OU LE « PROTOCOLE
L'image de M. Philippe Crozier s'associe à la vision des solennités qui, depuis dix ans en France, se sont accomplies. Elle en est inséparable. A Dunkerque, à Compiègne, à Reims, à Paris, sur le pont des cuirassés, dans les appartements du palais de TÉlysée, dans les allées du parc, dans la loge impériale et présidentielle, parmi les généraux et les soldats, sa silhouette nous est apparue. Et ce n'était pas une silhouette purement décorative, mais une silhouette agissante. On devinait que cet homme chamarré, aux formes élégamment athlétiques et coifïé de plumes, jouait un rôle essentiel dans la comédie, et qu'il en était, sinon l'acteur principal, du moins le metteur en scène et, pour tout dire, l'àme et le ressort.
Régler les entrées et les sorties, veiller aux accessoires, assurer l'harmonie des gestes et des paroles, éviter les froissements, concilier les vanités, imprimer à la machine un mouvement si doux qu'aucun de ceux qu'elle porte ne s'y sente cahoté. Que d'affaires ! M. Philippe Crozier ne semblait pas le moins du monde écrasé par cet énorme labeur. Il en subissait allègrement le poids ; il souriait, très à l'aise, l'œil aimable, le teint frais et vif, la moustache conquérante. On n'eût pas cru, à le voir, qu'il assumât des responsabilités si terribles.
Et j'éprouvais un violent désir de causer avec -lui des choses du protocole. « Ce diplomate, pensais-je, est un philosophe ; il approche les grands de la terre. Il est dans le secret des intrigues qui se nouent autour d'eux. C'est un confident. C'est un témoin. Il connaît les coulisses de l'histoire. Il a l'occasion de mesurer, chaque jour, les petitesses humaines. Et sans doute y a-t-il un sérieux profit à retirer de son entretien. »
Je me dirigeai donc vers la maison qu'il habite, avenue d'Antin, à deux pas du président de la République. Et comme je ne voulais pas le déranger de trop bon matin, je fis un détour par les quais et m'amusai, selon ma coutume, à fouiller dans les boîtes des bouquinistes. J'y découvris un ouvrage que je n'eusse pas songé à feuilleter à une autre heure, et qui éveilla mon attention. C'était VÉtat de France^ publié chez Ribou en 1697. L'exemplaire était incomplet. Il y man-
quait la moitié des pages. Mais celles qui subsistaient n'étaient point indifférentes. Elles contenaient de judicieux avis sur l'art d'être courtisan et de se comporter avec décence dans le commerce duroy. L'auteur y enseigne les difficultés de l'étiquette ; comment il faut distinguer entre les fauteuils à bras avec franges, les fauteuils à bras sans franges, les fauteuils sans bras ni franges ; et quelle distance sépare les chaises des tabourets, et les tabourets des pliants et des escabeaux; comme quoi l'honneur de présenter la chemise était réservé au seul Dauphin, et à son défaut aux princes de la famille, et celui de tenir le bougeoir constituait la plus haute marque de faveur que pût octroyer le souverain. Il renferme aussi de brefs et de précieux avertissements. Je copie :
« Quand les princesses du sang traversent la » chambre royale, elles font une révérence au lit de » Sa Majesté. »
J'ai trouvé également dans mon vieux livre deux ou trois historiettes. L'introducteur des ambassadeurs au temps de Louis XIV, s'appelait Nicolas Sainctot, seigneur de Veymars. Et, quoiqu'il fût rompu aux délicatesses du métier, il lui arrivait de commettre des impairs. C'est ainsi que, dans un lit de justice, il se permit de saluer le Parlement après les évêques et s'attira cette riposte foudroyante du premier président de Lamoignon :
— Sainctot, la cour ne reçoit pas vos civilités.
Il en fit bien une autre, à quelque temps de là. II
conduisit la fille de Tambassadrice de Hollande à la duchesse de Bourgogne et dit à celle-ci :
— Baisez, madame. Cela est dû.
La duchesse de Bourgogne s'exécuta, mais la duchesse d'Orléans à qui la fille de l'ambassadeur tendit aussi son minois à baiser, se recula et rabroua vertement Sainctot :
— C'est une sottise que vous avez commandée à la duchesse. Je ne l'imiterai point.
Le roi fut bientôt informé de ce scandale. Outré de fureur, il envoya chercher Sainctot et lui dit qu'il ne savait qui le tenait de ne pas le chasser et lui ôter sa charge.
