VICTOR HUGO
LE ROMAN D UN ROMAN : a LES MISERABLES »
Je suis allé voir Tautre matin mon respectable ami l'ancien éditeur belge Albert Lacroix.
Son nom ne dit pas grand'chose aux générations nouvelles. Et pourtant il jouit, pendant plus de dix ans, d'une notoriété considérable. Albert Lacroix était connu à l'égal des Michel Lévy, des Dentu, des Hachette. Il fut le libraire, le confident et un peu le disciple des poètes, des philosophes et des historiens les plus illustres du dernier siècle, de Lamartine, d'Hugo, de Michelet, de George Sand. Il publia les pre-
miers romans d'Emile Zola. Il gagna des millions à ce commerce. Puis il les perdit dans de fâcheuses spéculations de terrain. Et maintenant il vit en philosophe (1).
11 habite, au fond des Ternes, un étroit logement bondé délivres. C'est son seul luxe. On est à peu près sûr de l'y rencontrer, car il ne s'arrache à son labeur de bénédictin que lorsqu'il y est contraint par quelque nécessité impérieuse. Et chaque fois qu'un hasard propice me mène de son côté, je monte lui serrer la main. J'aime la forme ironique et joviale de son esprit et son humeur demeurée sereine malgré l'infortune. M. Lacroix ne se répand pas en lamentations sur les hommes, et s'il a de l'amertume dans le cœur, il ne la laisse point s'épancher, ce qui est, sans doute, une preuve de sagesse.
Lors de ma plus récente visite, il m'avait dit, me montrant un gros coffre rempli de paperasses :
— J'ai là cinq cents lettres inédites de Victor Hugo que personne n'a lues et dont je ne veux pas me dessaisir.
Et comme j'insistais pour qu'il m'autorisât à en prendre connaissance :
— L'heure n'est pas venue. Il faut d'ailleurs que je les classe. Vous viendrez plus tard me les demander.
(1) Hélas ! le bon libraire a cessé de vivre . Il s'est éteint dans un petit«Fillage de Savoie où il était allé passer la belle saison. Je laisse néanmoins subsister sanà changement, ceg pages qui évoquent son attachante et sympathique physionomie.
Les fêtes d'Hugo m'olïraient une occasion de lui rappeler cette parole. J'ai gravi allègrement ses cinq étages, agité par Tespoir des révélations promises. Il vint lui-même m'ouvrir et me demanda en souriant :
— Qu'y a-t-il pour votre service?
— Vous le savez bien 1
— Ah! oui, les fameuses lettres !
Je Tai suivi dans le salon. Il est meublé d'une large table, tout entière couverte de manuscrits et de cartes géographiques. C'est là que, dès Taube et jusqu'à trois heures du matin, M. Lacroix se courbe sur sa tâche accoutumée, excitant la surprise et l'admiration de ses voisins. Il s'occupe à mettre sur pied, avec le vicomte de Caix, une histoire de France illustrée en vingt volumes et dirige une encyclopédie scientifique populaire. Il ne suffît à tant de besogne que grâce à l'heureuse maigreur dont la nature l'a favorisé. Ce septuagénaire est agile et fïuet comme un adolescent. Sa barbe et ses cheveux sont de neige, mais derrière son binocle luisent les yeux les plus vifs, des yeux fureteurs et malins. Joignez qu'il adore causer et qu'il conte Fanecdote avec beaucoup d'agrément. Or, il possède dans son sac des milliers d'historiettes.
— Nous allons, fîs-je, dépouiller le dossier Victor Hugo.
Il prit sur la cheminée une chemise de papier gris.
— J'ai mis à part tout ce qui concerne les Misérables. Vous savez que j'entrai en relations avec Hugo,
à Toccasion de ce livre. Nous échangeâmes à son sujet, avant et après sa publication, une copieuse correspondance... Ah! cher monsieur, quelle lièvre d'art nous avions alors, quelle ardeur et quel noble enthousiasme ! La jeunesse d'aujourd'hui ignore ces sentiments; elle est dévorée par l'esprit de lucre...
M. Lacroix va médire du temps présent. C'est l'ordinaire penchant des vieillards. Mais il s'abstient de céder à ce plaisir trop facile. Il se ressaisit.
— Bruxelles, au lendemain du coup d'Etat, était une ville miraculeuse, une cité peuplée de génies.
Il s'est accommodé sur son fauteuil. Mais il n'y tient pas en place. Emporté par le feu du discours, il s'anime, gesticule et m'entraîne à sa suite dans l'évocation des jours lointains.
C'était en 1857... M. Lacroix venait de conquérir le grade de docteur en droit et d'obtenir le prix de littérature décerné par les quatre universités du royaume. Ce concours se faisait dans des conditions très solennelles. Le candidat subissait de difficiles épreuves ; non seulement il était interrogé par le jury en ■ séance publique, mais les assistants pouvaient à leur gré lui poser des questions. Ainsi, M. Lacroix eut l'honneur d'être interpellé par Pascal Duprat, Edgar Quinet et de leur expliquer certains passages de son mémoire sur Shakespeare et le théâtre français. Mais leurs louanges ne contentaient pas son cœur ambitieux. Il en souhaitait une plus haute. Il envoya l'ouvrage à
Guernesey, accompagné d'une épître où il avait versé sa vénération pour le proscrit.
— Je reçus sa réponse par le retour du courrier. Je l'ai précieusement conservée. La voici.
Il me tend un feuillet bleu, que la plume d'oie d'Hugo a couvert d'une large et ferme écriture. Et, sous sa dictée, j'en transcris le contenu :
Hauteville house (Guernesey), 18 janvier 18o7.
Vos lettres, monsieur, sont d'un noble esprit et me donnent hâte de lire votre livre. J'ai tardé à vous répondre, ce que vous me pardonneriez aisément, si vous voyiez de quels travaux et de quelles affaires de tout genre je suis, à la lettre, accablé. Je vous lirai avec bonheur. Nous avons une religion intellectuelle commune. Vous avez la généreuse ambition d'être un des porte-flambeaux du progrès. En relisant vos deux lettres, empreintes de tant d'élévation, je sens que vous en êtes digne. Prenez donc rang, monsieur, en tête de la phalange des esprits en marche. Je vous tends la main.
Victor Hugo.
Vous concevez l'enivrement de M. Lacroix qui était traité de « porte-flambeau » par le plus grand poète de l'univers. Il résolut de justifier l'opinion avantageuse qu'on avait de lui. Il entreprit, sur le conseil d'Edgar Quinet, d'éditer les œuvres de Marnix de Sainte- Aldegonde et acquit, dans ce but, un matériel d'imprimerie, affectant à cet achat son patrimoine qui se montait à une soixantaine de mille francs. Cependant, il avait toujours les regards fixés sur le rocher
de granit, où le prophète exilé rendait ses oracles. Il tendait Toreille aux brises de l'Océan. Elles lui apprirent un matin que Victor Hugo venait d'achever un livre, ayant pour titre les Misérables. M. Lacroix, qui venait de s'associer avec son compatriote Yerboekhoven, jura dans son for intérieur : « Les Misérables seront à moi ! » .
Il dépêche à Fauteur une missive, encore plus lyrique que la première ; il se déclare prêt à accepter ses conditions quelles qu'elles soient; il souscrit à toutes ses exigences. « On ne marchande point avec le génie, » ajoute-t-il. Il croit savoir que Victor Hugo a passé par Bruxelles, à l'hôtel de la Poste. Il s'y précipite. Mais Victor Hugo l'a quitté; il n'y rencontre que son fils Charles qui accepte obligeamment de jouer, au profit des deux jeunes associés, le rôle d'intermédiaire ou d'ambassadeur. En effet, le courrier de Guernesey leur apporte ce court billet :
5 septembre 1861.
Messieurs.
J'écris aujourd'hui même à mon fils et je le charge de vous donner tous les éclaircissements que vous voulez bien désirer. Je veux répondre de la façon la plus précise à votre ouverture honorable et franche...
La lettre à laquelle Victor Hugo faisait allusion était moins laconique. M. Lacroix en a conservé la copie de la main de Charles Hugo. Elle renferme sur les Mi-
sérahles une instructive appréciation et vaut la peine d'être citée :
5 septembre 1861.
Mon cher Charles,
Voici ma réponse aux questions de MM. Lacroix et Verboekhoven.
