‹ L'Envers de la gloire (volume 2)Chapitre 3 sur 29 · EMILE ZOLA · texte numérisé non relu

EMILE ZOLA

Je suis allé revoir hier mon vieil ami M. Albert Lacroix, Fancien libraire. Je voulais prendre des nouvelles de sa San Lé, mais — l'avouerai-je? — ma visite avait un autre mobile. L'entretien de M. Lacroix, nourri d'anecdotes piquantes et de souvenirs, est de ceux dont je ne me lasse point Et puis, lorsqu'il me fît, au sujet des Misérables, les précieuses révélations qu'on a lues plus haut, il m'avait dit, me montrant une caisse bondée de paperasses :

— Il y a là des trésors. Ce sont les lettres que j'ai reçues de tous nos auteurs illustres, depuis Lamartine jusquà Zola. Nous les lirons ensemble, quand vous voudrez.

Ces paroles ne m'étaient pas sorties de la mémoire. La malle de M. Lacroix me hantait. Elle me poursuivait dans mes rêves. J'y puisais, à brassées, d'admirables autographes que M. Spoelberch de Lovenjoul eût payés au poids de For. Une telle obsession devenait trop douloureuse et je résolus d'y mettre un terme, en rappelant à mon vénérable ami son obligeante promesse.

Je le trouvai dans son petit logement, sous les toits. Il s'occupait à corriger les épreuves de son Histoire de France en vingt volumes et regardait, entre temps, tomber la neige d'un air mélancolique.

— J'arrive de Suisse, dit-il. Je m'y portais à merveille, au milieu des brouillards et des frimas. A peine rentré à Paris, je m'y suis enrhumé. Votre maudite ville ne me vaut rien... Mais c'est assez parlé de moi...

11 me fixa de ses yeux spirituels :

— Je devine l'objet de votre visite. On inaugure bientôt le monument d'Erckmann-Chatrian ; et vous venez me demander sur eux quelques papiers,

— Ma foi, je n'y songeais guère.

— Oui, oui, beau masque. On vous connaît. Eh bien ! puisque vous voilà, nous allons vider la fameuse malle.

Nous la renversâmes sur le plancher. Il en sortit des liasses de hîttres et des manuscrits. M. Lacroix, toujours agile et vif, malgré son grand âge, se précipita pour les ramasser.

— Le dossier de Zola, le dossier de Concourt, le dossier de Michelet... Erckmann-Chatrian... Justement, voici qui les concerne.

En classant ses richesses, le brave éditeur commença de me parler de choses très anciennes et qui, dès les premiers mots, me captivèrent.

Un jour de Tannée 1863, M. Lacroix déjeunait avec Hetzel, chez Caron, à Fangle de la rue Jacob et de la rue des Saints-Pères. Chaque jeudi, ils se rejoignaient dans cet antique café blanc et or où fréquentaient les joueurs d'échecs de la rive gauche, et y causaient de leurs affaires — car ils avaient en commun un certain nombre d'auteurs.

— Devons-nous continuer avec Erckmann-Chatrian? demanda Hetzel... Leurs romans se vendent mal.

— Ils ont beaucoup de talent, répondit Lacroix.

— Sans doute. Mais les chiffres sont les chiffres. La moitié du Fou Végof\ la totalité de Daniel Rock^ les trois quarts du Joueur de Clarinette nous restent en magasin.

Ils résolurent de tenter une dernière expérience. Ils publièrent Madame Thérèse^ qui s'enleva péniblement. Enfin ils décidèrent le Journal des Débats à donner en feuilleton le Conscrit de i8i 3. Et soudain, sans qu'ils pussent en deviner les raisons, la vogue arriva aux écrivains jusqu'alors méconnus. Ce fut de l'engouement, de la rage. Cent mille exemplaires du Conscrit partirent en quelques mois. Madame Thérèse^ à son

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tour, fut entraînée. Les noms obscurs d'Erckmann- Chatrian étincelèrent. Et lorsqu'ils se réunirent de nouveau au caféCaron, Hetzel etLacroixse réjouirent de n'avoir pas rompu avec ces romanciers qui contribuaient maintenant à leur fortune.

