SCENE III HUGHES, GENEVIÈVE
GENEVIÈVE, d'une voix de rêve. '
Hughes... Hughes !
HUGHES
Ah ! c'est encore elle ! Je la sentais bien, dans l'air de ce soir!..
D'un air découragé, il se dirige vers le banc. GENEVIÈVE.
Tu m'attendais, n'est-ce pas ? Tous les hommes savent bien que les morts reviennent... C'est pour-
quoi ils n'en disent jamais dé mal. Ils les redoutent.
HUGHES, l'air effrayé , comme de reproches possibles.
Moi, ma Geneviève, j'ai respecté ta mémoire !
GENEVIÈVE
Je t'ai vu triste. Ne sois pas si triste! Souvienstoi de nous... Notre amour est plus fort que la mort... Tout est encore, puisque tu n'as rien oublié...
HUGHES
Rien!..
GENEVIÈVE
Rappelle-toi les commencements. Un soir de brume aussi... dans le parc du grand château... nos premiers aveux. Nos doigts étaient ensemble aux roses d'un bouquet...
HUGHES
Je me rappelle...
GENEVIÈVE
Et puis tu as ôté les bagues de mes doigts, et, par jeu, tu les glissais aux tiens.
HUGHES
Je me rappelle.,.
GENEVIÈVE
Ah ! nous avons ôté des amants frénétiques. La mariée blanche devint l'épouse de feu... Nos baisers 1 Certains soirs, tu disais qu'ils avaient un goût de fruit, que toute ma chair exhalait une odeur d'ananas. Nos baisers I Nos baisers!.. Ce sont eux, il me semble, qui, maintenant, habillent mon âme...
Ne nie rappelle pas tout ce passé...
GENEVIÈVE
Jl n'y a pas de passé, pour ceux qui s'aiment... 11 n'y a qu'un temps, toujours le même, et qui ressemble a l'éternité. Ce qui fut, sera toujours.
HUGHES
Oui, mon amour !..
GENEVIÈVE
Notre amour !.. Parlons de nous... Te rappellestu mes cheveux ? Tu les aimais tant ! Tu les dénouais, tu les maniais, tu les déroulais en méandres. Tu y plongeais la tête comme dans une eau tiède pleine de soleil.
HUGHES
Je me rappelle...
GENEVIÈVE
En partant, je te les ai laissés, mes cheveux ! Je n'en ai plus qu'un peu, qui me serre les tempes, comme une couronne pauvre... Ce trésor d'or, tu Pas pris. Ah ! comme c'a été bon pour toi, quand je commençai d'être absente, de garder ce quelque chose qui avait été bien à moi.
HUGHES
Je me rappelle...
GENEVIÈVE
Ainsi je continuais à être un peu. vivante auprès de toi. C'est en ses cheveux qu'on se survit... C'est notre portion d'immortalité... Par eux, je suis dans ta maison. Ma chevelure est l'âme de ta maison ; elle est mon âme dans ta maison, qui veille, tendre, aimante, jalouse, inviolable...
HUGHES
Mais, pas une minute, je n'ai cessé de t'aimer. Il n'y a que toi, toujours toi...
GENEVIÈVE
Toujours nous, — nous deux!.. Il n'y a que nous deux, dans cette ville morte. C'est pour y être seul avec moi que tu es venu ici. Tu m'avais perdue, tu m'as retrouvée... Au fil des vieux canaux, je fus ton Ophélie. Dans les cloches, tu entendis ma voix qui s'éloignait, se rapprochait, croissait ou décroissait... Et ce soir, dans le brouillard, tu m'as cherchée, car c'est un linceul dont tu me déshabilles !
Oui !.. il n'y a que toi. C'est toi seul que je cherche, partout !
GENEVIÈVE
Je ne veux pas que tu m'oublies... J'ai si peur que tu ne m'oublies !..
HUGHES
Non! la vie ne me ressaisira pas...
GENEVIÈVE
Je veux te croire... C'est vrai que tu es aussi pâle que moi...
HUGHES
Toi seule, je t'aime !
GENEVIÈVE
Tu dis bien vrai ?
HUGHES
Oui, l'autre, c'est encore une façon de t'aimer...
Je ne Pai voulue que parce qu'elle te ressemble... tu le sais bien, n'est-ce pas?
GENEVIÈVE
Je ne sais que nous deux... Je ne veux qu'être aimée, -7- et tu m'aimes, dis-tu. C'est assez. Le reste, qu'importe? C'est la vie... Je n'en sais plus rien... Nous ne nous joignons plus que par l'amour... C'est le contact immortel. Si tij ne m'aimais plus, tu ne me verrais plus.
HUGHES
Alors, toi aussi, tu m'aimes encore... Tu me vois aussi. Tu vois tout. Et tu ne m'en veux pas... Tu pardonnes! Dis que tu me pardonnes...
GENEVIÈVE
Puisque tu m'aimes!.. C'est tout ce qui, de toi et de la vie, peut se communiquer à moi, parce que c'est de l'éternité aussi, l'amour... Le reste, je l'ignore, je ne sais pas, je ne sais plus...
HUGHES, se levant, avec exaltation, comme délivré d'un poids énorme.
Ah! tu es bonne! Je t'aime... Tu comprends... Tu vois les choses comme Dieu les voit, comme on les voit de l'autre côté de la vie... (n fait un pas
vers l'apparition, et, d'un ton de prière, regardant la maison d'en face aux fenêtres éclairées. )Laisse-moi y aller!
Au même moment, l'apparition pâlit, 's'efface, disparaît.