L'ouvrage n'est pas politique. La partie politique est purement historique : Waterloo, le règne de Louis-Philippe, l'insurrection de juin 1832 (convoi du général Lamarque), et le livre, commençant en 1815, finit en 1835. Aucune allusion, donc, au régime présent. D'ailleurs, c'est un drame, un drame social, le drame de notre société et de notre temps. Il aura 8 volumes au moins, 9 peut-être et sera divisé en 3 parties ayant chacune un titre spécial et destinées à paraître successivement aux époques qui conviendront aux éditeurs, de mois en mois, par exemple. La revision que je fais sera finie dans deux mois au plus tard. Le livre pourrait donc paraître en février comme ^otre- Dame de Paris. Et si c'était le 13 février, ce serait trente ans après, jour pour jour. Ce 13 n'a pas porté malheur à Notre-Dame.
Quant à mon prix, tu le connais. C'est 250.000 francs comptant, pour huit années d'exploitation, avec la réserve de ne pouvoir réimprimer dans les six derniers mois. Je me réserve le droit de traduction. Si on voulait me l'acheter également, le prix total serait de 300.000 francs; le produit de la traduction partout sera, je crois, considérable. Il est à ta connaissance que 300 livres sterling comptant vont m'ètre payées en Angleterre pour le seul droit de traduction des deux volumes de la Léyende des Siècles.
Ces détails abondamment donnés par le poète sur ce
roman qui était déjà célèbre, quoique n'ayant pas paru, ne pouvaient qu enflammer notre éditeur. Pour complaire à son associé, il risque deux objections qui portent sur la longueur de l'ouvrage et sur son prix. Mais Hugo les réfute l'une et l'autre. On ne le prend pas sans vert. Il est armé pour tous les combats.
20 septembre.
... Je complète les indications données par moi. L'action du livre est une. Les trois parties existent sous des titres spéciaux, mais tout le livre tourne autour d'un personnage central.
Ce que vous me dites des romans longs ne me paraît point résulter des faits connus en librairie. Peu de succès sont comparables au succès de Gil Blas, de Don Quichotte et de Clarisse Harlowe : trois romans longs... Le prix indiqué par moi estd'environ 30.000 francs par volumepour une exploitation de huit ans. C'est un prix fort modéré. Une seule édition de Notice-Dame de Paris (la première édition illustrée faite par Renduel, 1836) a été affermée par moi 60.000 francs. Les 12.000 francs donnés par le traité Gosselin-Renduel pour deux volumes (3.150 exemplaires avec exploitation maximum d'une année) feraient pour huit années 96.000 francs et appliqués à huit volumes, pour le même laps de temps, 384.000 francs ; prix fort supérieur à celui que je demande.
Si M. Lacroix désire venir, je serai charmé de le voir. On fait plus de besogne, en effet, dans une heure de causerie que dans vingt lettres. Il verra le manuscrit. Le voyage n'est rien. Quelque chose comme 200 francs aller et retour. Il faut s'embarquer de façon à être àSouthampton un lundi, mercredi ou vendredi. On est le lendemain à Guernesey.
Cette invitation à se rendre àGuernesey correspondait au plus fervent désir de Lacroix. Il eût accompli ce pèlerinage, pour la joie de contempler le grand homme. Or Fespérance d'une affaire fructueuse s'y ajoutait. Double raison de se mettre en route. Lacroix se hâta de boucler sa valise.
— Je ne reviens que le traité en poche, dit-il à Yerboekhoven.
— Mais nous n'avons pas d'argent?
— Nous en trouverons.
— Et si nous n'en trouvons pas ?
— On ne tenterait jamais rien, si l'on s'arrêtait à ces bagatelles.
Trois jours plus tard le paquebot de Southampton le déposait dans le petit port de Guernesey^ au seuil de Hauteville house.
— Dussé-je vivre cent ans, m'a déclaré Albert Lacroix, que je n'oublierais aucun des détails de cette entrevue.
A neuf heures du matin, ayant fait un brin de toilette, il se présente chez l'écrivain. On l'introduit dans la bibliothèque. Et là, sur les rayons de chêne, il avise son ouvrage, l'essai sur Shakespeare et le théâtre français, qui lui valut une lettre si flatteuse, où il était qualifié de « porte-flambeau ». Il attire à lui cet enfant demeuré cher et s'aperçoit avec mélancolie que les pages n'en sontpascoupées ! Victor Hugo nel'avait pas lu. Victor Hugo ne peut tout lire. Et, le « porte-
flambeau » ne lai garde pas rancune, il n'est pas offensé de son dédain. Il songe bien, vraiment, à ces choses.
11 est troublé, ému, à Tidée d'affronter le Maître et d'ouïr le son de sa voix.
Une portière s'écarte... C'est lui. Il se montre tout ensemble auguste et paternel, sévère et cordial.
— Nous causerons, dit-il, après déjeuner. Faisons d'abord le tour de mon île.
Ils s'en vont bras dessus, bras dessous, à travers les ruelles obscures et biscornues du bourg, Victor Hugo inépuisable en discours, anecdotes et autres joyeux propos, son hôte enfin rassuré par tant de bonhomie. Ils rentrent au gîte pour le repas de midi. Puis ils montent au look-out, cette pièce vitrée qui sert au poète de cabinet de travail.
— Maître, demande Lacroix, toujours palpitant d'espoir et de crainte, sommes-nous d'accord ? Je signe d'avance ce qu'il vous plaira.
Victor Hugo lui tendit une plume, de l'encre, une feuille de papier et proféra ce mot :
— Ecrivez !
Et sans une hésitation, ni un arrêt de mémoire, il lui dicta le traité suivant. M. Lacroix en a conservé soigneusement la minute. Je pense qu'il mérite d'être reproduit. Nul détail n'est indifférent qui concerne les grands hommes. Et celui-ci met en lumière des traits decaractère d'Hugo, sa précision, sa netteté d'esprit, sa prudence, son sens pratique des choses. Il aide, en somme, à pénétrer sa psychologie.
LE ROMAN d'un ROMAN : « LES MISÉRABLES » il
M Victor Hugo cède à MM. Lacroix-Yerboekhoven et Cie la propriété pleine et entière d'une œuvre nouvelle inédite formant un roman intitulé les Misérables et qui se divise en trois et quatre parties .
Cette propriété se trouve limitée, par la présente, à une durée de douze années.
Ils s'engagent à payer pour cette vente la somme de 240.000 francs:
1° 125.000 francs à la remise des manuscrits, qui s'effectuera du to novembre au 15 décembre;
2° 53.000 francs, deux mois jour pour jour après la publication de la première partie du roman ;
3° Les 60.000 francs restant, deux mois après la seconde partie. Il est entendu que si, pour des causes indépendantes de la volonté de MM. L... et V..., la publication de la première partieavait lieu plus tard que le 15 février 1862, le second payement s'effectuerait quand même au 15 avril de la même année. A l'égard du troisième et dernier payement, la même obligation est imposée de ne point en reculer la date après le 15 juin de la même année.
MM. L... et V... acceptent le contrat antérieurement conclu par M. V... H... avecMM. Gosselin et Renduel.
Ils s'obligent à compléter les éditions existantes des œuvres complètes de M. V... H..., éditions originales et de propriété dans les formats usités et de bibliothèque, même celle que va publier M. Hetzel.
Le manuscrit est évalué par M. V... H... avoir une étendue égale au moins à 7 ou 8 volumes de l'édition in-8'^ de Notre-Dame de Paris, sans qu'une différence au moins d'un volume puisse rien modifier au contrat actuel... Le surplus des huit volumes profiterait aux soussignés.
Dans la dernière année de l'exploitation, il ne sera pas permis aux éditeurs de publier de nouvelles éditions des Misérables.
La publication des Misérables dans un journal français en feuilleton ne pourrait avoir lieu avant toute mise en vente que du consentement de l'auteur et de commun accord avec lui. En un cas semblable, le produitde la publication en feuilleton serait partagé entre les soussignés pour tout ce qui dépasserait la somme de 240.000 francs mentionnée ci-dessus.
L'auteur se réserve également l'exploitation de la donnée des Misérables sous la forme dramatique.
La remise du manuscrit aurait lieu au domicile actuel de l'auteur, où devrait s'effectuer aussi le payement en monnaie anglaise. En cas de défaut de payement de MM. L... et V..., le présent contrat serait résilié de plein droit et les sommes par eux versées seraient acquises à l'auteur.