Il y a, dans le succès, un grain de mystère. Ce n'est pas le seul mérite qui le détermine ; c'est aussi l'occasion, un heureux concours d'événements, la « veine», comme dit Capus, et enfin l'adresse qui consiste à fixer l'attention du public, à la tenir éveillée, à l'exciter par une réclame ingénieuse et savante...

Le bon M. Lacroix clignait de l'œil, avec malice, derrière son binocle.

— On traite nos jeunes gens d' « arrivistes ». On les accuse de se pousser effrontément vers la gloire, d'user de la camaraderie et de soudoyer la presse pour que leurs noms y soient exaltés. Si vous croyez que leurs devanciers se privaient de ces moyens I Dans tout littérateur, entendez-moi bien, est un cabotin qui sommeille. Eh ! grands dieux ! je ne les blâme point I Ils ont beaucoup travaillé. Ils veulent réussir. Ils sont ambitieux. N'est-ce pas leur droit? N'est-ce pas leur devoir? La période des débuts est si malaisée ! Aussi sont-ils animés d'une égale impatience et doués d'une adresse, d'une souplesse merveilleuses dès qu'il s'agit des intérêts de leur réputation. Lamartine, Hugo, Balzac, Dumas, Michelet, Zola, furent à cet égard d'incomparables metteurs en scène.

Il prit à terre une épaisse chemise de papier gris.

— Tenez, voilà Thistoire complète des premiers livres d'Emile Zola. Feuilletons les lettres qu'il m'a adressées. Vous en déduirez de curieuses indications sur son caractère. Et peut-être en tirerez-vous une leçon de PliilosoiDhie.

Nous ouvrîmes le dossier... M. Lacroix ralluma son éternelle cigarette, essuya les verres de son lorgnon. Et lui, fumant, riant, se trémoussant sur sa chaise, et moi, déchiffrant, compulsant, annotant, rapprochant du texte écrit les paroles de mon hôte, nous reconstituâmes la jeunesse de Zola, son énergique effort vers la renommée, le roman de ses romans...

Le vieil éditeur se souviendra toujours de la première conversation qu il eut avec Emile Zola, C'était à la fin de Tannée 1863. Il vit entrer dans son cabinet du boulevard Montmartre un gros garçon timide et gauche qui sortit de sa poche un paquet soigneusement plié et ficelé de faveurs bleues.

— Je suis employé à la librairie Hachette, dit-il, et j'utilise mes loisirs à des travaux littéraires. Je vous apporte quelques nouvelles que je voudrais bien faire paraître... Me promettez-vous de les lire?

M. Lacroix protesta de sa bonne volonté. Zola reprit avec embarras :

— Je ne vous cache pas que je les ai montrées à plusieurs de vos confrères. Ils m'ont rendu le manuscrit sans l'ouvrir. Et je suis un peu découragé, un peu las. Puis-je espérer un meilleur sort?

— Revenez dans huit jours. '

C'était la formule usitée pour éconduire les importuns. Zola partit. Et M. Lacroix, qui était surchargé de soucis de toutes sortes, n'y pensa plus. Et, chaque matin, il rencontrait, au seuil de la boutique, le gros jeune homme timide, qui implorait, sans l'obtenir, sa réponse. Enfin l'obstination de Zola fut récompensée.

— Je vous en prie, répétait-il, lisez mes Contes a Ninon. N'en lisez qu'un, au hasard. Je vous assure que j'ai du talent.

Il y avait dans son accent, dans son regard une conviction si sincère que M. Lacroix en fut touché. Il accepta d'éditer sans frais le volume. Et, pour sceller leur accord, Zola lui écrivit la lettre suivante :

Paris, 2 juillet 1864.

