STANLEY
était toujours mécontent de tout. I disait d'Hamilton Aïdé : « Ce vieux ferait mieux d’aller se coucher » ; du violoniste qui égaie relativement une soirée : « Il ne sait pas du tout se servir de son instrument », et de Stanley : « Je n’aime pas qu'on tue, même des nègres. » De sorte que nous lui remontions le moral et cherchions, mais en vain, à l’arracher à son pessimisme naturel. Il fimssait pourtant par rire lui-même quelquefois de son excès de sévérité.
Je ne sais pas si Stanley a tué des nègres trop aisément — comme le lui reprochait Sherard — mais Je sais qu'il donnait l'impression d’un grand homme. Petit, de teint assez cuivré, la mâchoire, les pommettes et le front solides, l'œil aigu et rapide, recourant à l'espagnol et à l'anglais quand son français défaillait, le grand explorateur apportait avec lui l'autorité, cette plénitude de l'air, de l’ambiance qui émanent des personnalités irrésistibles. Il accompagnait ses récits brefs de gestes tranchants de ses mains menues. L'admiration enthousiaste que lui témoignait mon père lui était visiblement agréable, et il répondait avec méthode aux questions qu'on lui posait. Il racontait un
dîner d'adieu en l'honneur de Dulong, qui périt si misérablement au Pôle nord, dans le naufrage de la Jeannette : « Au dessert, je me suis levé et j ai dit : « Take care, mossier Dioulongue, parce que si vous égarez vous, mossier Gordonne Binnette envoie moa chercher vous. » Son esprit prodigieux transparaissait à travers sa prononciation défectueuse et ses fautes de syntaxe. Il coupait les mots comme la brousse.
IL était le gendre de M"° Tennant, femme d'élite dont 1l est question dans les mémoires de Flaubert. Il vivait, entouré de soins et d'affection, dans un charmant hôtel de Richmond Terrace, rempli de ses souvenirs de voyage.
C'était le lion au repos, un lion correct, qui comprimait ses bâillements et de temps en temps, dans un rapide sourire, montrait ses crocs étincelants. Il traitait affectueusement ses compagnons d'aventures, comme Jeffson, lesquels gardaient devant lui l'attitude militaire des soldats devant le chef. Je le vois nous recevant avec une simplicité, une amabilité de grand seigneur, soulevant les vitrines de son musée africain où chaque objet lui rappelait une aventure : « Ce petit fiousil-revolver, je
l'ai fabriqué moa-même... Très commode pour la battelle. » Huret, qui n'avait pas l’audition aussi bonne que la vision, prétendait qu’il disait « le bettel », chose inexacte. Ce conquérant sintéressait aux lettres. Il lisait beaucoup et 1l a écrit, en dehors de ses récits de voyage, des mémoires d'un grand intérêt. Il avait en somme résolu toutes les difficultés de l’homme primitif, dompté l'eau, le feu et le poison, et l'on se rendait compte que les difficultés de la civilisation l’intéressaient maintenant davantage. Huret croyait distinguer, dans ses regards, des lueurs de férocité. Je lui objectais : « C’est une idée préconçue. Tu es arrivé à Londres avec la certitude que Stanley avait de la férocité naturelle, parce que tu es un absurde humanitariste, et, s’il se coupait les ongles devant toi, tu dirais qu'il a l’air de couper des têtes. » Ainsi discutions-nous dans Saint-James Street, avec des gestes et des éclats de voix qui étonnaient les passants, et Georges Hugo nous faisait taire d’un : « Êtes-vous assez français ! »
Il est difficile d'imaginer contraste plus complet que celui de Stanley, l'homme du monde extérieur, et de George Meredith, l’au-
teur de l'Égoïste et de vingt chefs-d'œuvre, l'homme du monde intérieur. Non seulement j'ai fréquenté, mais J'ai aimé George Meredith, pour toutes les forces de compréhension affectueuse de tous les caractères humains, qui étaient en lui. Il était l’homme de son œuvre, celui qui est descendu le plus loin, par une autre spirale que Shakespeare et Balzac, dans les arcanes de l'esprit et de Ja sensibilité, de la volonté du bipède raisonnant. Histologiste de l'âme, de ses rouages les plus délicats, Meredith a inauguré et achevé un mode de roman qui aura peu d’imitateurs, où 1l fallait à la fois un génie d’intuition et de dissociation, un éclair à deux fulgurites et comme l'inclusion d’un théologien dans un anatomiste clinicien.