MM. L... etV... espèrent à l'expiration du traité actuel pouvoir obtenir, s'ils le jugent convenable, la préférence pour de nouvelles éditions des Misérables h des conditions égales à celles émanant d'autres libraires ou éditeurs eX dont M. V... H... voudrait bien les avertir.
Ainsi fait, convenu et signé pour être exécuté de bonne foi.
Lacroix traçait docilement ces phrases. Et cependant il réfléchissait à ce qu'elles enfermaient de redoutable. Il s'engageait à verser des sommes dont il n'avait pas le premier sou. Et quelques-uns des articles qu'il griffonnait d'un doigt nerveux lui inspiraient comme un vague effroi.
— Alors, dit-il, si MM. Renduel et Gosselin s'en réfèrent strictement à leurs droits, les deux premiers volumes des Misérables leur appartiennent?
— Arrangez-vous avec eux. Ce soin vous regarde.
LE ROMAN d'un ROMAN : « LES MISÉRABLES » 13
Le jeune éditeur continuait de s'enfoncer dans ses rêveries.
— Et si l'empereur, votre ennemi intime, prohibe, en France, l'ouvrage, qu'arrivera-t-il ?
— Cela est à prévoir, effectivement, répliqua Hugo. Je vais à mon tour vous rédiger une lettre qui restera entre nous. C'est une convention secrète dont nous userons, s'il est absolument nécessaire.
Et il écrivit :
Messieurs,
Dans le cas peu probable où un procès serait fait en France aux Misérables et où ce livre serait interdit sur les marché français et frappé d'une amende, je m'engage :
lo A payer de mes deniers la moitié de l'amende;
20 A prolonger votre droit d'exploitation d'un nombre d'années égal au nombre d'années pendant lequel l'interdiction aurait pesé en France sur le livre.
Dans le cas d'interdiction^, nous aurions à nous entendre sur le plus ou moins d'utilité qu'il pourrait y avoir pour vous à compléter telle ou telle édition de mes œuvres en. France.
Recevez, etc.
Victor Hugo.
Hauteville house, 4 octobre 1861.
Les principales entraves qui étaient à redouter se trouvaient abolies. Il ne restait aux deux parties contractantes qu'à déposer leurs seings au bas de l'acte. Avant de signer, Albert Lacroix fut pris d'un étrange scrupule. Il discernait sur un coin du bureau un
énorme tas de feuillets noircis. C'était la copie des deux premiers volumes des Misérables. Il eût voulu les soulever, les manier, y glisser un coup d'œil rapide. Il confessatimidement cette envie.
— Ne pourrai-je... examiner... un peu... le manuscrit?...
La main d'Hugo — sa main de Burgrave — s'abattit sur les cahiers. Et d'un ton qui n'était pas exempt de sécheresse :
— Non... C'est impossible!...
Il ajouta, en manière de plaisanterie (mais on sentait sous le badinage le mouvement de son orgueil irrité) :
— Supposez que ce soit là du papier blanc... J'y ai mis mon nom. . . Cela suffît î . . .
Albert Lacroix eût voulu que la terre s'entr'ouvrit pour l'engloutir. Il venait d'offenser son poète, son Dieu... Comment expier une telle maladresse? Il leva vers lui des yeux chargés de repentir. Puis, saisissant le traité, il y apposa sa griffe, auprès de celle de Victor Hugo. Quand il sortit d'Hauteville house, son butin en poche, il nageait dans la plus pure ivresse. Il courut au télégraphe. Il expédia à son associé, à Bruxelles, une dépêche lui annonçant qu'il avait vaincu les grands libraires de Paris, les Hetzel, les Lévy, les Dentu qui s'étaient mis sur les rangs. M. Lacroix a gardé dans son dossier ce bulletin de victoire : « 3 octobre... Les concurrents reculent après négociations simultanées. Conclu 300.000 francs. Trois jjayements. Grande ré-
LE ROMAN D UN ROMAN : « LES MISERABLES » lo
serve. Silence obligatoire. » Ainsi la joie, la divine joie diî trii3mphe gonflait Tâme du jeune éditeur, devenu l'éditeur de Victor Hugo.
11 n'avait plus que quelques formalités à accomplir. D'abord, se procurer l'argent nécessaire. Et désintéresser, aux conditions les moins onéreuses qu'il se pourrait, l'éditeur Renduel. C'était là le plus pressé. Il fallait obtenir son acquiescement avant que le bruit de la cession des Misérables se répandît. Albert Lacroix se dirige, en toute hâte, vers la Nièvre, 011 ce bon M. Renduel avait son château. 11 lui explique qu'il est en négociations avec Victor Hugo — sans lui dire que l'affaire vient d'être conclue. Renduel temporise. Il est un peu froissé de n'avoir pas reçu de lettre d'Hugo, sollicitant l'abandon de ses droits. Il conférera avec son nouvel associé Charles Pagnerre, heritierdeGosselin.il ajourne sa réponse à la fin d'octobre. Et le pauvre Albert Lacroix se ronge les sangs. Il aurait besoin pour trouver les fonds qui lui manquent d'annoncer urbi et orbi qu'il détient les Misérables; et, d'autre part, il craint d'allumer les convoitises de Pagnerre et Renduel. Cruel tourment! De son coté, Victor Hugo s'impatiente contre les fausses nouvelles qui commencent à courir dans la presse au sujet de son roman.
12 octobre 1861.
Dites-moi au plus tôt ce que vous avez pu arranger au sujet du traité Gossehn-Renduel. D'ici là, je garde le si-
lence. Mais le silence est bien difficile à garder. On m'écrit qu\m journal de Bruxelles, VUlespiegel annonce que les Misérables vous ont été vendus J[40. 000 francs Une énonciation, si fort au-dessous de la vérité, est fâcheuse et non moins préjudiciable à vos intérêts qu'aux miens. Je crois qu'il serait urgent de la rectifier avant qu'elle se répande.
En faisant publier par Y Indépendance belge que les Misérables vous ont été vendus 300.000 francs, l'annonce faite en ces termes effacerait l'autre.* Vous pourriez y joindre quelques détails sur le livre, sur la division des trois parties qui sont comme les trois actes du drame social et historique du dix-neuvième siècle.
Malgré la prudente réserve que Lacroix s'est imposé, la vérité éclate. Mais les difficultés qu'il redoutait s'aplanissent. Renduel et Pagnerre, qui eussent pu exiger des sommes folles, se montrent bons princes et demandent seulement à être dépositaires de l'ouvrage pour la France. Enfin les plus importants journaux d'Europe sollicitent la faveur de publier les Mséraè/e5 en feuilleton. Havin les demande pour le Siècle, NefFtzer pour le Temps, qui vient de se fonder. Lacroix, à qui ces combinaisons donneraient les deux ou trois cent mille francs qui lui font défaut, incline à les accueillir. Hugo l'en détourne avec beaucoup de vivacité.
- 15 octobre 1861.
Je vous remercie de tous les excellents détails que vous m'envoyez et vous les traduisez avec une chaleur où je reconnais votre esprit gracieux et sympathique.
LE ROMAN d'un ROMAN : « LES MISÉRABLES » 17
Je crois seulement qu'il faut vous mettre en garde contre les offres empressées des journaux dont vous me parlez. La publication des Misérables doit se faire en livre et non en feuilleton. Vous vous souvenez que l'éventualité de la publication en feuilleton dans un journal n'a été prévue par nous que dans le cas d'une complète liberté de la presse et d'une offre minimum de 500.000 francs, ayant pour but d'employer les Misérables à la fondation d'un nouveau grand journal démocratique. Cette offre de 500.000 francs, qui m'a déjà été faite pour le cas où la presse deviendrait libre, reviendrait certainement si le cas se réalisait.
Au-dessous de 500.000 francs, aucune offre de journal ne peut être acceptée. Or les journaux actuels n'étant pas libres, ne peuvent faire une offre pareille. Je crois donc de la plus haute importance de ne point entrer avec eux dans des pourparlers inutiles, puisqu'ils sont sans résultat possible, et qui nous découvriraient en pure perte. (Songez au cas prévu par la lettre privée.) Je n'insiste point sur ce sujet délicat, certain que vous me comprenez.