Mon volume de nouvelles, sous le titre de Contes à ISinon, sera publié dans la collection Hetzel et Lacroix.

Le tirage du volume pourra se faire à quinze cents exemplaires ; au delà de ce nombre et en cas de seconde édition, il me sera accordé un droit d'auteur de vingt-cinq centimes par exemplaire.

Comme équivalent de vos frais de première éditioii;, je m'engage, aux termes de ma lettre de proposition, à faire pour mon volume, dans tous les journaux, des annonces ou réclames, pour une valeur au moins égale aux h-ais d'impression de l'ouvrage, sans que M. Hetzel, ou vous, vous ayez à supporter aucune dépense de ce chef

L'ouvrage réussit médiocrement. Il s'en écoula

deux ou trois cents exemplaires. La Confession de Claude, qui suivit, eut le même sort. Zola craignait de s'aliéner les sympathies de cet éditeur qu'il avait eu tant de mal à conquérir; il le comblait d'égards et de petits soins : « Envoyez-moi VAmi Fritz, d'Erckmann- Ghatrian, disait-il. Je lui consacrerai trois colonnes dans le Salut public de Lyon. » (Il y rédigeait la critique des livres nouveaux.) Mais ces expédients ne valaient pas un franc succès personnel. Et ce succès se faisait attendre. Zola le sollicitait de mille manières; il ébauchait des desseins gigantesques, mais avant de les imposer à la foule, il fallait lui crier son nom, la forcera s'arrêter, à se retourner. Il fallait à tout prix sortir de l'ombre. C'est alors qu'il s'avisa d'un stratagème imprévu. Il proposa à M. Lacroix de réimprimer les Contes à Ninon, en y ajoutant des images. Celui-ci poussa les hauts cris. Rééditer un livre qui ne s'était pas vendu I c'était de la folie pure! Mais Zola avait son idée. Il insista. « Si vous connaissiez le dessinateur qui me prête son concours, disaitil, vous seriez converti. » Cet artiste, il n'ose pas l'indiquer plus clairement, il le désigne par périphrase. Il a peur d'effrayer M. Lacroix ;

Quant à Tartiste et à moi, vous nous donnerez tant pour cent sur chaque exemplaire vendu. Nous acceptons à l'avance ce que vous nous offrirez. Vous voyez que, de toutes les façons, nous nous mettons à votre disposition. Nous désirons faire une affaire d'art et non d'argent ; nous voudrions, pour que vous acceptiez, vous faire toutes les

conditions possibles. Il me déplairait d'avoir à retirer le livre de chez vous, qui y est fort bien. D'ailleurs^ je compte sur un succès, tout au moins de curiosité. Mon dessinateur va faire grand bruit dans quelques semaines d'ici. Ce serait pour votre maison une véritable publicité. Vous savez que je me connais en cette matière et que je me suis trouvé à une bonne école pour les réclames. Je vous ai promis pour les Contes à Ninon, in-18, une large publicité, et j'ai tenu plus que je n'avais promis. Eh bien! je crois pouvoir m'engager à vous assurer pour les Colites à Ninon in-8° une publicité plus large encore. Certaines circonstances amèneront forcément ce retentissement.

Naturellement, de si grandes précautions intriguaient le libraire. Quel pouvait être cet illustrateur masqué? Portait-il un nom éclatant? Etait-ce M. Meissonier ou M. Gérôme? Appartenait-il à l'Institut ? Ou bien venait-il d'un pays extravagant, du Kamtchatka, du Japon, de FAmérique ? Quand Zola eut jugé que son homme était à point, il se décida aux confidences; il lui dévoila le plan qu'il avait conçu.

Paris, 8 mai 1867.