J'achevais cette anecdote, comme j'arrivais au rondpoint des Champs-Elysées. Je refermai VÉlat de France et je me pris à songer :
» Voilà certainement des coutumes surannées. Le protocole républicain ne se peut comparer au protocole de la monarchie. Il est beaucoup moins méticuleux. Et M. Philippe Crozier évite plus aisément les « gaffes » que Sainctot, son infortuné prédécesseur. »
Lorsque je sonnai chez M. Crozier, il venait d'être mandé à la présidence. On me pria de l'attendre dans son cabinet de travail. C'est une pièce confortable et silencieuse, meublée de divans bas, de tapis orientaux, de quelques sièges modern-style en acajou, et ornée d'innombrables objets d'art, tableaux, bronze, statuettes, armes damasquinées, sabres persans.
MONSIEUR PHILIPPE CROZJER 839
cimeterres aux poignées éblouissantes. D'autres bibelots plus mignons sont rangés dans une vitrine : des médaiiles^, des bijoux, des bagues, des bonbonnières d'or et de vermeil, rehaussées de diamants, de rubis, d'émeraudes. Ces boîtes remplacent les tabatières que .distribuaient jadis les monarques. Ils sont demeurés fidèles à la tradition et c'est toujours par de petits cadeaux somptueux et inutiles qu'ils prouvent leur munificence.
Sur le bureau, sont disposés cinq ou six volumes traitant de sujets sévères, science, morale et métaphysique. M. le chef du protocole, dont l'esprit fut façonné aux fortes cultures par l'École polytechnique et la Faculté de droit, se repose en lisant ces livres des détails quelquefois un peu frivoles de son emploi. Et, d'ailleurs, en matière de lecture, il n'a pas de préférence exclusive, car dans sa bibliothèque j'aperçois rangés, cote à cote, V Histoire universelle^ de Bossuet, et V Enfant de ma femme^ de Paul de Kock... J'ai achevé le tour du salon et je regarde curieusement un coffret, presque trop riche à mon gré, sur le couvercle duquel l'initiale de Nicolas II se détache en brillants, saphirs et perles. Une voix cordiale m'arrache à cet examen.
— Vous êtes en train de cataloguer ma collection?
Le maître de céans est devant moi. Il n'a plus son splendide uniforme des grands jours. Il est habillé d'une redingote qui dessine sa taille souple et bien prise. La simplicité de ce costume ne lui enlève rien
340 l'envers de la gloike
de sa distinction, et elle me met à Taise. Je me sens moins loin de lui. J'oserai l'interroger familièrement, ce que je n'eusse pas fait peut-être, s'il eût été affublé de ses insignes de ministre plénipotentiaire, introducteur des ambassadeurs. Le galon m'en impose. Et d'abord une question me monte aux lèvres :
— Monsieur Crozier, apprenez-moi, je vous prie, combien vous avez de décorations.
— Une quarantaine au maximum. Ce n'est pas la peine d'en parler...
— Et si vous les aviez toutes, combien en auriezvous?
— Un peu plus de cent...
M. Crozier sourit. Il y a dans son sourire de l'urbanité, de la finesse et, sans doute, un brin d'ironie.. Il est blasé sur le chapitre des croix et des rubans. Je dois lui paraître très naïf. La vérité, c'est que j'éprouve quelque embarras à engager la conversation. J'ai l'envie, à la fois, et la crainte d'être indiscret. Ce personnage est initié aux arcanes des cours; il a la tête pleine de mystères, d'anecdotes; il a pénétré la psychologie intime de nos plus illustres contemporains. Ah I s'il voulait me dévoiler leurs faiblesses I Mais il est lié par le secret professionnel. Il est homme d'honneur et il est diplomate : double raison pour qu'il demeure muet. Et je suis honteux de solliciter des confidences dont je ne pourrai, sans trahison, me servir...
Pourtant, nous avons abondamment devisé. Une
MONSIEUR PHILIPPE CROZÏER 341
particularité qui me revint en mémoire me permit d'entrer dans ]e vif des questions protocolaires. Je lui rappelai la représentation donnée à TOpéra en 1896, pour le premier voyage du tsar, et notre surprise lorsque nous vîmes Nicolas II quitter la loge à la fin de la soirée, sans offrir le bras à Mme Félix Faure. Le public fut choqué de cette attitude ; il y crut démêler une intention de dédain. Mme Félix Faure, sur qui deux mille paires d'yeux étaient braquées à ce moment, dut se lever seule et emboîter le pas au nionarque. Il y eut là une minute d'oppression et de gêne insupportable. Et comme on ne pouvait supposer que l'empereur manquât de galanterie, on en conclut qu'il agissait selon les strictes règles de l'étiquette. Et l'on s'étonna qu'il s'attachât à les observer avec tant de minutie. Car enfin l'on conçoit qu'elles s'imposent au commun des mortels, mais un roi et surtout un souverain absolu s'en peut affranchir. Il a le droit de modifier à son gré le protocole, puisque c'est lui qui le fait. Or, dans ce sens spécial, si Nicolas II eût violé le protocole, n'aurait-il pas eu pour lui l'approbation des honnêtes gens?