Ces objections sont des plus sérieuses. Et Albert Lacroix s'y rallie — d'autant plus que l'auteur est maître de son œuvre et qu'on ne peut aller contre son consentement. Tout est prêt. L'événement s'annonce à merveille. L'opinion publique est bien préparée. Il ne reste qu'à prendre livraison du manuscrit et qu'à le remettre aux imprimeurs. Albert Lacroix vérifie l'état de sa caisse et recule épouvanté. Elle est vide, ou à peu près. Pourtant il n'obtiendra les deux premiers volumes des Misérables que contre cent vingtcinq mille francs versés en monnaie anglaise sonnante
et trébuchante. Où dénicher ce trésor? Il s'en va relancer un vieil ami de sa famille, le banquier Oppenheim, qui lui lave la tête d'importance.
— Gomment, malheureux ! Tu n'as pas un maravédis et tu t'engages à payer trois cent mille francs !
— Avancez-les-moi...
— Tu deviens fou ! je pense.
Quand il sortit de chez le financier; Albert Lacroix exultait. Il avait son capital. Le banquier Oppenheim, qui était un homme fort intelligent, croyait, comme le monde entier, au succès des Misérables. Et puis, il s'était réservé, pour prix de son concours, la négociation des papiers de commerce afférents à l'entreprise.
J'examine curieusement M. Albert Lacroix, tandis qu'il me retrace ses aventures. Il éprouve aies narrer par le détail une satisfaction bien concevable, et toute pareille à celle que ressentent les capitaines retraités qui racontent leurs campagnes. Les heures coulent, rapides, en ces devis. Le jour baisse dans la petite pièce et les objets y deviennent indistincts. Nous avons peine à déchiffrer les carrés de papier bleu oii s'épanchait la verve familière de Victor Hugo. Il nous en reste beaucoup à lire.
— Je reviendrai demain, dis-je.
— Faites mieux. Vous partagerez mon modeste déjeuner... A l'époque de mes splendeurs, j'avais table ouverte. Votre présence me les rappellera... Je me croirai riche de nouveau.
LE ROMAN d'un ROMAN : « LES MLSÉRABLES » 19
M. Lacroix soupire... Mais aucune tristesse n'est sur son visage. Il vient de revivre ses jeunes années... Il est heureux...
Quand je revins hier matin chez M. Albert Lacroix, je trouvai mon respectable ami en train de tourner et de retourner entre wses doigts un objet de singulière apparence, une sorte de gibecière en vieux cuir un peu moisi.
— Qu'est cela ? demandai-je.
— C'est le sac qui me servit à transporter à Guernesey les cent vingt-cinq mille francs d'or anglais que je remis à Victor Hugo, contre les deux premiers volumes des Misérables. Vous vous rappelez qu'il avait stipulé dans notre contrat cette condition expresse...
Ce fut encore un voyage très pittoresque et que M Lacroix m'a narré avec beaucoup d'agrément. Il partit de Bruxelles au mois de décembre 1861. Le chemin de fer n'allait que jusqu'à Rennes. 11 dut prendre la patache pour gagner le port de Saint-Malo. Il tremblait que son trésor ne lui fut dérobé; il n'osait s'endormir ; il grelottait dans le coupé de la diligence et tâtait sournoisement sa sacoche pour s'assurer qu'elle était toujours en bonne place. Quand il atteignit Saint-Malo, le vapeur qui desservait les îles de la
Manche venait de partir. Il passa la nuit à l'hôtel, verrouillé dans sa chambre, couché sur son trésor. Il fit marché, le lendemain, avec un bateau, fin voilier, et s'y embarqua, non sans une secrète appréhension. Il avait remarqué qu'un individu de mine assez louche le suivait à bord, et il gardait dans sa main un coutelas grand ouvert, prêt à se défendre en cas d'alerte.
Enfin il atteignit, sans autre accident, Hauteville house, se délivra de son fardeau, reçut en échange le précieux manuscrit et reprit le chemin du continent. S'il dévora, en chemin, la prose de Victor Hugo, je vous le laisse à penser ! Cette lecture l'émut, et il envoya à Guernesey ses impressions toutes fraîches. Elles plurent apparemment au poète, car il répondit par un billet des plus flatteurs.
— Je n'ose vous le montrer, s'est écrié M. Lacroix. Vous allez m'accuser de manquer de modestie.
— Donnez, donnez donc... Et faites-vous violence, o — Puisque vous l'exigez, le voici :
9 janvier 1862.
J'attache le plus grand prix à votre impression. Ce que vous m'écrivez me fait un vif plaisir. Vous me communiquez votre émotion avec une réelle éloquence et en termes qui honorent l'écrivain autant que l'éditeur. Vous avez écrit là, au courant de la plume, une fort belle page de haute philosophie littéraire et sociale. J'ai reconnu en vous, du premier jour, une noble et chaleureuse intelligence.
LE ROMAN d'un ROMAN : « LES MISÉRABLES » 21
Dès lors, la correspondance, entre Fauteur et Téditeur, devient presque quotidienne. Victor Hugo se livre à de minutieuses corrections ; il les marque sur de petits bouts de papier, laissant à M. Lacroix le soin de les reporter sur l'épreuve et de veiller à leur stricte exécution.
A . (f / . /. ^ . Vu. ;
Fac-similé des corrections de Victor Hugo.
11 lui écrit encore, sur d'autres sujets, le chargeant de certaines communications pour la presse. Car le grand homme est attentif et suit des yeux, du haut de son rocher, ce qui s'imprime sur sa personne et ses œuvres. Il a fort à faire. 11 est le soleil vers lequel se tournent tous les regards. Le monde entier s'occupe de lui. Les fausses nouvelles que l'on publie sur son
compte ne le laissent pas toujours indifFérentj et souvent il s'en irrite.
19 janvier 1862.
Je suis tellement enfoui dans le travail depuis six semaines, et ce travail me fait un tel redoublement de solitude que je n'ai pu lire un journal dans ces temps-ci et que je ne connais pas l'affaire de Charleroi. Je ne trouve certes pas mauvais qu'on use et même qu'on abuse de mon nom pour faire le bien, mais l'invraisemblable, c'est, dans ma position, de me faire écrire à un roi, fût ce au roi Léopold, dont j'apprécie toutes les qualités comme homme et personnellement, mais auquel je ne pourrais écrire sans être illogique. Quand je suis intervenu en 1854, pour tâcher de sauver Tapner, je me suis adressé au peuple de Guernesey, non à la reine d'Angleterre.
« Fût-ce au roi Léopold..., » le mot est drôle. Et M. Lacroix en rit de bon cœur. Soudain ses rires redoublent :
— Ma foi, s'écrie-t-il, j'avais tort de me réjouir des éloges littéraires de Victor Hugo. Voilà une autre lettre, où il m'assène, avec une grâce exquise, une volée de bois vert... Je m'étais perniis de lui signaler un ou deux passages des Misérables qui, à mon avis, faisaient longueur. Et dame ! Il n'aimait pas ce genre d'avertissements. Jugez plutôt :
7 février 1862.
Je vous mettrai en garde contre vous-même. L'inconvénient de ce livré, pour ceux qui cherchent à s'en rendre compte, c'est son étendue. S'il pouvait être publié
LE ROMAN d'un ROMAN t « LES MISÉRABLES » 23
d'un seul bloc, je crois que Teffet en serait décisif. Mais, ne pouvant être encore à cette heure lu que morcelé, Tensemble échappe. Or, c'est Tensemble qui est tout. Tel détail, qui peut sembler long dans la première ou la deuxième partie, est une préparation de la fin. Et ce qui aura paru longueur au commencement ajoutera à l'effet dramatique du dénouement.
Gomment en juger dès à présent? Vous-même, avec votre intelligence si pénétrante et si ouverte, vous risqueriez de vous tromper, en essayant d'apprécier définitivement ceci ou cela. Et ne voyant pas la perspective du tout, vous commettriez une erreur d'optique. Ce livre est une montagne. On ne peut le mesurer ni même le bien voir qu'à distance, c'est-à-dire complet.
M. Lacroix m'a lu, lui-même, cette élégante et piquante mercuriale. Il s'agite sur son fauteuil, fébrilement.
— Hein ! la sentez- vous, la griffe du lion ; la main de fer sous le gant de velours 1 On ne peut pas dire plus gentiment à quelqu'un : vous êtes un imbécile!...