Je comprends le désir que vous témoignez de connaître la manière de l'artiste qui doit illustrer les Contes à Ninon. Je dois cependant vous faire remarquer que l'arLisle ne demande aucune rémunération immédiate et proportionnelle, mais seulement un tant pour cent sur chaque exemplaire vendu. Nous désirons avant tout faire une œuvre purement artistique, sans contrôle d'aucune sorte : c'est pourquoi nous voulons rester entièrement maîtres.

Si je pouvais causer avec vous, je vous ferais com-

prendre le mécanisme de l'affaire que je vous propose, et je suis certain que vous accepteriez cette affaire. Je vais essayer de m'expliquer le plus clairement possible.

Il ne s'agit pas cVune œuvre ordinaire. Pour moi et pour l'artiste, je le répète, il s'agit d'une œuvre d'art. Pour vous, il s'agit d'un succès d'argent. Mon dessinateur est M. Edouard Manet, jeune peintre de grand talent, dont vous devez connaître la bruyante réputation. On a fait de lui le type de l'excentricité, on se plaît à tourner ses œuvres en ridicule, comme on a tourné en ridicule les premières toiles de Decamps et de Delacroix Demain, j'en ai l'intime conviction, M. Edouard Manet sera accepté comme un maître. J'ai plaidé chaleureusement sa cause dans feu l'Événement, et, par reconnaissance^, par sympathie, il veut bien me faire quelques dessins pour mes Contes à Ninon. Dans quelques semaines, M. Manet ouvre une exposition particulière de ses œuvres, à côté de l'exposition de Courbet; il vient de dépenser io.OOO francs pour se montrer au public dans l'ensemble de son talent. Il est certain d'avoir une publicité énorme, la publicité que Courbet a déjà eue en 1855. Vous voyez, dès maintenant, que l'œuvre que je vous propose d'éditer n'est pas une œuvre ordinaire, ainsi que je vous le disais. La manière de l'artiste ne doit pas vous inquiéter ; peu vous importe qu'il fasse ceci ou cela ; il signe, et voilà tout : son nom vaut du bruit, de la curiosité, une publicité qui amènera le public chez vous. Tout le tapage qui s'est fait autour de M. Manet, tout le tapage qui se fera encore ces jours-ci est une assurance que son œuvre ne passera pas inaperçue. S'il s'agissait d'un dessinateur ordinaire, d'un homme qui a la spécialité des culs-de-lampe et d'autres babioles, je comprendrais vos défiances. Mais ici votre spéculation ne porte pas sur l'aspect plus ou moins plaisant des dessins, mais sur le nom, sur la réputation bruyante du dessinateur.

Je ne sais si je me suis bien expliqué. Je ne parlerais pas aussi carrément à certains de nos éditeurs de Paris. Mais j'ai appris à connaître votre sagacité, votre coup d'œil prompt à saisir les phases probables d'un succès. Si vous m'accordez quelque expérience en matière de réclame, croyez à mes assurances; mon nom et celui de Manet mis sur une même couverture doivent tirer l'œil des passants et les forcer à s'arrêter.

D'ailleurs, je vous envoie deux eauX-fortes que M. Manet a gravées lui-même d'après deux de ses tableaux. Il ne peut faire en ce moment les deux croquis que vous me demandez, se trouvant accablé d'ennuis par les soucis de toutes sortes que lui cause la prochaine ouverture de son exposition particulière. J "ai pensé que les deux eaux-fortes ci-jointes vous mettraient à même de comprendre Je talent vigoureux et original du peintre. L'eau-forte représentant une danseuse espagnole est, à mon sens, un chef-d'œuvre d'une souplesse et d'une énergie rares. On dirait une eauforte de Goya. Soyez sans crainte, je sais ce que j'ai fait en choisissant M. Manet pour dessinateur. Vous me connaissez assez pour savoir que je cherche le succès. Vous avez bien voulu me dire un jour que j'étais habile. Eh bien ! jamais je n'ai si habilement travaillé à ma réputation qu'en cherchant à mettre le nom de Manet sur une de mes œuvres. — Faites l'affaire et vous verrez si je me trompe.