M.. l'introducteur des ambassadeurs murmura :
— Vous n'y êtes pas... Mais pas du tout!...
Je prêtai une oreille attentive à son discours. Tel un petit clerc qui s'apprête à recevoir les leçons du docteur savantissime.
— Quand vous avez passé une soirée dans le monde et que vous prenez congé de la maîtresse de maison.
vous ne lui donnez pas le bras, je suppose. Mme Félix Faure, arrivée par avance dans la loge de TOpéra, y attendait Tempereur. Elle s'y trouvait, en quelque sorte, chez elle. De plus, cette loge était précédée d'un vaste salon, aménagé pour la circonstance. Et les deux pièces, séparées par un rideau, n'en faisaient qu'une.
— Cependant, à Compiègne, Mme Loubet prit le bras du tsar...
— A Compiègne, la situation était différente. Il fallait quitter le théâtre, traverser des galeries, se rendre dans une salle éloignée. Sa Majesté devait donc nécessairement servir de cavalier à la femme du chef de l'État, comme le président servait de cavalier à l'impératrice.
Voilà de subtiles distinctions auxquelles je n avais pas réfléchi. C'est le propre de l'ignorance de se doubler de présomption. Aussi les journalistes qui n'entendent goutte à ces choses se mêlent- ils d'en disserter à tort et à travers. N'ont-ils pas reproché à M. Crozier de s'être coiffé d'une casquette blanche durant les manœuvres?
— Ma casquette, je puis vous la montrer. Elle n'est pas blanche. Elle est noire!
Que de légèreté, que de mauvaise foi dans ces critiques qui portent toujours à faux! M. Crozier n'en ressent point d'amertume. Il n'en est pas blessé. Mais il voudrait que la presse fût moins prompte dans ses jugements et moins superficielle. Elle aurait des observations utiles à présenter, mais de celles-là précisé-
ment, elle ne s'avise point. Par exemple, jamais elle n'a blâmé la façon dont est réglée la marche de l'escorte officielle et qui présente mille inconvénients. Le président de la République et ses hôtes, s'il en a, défilent en tête, au milieu d'un gros de cuirassiers ou de gardes» Il en résulte un brouhaha, qui est préjudiciable au bon ordre. Les autres voitures sont retardées, le cortège ne réussit pas à se former décemment. 11 serait plus logique que les ministres, les dignitaires, les fonctionnaires du gouvernement, au lieu de venir après le chef de l'État, le précédassent, l'attendissent à l'endroit où il se rend, fissent la haie sur son passage et reprissent leur place naturelle derrière lui. Arrivé le dernier, il repartirait le premier. Et cette pompe serait, au fond, plus respectueuse. C'est ainsi que l'on se comportait dans l'ancien cérémonial, qui était un modèle de clarté et de sagesse, et le fruit d'une expérience dix fois séculaire...
La conférence de M. Crozier me tient sous le charme. Elle est exempte de pédanterie, mais non pas de gravité. M. l'introducteur des ambassadeurs a de l'esprit. Il ne saurait être confondu avec les chambellans d'opérette, ayant leurs clefs dans le dos, et pour qui, hors du protocole, il n'est pas de salut. Il agite avec un scepticisme et un enjouement de bon goût ces petits problèmes; il ne les traite pas avec mépris. N'a-t-il pas eu cent fois l'occasion d'en éprouver l'importance? Qu'adviendrait-il, grand Dieu ! si, aux minutes solennelles, chacun s'abandonnait à sa libre inspiration !
Quelle confusion î Que d'embarras, de gaucheries et de sottises irréparables ! Que de compétitions, que de conflits d'amour-propre, que de jalousies surexcitées, que de combats!... M. Crozier et M. Mollard s'insinuent, invoquent la tradition, glissent un conseil, et les eff'ervescences s'apaisent! S'il se commet encore quelques maladresses, elles sont sans conséquence. Elles alimentent la chronique, ce qui est excellent. Car, je vous prie, de quoi s'occuperait-on dans les salons si la médisance n'avait pas un moyen de s'exercer ?
Et c'est un de ces riens piquants, un de ces ragots de cour, dont je voudrais arracher le récit à M. Crozier. Je le mets sur la voie :
— Là-bas, à Compîègne, vous aviez à manœuvrer parmi les vanités féminines... Dure corvée!
M. l'introducteur des ambassadeurs part d'un éclat de rire :
— Les femmes?... Elles sont beaucoup moins vaniteuses que les hommes !... Si je vous contais...
A cet instant retentit un timbre avertisseur...
— Tenez, voilà mon plus cruel ennemi : le téléphone.
La communication achevée, M. Crozier ressaisit son sang-froid. Et je compris que je ne saurais jamais ce qu'il avait eu, un moment, le dessein de me narrer...
