‹ L'entre-deux-guerresChapitre 42 sur 76 · LL TELLE · texte numérisé non relu

LL TELLE

Me ATIGLS PSE

lettres, les agents de publicité et les académiciens ; néanmoins, il faisait des différences et les marquait de façon imperceptible. En tout il aimait la nuance plus que la couleur tranchée.

Merveilleux arrangeur d'affaires et d’histoires, il excellait à dissiper les malentendus, à réconcilier, à amadouer. La mésentente de ceux qui l’entouraient lui était insupportable, et 1l se mettait en quatre pour la faire cesser : « Mais non, vous n’y êtes pas. Vous êtes trop sévère. Ce n'est pas un garçon indélicat. C’est un imprudent, je le connais, je vous assure. » IL atténuait avec tant de gentillesse qu'on acceptait son point de vue, pour lui faire plaisir. Combien je l’ai rendu malheureux avec mes articles anti-impérialistes, notamment avec ce « Victor Sedan » qu'il ne parvenait pas à digérer. Nous en parlions encore à notre dernière rencontre, peu de semaines avant sa mort.

— Je comprends toutes les critiques, mon cher Daudet, mais cela, ce « Victor Sedan », oh! oh! oh!

— Sans doute, cher ami, je me rends compte que cela doit vous horripiler. Néan-

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moins, c'est une désignation commode, juste en somme, à laquelle mes lecteurs sont habitués, et que je ne puis, avec la meilleure volonté du monde, sacrifier à vos sentiments napoléoniens.

Calmette souriait tristement en secouant la tête. Je souffrais de lui faire ce chagrin, de passer, à ses yeux, pour un cannibale.

Quand Magnard disparut, la situation de Calmette devint mal commode. Il était pris entre deux ennemis déclarés, qui juraient d’avoir la peau l’un de l’autre : Fernand de Rodays, ex-administrateur passé à la direction httéraire, et Antonin Périvier.

Fernand de Rodays était à l'époque un petit monsieur vif, pétulant, fort aimable, — je n'ai eu personnellement qu'à me louer de lui, — et d’une extraordinaire légèreté... , une cervelle d'oiseau. Avec cela autoritaire et tracassier, ronflon, comme on dit dans le Midi, colaslinger comme on dit dans le Centre, verdillon

comme on dit à Paris. Ayant dirigé la Vie

parisienne, il se croyait très Parisien et prélendait, en cinq minutes, trancher toute espèce de difficulté.

Antonin Pénivier avait exactement les

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mêmes prétentions, la même confiance en soi et les mêmes pouvoirs que Fernand de Rodays. Sa seule différence était d'être d'un blond tirant sur le roux, alors que Rodays était brun, et d’être parsemé de quelques taches de rousseur. Il disait, en parlant de Rodays : « Ce crétin! » De Rodays disait, en parlant de Périvier : « Cet abruti!...»

A six heures du soir, de Rodays donnait l'ordre à Calmette de mettre en tête du journal un article de Barrès, pour lequel il avait de l'amitié.

A sept heures, Périvier, qui en voulait à Barrès de je ne sais quoi, ordonnait à Calmette de retirer l'article de Barrès.

A dix heures, de Rodays, méfiant, revenait au Figaro, demandait la feuille, saboulait Calmette pour lui avoir désobéi et faisait passer l’article de Barrès.

Il en était de même pour tout. Naguère si un, si rassemblé et s1 fort, le Figaro était devenu une invraisemblable pétaudière, où Calmette essayait, mais en vain, de mettre un peu d'ordre.’ Il ne se plaignait pas; une seule fois, Je l’entendis murmurer, en parlant de ses

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deux directeurs ennemis : & Sont-ils embêtants | »

Le bureau de Rodays était à l'entrée d’un couloir, au bout duquel se trouvait le bureau de Périvier. Toute personne sortant de chez Rodays était aussitôt happée par Périvier, qui commençait un débinage en règle de son associé. Inversement, les visiteurs de Périvier, guettés par Rodays, entraînés par lui dans son antre, y subissaient la longue complainte des méfaits et manquements du bel Antonin. Ayant fait un article de tête au Figaro sur je ne sais quoi, je reçus le lendemain matin, par le même courrier, deux lettres de félicitation, l'une de Périvier, l’autre de Rodays, renfermant chacune une pointe pour le camarade.

Une pâte d'homme, du nom de Louis Depret, qui publiait des « Pensées » à l'Illustralion, sous le pseudonyme de Valtour, et qui venait quotidiennement depuis vingt-cinq ans, depuis Villemessant, faire la causette au Figaro, entreprit de réconcilier les codirecteurs. Le souvenir de cet épisode enchantait Calmette. Depret entra chez Rodays : « Cher ami, il faut absolument que vous serriez la main de Périvier. Il y va de la fortune de la

maison, que vos déchirements sont en train de ruiner. Il n’y a d’ailleurs entre vous que des malentendus. Attendez-moi ici un moment.

Je vous ferai signe. Vous vous croiserez dans le corridor ; ce sera simple comme bonjour. »

Même démarche chez Périvier. Une, deux, trois : Rodays et Périvier sortent ensemble de leurs boîtes, s’avancent l’un vers l’autre, — Depret, ravi, les larmes aux yeux, entre eux deux, — se jettent un regard foudroyant et se tournent le dos. Ce soir-là, 1ls parlèrent de s'envoyer des témoins, avec des conditions à faire frémir : dix balles au commandement et à dix pas.