Cette lettre est amusante. Elle est très politique. Elle renferme quelques flatteries à l'adresse de M. Lacroix : « Je connais votre sagacité, voire coup d'œil. » Ces précautions étaient nécessaires pour faire avaler à un honorable commerçant, obligé de compter avec les goûts du public, le choix d'un pareil collaborateur.

Aujourd'hui Manet est classé parmi les maîtres. On se dispute ses toiles. Mais en 1867, il n'en allait pas de même; elles étaient dédaignées, elles soulevaient une universelle moquerie...

M. Lacroix ne m'a pas caché que le projet de Zola le précipita d'abord dans un profond étonnement.

— Mais aussi j'admirai son imagination si fertile et l'âpre désir où il était d'avancer. Sans cesse il revenait à la charge : « J'ai plus besoin de bruit que vous, disait-il. Croyez-moi, c'est l'homme qu'il nous faut. Vous verrez le beau tapage. » Et non seulement j'acceptai de publier l'édition illustrée des Contes, mais j'étais tout prêt à signer avec Zola pour une nouvelle série de volumes. Que voulez-vous? J'avais foi en ce jeune homme. Son enthousiasme m'échauffait et endormait ma prudence.

Ces espoirs s'évanouirent, Edouard Manet n'exécuta pas les dessins qu'il avait promis ; Zola retomba dans ses incertitudes et dut chercher un autre moyen de frapper le grand coup qu'il méditait. Il ne s'attardait pas aux regrets stériles. Dès qu'une de ses œuvres avait vu le jour, il ne s'inquiétait plus que de la suivante. Celle qu'il préparait en 1867 commença de paraître dans V Artiste. Aussitôt Emile Zola entreprit, par de savants travaux d'approche, le siège de son éditeur. Il lui écrivait,, le 21 septembre 1867 : « J'espère que puisque vous avez deux de mes enfants, vous voudrez bien yous charger d'un troisième. Vous

savez que Funion fait la force. Trois volumes sont plus forts contre le public que deux. » Le surlendemain, nouvelle lettre, corroborant la première :

Si je ne vous ai pas envoyé les numéros de V Artiste qui contiennent mon roman, c'est que M. Guérin m'avait assuré que vous deviez avoir ces numéros à Bruxelles. Aujourd'hui encore, il me dit que votre maison de Paris vous les enverra, si vous ne les avez pas. Donc^ je ne m'inquiète pas de ce détail. Quant au titre, il sera d'autant meilleur, selon moi, qu'il sera plus simple. L'œuvre s'intitule dans ['Artiste : Un mariage cVainoiu\ mais je compte changer cela et mettre Thérèse Raquin, le nom de l'héroïne. Je crois que le temps des titres abracadabrants est fini et que le public n'a plus aucune confiance dans les enseignes.

En deux mots voici le sujet du roman : Camille et Thérèse, deux jeunes époux, introduisent Laurent dans leur intérieur. Laurent devient l'amant de Thérèse, et tous deux, poussés par la passion, noyent Camille, pour se marier et goûter les joies d'une union légitime. Le roman est l'étude de cette union accomplie dans le meurtre ; les deux amants en arrivent k l'épouvante, à la haine, à la folie, et ils rêvent, l'un l'autre, de se débarrasser d'un complice. Au dénouement, ils se suicident.

L'œuvre est toute dramatique, très poignante et je compte sur un succès d'horreur. Une prompte réponse, je vous prie.

Le traité fut conclu. Thérèse Raquin naquit. Le volume fit un peu plus de bruit dans le monde que ses frères. On en tira une seconde édition. Le colportage en fut interdit, à cause des audaces qu'il contenait et

qui avaient alarmé les pudeurs de la censure. L'auteur eut un moment de joie. Si des polémiques de presse avaient pu se greffer sur l'incident I II essaya de les allumer, ainsi qu'en témoigne ce billet :

31 juillet 1868.