— Monsieur le ministre, les journalistes qui débitent tant de sornettes, prétendent que vous avez
MONSIEUR PHILIPPE CKOZÏER 345
toujours avec vous un petit livre qui vous sert — passez-moi l'expression — de vade mecum ou de guide-âne et que, sans ce mémento; vous seriez fort empêché.
Toujours souriant, il m'a remis cet ouvrage, qui n'est point un manuel portatif, mais un album inquarto, édité par les soins de l'Imprimerie nationale. Il a pour titre : Protocole du ministère des affaires étrangères. J'en ai tourné les pages avec un certain effroi. Et soudain j'ai vu danser devant mes yeux toute une sarabande de titres, de formules, de salamalecs, de révérence, de jarrets tendus, d'épées en verrouil, de brochettes, de cordons, de cravates, une théorie de jeunes et vieux messieurs, aux habits brodés et aux favoris géométriques. . .
Je suis avec respect^ Sire,
de Votre Majesté
te très humble et très obéissant serviteur.
C'est la « courtoisie » dont use le ministre envers les empereurs et les rois. S'il écrit au pape il change le respect en jjrofond respect et la Majesté en Sainteté. S'il ne s'adresse qu'aux princes des maisons souveraines, il les qualifie d'Mtesses (Impériale, Royale ou Sérénissime) et les assure de sa respectueuse considération, tout en continuant d'être, au bas du feuillet, en une posture extasiée, leur « très humble et très obéis-
sant serviteur... » Serviteur, il Test aussi du nonce, des envoyés extraordinaires et des ambassadeurs étrangers. Mais ici s'arrête son humilité. Le président de la République n'a droit qu'à Vhommage du profond respect, tout sec, sans autre courbette. Et du haut en bas de la hiérarchie, les « courtoisies » s'échelonnent, •diversement nuancées, menacées des lueurs du prisme, vrai parterre héraldique où d'étranges fleurs éclosent : l'éclatante pivoine de la respectueuse considération, la rose plus timide de la haute considération et l'humble violette de la considération distinguée.
Considération, considération.. .
A mesure que les feuillets se succèdent, je suis hanté par cet alexandrin de l'école du bon sens. Camille Doucet soupçonnait-il, lorsqu'il le puisa au fond de son encrier, qu'il résumait en deux mots le Protocole? Mais ces deux mots, selon le verbe qui les précèdent l'adjectif qui les suit, embrassent une gamme immense de sentiments. Agréez les assurances... recevez les assurances de ma considération. Un abîme sépare ces phrases qui sont en apparence cousines germaines. Agréez est plus déférent, et recevez plus impératif. Agréez ^Q dit aux amiraux, aux maréchaux, aux cardinaux, au chancelier de la Légion d'honneur, aux présidents de cour. Recevez se dit aux procureurs généraux, aux préfets et aux vicaires.
Enfin — remarquez bien ceci, s'il vous plaît — la haute considération n'échoit qu'aux vice-amiraux et
aux généraux membres des conseils supérieurs de la guerre et de la marine; mais les autres, ceux qui n'ont que leurs grades et qui ne siègent pas dans cet illustre corps se doivent accommoder de la considération la plus distinguée. Et, de même, la considération qui s'attache aux maires est « distinguée » ou « très distinguée » suivant l'importance de la municipalité ; très distinguée pour M. le maire de Lille, Lyon et Marseille, à peine distinguée pour M. le maire de Fouillyles-Oies...
Que de merveilles aurais-jé encore à vous signaler, en compulsant le précieux registre ! Parlerai-je du papier à lettres, de sa pâte, de sa teinte, de son format? Vous apprendrai-je — retenez ce détail, de grâce 1 — qu'il est doré sur tranches à l'intention du président et des souverains, et qu'il est tantôt long, tantôt carré, avec ou sans en-tête gravé, et qu'il renferme sur son recto trois lignes au moins, cinq lignes au plus s'il s'agit des empereurs, quatre lignes au moins, huit lignes au plus s'il s'agit des sénateurs, des députés et des princes, cinq lignes au moins, dix lignes au plus s'il s'agit des cardinaux...
Ma cervelle se trouble... Je n'en puis plus... Le seigneur Protocole me fascine... Ah! que ce monstre est insidieux! N'a-t-il pas revêtu, pour mieux me séduire, l'aspect de cet exquis gentleman qui continue de sourire doucement?... Oui, tous les deux se confondent. M. Crozier reflète le Protocole et le Protocole se symbolise en M. Crozier.
348 l'ewers de la gloire
J'allais lui demander quelques éclaircissements supplémentaires... Mais je n'en eus pas le loisir. Une brusque sonnerie l'appela au téléphone.
— Que vous disais-je ? C'est là mon bourreau...