Il fut décidé que le Figaro paraîtrait désormais sur six pages. Les machines étant achetées, les compositeurs à leurs postes, Calmette eut l'idée d’une petite fête commémorative de cet heureux événement. De Rodays, par je ne sais quelle fantaisie sadique, voulut que l'on distribuât des boîtes de dragées. En apprenant cela, Périvier bondit : « C’est grotesque ! Cet animal va nous couvrir de ridicule. Pas un sou, vous m'entendez, Calmette, pas un sou pour ces dragées.» Calmette, levant les bras

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au ciel, soupirait : (€ Comment vais-je sortir de là P » Un rhume béni enchifrena Périvier, le retint chez lui, et Rodays, qui consultait fiévreusement les statuts, eut licence de commander ses dragées. Périvier est d’ailleurs un homme changeant. Je l'ai entendu, de mes oreilles, solliciter l'appui de la « Patrie française » pour les élections de 1902, où il devait se présenter comme député nationaliste, et, quelques mois plus tard, il soutenait, dans le Gil Blas, la politique de Combes et de Pelletan. Si ces lignes tombent sous les yeux de Fernand de Rodays, elles lui feront un sensible plaisir. Il s’écriera : « Je l'avais bien dit! »

Finalement, après bien des secousses, bien des querelles et bien des bouleversements, ce fut le doux et tranquille Calmette qui évinça ses deux tourmenteurs et devint directeur effectif de ce Figaro qu'il aimait tant. Nous le retrouverons au moment de l’Affaire.

Vers l’époque des démêlés épiques entre Rodays et Périvier, se place un scandale de presse, connu sous le nom d’Affaire Lebaudy.

Ce fut l'effondrement d'un redoutable personnage qui avait obtenu, de l'aveuglement

obstiné de Magnard, la rubrique dela poktique extérieure au Figaro, Rosenthal, dit Jacques Saint-Cère. Imaginez un colosse noir, barbu, lippu, aux yeux de jais, mélange hideux de Turc et d'Hébreu, qui marchait la main en avant : cupidité et cordialité. Il avait la voix caressante, chose horrible, et des grâces de pédicure bavarois. Bien qu'il ne füt pas né en Allemagne, il était dans la politique allemande jusqu'au cou, féru de Bismarck, et l’on parlait couramment de son ententecertaineavec Lothar Bucher et Lindau, les deux chiens de presse du vieux de Varzin. Il ne manquait pas de tour de main, n1 de ruse. Il desservait la France à la douce, poursuivant de sa raillerie et de ses calomnies, dans un journal conservateur comme le Figaro, les diplomates et hommes d'État susceptibles de la renseigner. Il était aussi le féal du ministre germanophile , Witte et par conséquent l'ennemi de l'alliance francorusse, qu'il avait charge de miner, sinon de détruire. Renseigné de première main sur tous les dessous diplomatiques, il excellait à soulever des difficultés, d’un air innocent, à compromettre des tiers, en un mot à servir la

Wilhelmstrasse. Au quai d'Orsay, je l'ai su de

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bonne source, 1l était classé comme « très dangereux ». Averti de tous les côtés sur les , risques d'une telle collaboration, Francis Magnard n'avait rien voulu entendre. Rosenthal l'amusait comme échantillon de pourriture, comme spécimen de la dégradation .humaine.

Jacques Saint-Cère était un juif prodigue et ostentatoire. Il tenait table ouverte — une excellente table — entretenait simultanément deux ou trois concubines, qu'il convient de plaindre plus que de blâmer, et offrait à ses invités, sur un plateau, une trentaine de rarissimes liqueurs. Je connais ces détails par ouïdire, n'ayant jamais fréquenté chez cet épouvantable individu. Chaque fois que je publiais un article au Figaro, il m'accablait d'ailleurs des compliments hyperboliques habituels aux gens de sa race. Il était plongé dans un nombre sans cesse croissant d’affaires de Bourse et de chantage, car ses appointements, cependant élevés, du Figaro, ne suffisaient pas à sa dépense, ni surtout à son besoin d’épater. La biographie de Jacques Saint-Cère a alimenté cinq ou six « romeins » et autant de pièces de son ingrat petit commensal Abel Hermant.

Quand des journalistes attablés n'avaient plus

de sujet de conversation, ils se rabattaient sur le cas Saint-Cère. Malheureusement pour lui, il savait mal tenir sa langue et c’est, je crois, ce qui le perdit.

Accusé d'avoir voulu extorquer de l’ar.

gent au jeune Lebaudy, garçon riche, maladif, généreux et sans défense, à l’occasion de son service militaire, Rosenthal dit Saint-Cère fut mis en état d'arrestation en compagnie de quelques autres types peu recommandables, parmi lesquels un certain Cesti. Quel patapouf! Je me trouvais au Figaro dans l'instant où la nouvelle fut connue. Calmette était navré, à cause de la maison, bien qu'il fût de longue " date fixé sur Saint-Cère. Forain, son carton à dessin sur les genoux, répétait de sa voix des grands jours, avec l'accent de Paris, en insistant sur l's : « Quel salaud... non mais quel salaud! » Barrès déclarait sentencieusement : « Évidemment, voilà qui va changer son train de maison. » Hermant dirigeait de tous côtés ses petits yeux de chat en jade et tordait sa petite moustache blonde, en rassemblant des petits « documeïns ». Groselaude, qui a de l'esprit comme Chamfort et Rivarol réunis, avait déjà fait, de son ton uni et paisible, une d'-"ine de

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