J'ai songé à une chose : puisque Ulbach va répondre aux notes du colportage, ne pourrait-il pas glisser dans son article un mot pour Thérèse Raquin? Faites-lui donc lire la préface de la deuxième édition et prenez en mon nom l'engagement que je ne lui répondrai pas, même s'il m'attaque de nouveau.

Dites également à Robert Hait qu'il parle de mon livre. Je parlerai du sien. C'est bien le moins que nous nous soutenions mutuellement, puisqu'on nous attaque en bloc.

Mais non... Les journaux gardèrent le silence. La tempête annoncée s'apaisa. Thérèse Raquin continua son petit bonhomme de chemin, sans heurt, sans secousse. Elle éveilla l'attention de la critique intelligente et lettrée, mais laissa la grande masse des lecteurs à peu près indifférente. Et Zola, qui travaillait, avec son invincible ténacité, à un nouveau livre, pestait tout bas contre leur mollesse. Mieux eût valu un échec retentissant que cette paisible réussite. Il rêvait batailles, blessures échangées, débordement d'invectives, attaques et répliques furibondes... Comment déchaîner cet orage salutaire, qui, du jour au lendemain, l'eût arraché aux ténèbres oii il languissait?

Enfin son vœu fut exaucé.

A cet endroit de sa narration, Testimable M. Lacroix s'est interrompu. Il a poussé un grand éclat de rire.

— Ce fut une aimable comédie. Et je peux vous en parler savamment puisque, de connivence avec Zola, j'y jouais un rùle. Nous étions tous deux de mèche.

M. Lacroix assujettit les verres de son binocle et se caressa la barbe. Et cela m'indiqua qu'il avait à me rapporter une anecdote très divertissante.

11 achevait d'imprimer Madeleine Férat, le quatrième roman de Zola. La censure, qui s'était déjà montrée sévère pour Thérèse Raquin^ s'arma d'une rigueur plus impitoyable. Elle menaça l'auteur et l'éditeur de la police correctionnelle. M. Lacroix avait empoché, au cours de sa carrière, beaucoup de mois de prison ; il accueillit sans plaisir cette nouvelle, et eut la velléité de battre en retraite. Mais Zola ne l'entendait pas ainsi, et il lui dépêcha cette épître fulminante :

Paris, 14 novembre 1868.

Cher monsieur, je reçois votre lettre qui me surprend beaucoup. Je connais votre position devant la justice française, et j'aurais été le premier à vous avertir, si j'avais pensé que la publication de mon livre pût présenter quelque danger pour vous.

Raisonnons, je vous prie. Madeleine Férat a déjà été publiée dans VÉvéncment sous le titre La Honte. Il est impossible qu'on inquiète cette œuvre mise en volume. Ce qui a été autorisé sur la voie publique ne saurait être défendu dans les librairies. M. Bauer m'a bien dit ce qu'il vous a

dit à vous-même. Il paraît qu'en effet le procureur impérial l'a averti que, bien qu'on lui eût fait grâce, à lui qui est un officieux, on pourrait fort bien ne pas me faire grâce, à moi, rédacteur de la Tribune. C'est là bel et bien de la censure préventive, et au lieu de me demander des suppressions vous devriez m'aider à dire son fait au parquet. La question est celle-ci : peut-on poursuivre en volume une page quia été tolérée sur la voie publique? — et, d'autre part, un procureur impérial peut-il prendre sur lui d'annoncer à l'avance les poursuites dont un livre non publié sera l'objet. Remarquez que le procureur impérial parlait de ces poursuites futures au directeur même du journal auquel il venait de faire grâce.

Je ne vous accorde donc pas les coupures que vous me demandez. Pour moi il y a une question de droit. Je crois de ma dignité d'aller en avant, d'affronter ce danger dont on me menace. Et s'il le faut, je raconterai tout haut cette histoire.