Comme je redescendais dans la rue, je tirai machinalement de ma poche VÉtat de France de 1697. Et j'y lus ce paragraphe :
« Se lever, se coucher, dîner, marcher, chasser, se tenir debout, selon le caprice ou l'imperfection d'autrui, ce n'est pas avoir son corps à soi, pas plus que Tâme n'est libre si elle se déguise et dissimule. Prenez place aux cours des princes, adieu plaisirs ! Un soupçon, un songe, un rapport, une femme ruineront votre faveur. C'est folie de travailler pour ce qui se perd si aisément, s'acquiert avec tant de labeur et se conserve avec tant d'effort... Cela, toutefois, est nécessaire au bon ordre dé l'État. »
Et mais, savez-vous bien que, s'il prend fantaisie à Louis XÏV de venir au prochain gala de Versailles — ou de Compiègne — il n'y sera pas, en somme, trop dépaysé...
Vendredi dernier, je remontais les Champs-Elysées, avec trente mille Parisiens, badauds comme moi, et friands des spectacles de la rue. Je guettais l'arrivée d'Edouard VIL Toutes les forces publiques étaient en mouvement; les troupes s'alignaient et faisaient la haie. On entendait résonner de brefs commande ments ; on voyait luire au soleil Facier des fusils, l'or des plumets et des épaulettes. D'importants personnages circulaient, se communiquant à demi-voix de brèves consignes, puis s'éloignaient d'un air soucieux. La foule grossissait, son murmure, pareil au grondement des flots, s'élevait, chantait au loin. C'était jour de liesse. Le peuple s'esbaudissait. Un rien l'occupe
en ces occasions et le divertit. Il aime le roulement des tambours, la sonnerie des trompettes, le cliquetis des sabres, le trot des chevaux frappant en cadence le pavé, et les apprêts de fête, les illuminations, les arcs de triomphe, les girandoles. Il en éprouve une joie qui se traduit de mille façons inattendues, par des lazzis, des éclats de rire, des chansons. Un mitron, à mon côté, fredonnait Poupoule.
Et je compris que Poujjoule, dans cette bouche naïve, signifiait :
— Mon Dieu, que c'est donc amusant de regarder passer Edouard !...
Le cortège parut... Sa Majesté, rose et fleurie, très en forme, le bon président Loubet, hàlé par le vent africain, paternel et robuste, Tamène lord Monson, resplendissant sous ses chamarrures, le souriant et fin Delcassé... Une jeune ouvrière, qui trimballait dans un grand carton quelque toilette excessivement pressée, et s'arrêtait une minute à baguenauder, s'écria :
— Très chic, la daumont de l'Elysée... Ça dégote les « autos «.
Le cortège a défilé. Et voici que, descendant l'avenue, j'avise un homme discret, vêtu de noir, à la chevelure et à la moustache grises, à l'impeccable chapeau de soie, bien brossé. On ne saurait s'y tromper. Cet œil de lynx, ce nez fureteur, ce teint vif, cette rosette... c'est lui, c'est Paoli...
C'est le protecteur des rois.
Depuis longtemps, je le connais et Festime. Je me rappelle une soirée, à Compiègne, oii j'eus le plaisir de le voir à l'œuvre. Il veillait — puisque telle est la fonction qu'il exerce dans l'Etat — à la sécurité du tsar et de la tsarine ; et, naturellement nos chers confrères, MM. les reporters, l'assiégeaient. Ils voulaient tenir de sa bouche les plus récents échos de la cour, ets'instruire des projets de Nicolas, touchant certaine visite, dont l'espérance tourmentait Paris. Or M. Paoli se répandait en détails passionnants sur la santé des souverains, sur Tordonnance de leurs repas; il en révélait même le menu aux oreilles attentives qui recueillaient avidement ses propos. Mais dès que l'on abordait la question délicate, la question brûlante, M. Paoli se repliait comme une sensitive. Il devenait impénétrable ; non pas qu'il opposât aux questionneurs la sécheresse d'un refus brutal. En se dérobant à leurs sollicitations, il continuait de les charmer ; il leur narrait des historiettes.
— Alors, monsieur Paoli?
— Alors, messieurs, Sa Majesté a déjeuné d'un vigoureux appétit.
— Mais...
— Je crois que l'impératrice apprécie beaucoup la cuisine française.
— Ne pourriez-vous nous dire...
— Je puis vous dire que les jardins du château l'enchantent...
— Cependant...
— Et qu'elle y est restée une heure entière, ce matin, en tête-à-tête avec son époux...
— Enfin, viendront-ils ou ne viendront-ils pas à Paris ?
Une lueur de malice s'allumait dans la sombre prunelle du commissaire. Il reprenait d'un ton bon enfant :
— Ceci me rappelle ce que me contait un jour Napoléon III... Car il me témoignait quelque sympathie. Je suis du pays de son oncle, je suis Corse. A trente ans, je représentais au conseil général le canton de. Bastia, il m'eût été facile de réussir dans la politique ou de me faire nommer sous-préfet. Mais des revers de fortune m'obligèrent à accepter un emploi plus modeste.