La vérité, c'est que, dans ces lignes, une sorte d'inquiétude se manifeste, Tanxiété naturelle de l'écrivain qui se trouve à là veille d'une bataille. Les Misérables allaient paraître...
Ils parurent. Et Victor Hugo fut bien vite rassuré. Il n'eut pas besoin de solliciter les journaux, ni de presser son éditeur d'y insérer des aunonces et des réclames payantes. Quiconque tenait une plume en Europe, l'employa à louer ce roman, que la gloire de
son auteur, autant que ses mérites propres, recommandait à Tadmiration publique. Les éditions pieuvent, les demandes de traductions affluent. Albert Lacroix est appelé simultanément en Angleterre, en Allemagne, en Autriche. Il se rend à Londres, chez un important libraire de Pater Noster road, qui l'interpelle avec brusquerie.
— ■ Combien exigez-vous pour le droit de publier les Misérables en langue anglaise ?
— Trois mille livres... Soixante-quinze mille francs.
— Prenez ce chèque, nous sommes d'accord. Beaucoup de causes contribuaient à assurer ce
triomphe. Depuis Noire Dame de Paris, Victor Hugo n'avait pas écrit d'ouvrage en prose. 11 s'essayait dans une note nouvelle. Enfin toutes les passions républicaines se groupaient autour de son nom, comme autour d'un drapeau. Il avait pour amis les ennemis de l'Empire... De ce côté, apparaissait un point noir. De sourdes menaces passaient la frontière. On parlait d'interdire sur le sol français la vente des Misérables. Albert Lacroix ne put se tenir d'enregistrer ces rumeurs. Et la lettre qu'il dépêcha au poète pour l'exhorter à adoucir un passage de son livre lui valut une réponse foudroyante :
8 mai 1862.
Il serait fâcheux qu'en lisant le manuscrit avant tout lé monde vous eussiez trop présente à l'esprit Véventualité. Cela vous troublerait l'effet. Le dénouement sort de la bar-
ricade. Le tableau d'histoire agrandit l'horizon et fait partie essentielle du drame. Il est comme le cœur du sujet. Il fera le succès du livre en grande partie. Il faut donc prendre son parti de la situation que nous fait Tabominable régime actuel. C'est le despotisme. Il fera à sa fantaisie. Nous n'y pouvons rien que le faire repentir ensuite. Ce que vous devez dire et répandre dès à présent, c'est que si Bonaparte persécute les Misérables, la littérature au dedans de la France m'étant fermée, je reprendrai la littérature du dehors et je recommencerai la guerre dfe Napoléon le Petit et des Châtiments. Ceci pour intimider la persécution et la faire reculer.
Examinez cette page que nous reproduisons en facsimilé (pages 24 et 25). L'écriture en est irritée, agressive, inégale. On dirait qu'un vent de colère a passé sur elle. Victor Hugo était encore dans la fièvre de l'inspiration ; ses nerfs, tendus, frémissaient. Il était prêt à descendre dans l'arène, à se mesurer avec César et à défendre son œuvre contre les détestables persécutions du despote...
D'un geste brusque, M. Albert Lacroix a refermé la précieuse chemise de papier gris, où gisent les reliques des Misérables.
— Je crois, dit-il, que l'heure est venue de déjeuner. Rien ne creuse autant que la lecture des autographes.
Comme si elle eût attendu ce mot, sa charmante fille est entrée. Elle a disposé sur la table de travail, prestement débarrassée, la nappe blanche, les verres, les bouteilles, les couverts étincelants. Mme Albert
Lacroiît est venue nous joindre. Et tout en attaquant, avec entrain, le bifteck aux pommes, nous avons poursuivi notre conversation hugotique ou hugolâtre. La mémoire de Mme Lacroix est aussi bien meublée que celle de son mari. La physionomie du grand homnje, avec d'autres images, s'y reflète.
— Ah! monsieur, vous n'avez pas connu Mme Victor Hugo! Quelle femme distinguée et de tout point accomplie... Te rappelles-tu, Albert, le dîner d'anniversaire que nous avons donné à Bruxelles, en 1862?
S'il s'en souvient! Il s'agissait de fêter les soixante ans du poète. Et Albert Lacroix se trouvait embarrassé. Il voulait réunir chez lui les intimes de Hugo, ceux qui vivaient de sa vie et qui composaient en quelque sorte sa cour. Or, Victor Hugo témoignait beaucoup d'égards et de soins à sa femme, mais il n'avait pas moins d'affection pour Mme Drouet, sa fidèle amie, qui recopiait avec tant de piété ses manuscrits et qui ne le quittait pas plus que son ombre. Convier l'une sans l'autre, cela ne se concevait guère. Les convier toutes deux, cela pouvait paraître indélicat ou grossier. Albert Lacroix, déchiré par ce cruel tourment, l'alla confier à Mme Victor Hugo. Celle-ci en reçut l'aveu d'une âme bénigne :
— Invitez Mme Drouet, dit-elle.
— Mais vous, madame? Je tiens, par-dessus tout, à votre présence.
-- Vous pouvez compter sur moi...
— C'est promis?
LE ROMAN d'un ROMAN : « LES MISÉRABLES » 29
— Je VOUS le jure!...
Ainsi fut fait. La vénérable Mme Lacroix a gardé jusqu'au moindre détail de ce repas mémorable. Mme Hugo, Mme Drouet étaient assises à droite et à gauche de l'amphitryon. L'entretien, un peu froid au début, ne tarda pas à s'animer. Chacun se mit à Taise. Mais, quand vint le dessert, un léger frisson secoua les convives. Mme Victor Hugo s'était levée, sa coupe de Champagne en main, et promenant autour d'elle ses regards mélancoliques, souriant de son sourire un peu las, elle porta la santé de Mme Drouet.
— Les mots qu'elle prononça, s'écrie M. Lacroix, je ne saurais les redire. Ce n'était qu'une phrase. Et c'était exquis. Elle y mit exactement ce qu'elle y devait mettre, sa pudeur, sa dignité fière, sa tendresse, et la mansuétude, et la clémence qu'elle accordait aux faiblesses du génie.
Mme Albert Lacroix boitles paroles de son époux. Elle leur donne une approbation complète. Elle revit cette scène surprenante. Elle revoit le visage de Mme Hugo, où s'épanouit une douce satisfaction, et la mine un peu troublée de Mme Drouet, qui ne put, dans son saisissement, que balbutier un remerciement confus.
Et cent tableaux encore s'éveillent au fond de son souvenir. C'est le banquet du 16 septembre, le merveilleux banquet offert à Victor Hugo et aux éminents journalistes de tous les pays qui avaient aidé à la diffusion des Misérables. Et c'est la promenade que M. et Mme Lacroix accomplirent dans les provinces de
Flandre et dans les Ardennes, en compagnie du grand homme, qui s'amusait comme un écolier. On avait loué une calèche, de forme surannée. On vagabondait à travers champs. Parfois on s'arrêtait. Victor Hugo demeurait songeur devant un site, une ruine, un moulin, Teau d'une rivière, la fuite éperdue d'un vol d'hirondelles ou de cigognes. Et le lendemain, dès l'aube, il déposait sur son carnet des lignes inégales qui grossissaient son volume en germe, la Chanson des rues et des bois. Et c'est ainsi qu'ayant contemplé, de loin, un paysan qui traversait la campagne en jetant des poignées de semences, à la brise, il eut la vision, qu'il allait rendre immortelle, du geste auguste du semeur !...
Nous continuons de deviser, les coudes sur la nappe, dans cette indulgente béatitude qui suit les déjeuners que la cordialité assaisonne. A travers les propos du maître et de la maîtresse de céans, la silhouette de Victor Hugo surgit ; et son caractère se nuance de couleurs vives et fortes. Il me semble qu'il est là. Quelque chose de sa personnalité imprègne cette maison. Son ombre la hante, l'emplit ; elle me charme et m'obsède.
• Lui toujours... Lui partout. ..
Aux murs sont ses effigies, ornées de dédicaces aimables: « A Albert Lacroix, A ma gracieuse hôtesse. »
LE ROMAN d'un ROMAN : « LES MISÉRABLES » 31
Ses yeux d'aigle nous dominent ; son front jupitérien brise le plafond de l'étroite chambre où nous sommes et se hausse vers le ciel... Cet homme est effarant et sublime.