Une autre raison me fait vous refuser la coupure en question. C'est que le passage incriminé contient toute la thèse du roman. J'ai pris cette thès^ dans Michelet et dans le docteur Lucas, je l'ai traitée d'une façon austère et convaincue, je n'entends pas convenir que j'aie pu être immoral. Je préfère que le volume ne paraisse pas. D'ailleurs, j'espère que vous comprendrez mes raisons et que vous reviendrez sur votre décision.

Zola avait un souci louable de sa dignité d'écrivain. Et puis, l'occasion était trop avantageuse pour qu'il la laissât échapper. Ce tumulte, après lequel il soupirait depuis si longtemps, s'offrait de lui-même I Et il y aurait bénévolement renoncé!... Il débarque tout bouillant chez Lacroix, il le remonte, il l'échaufFe. II

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dresse, avec lui, ses batteries. Voici comment ils procéderont. Ils feindront, pour la galerie, de se fâcher. Zola signifiera par huissier à son éditeur l'ordre exprès de mettre Fouvrage en vente. L'éditeur regimbera. Et les journaux seront saisis de l'aventure. Des bruits sournoisement semés, puis des notes plus vives, puis de violents entrefilets en instruiront le public .. Et l'arsenal est forgé par nos deux compères. J'en ai là, sous mes yeux, toutes les pièces. La plus importante, c'est la sommation sur papier timbré :

L'an mil huit cent soixante-huit, le vingt-sept novembre, à la requête de monsieur Emile Zola, homme de lettres, demeurant à Paris-BatignoUes, rue Truffaut, 23, j'ai François-Victor Denis, huissier près le tribunal de la Seine, fait sommation à MM. Lacroix, Verboeckhoven et Ci^, de, dans le plus bref délai, avoir à mettre en vente un volume ayant pour titre : Madeleine Férat, etc.

A côté de cet acte extra-judiciaire, et dans la même enveloppe, je découvre le bout d'article rédigé de la plume de Zola et destiné au Figaro. Cela est parfait. C'est un modèle du genre. Jugez plutôt :

Il y a, en ce moment, entre un romancier et un éditeur, un conflit dont les détails sont des plus curieux. Nous donnons ces détails sous toutes réserves M. Emile Zola a publié dans un journal un roman : La Honte, qui doit porter en librairie le titre de Madeleine Férat. M. Lacroix refuse aujourd'hui de mettre ce livre en vente, bien qu'il soit lié par un traité avec Fauteur.

Il paraît que lors de sa publication en feuilleton, un

passage de ce roman aurait ému le jDarquet qui aurait fait appeler le directeur du journal. « On vous fait grâce, aurait dit le procureur impérial, parce que vous êtes bien en cour; mais prenez garde, l'œuvre sera sans doute poursuivie en volume, et vous pourriez être inquiété. »

Le directeur, effrayé, se serait alors empressé de venir rapporter cette conversation à M. Lacroix qui hésite, naturellement, à accomplir son traité deva.nt une pareille menace. De son côté, M. Emile Zola serait bien décidé à n'accorder aucune coupure, faisant de cette affaire une question de droit, prétendant que ce qui a été autorisé sur la voie publique ne saurait être poursuivi en volume. On parle d'huissier, et il y aura peut-être procès.

Et l'on affirme qu'il n'y a plus de censure préventive !

Il faut croire que le Figaro^ sollicité, refusa de marcher. Il était apparemment « gêné par ses attaches officielles ». Zola s'empressa de le mander à son éditeur.

Vous trouverez, ci-jointe, la note qui devait passer dans le Figaro. Je la trouve si complète, si réussie, que je ne puis me décider à la perdre. Tâchez donc, pour l'amour de Dieu! qu'on la publie quelque part. Feyrnet est de retour, je pense. Il pourrait la donner dans le Temps. S'il refuse, voyez ailleurs.