— Et que vous remplissez fort bien...
— Merci, messieurs, merci de tout cœur.
— Mais ceci ne nous apprend pas si l'empereur et l'impératrice. .
— Où donc en étais-je?... Ah oui! Napoléon me disait...
J'avais beaucoup admiré la souplesse de cette diplomatie ; j'en avais gardé la meilleure impression. Et c'est pourquoi, vendredi dernier, comme il redescendait les Champs-Elysées, je cherchai à me frayer un passage vers lui, vers Paoli, vers le protecteur des rois .
Les remous de la foule nous séparèrent et je ne réussis à le rejoindre que le soir du même jour, au
gala de la Comédie-Française. L'entr'acte venait de finir. M. Paoli s'était attardé dans la galerie des bustes. Je l'abordai sans cérémonie et je vis qu'il était en humeur de causer.
— Etes-vous satisfait, monsieur Paoli?
— Je suis charmé .
— Et le roi ?
— Le roi également, je présume. . .
— Vous recevez de lui quelques confidences ? Il vous traite^ sans doute, en ami? N'aviez-vous pas la confiance de sa mère ?
Dès que Ton parle à M. Paoli de la reine Victoria, mille anecdotes s'éveillent dans sa cervelle. Il m'en dévida le chapelet, pour me délasser et m'instruire, et aussi peut-être parce qu'il évitait, par ce détour, des questions qui eussent été trop directes sur Edouard VII. C'était une manière de se renfermer plus étroitement dans la discrétion professionnelle. Je retrouvai, à ce moment, l'adroit politique de Compiègne. Nous nous assimes sur un divan du foyer et je l'écoutai sans l'interrompre, avec infiniment de plaisir.
C'est en 1887 que M. Paoli fut mis à la disposition de Sa Gracieuse Majesté. Elle se rendait aux eaux d'Aix. Il fut attaché à sa personne ; et tout de suite il s'efiorça de prévenir ses moindres caprices. Il y réussit si bien qu'il devint au bout de peu de temps indispensable. Dès que la reine débarquait sur la rive française, elle cherchait des yeux Paoli, le sympathique, le cher Paoli. Il la devançait, préparait son voyage, et travail-
lait la population pour qu'elle fût accueillie partout avec des témoignages de respect et d'allégresse. Ainsi, elle explorait volontiers en voiture les environs de Nice. Le jouroii elle accomplit sa première promenade, elle tomba comme par hasard sur un régiment de cavalerie et s'amusa fort à suivre ses évolutions. Elle exprima à M. Paoli le ravissement oii ces exercices belliqueux Pavaient jetée.
— C'était très beau, monsieur Paoli ! Vos soldats sont magnifiques. Vous ferez mes compliments à leur colonel.
Paoli s'inclinait avec gratitude. Ce qu'il ne disait pas à Victoria, c'est qu'il était l'ordonnateur du spectacle qui l'avait tant réjouie. Comme il savait d'avance son itinéraire, il avait eu soin de l'indiquer à l'un des aides de camp du général.
— Allez donc manœuvrer du côté de la Turbie... Peut-être y rencontrerez-vous la reine...
Et la rencontre ne manquait jamais de se produire: et elle avait, comme nous l'avons vu, les plus heureux effets. Le lendemain,^ nouvel incident. Victoria, en se dirigeant, au petit pas de son équipage, du côté de Villefranche, se croisait avec cinq ou six fantassins, qui se rangeaient le long de la route, portaient la main au |iépi d'un geste élégant et criaient d'une seule voix :
— Vive la reine!
Elle était touchée de cet élan et elle en exprimait sa reconnaissance.
— Ils sont superbes, ces soldats français ! Et qu'ils sont aimables!... Vous le direz à leurs chefs, monsieur Paoli.
Elle ne soupçonnait pas, la bonne reine, qu'ils avaient été plantés là, tout exprès, par l'ingénieux commissaire qui réussissait, de la sorte, à varier ses plaisirs, à lui rendre notre sol plus agréable, plus hospitalier, et à lui montrer notre armée sous des aspects divers et avantageux. Tour à tour, Victoria admirait de la sorte, en détail, la cavalerie, l'infanterie, l'artillerie, la marine nationales. Et Paoli se féhcitait, sinon de créer ces liens qui unissaient le cœur de la vieille souveraine à notre sol, au moins de les resserrer, de les affermir. Il avîjit dans son sac mille ressources. . . Chaque soir il entr'ouvrait sa porte à MM. les journalistes. Il informait la presse niçoise des munificences royales, des actes de bienfaisance accomplis durant le jour. Et quoique Sa Majesté fût très au-dessus de ces petites satisfactions d'amour-propre, il lui était doux qu'on la sût généreuse et compatissante. Elle sentait croître autour d'elle la vénération. Elle s'épanouissait sur cette côte d'Azur, oi^i il lui tardait de revenir, dès que les frimas et les brumes là chassaient de son royaume. A peine débarquait-elle à Calais ou à Cherbourg, qu'un homme, correct, décoré, vêtu de noir, surgissait, empressé à la servir. C'était Paoli .. Les années coulaient, les gouvernements croulaient. Les ministres tombaient comme des capucins de carte. Carnot succédait à Grévy, Perier àCarnot, Félix Faure
à Perier, Loubet à Félix Faure... Paoli ne bougeait point. Si bien que dans notre pays, où tout change, Paoli seul donnait à Victoria l'illusion du calme et de la stabilité.