— En somme, demandai-je à Albert Lacroix, étaitil dur, ou sensible, ou gai, ou triste, ou politique, ou sincère?
— Il était toutes ces choses, et d'autres que je ne puis expliquer. Il se faisait aimer et craindre. Il répandait sur ceux qui l'approchaient son rayonnement. A de certaines minutes on avait envie de le haïr; et la minute d'après, on l'adorait comme une idole. C'est le prestige des êtres faits pour régner.
Je suis demeuré silencieux. M. Lacroix rêvait... Tout à coup, il retire de sa poche une feuille de vélin usée aux angles et soigneusement pliée.
— Voulez-vous voir la perle de ma collection? Lisez ce billet... Il accompagnait l'envoi du dernier chapitre des Misérables.
Il l'a déplié. Et je n'ai pu contenir mon admiration.
Jamais le légitime orgueil de l'écrivain conscient de sa force, satisfait de son œuvre, heureux de produire, fécond et dispos, ne s'était épanoui avec une si belle allégresse. Cette ligne tracée d'une main puissante, lancée, si l'on peut dire, à toute volée, dans un superbe mouvement de strophe, c'est plus qu'une phrase, c'est un cri, le cri du bon ouvrier qui s'arrêle, ayant fini sa tache, le cri du voyageur parvenu au sommet de la montagne et qui contemple, à ses pieds.
LE ROMAN d'un ROMAN I « LES MISÉRABLES » 33
le chemin parcouru, le cri du soldat qui, la bataille achevée, essuie son arme. L'initiale qui le termine, la majuscule posée là, comme un défi, ajoute un geste héroïque au langage du poète. Cela, en vérité, est unique en son genre. Cela est inestimable.
M. Albert Lacroix reprend en souriant :
— Parlons comme Hugo... Ce V ne signifie pas Victor. Ce V signifie Victoire!...
Qu'ajouterai-je?... Je resterais pendant des jours et des semaines avec M. Lacroix; et toujours j'en obtiendrais des confidences nouvelles. Ses souvenirs sont loin d'être épuisés ; son cofïre aux autographes est plein de mystères. Mais je crains d'être indiscret.
Et puis le temps passe trop vite en ces fugitives causeries. On vient d'apporter la petite lampe qui restera allumée jusqu'au matin ; on la pose près du poêle, à sa place accoutumée. Et je prends congé de mon vénérable ami, qui est pressé — je le sens — de revenir à ses chères études, d'ajouter une pierre au monument qu'il élève, une page à son histoire de France populaire illustrée, en vingt volumes!...
ce LA LEGENDE DES SIECLES » EXPLIQUEE ET COMMENTEE PAR VICTOR HUGO
J'ai reçu, Tautre jour, un billet ainsi conçu : « Monsieur, je suis le petit-fils de Noël Parfait, ancien secrétaire d'Alexandre Dumas et correcteur de Victor Hugo. Je conserve, dans une armoire, beaucoup de papiers inédits concernant ces deux grands hommes. Si vous voulez y jeter les yeux, je les tiens à votre disposition. » Je me hâtai d'accourir chez le signataire de cette lettre, M. Georges Noël Parfait, ingénieur distingué, qui ne s'occupe point de littérature, mais a gardé le pieux souvenir de son grand-père.
Quand j'arrivai près de lui, mon premier soin fut de chercher la fameuse armoire où il cachait ses trésors. Il ne me laissa pas languir, il me l'ouvrit. Et j'y aperçus, empilées, de nombreuses liasses qui, à en juger par la poussière qut les recouvrait, n'avaient pas été défaites depuis longtemps. Nous les jetâmes, pêle-mêle, sur la table et commençâmes à les dépouiller. C'étaient des manuscrits, écrits tout entiers de la main de Dumas père, nouvelles, chroniques, pièces de théâtre achevées ou à l'état de scénarios.
— Je ne puis vous assurer, dit M. Parfait, que ces
ouvrages de Dumas soient inédits. Pourtant, ils ne figurent dans aucun de ses volumes.
A côté des manuscrits se trouvaient des monceaux d'autographes : toute la correspondance échangée entre Tillustre romancier et ses confrères, pendant dix ans, et que son secrétaire, moins négligent qu'il n'était lui-même, avait dévotement recueillie. Je saisis au vol les noms de Victor Hugo, Louis Blanc, Gautier, G. Sand, Bocage, Renan, cent autres encore... Et tandis que je feuilletais, avec cette intime allégresse et ce petit frisson voluptueux que connaissent bien les collectionneurs, des documents si curieux et si rares, M. Parfait me rappela comment son aïeul les avait pu réunir.
Après le coup d'Etat de décembre, Alexandre Dumas partit pour Bruxelles : il entendait lier sa destinée au sort des proscrits. Mais alors qu'ils menaient en Belgique une existence conforme à la dureté des temps et à la médiocrité de leurs ressources, il s y installait, lui, en nabab. Il louait, au n° 73 du boulevard Waterloo une sorte de palais, le meublait superbement, y entassait mille coûteux brimborions, glaces de Venise, tapis d'Orient, guéridons de Boulle, ivoires florentins, porcelaines chinoises, vaisselles d'argent. Mais le plus précieux bibelot qu'il possédât était son secrétaire, l'honnête Noël Parfait, qui travaillait vingt-quatre heures par jour à ses côtés, car ils étaient l'un et l'autre infatigables.
Noël Parfait n'était pas riche. En vain ses amis
avaient-ils voulu le retenir à Paris, lui représentant que des charges impérieuses Vy retenaient, le soin de subvenir à Tentretien de sa jeune femme et de leur enfant.
— Je sais, avait-il dit, où est mon devoir.
Il était parti, tout seul, empêchant les êtres qu'il aimait de le suivre, leur laissant ce qu'il avait et n'emportant qu'une faible somme destinée aux dépenses du voyage, prêt à endurer la misère, à se plier aux métiers les plus humbles, à partager la souffrance des proscrits. La Providence mit Dumas sur son chemin.
— Tu cherches un logis ? dit le colosse. Viens avec moi. Je te prends à mon service.
Il l'enferma dans une chambre attenante à son cabinet de travail, et lui imposa l'obligation de récrire en quadruple expédition ce qu'il improvisait au courant de la plume, les œuvres de Dumas étant éditées simultanément dans les quatre plus grandes villes de l'Europe. Et non seulement Parfait copiait, mais il corrigeait ; il remettait sur pied les phrases que le brûlant génie du romancier dédaignait d'acheA^er. Et non seulement il purifiait, il filtrait son style, mais il épluchait les notes des fournisseurs, et palliait les vols de la domesticité. Ce modèle des secrétaires était la perle des intendants. Il ne quittait point son maître. Quand Dumas, ayant besogné vingt heures de suite, se sentait un peu fatigué, il se jetait sur un lit de camp pour y goûter vingt minutes d'un sommeil répa-
rateur. Parfait était astreint à la même discipline. Il avait, lui aussi, son petit lit de fer dans un coin du bureau, et n'en usait que discrètement. Ils étaient, tous deux, devenus légendaires et populaires. Quand on avait quelque chose à demander à Dumas, on parlait à Parfait, et c'est à lui aussi que Ton confiait les lettres qui s'adressaient au grand homme ; on était sûr, au moins, de cette façon qu elles seraient décachetées. Et voilà comment des rapports épistolaires se nouèrent entre Victor Hugo et Parfait. Le poète avait dû fuir la Belgique après la publication de Napoléon le Petit ; il s'était réfugié à Jersey. Mais il songeait souvent à ses compagnons d'exil ; il éprouvait le désir très naturel de leur envoyer, à travers l'Océan, un bonjour affectueux et d'échanger avec eux quelques pensées.
Ici, j'interrompis l'aimable narrateur... Je venais de découvrir, dans un paquet poudreux, cinq ou six feuilles de vélin très minces, très transparentes, sur lesquelles s'étalait l'écriture du géant. Et je vis tout de suite qu'elles se rapportaient au récit de M. Parfait et le complétaient heureusement — puisqu'il y était question de Napoléon le Petit et de divers incidents relatifs à cet ouvrage»
Nous les lûmes ensemble.
Jersey.