Pour ceux qui ne le connaissent pas à fond, je dirai que les ouvrages de Meredith, en même temps qu'ils racontent, interprètent les raisons de ce qu'ils racontent. C'est un analyste lyrique qui creuse en délimitant. Il ne soumet point ses décors et ses héroïnes à des aventures exceptionnelles, mais 1l extrait l’exceptionnel des circonstances en apparenceles plus banales de leurs journées. Il les fait dialoguer en quelque sorte au second degré, de telle façon que
l'égoïsme intellectuel foncier de Willougby apparaîtra dans ses moindres répliques aux deux femmes successivement victimes de son personnalisme pneumatique. Les blancs, qui sont entre les lignes de ses romans les plus fameux et du dernier, le plus compliqué peut-être de tous, Un Mariage ahurissant, sont aussi intéressants et significatifs que ce qui est imprimé et exprimé. Il excelle à typifier l’éphémère, à faire avouer dans un mot, dans un silence, à confesser un tic nerveux. Quand on est entré dans son style et dans sa vision des choses et des gens — c'est tout un — les autres écrivains et psychologues semblent grossiers et rudimentaires. [Il a l’ellipse de Pascal et la cruauté de Saint-Simon. Cependant il peint des créatures vivantes, roses après la course dans le jardin et la déclaration sentimentale, bavardes après avoir bu d'un grand et vieux vin, amères d’une nostalgie rentrée, des êtres à la fois de sport et de ruse, de plein air et de bibliothèque et d’une inconsciente cruauté. Visionnaire des inclinaisons initiales, des petites pentes qui deviennent des penchants et des chutes, 1l dissocie les filets ténus du fatum, d'une pointe
suraiguë. Il devient l’Eschyle de l'accessoire et
le Molière de l’accidentel, un accidentel et un accessoire où étaient cachés soigneusement, aux yeux du vulgaire, l'essentiel avec le principal. Son éblouissant jugement décompose, comme le prisme, ce qui s'offre à lui, puis le recompose instantanément. Il ouvre et referme le mystère de ses personnages avec une souveraine élégance.
Meredith était beau, d'une beauté singulière, suraiguë, angoissante, creusée par la douleur et le rêve. De longs cheveux blancs bouclés, un front blanc, haut, large, dégagé, une barbe blanche en pointe, des yeux d’un azur froid, bordés d’une flamme vigilante, un nez droit, une voix grave et forte, des mains nerveuses, des jambes d'ataxique, lui composaient une figure et une allure de sorcier moderne, de Méphistophélès des Celtes. Il vivait seul, à la campagne, à Boxhill, près de Dorking, entre ses livres et sa méditation, accueillant, bienveillant, sarcastique et généreux comme un fils de roi. Un sang évidemment rarissime, formé d'ondes diverses, mais également riches, avait formé cette nature altière, cet aigle de la pensée concrète. Sur sa table, à portée de la main, les poèmes de Mistral :
GEORGE MERBDITH. 287
« Ils m’apportent le flot et les chants des îles bienheureuses. C’est le plus grand de tous, le plus aéré, et quel équilibre! » Ainsi vantait-1l le génie méditerranéen, les doigts à plat sur Mireille et Calendal, qu'il lisait dans le texte, ayant appris, à cet effet, le provençal. Alphonse Daudet le renseigna sur quelques tours de phrase, qu'il n'avait pas parfaitement saisis : « Je vis ici au milieu de Scythes, vous comprenez, Daudet ; il faut me pardonner. » Il accueillit mon père comme une vieille connaissance : « Laissez-moi vous dire que je vous aime. Il y a dix ans que je garde pour vous, mon grand ami, des bouteilles d’un vin de Côtes-Rôties. » Son domestique, qu'il quahfiait d’ « incomparable », les monta. Elles étaient remarquables, mais le commentaire que Meredith en fit les dépassait encore, comme saveur et couleur. C’est ainsi que nous nous liâmes en parlant du vin.
J'ai de lui une lettre émouvante, destinée à me consoler pendant une convalescence longue et pénible de fièvre typhoïde, lettre où il me vante la convalescence et me la recommande comme un état de lucidité; puis un télégramme de deux cents mots au moment de
mon second mariage, car il connaissait celle que j'allais épouser et notre double affection pour lui. Ce sont pour moi de précieuses reliques. Rien qu'en pensant à lui, J'ai le frisson de la grandeur ; j'entends ces trompettes romaines, ces buccins dont parle Quincey et qui annoncent les personnages souverains. Que ne puis-je me transporter à Boxhill, et vingt ans en arrière, quand respirait encore ce maître des maîtres |
Meredith était taquin, et d’une forme de taquinerie bien à lui. L'amiral Maxse racontait, pour consoler mon père et Meredith, affligés de la même maladie, que, lui aussi, à la suite d’une entorse, avait marché difficilement pendant de longs mois : «Oh! je me rappelle, fit Meredith. Cette entorse, imaginez-vous, était devenue grosse comme une tête d'enfant, puis comme une tête d'hydrocéphale. Elle était un objet de curiosité. On venait des environs pour la voir et la palper. » Là-dessus, 1l éclatait d’un rire joyeux et effrayant, et le bon Maxse n'osait pas contredire cet inventeur de circonstances excessives. Ayant été très fier de sa force et de son agilité physiques, — quand il avait du chagrin, il se distrayait en
jetant en l’air des poids énormes, — Meredith ne voulait pas qu'on fit, de sa maladie chronique, un sujet de conversation n1 de compassion. Il avait soin de la représenter comme un empêchement accidentel, une luxation survenue la veille ou l’avant-veille : « Vous avez été médecin, mon cher Léon Daudet; cela signifie que vous ne comprenez rien du tout aux souffrances des gens, ah! ah! que vous ne les écoutez même plus. C’est bien mieux ainsi. Il est rassurant pour le malade que le médecin n’écoute jamais ses doléances. J’ai des amis, — n'est-ce pas, Maxse? — qui n'ont pas été guéris autrement. »
Il lui était déplaisant qu'on estropiât les noms propres. L'amiral Maxse s’obstinait à appeler Schwob « mossier Schwaba ». Meredith le reprenait, en épelant à pleins poumons : @S tcé, ha, dobble you, o, bi. » Ce pendant que Henry James, enchanté, rejetait la tête en arrière et riait de tout son cœur.
