faure, dont la nouvelle parvint au Journal d'assez bonne heure, donna lieu aux déformations les plus fantaisistes. Chacun avait son récit authentique. Pour les uns, il s'était suicidé d’un coup de revolver, en avalant du poison, en se jetant par la fenêtre. Ici, deux versions : par la fenêtre de l'Élysée, par une fenêtre d'hôtel meublé, avenue d'Iéna. Pour les autres, il avait été assassiné, par une femme, par un homme, par un homme et une femme, par deux femmes, par des conspira-

à . 4 162 L ENTRE-DEUX-GUERREÉS.

teurs masqués, par un domestique, par un agent de la sûreté, par un Allemand. Des malins entre les malins prétendaient qu'il s’était enfui, afin d'échapper à un gros scandale, et qu'il avait pris le bateau pour l’Amérique.

— Mais le corps est à l'Élysée!

— C'est un sosie. C’est un truquage. Je tiens le fait d'un ministre.

Chaque arrivant déballait une nouvelle histoire, une explication différente, un détail inédit. Tel le philosophe de Couture, Lauze, qui a tout vu et que rien n'émeut, écoutait ces

récits placidement et tirait des bouffées de sa pipe : « Ce sont de ces choses qui ne se débrouillent que vers les onze heures, minuit, ou cinquante ans plus tard. En attendant, au travail. » Toute la besogne reposait sur lui. Il revoyait minutieusement le journal, et s'il n'avait pas été là, je me demande comment les Letellier et Xau lui-même s'en seraient tirés. Un quotidien dépend, en fait, de son secrétaire de la rédaction.

A la mort de Francis Magnard, Gaston Calmette tenait cet emploi au Figaro. C'était un confrère excellent, affable, fin, feutré, d'une

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