VOYAGE EN HOLLANDE
de leur propre chute, puis la voie ferrée. Un train passa, surmonté d’un panache de fumée jaune. Une détonation. Une autre plus sèche.
Le train stoppa. Les patineurs suspendirent leur course. Je fis arrêter ma voiture. D’un wagon de première classe déjà éclairé, les employés emportaient un gros homme à barbe blonde, flasque comme un paquet de linge noir, qui venait de se tuer d'un coup de revolver.
Le poisson tel quel, cuit à point, avec une sauce au beurre sans plus, est incomparable chez Van Laar, à Amsterdam. Il est aussi une damnation, car vous le recherchez en vain à tous les restaurants de l'Europe. Mais le patron du café Riche, toujours à Amsterdam, M. Lelorrain, était bien aimable et connaissait sa cave sur le bout de la langue. Quand :il vous disait : « Allez-y », 1l fallait l'écouter. Georges Hugo, qui est fastueux, ne reculait devant aucun Château-Margaux ; à quoi Mariéton, se frottant le crâne : « Garçon, je vois ici le chiffre quinze. C’est des floflorins ou des francs? Aussitôt Georges : « Bois-le d'abord. Ensuite tu déploreras son prix. » Une autre fois, chez un vieux libraire de Kalverstrasse, allemand
Dieu me pardonne, Mariéton cherchait une édition rare de Descartes. Le libraire, juché sur une échelle et turlupiné par notre chancelier du félibrige, tomba tout à coup sur le plancher, au milieu d'un vacarme épouvantable. Six enfants de taille différente apparurent, s’écriant en boche : « Ah doch, papa wird gefallen !... Ah! papa est tombé! » Il fallut ramasser, épousseter, consoler le bonhomme et sa marmaille. Le Descartes, payé vingt florins, se trouva par la suite être un bouquin sans valeur, une édition extrêmement banale.
C’est au musée d'Amsterdam, et notamment . devant les toiles de Vermeer de Delft, que je suis devenu amoureux de la Hollande. Rembrandt enrichit l'esprit d'une seconde vision des êtres et de la lumière. Hals a peint à la fois la force et la décrépitude. Schwob avait découvert Scorel, qui est secondaire mais intéressant. Îl ne voulait voir que les toiles de Scorel, auquel il prêtait une profondeur d’Apocalypse et je dus une fois l'emporter à bras, sous les yeux des gardiens stupéfaits, pour l’arracher à la contemplation de ce petit maître. Il y a aussi Jean Steen, qui n'est pas négligeable — sa Jeune malade est un chef-d'œuvre,
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on n’a jamais mieux rendu les yeux de la fièvre, — Pierre de Hoog et même Terburg.
Mais une visite préalable à Byvanck s'impose, si l’on veut interprétér l’histoire et la vie de la Hollande à travers la peinture hollandaise.
Byvanck, mon très cher ami et un grand ami de la France, est conservateur de la Bibliothèque de la Haye et directeur de la revue Gids. On le trouve là, hsant et méditant dans son beau cabinet du premier étage, dont les fenêtres donnent sur la Lange Voorhout. Il y a vingt ans, 1l était très brun, avec des yeux noirs et perçants d'Asiatique, dans un visage à la fois débonnaire et railleur. La voix est ferme, appuyée et par moments même martelée. Le geste est sobre, mais d'un artiste. Il désigne, dévoile et n'insiste pas.
Byvanck est un esprit vaste, lumineux et précis. Sa critique construit, agglomère, synthétise, tout en demeurant passionnée et vivante à l'extrême. Derrière l’œuvre, il recherche l’homme tel qu'il est, non tel qu'il se montre. Îl fait preuve, dans cette poursuite originale, d'une ingéniosité sans seconde. Il est idéoplastique comme un platonicien. Imaginez un méditerranéen repris par la Réforme,
luttant contre elle et transposant ce débat intérieur dans sa vision des lettres et des arts, et vous aurez une notion approchée de ce très important cerveau. Il connaît à fond quatre littératures, la hollandaise, la française, l’anglaise et l’allemande, sans compter la possession complète de l'antiquité romaine et grecque.
Cet appareil, ce soutènement d'érudition lui sert, mais demeure invisible. Comme un corsaire à l'avant du bateau, il jouit du spectacle changeant du monde, en attendant que le soleil se couche. Il y a beaucoup à apprendre dans sa fréquentation.
Sa force satirique est grande. Il la refoule, parce qu'il préfère le dessin à la caricature, mais, quand 1l s’y laisse aller, c’est un délice. Souvent je lui ai demandé non seulement de me montrer, mais d'interpréter pour moi, les manuscrits en miniatures, dont il est le gardien jaloux. Chaque planche devient alors un prétexte aux remarques tragiques ou plaisantes. IL y a aussi dans Byvanck, comme dans les passionnés qui se dominent, un puissant dramaturge endormi. Il animerait la feuille morte, la pierre froide et l'imbécile content de soi.