Comment ne l'eût-elle pas aimé! Elle lui témoignait une grande bienveillance. Je n'ose assurer qu'elle fonda tout exprès pour lui Tordre qui porte son nom, du moins fut-il le premier Français à qui elle en remit les insignes. Et plus tard, au moment de son jubilé, elle honora Paoli d'une invitation spéciale. Il logea à Buckingham, il monta dans les carrosses royaux, il fut de toutes les fêtes. On le combla de politesses, d'égards, de présents. Il reçut des mains de la reine un magnifique vase d'argent, qui portait, gravée sur ses flancs rebondis, une dédicace flatteuse... Et certes ce ne fut point la valeur vénale de ce cadeau qui le toucha, mais l'aff'ectueuse pensée dont il était le symbole...
Voilà ce que m'exposa M. Paoli au foyer de la Comédie, tandis que la prose de Maurice Donnay se déroulait sur la scène. Et ne supposez pas au moins qu'il y eût dans ces confidences la plus légère ostentation, le moindre désir de publicité, bien au contraire. On me supplia de garder pour moi ces petits mystères de 'histoire. Je rie vous les livre que parce qu'ils sont inoff'ensifs, et puis parce qu'il est apparemment dans ma destinée de ne pouvoir garder un secret. J'eusse voulu en apprendre davantage... Mais la représentation tirait à sa fin.
LE PROTECTEUR DES ROIS 3o7
Le narrateur disparut. Le commissaire se ressaisit. Et je laissai aux soins de sa charge Paoli, l'excellent Paoli, le protecteur des rois.
Nous nousretrouvâmesaugaladerOpéra, Mlle Zambelli venait de danser le ballet du Cid; et j'avais eu Fimprudence de l'applaudir avant qu'Edouard VII eût donné le signal de l'enthousiasme, ce qui m'avait valu un regard courroucé de mes voisins de loge, mieux instruits que je ne l'étais des rigueurs protocolaires. Confus de cette faute, et mécontent de moimême, j'errais parles couloirs. J'y rencontrai M. Paoli, toujours affable et plein de mansuétude. Je lui confessai mon ennui dont il daigna sourire. Je lui demandai :
— Edouard VII est-il très formaliste et très exigeant sur le chapitre de l'étiquette ?
M. Paoli me répondit :
— Le roi d'Angleterre a le juste sentiment des convenances et de la dignité de son rang. Mais ce qu'il y a en lui de solennel est tempéré par la grâce. Car il a beaucoup d'esprit.
J'espérais qu'il allait me communiquer quelques traits piquants de Sa Majesté, et déjà j'ouvrais l'oreille. Mais, selon sa coutume, M. Paoli fit dévier l'entretien vers les choses d'autrefois.
— On se forme, dans le public, de fausses idées sur les personnes royales. Elles ont plus de bonhomie qu'il ne le semble généralement. Que n'a-t-on pas dit
358 L'ElVfVERS DE LA GLOIRE
de rimpéralrice Eugénie?... Eh bien, elle est cordiale et charmante. Il y a deux ans, elle m'accorda la faveur de me convier à dîner.
— Vraiment, monsieur Paoli, n'aviez-vous pas peur de vous compromettre ?
— C'est ce que je pris la liberté de lui faire observer... Elle m'avait placé à table à sa gauche. « Votre Majesté, lui dis-je, croit-elle qu'il y ait beaucoup de fonctionnaires de la République qui^ eussent osé accepter son invitation?... » Elle merépondit : u Croyezvous qu'il y ait beaucoup de fonctionnaires à qui je l'eusse adressée? »
Bien répliqué, ma foi! N'importe! M. Paoli me semble très imprudent. Tout de suite, il ajouta :
— Je m'empressai de raconter la scène à M. Waldeck-Rousseau qui me couvrit de son approbation. Ce sont de ces aventures qu'il vaut mieux retracer soimême, afin qu'elles ne soient pas dénaturées par la malveillance.