Pour ma part, j'ai brûlé mes vaisseaux. Toute ma causerie de la Tribune, qui doit paraître samedi, est consacrée à notre affaire. Puisque personne ne veut m'aider, je m'aiderai moi-même. Je pense que vous m'approuverez. Ma causerie fera grand effet, j'en suis sûr.

Mais je compte absolument sur vous pour m'aider. Il faut que le Temps me seconde.

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La campagne ne fut pas aussi chaude qu'Emile Zola l'eût souhaité. L'Empire ne releva pas son défi et renonça à le poursuivre. Trois jours s'écoulèrent. Le « communiqué » attendu n'arrivait point. Alors Zola presse son complice de lancer l'ouvrage ; il n'y a pas une minute à perdre si l'on veut avoir le bénéfice de cette escarmouche. On oublie si vite en France ! Hâtezvous, Lacroix, hâtez- vous!

2 décembre 1868.

Le bruit s'apaise et je ne crois pas qu'on m'envoie un communiqué. Il serait bon de ne pas perdre de temps. Je suis d'avis qu'on mette en vente samedi.

Voici le grand avantage que je vois à paraître ce jour-là. Il faudrait, dans ce cas, obtenir à toute force un article d'Henry Fouquier dans le Figaro. Vous savez qu'il fait sa causerie le dimanche. Tachez de le voir et sondez-le. Suivant ce qu'il vous dira, remettez-lui immédiatement un exemplaire, en lui demandant d'annoncer la vente de ce terrible roman qui... que. ., etc. Vous voyez tout le parti qu'on tirerait d'une pareille annonce.

Après ces innombrables péripéties, Madeleine Férat prit son essor. Le livre n'était pas ennuyeux. On en avait parlé. Il se vendit mieux que Thérèse Raquin. Zola s'acheminait vers les gros tirages. Il inspira dès ce moment à M. Lacroix., et comme stratège et comme littérateur, une confiance sans limite. Et ils signèrent le mémorable traité qui devait passer plus tard aux

mains de M. Georges Charpentier et qui servit de base à leur féconde association.

M. Albert Lacroix acheva son récit en même temps que sa trentième cigarette.

— Avais-je tort, conclut-il, de prétendre que les routes de la gloire ,sont étrangement encombrées et hérissées de difficultés? Soyons indulgents à ceux qui s'y engagent. Le génie ne suffit pas à les conduire au succès. L'exemple de Balzac et de Zola nous le prouve. Il en est des victoires littéraires comme des victoires diplomatiques. Cela s'échafaude, se combine, se cuisine — c'est le mot — dans la coulisse. Le public n'aperçoit que le résultat de la bataille; il ignore par quels procédés ingénieux on Ta gagnée. Mais il n'est pas permis aux gens du métier d'être si naïfs. Aussi quand je vois la critique dénoncer avec indignation l'audace et l'humeur impatiente de nos jeunes écrivains je souris — moi qui connus leurs prédécesseurs...

Le digne libraire sourit, effectivement... Et tandis qu'il s'exprime avec tant de clairvoyance et de sagesse, je considère son humble logis, les pauvres objets dont il est orné, le petit poêle, la lampe fidèle, l'étroite table où le philosophe corrige nuit et jour les épreuves de son Hhtoire de France, et la grosse malle — la malle symbolique — échouée sur le parquet, et qui renferme en ses flancs les illusions et les déceptions d'une longue vie.

— Mon cher monsieur Lacroix, vous devriez posséder un palais à la ville, un château à la campagne et

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des rentes de nabab... Gomment n'est-il rien demeuré, de tout Targent qui a passé par vos mains?... 11 soupira doucement, sans amertume :

— C'est rinstant, dit-il, de nous souvenir de nos classiques :

Sic vos, non vobis mellificatis, apes. . .

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