Quelle bonne lettre, cher collègue. Le mot de Barthélémy nous a charmés. C'est un incendie, en effet, que je
pensais allumer, incendie de toutes les haines, incendie de toutes les colères, incendie de tous les regrets, incendie de tous les sentiments généreux qui couvent à cette heure dans ce tas de cendre qu'est la France. Hélas! Quand l'étincelle jaillira-t-elle?
On me donne de Paris d'assez bonnes nouvelles. Raymond est à Paris, et ma page sur lui l'y a précédé. On a fait foisonner les copies Le faubourg Saint-Antoine s'émeut un peu, me dit-on ; on me dit même, s'émeut beaucoup, mais je traduis ce beaucoup par uji peu. Soyons modestes.
Mon cher Dumas est à Turin. On m'écrit de Paris qu'on s'arrache ses feuilletons sur moi. Je suis avide de les lire et tout mon groupe a la même soif. Vous seriez bien aimable, cher Parfait, de me faire envoyer le volume, ou les volumes que je n'ai pas, par le ballot où Tarride m'envoie mes exemplaires de Napoléon le Petit. Remettez-le-lui pour cela.
Que devenez-vous ? que reste-t-il des bons dîneurs du boulevard Waterloo ? Où sont ces excellents amis ? Serrezleur la main. Ecrivez-moi souvent et largement. Nous lisons vos lettres en famille. Ma femme ne tarit pas sur la vôtre. S'aimer dans la proscription, cela compte double.
Offrez à Mme Parfait, à Mlle Dumas tous nos hommages et tous nos souvenirs. Mettez Charles et moi à leurs pieds. Que ces dames nous permettent de nous relever pour vous embrasser tous.
Ceci, cher ami, n'est pas une réponse à votre bonne et charmante lettre. Six mots pour six pages, six sous pour six louis d'or^ je ne suis pas si mauvais débiteur que cela. Je veux seulement vous embrasser d'abord, puis vous prier de faire tenir quelques lignes à Dumas. Nous avons lu ici son treizième volume avec ravissement. Ma femme
est tout émue et tout attendrie Nous radotons de Dumas et nous le réclamons ici à grands cris, ainsi que vous. Oh 1 arrivez-nous bien vite. Si vous venez, il n'y aura pas d'hiver. A quoi pense le ministère jésuite de vous laisser en Belgique ? J'ai envie de vous dénoncer et de demander votre expulsion.
Mettez-moi aux pieds de Mme Parfait et de Mlle Marie et laissez-nous jouter, Charles et moi, à qui vous embrassera le plus fort.
Je commence, cher ami, par me mettre aux pieds de Mme Parfait et par baiser humblement les mains de Mlle Marie, ces belles mains qui font de si beaux anges, puis je viens à vous et je vous embrasse bien fort. Vos lettres ici font une partie de notre joie. Elles sont bonnes, spirituelles et cordiales, comme votre conversation. C'est parfait, dit^Charles, car son amitié pour vous triomphe de sa haine pour les calembours. Quand vous écrirez à Dumas le Gi^and envoyez-lui toutes mes tendresses.
Il va faire un livre pour la Savoie, mais ce sera tout de même un livre pour la France. Je le défie bien de faire jamais dire : ce savoyard de Dumas.
On dit ici qu'on va publier en France ce qu'il écrit sur moi sous ce titre : V. H. Est-ce vrai? Si cela était, cher ami, envoyez-moi bien vite les 2 volumes (on me dit 2 volumes). On en a faim et soif autour de moi.
Nous avons ici le temps le plus charmant dans le plus ravissant pays. Si vous étiez là, les bons amis des dîners à .35 sous, comme on narguerait le Bonaparte 1 Charles s'est remis au travail quoique ce temps soit de la paresse qui tombe du ciel. Vacquerie vous donne deux poignées de main pour une. Nous avons eu quinze jours P. Meurice et sa femme, et depuis avant-hier, Victor nous est arrivé. La famille du sang est au complet, mais vous êtes. plu-
sieurs qui manquez à la famille du cœur. Écrivez-moi ei aimez-moi.
Vous savez, cher et excellent collègue, toute la place que vous avez dans mon cœur. J'étais sûr que ce discours irait à votre esprit qui voit l'avenir si juste. Votre lettre m'a fait un vif plaisir. Je n'ai fait autre chose qu'exprimer les idées généreuses et vraies qui sont dans vos âmes, à tous. On m'applaudit, on se trompe. C'est vous tous qu'il faut applaudir. Certes c'est là un beau spectacle : les victimes se refusent d'avance le sang des bourreaux. Ouvrons les yeux de l'Europe ; ouvrons les yeux de la France et tout sera dit : La lumière est avec nous. Le malheur c'est que nous avons affaire à des aveugles. Apportez donc le soleil aux chauves-souris ! C'est égal, ne nous lassons pas, ne nous décourageons pas, et surtout ne nous désunissons pas.
La publication de mon discours par les proscrits de Bruxelles me touche vivement. C'est encore là un gage de cette douce et fraternelle intimité à laquelle je ne puis songer sans que les larmes me viennent aux yeux. Restons toujours ainsi; notre accord, c'est notre consolation dans le présent, c'est notre triomphe dans l'avenir.
C'est un bonheur pour moi de penser que vous avez eu un peu de joie des vers qu'on vous a lus. V'ous m'en parlez en termes qui m'enchantent. Cet encouragement, dans un groupe comme le vôtre, c'est la gloire. J'espère que vous aurez avant peu le livre tout entier. Il y a un peu de reculade depuis la loi Faider ; mais avançons de tout ce qu'on recule. Je comblerai l'intervalle, et le livre paraîtra bientôt, soyez tranquille. Châtiment à ces bandits ; secours à la République. C'est le double devoir que je remplis. Napoléon le Petit n'est que la moitié de la tâche. Puisque ce drôle a deux joues, il faut que je lui donne deux soufflets.
Cette allusion à des poèmes rimés dans la note vengeresse des Châtiments est bientôt suivie d'indications plus précises. Vous pensez quelle émotion ces vers, lus à Bruxelles, devaient causer aux proscrits, qui y retrouvaient leurs propres sentiments, revêtus d'une forme souveraine. Et d'ailleurs, Victor Hugo en écrivait d'autres encore, il préparait les Contemplations et la Légende des Siècles. Il était pris d'une rage de travail.
Après plusieurs siècles, c'est moi. J'ai passé tout le temps à faire des vers. Napoléon le Petit est plus gros que je ne le croyais. J y ai encore trouvé de quoi tailler un volume. Il était utile que la Poésie souffletât le drôle sur l'autre joue. Je suis tout ahuri, je reviens aujourd'hui comme si j'avais dormi quatre mois, je me consacre à cette pauvre diablesse de Vérité sortant de son puits. Je regarde les 'vivants avec un air bête, pardonnez-le-moi. Est-ce que vous m'aimez toujours un peu? Figurez-vous que tout cet hiver, pendant que l'Océan tempêtait contre moi, je le rendais au Bonaparte. Toute celte écume araère passait dans nies vers. Cela fait maintenant un gros volume, un bon gros volume, ma foi. Vous lirez cela quelqu'un de ces jours, s'il y a encore moyen d'imprimer quelque chose en Europe.
Ci-inclus quelques lignes pour notre cher et grand Dumas. Charles et moi, nous parlons sans cesse de vous tous. Victor est maintenant avec nous, et nos soirées de famille se passent à jaser de Bruxelles.
On voit; au ton de ces lettres, la tendresse véritable que Victor Hugo avait vouée à Parfait. Un commerce plus étroit allait bientôt les rapprocher l'un de l'autre.
Le poète avait vu à Fœuvre Texcellent secrétaire de Dumas ; il savait quelle conscience, quelle intelligence il apportait à son labeur patient et ingrat. Il résolut d'en profiter pour lui-même. Il lui proposa de corriger les épreuves de ses volumes futurs, et de le représenter auprès de Timprimeur et du libraire. C'était une main intelligente à laquelle il transmettait ses volontés et qui les exécutait docilement.