Une de ses têtes de Turc préférées était le
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pauvre Van Hamel, excellent homme, de belles manières, mais critique médiocre, fort répandu dans les milieux universitaires hollandais et dans les salons parisiens. Byvanck ne blaguait pas directement Van Hamel, 1l est trop courtois, trop subtil pour cela. Il se contentait de l'amener tout doucement à déployer, comme un gentil paon, les trésors de son innocente fatuité. Le maximum de la roue coloriée de Van Hamel était aussi l'apogée du contentement de Byvanck et la malice de son œil noir devenait infinie. Ce grand enfant gâté de Van Hamel se croyait fort supérieur à son émule, et 1l se plaisait à le renseigner sur des textes et des auteurs que l’autre connaissait vingt fois mieux que lui. Au moment de la guerre des Boers, il s’improvisa le barnum à Paris du président Krüger, et il me demanda de le présenter en cette qualité aux directeurs du Journal, à MM. Letellier. Je le présentai à mon cher Auguste Mann, qui voulut bien prendre, en cette occasion, le rôle du papa Letellier et de nez-Henry. Ce fut une audience solennelle et joyeuse. Auguste Marin promit à Van Hamel qu'une page entière du Journal, avec photographie et biographie, lui serait consacrée. Van
Hamel invita Marin à venir le voiren Hollande. Marin remercia chaleureusement. D'ailleurs, il n'’aimait que Marseille et sa Provence. Les brumes du nord le rebutaient. Au bout de huit jours, Van Hamel ne voyant rien venir, flaira une mystification, fit son enquête et nos relations furent interrompues. Que me pardonnent les mânes du président Krüger et de son secrétaire improvisé |
Sur la terrasse de Scheveningue, retentissante du fracas de la mer, dans les bois merveilleux de la Haye, dans les dunes sablonneuses creusées en cercle, comme les monts de la Lune, j'ai passé de belles heures en eompagnie de Byvanck. Par quelle étonnante adaptation cesse-t-il d’être un étranger, est-1l des nôtres, nous a-t-1l révélé sur Villon des documents ignorés, des sources fraîches, cependant qu'il apportait aux Anglais des vues nouvelles sur Shakespeare et Hamlet, aux Allemands une psychologie originale de Gœthe et de son milieu! Sa mémoire est fidèle et prompte. Il cite un beau vers, une noble pensée, le regard perdu vers l'horizon, puis d'un ton inimitable ajoute : « Oui, out, cela est bon. Cela se tient. Mais votre Charles d'Orléans aussi... » Ïl con-
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naît par cœur nos poètes les plus rares, et il devine ou conjecture les circonstances morales qui leur ont donné, à tel tournant de leur vie, tels accents. Quel étonnant professeur de littérature comparée au Collège de France il ferait!
Tel est ce sage, au masque puissant et railleur, grand dans un petit peuple, spectateur attentif des mouvements de la littérature et de la pensée européenne. A côté de lui, Georges Brandès, le juif danois, l’homme des Principaux courants... est un pauvre homme.
C'est que Byvanck, le bon tourmenteur, derrière les textes, cherche les âmes, puis les visages et les corps, puis les groupements et leurs réactions... et c’est par là qu'il s’apparente aux maîtres peintres de son pays.
C'est il y a vingt ans que Georges Hugo, mon frère Lucien et moi, enthousiasmés par l'hiver hollandais, décidâämes de pousser jusqu'à Elseneur, afin de nous rendre compte si la glace, le fantôme et la bise y étaient d'aussi excellente qualité qu'à Amsterdam et à Harlem. Il faut vous dire que nous avions traversé le Zuyderzée en traîneau, au coucher du soleil, et que la féerie nous en avait mis hors de nousmêmes. On résolut, séance tenante, de com-
pléter cette forte notion incendiaire et septentrionale. Un télégramme à nos familles respectives nous valut cette réponse étonnante :
« Impossible Elseneur. Trop froid, trop loin, trop inquiets. » Combien la désobéissance nous parut douce!
Aucun de nous n’a oublié la gare d’Osnabrück, sous son linceul blanc, à trois heures du matin, où nous attendions l’Harmonica qui devait nous conduire à Hambourg. Pourquoi ce train rapide s’appelait-1l ainsi, je l’ignore. Mais le vieil Hambourg, sous la neige, combinait à la fois les estampes de Whistler, d'Hokousaï et de Rembrandt. J'étais seul à connaître l’allemand. Mes compagnons me turlupinaient :
« Demande-lui une autre bouteille... Dis-lui de faire réchauffer les pommes de terre... qu'il monte de l’Apollinaris dans nos chambres. »
Quelquefois un mot usuel me manquait et tous en chœur : « C’est malheureux, après quinze ans d'études! » Au sortir de Hambourg, Copenhague et sa « langelinie » nous parurent plutôt fades. Le Danemark n'était qu'un tapis de neige, immense, interrompu çà et là de traces singulières, queues de renards, pattes de corbeaux, telle une image illustrant le bon La Fon-