A la bonne heure! M. Paoli est bien l'homme avisé et sage que je supposais. Il poursuit :
— Au fond, voyez-vous, les rois et les empereurs adorent la simplicité. Leur morgue n'est qu'apparente et c^est avec délices qu'ils sen dépouillent, quand les regards du monde ne sont plus fixés sur eux. Ah! si vous aviez connu comme moi, l'impératrice d'Autriche.
L'infortunée Elisabeth fut au nombre des augustes <( clientes » de Paoli. Il voue à sa mémoire un culte
pieux. Elle était si séduisante! Lorsqu'elle partait pour sa résidence annuelle du cap Martin, elle lui faisait signe. Il accourait. Elle ne pouvait vivre sans lui. Elle n'acceptait pas un cheval, que Paoli ne Feût essayé, et n'embauchait pas un valet, que Paoli ne Teût scruté de son œil infaillible... Paoli était pour elle un oracle. Trois jours avant sa mort, elle lui faisait écrire, et le mandait à Genève. En même temps que sa lettre, il lisait dans les journaux la dépêche du monstrueux attentat de Luccheni. Il prit le train, et ne put, en arrivant, que verser des larmes sur le cadavre de Fexquise femme qui lui avait montré tant de sympathie. On le pria d'accepter le couteau de chasse dont elle ne se séparait point et qui ne l'avait pas préservée, hélas, des coups du lâche meurtrier. M. Paoh conserve cette relique avec cent autres qu'il doit à la libéralité des princes. Mais il n'en est pas qui lui suggère des réflexions plus mélancoliques.
— ■ Pauvre impératrice ! J'ai gardé un recueil des paroles qui lui échappaient lorsque nous l'accompagnions au bord de la mer, sur le sable de la grève, parmi ces tamaris et dans ces bois de pins qu'elle aimait. Elle avait l'âme profonde. Et les mots qui lui montaient aux lèvres donnaient le frisson. On ne savait trop doîi ils venaient, de la terre ou du ciel. L'un de nous lui ayant ofl"ert une urne lacrymatoire découverte en Grèce, nous lui dîmes : « Puisse Votre Majesté ne conserver dans cette urne que des larmes de joie. » Elle demeura rêveuse... « Alors, répondit-elle,
elle restera toujours vide, et pour les autres larmes, elle est trop petite. »
Je continuais d'écouter M. Paoli.
— Une autre fois (c'était par une radieuse soirée de printemps, les étoiles brillaient, et la brise nous apportait des odeurs de roses), elle nous dit : a Dans cent ans, rien de ce qui vit aujourd'hui n'existera; il ne subsistera plus une seule des créatures vivantes du temps actuel; peut-être la moitié des trônes d'Europe seront-ils renversés ; une humanité nouvelle remplacera notre humanité. Tout ce qui nous paraît grand, nécessaire et durable aura seulement été, afin de n'être plus en ce temps-là. Nous ne sommes éternels que par ce qui rattache le passé à l'avenir. Nous ne sommes rien de plus qu'une fleur de pavot ou une vague... »
Assurément ce sont là de nobles pensées, non pas très neuves, mais propres à inspirer l'humilité et à rabaisser l'orgueil. Elles empruntaient une éloquence particulière au lieu oii nous étions, à ce théâtre, à ces tapis, à ces marbres, à ce temple somptueux, à la féerie de cet escalier sur les degrés duquel se tenaient, debout, sabre en main, casqués, cirés, éperonnés, les plus beaux soldats de France.
A mon tour, je voulus exprimer les réflexions que cette vue m'inspirait. Mais mon interlocuteur s'était évanoui, comme une ombre. Et c'est en vain que je cherchai, à mes côtés, le digne commissaire, le protecteur des rois, Paoli.
Hier matin, je pus encore le' saisir au vol. Il était très affairé, mais radieux. Il me fit admirer une épingle en diamant qui étoilait sa cravate.
— Voici le souvenir que me laisse Edouard VII. Je vais préparer son départ... Adieu!
Il me quitta. Puis, se retournant :
— Sa Majesté est ravie.. . ravie!...
Il s'éloigna, tout courant, vers l'ambassade oii l'appelait son devoir. Je m'engageai dans la rue de la Paix ; j'aperçus des ouvriers qui s'occupaient déjà à défaire les guirlandes, si lumineuses la veille, maintenant si mornes, et à replier les oriflammes, et à décrocher et à remiser les lampions. N'était-ce pas un peu tôt? Eh quoi! Edouard est dans nos murs, la pièce n'est pas achevée et déjà l'on enlève le décor! Les phrases d'Elisabeth, que le protecteur des rois, le bon philosophe Paoli m'avait citées, me revinrent à l'esprit :
« Tout ce qui nous paraît grand est éphémère... Nous ne sommes rien de plus qu'une fleur de pavot ou une vague... »