Noël Parfait accepta d'autant plus volontiers ces offres, que Dumas lui laissait des loisirs. Le romancier, toujours somptueux et criblé de dettes, conservait, il est vrai, son palais bruxellois ; mais il l'abandonnait à sa fille Marie et ne l'habitait plus. Après avoir couru le monde, il était rentré à Paris et y avait fondé ce journal paradoxal, le Mousquetaire^ qu'il rédigeait dans un petit salon de la Maison d'Or, et qui devait consommer sa ruine. Parfait, las de lutter contre des créanciers qui devenaient de plus en plus exigeants, quitta le boulevard Waterloo, loua rue d'Assaut un logement modeste et ne s'occupa plus guère que de son second grand homme, qui avait beaucoup plus d'ordre et de méthode que le premier. « J'ai l'honneur, écrivait-il à son frère, de corriger les épreuves des Co7itemplations, et je corrigerai bientôt celles de la Légende des Siècles. C'est moi qui suis chargé de correspondre avec Hugo et de surveiller tous les détails de la composition et de Fimpression. Ah ! j'en ai vu des autographes du poète, et de curieux, en réponse aux observations que je lui soumets
comme je le dois ! Quand tu liras ces nouvelles poésies, ne t'étonne point d'y trouver par ci par là quelques orthographes excentriques, des abals-jours avec une s, métempsychose avec une /^ non plus que phalène au masculin. Ces fautes ne seront point imputables au correcteur, comme le prouvent les lettres curieuses dont je te parlais plus haut, et dans lesquelles Fauteur déduit minutieusement les raisons de son français à lui... »
— Parbleu, dis-je à M. Georges Parfait, voilà des lettres qui se payeraient cher. Victor Hugo expliqué et commenté par lui-même ! Sont-elles dans ces dossiers ?
Et je lorgnais d'un œil de concupiscence tous Jes paquets épars sur la table. M. Parfait répondit en souriant :
— Je ne les ai pas. Mais je sais où elles sont... Mon grand-père les a léguées à sa fille, Mme Baudoin, la veuve du paysagiste. Et si cette bonne tante veut vous les communiquer...
Un quart d'heure plus tard, j'étais chez la « bonne tante ». Elle occupe, tout en haut du boulevard Montparnasse, un petit appartement encombré de reliques et de curiosités littéraires. Aux murs sont des dessins d'Hugo, de Théophile Gautier, d'Henry Monnier, plusieurs portraits de Dumas, dont une miniature ravissante, le représentant à trente ans, glorieux, ardent, magnifique, dans l'épanouissement de sa jeune gloire. Mme Baudoin avait clos ses volets pour
se préserver des chaleurs sénégaliennes de Tété... Autant que j'en pus juger dans la pénombre, elle a dû être fort belle et elle a gardé toute sa grâce. D'abord, quand je lui exposai Tobjet de ma visite, elle parut hésiter ; mais elle me sentit si fermement résolu à triompher de sa résistance, et je lui démontrai en termes si pressants la nécessité de révéler au public des pièces dont elle n'avait en somme que le dépôt, qu'elle voulut bien se laisser convaincre. Elle alla quérir dans sa bibliothèque deux volumes reliés en chagrin plein. C'étaient les deux tomes de la Légende des Siècles, édition princeps, Michel Lévy- Hetzel, 1859. Ils étaient bourrés d'autographes, d'annotations, de billets de la main de l'auteur.
— Voilà tout mon bien. Je vous le livre. Faites-en ce qu'il vous plaira.
La « bonne tante » me donna une plume et du papier. Elle y joignit, par une prévenance à laquelle' je fus sensible, une bouteille d'eau minérale, du sucre et un citron, de sorte que je pus goûter tout ensemble la douceur de la limonade et des beaux vers.
Je me plongeai dans cette lecture passionnante ; j'assistai à l'éclosion d'un chef-d'œuvre ; je la suivis pas à pas ; je pénétrai ce labeur intime qui ne parvient pas à la foule. C'était le drame, vu des coulisses, dans le mystère des répétitions.
Durant trois heures, j'ai copié, copié sans relâche. Et je vais vous faire partager mon plaisir, en vous
ofïrant ces documents auxquels je n'ajouterai presque aucun commentaire. Ils n'en ont pas besoin.
La première lettre, datée d Hauteville house, est adressée à M. Noël Parfait, 26, rue d'Assaut, à Bruxelles, par Ostende, via London. Les autres se succèdent sans interruption, depuis le 1" mai jusqu'à l'apparition de l'ouvrage.
Dimanche l^"" mai.
En même temps que ce mot, ô le plus heureux des mortels ! vous recevrez franc de port un paquet, le premier envoi de la Légende des Siècles, environ les deux tiers du volume. Le reste de ce premier volume vous arrivera par le prochain courrier.
Dans la note qui accompagne ce paquet, je parle d'une pièce que j'enverrai peut-être, à ajouter à la première édition. Cette pièce, la voici. Booz endormi. Il faudrait la placer entre le Temple et l'Ane.
Le second volume suivra de très près le premier.
A vous ex-intimo.
Hier l'ouragan est venu s'abattre sur l'île et je l'ai chargé de vous porter le commencement de la Légende des Siècles. L'ouragan m'a pris 6 shellings, c'est-à-dire sept francs quatre sous, et c'est de cette façon que les 2/3 du premier volume s'en sont allés dans la tempête. Ils continueront leur destinée dans la guerre- Tout cela est bien, et va à ma nature d'oiseau d'orage.
Voici, cher Noël, la fin de ce volume dont vous avez le commencement.
Maintenant que vous avez le premier volume, décidez en conseil si vous irez au galop, je n'y vois pas d'urgence, mais je trouverai bon ce que vous ferez. Moins de rapidité
permettant une plus attentive correction des épreuves. J'attendrai un mot de Bruxelles avant de vous envoyer le second volume. Il est tout prêt. Voici quelque chose à ajouter à l'Idylle biblique que je vous ai envoyée dimanche.
Je serre vos deux paires de bonnes mains.
(Victor Hugo envoie trois strophes pour compléter Booz. Ce sont celles qui commencent par Z'o??i6reeï«i^ nuptiale... La respiration de Booz... Ruth songeait... Elles complètent effectivement la fm du poème et lui donnent plus d'ampleur.)
Serk, 29 mai.
Je suis à Serk ; de là le retard de cette réponse, cher Parfait. Je suis dans un pays sauvage où Taffranchissement du genre humain est à peine entrevu et où l'affranchissement des lettres est inconnu. Ceci dit, je passe à vos observations. Vous avez à la fois tort et raison pour toute Rome. L'e euphonique corrige la règle de tout, sans l'accord. On dit une femme toute nue, une porte toute grande ouverte, etc. En somme, comme toute Rome est disgracieux, je mets : où croulait Rome entière.
(Allusion à deux vers du Lion d'Androclès :
Le noir gouffre, cloaque au fond, ouvrait son arche Où croulait Rome entière. . .
On voit que Parfait avait repris ses habitudes de correcteur raisonneur dont il usait avec Dumas père. Hugo, ici, en a tenu compte. A-t-il sagement agi ? Certains estimeront que l'expression toute Rome était plus forte et sonnait mieux à l'oreille que Royne entière.)
N'y a-t-il pas des étoiles indiquant des séparations dans Booz endormi ? Vérifiez. Je n'ai point là le manuscrit. S'il y a des étoiles, mettez-en, en augmentant le blanc, là où elles sont. Cher Parfait, c'est admirablement corrigé et je vous, remercie. Cependant, il faudra remanier le tout (voyez l'observation au bas de la première page). Et les étoiles de Booz (si Booz est, en effet, étoile) feront encore du recul. Veillez, je vous prie, à ce que ce recul n'entraîne aucun écroulement et aucun désastre. Plein de confiance en vous, mon cher alter ego, je donne le bon à tirer.
12 juin.
J'arrive de Serk... Je passe à vos desiderata.
Non, point de M à mohabite. Je suis de ceux qui écrivent plutôt un juif, un gascon, un normand que un Juif, un Gascon, un Normand. Une majuscule est un effet. Ne point en abuser.
Quant au titre, lorsque vous connaîtrez le livre entier, vous verrez que la Légende des Siècles (qui éveille l'idée d'épopée sans éveiller l'idée de petitesse) est le vrai litre. Ce livre est, dans son ensemble, une sorte d'histoire de l'homme, à bâtons rompus, à grandes enjambées, vue à travers le clair obscur mystérieux de la légende, et allant, d'époque en époque, des plus vieux âges jusqu'à nos jours et même jusqu'à l'avenir. Ces deux volumes, retenez bien ceci, n'en sont que la première série. Après cela, je l'ai déjà dit, si vous y tenez tous, on pourra arranger le titre ainsi :
Première série.