Pendant notre séjour à Londres, Meredith fit l'effort de venir de Boxhill, dîner et passer la soirée avec nous. A l'appel de mon père et de Henry James, un grand nombre de ses admirateurs étaient accourus pour lui rendre
hommage. Car, s’il n’avait pas atteint le très grand public, — ce qui, de son vivant, vu la forme de sa pensée, était difficile, — 1l possédait cependant la gloire la plus enviable : une suprématie reconnue par l'élite. Je renonce à exprimer la beauté, la suprême élégance de ce vieillard nerveux et sagace, au front couronné par le génie, accueillant ces hommages et remerciant d'un sourire. C’est la plus haute expression de la civilisation, quand la beauté féminine entoure et salue l'intelligence créatrice et subtile. Il y eut là quelques heures d'une discrète apothéose, à laquelle le grand homme parut sensible. Mais il arrivera pour Meredith ce qui est arrivé pour Stendhal.
Dans cinquante ans d'ici, ses prétendues obscurités, qui ne sont que des ellipses à double évolution, seront éclaircies. Ses personnages rayonneront de l'intense lumière dorée des chefs-d'œuvre. Ses Comédiens tragiques, l'Égoiste, le Mariage ahurissant, Diana of the Crossway susciteront une foule de commentateurs. Leur auteur apparaîtra comme le Rembrandt de la splendeur écrite, comme un des révélateurs de l’homme à l’homme.
Ceux qui prétendent que le roman a fait
son temps se trompent. Ni les vices, ni les vertus, ni la faculté de s'étonner du bref passage terrestre n'ont fait leur temps. La substance cérébrale, cette substance « qui ne se repose jamais », comme le répétait Meredith, aura toujours besoin de s'inscrire, de se confronter, de se scruter. Sans vouloir jouer au prophète, j affirme que le roman se transformera et par la sincérité en quelque sorte sculpturale des personnages, et par l'extraction de la destinée qui circule en eux, avec leur sang et leurs nerfs, et par l'étude de plus en plus approfondie de leurs mobiles et de leurs mirages. Balzac, si grand qu'il soit, est encore rudimentaire. Stendhal aussi. C’est à ce tournant que se dressera la statue immortelle de George Meredith. L'Angleterre sera aussi fière de lui qu'elle l’est actuellement de Shakespeare. Car il est au pôle de la prose, — j'appelle prose la science de l'analyse, des ressorts intellectuels et moraux, — ce que Shakespeare est au pôle de la soudaine et foudroyante poésie.
Pour comprendre et lire la ville de Londres, il faut connaître la littérature anglaise, il faut avoir lu et relu les dramaturges élizabethéens, Shakespeare, Ford, Webster, Cyrille Tour-
neur, les ouvrages de Thomas de Quincey, de Dickens, de Stevenson, de Thomas Hardy et de Meredith. Que de fois, m'installant à un carrefour du Strand, dans un endroit pressé et populeux où les passants s’écoulent comme une eau limoneuse, je me suis laissé aller à cette rêverie éveillée où les fantômes littéraires et poétiques s'appliquent aux vivants! Voici la petite Anne qui sort d'une pharmacie, son verre de porto épicé à la main, pour secourir l'écrivain défaillant. Voici les camarades de Shakespeare, le poursuivant de questions baroques, auxquelles il répond du tac au tac, en accumulant les pointes et les métaphores. Car, au dire des contemporains, il était bavard et amphigourique comme un de ses personnages de second plan. Voici l’assassin Sikes, après le meurtre de Nancy, suivi de ce chien qui l’exaspère. Voici John Silver, le boiteux; voici le terrible personnage double Hyde-Jekyll, voici Florence et le petit infirme de Dombey et fils, et tous et toutes dont l’énumération remphrait un quartier de la ville immense. C’est l'été. Le crépuscule vient sournoisement dans une poudre rose et cuivre chaud, qui apparente tous ces hommes, toutes