‹ L'envers de la gloire;Chapitre 17 sur 31 · SCENE III HUGHES, GENEVIÈVE · texte numérisé non relu

SCENE III HUGHES, GENEVIÈVE

GENEVIÈVE, d'une voix de rêve. '

Hughes... Hughes !

HUGHES

Ah ! c'est encore elle ! Je la sentais bien, dans l'air de ce soir!..

D'un air découragé, il se dirige vers le banc. GENEVIÈVE.

Tu m'attendais, n'est-ce pas ? Tous les hommes savent bien que les morts reviennent... C'est pour-

quoi ils n'en disent jamais dé mal. Ils les redoutent.

HUGHES, l'air effrayé , comme de reproches possibles.

Moi, ma Geneviève, j'ai respecté ta mémoire !

GENEVIÈVE

Je t'ai vu triste. Ne sois pas si triste! Souvienstoi de nous... Notre amour est plus fort que la mort... Tout est encore, puisque tu n'as rien oublié...

HUGHES

Rien!..

GENEVIÈVE

Rappelle-toi les commencements. Un soir de brume aussi... dans le parc du grand château... nos premiers aveux. Nos doigts étaient ensemble aux roses d'un bouquet...

HUGHES

Je me rappelle...

GENEVIÈVE

Et puis tu as ôté les bagues de mes doigts, et, par jeu, tu les glissais aux tiens.

HUGHES

Je me rappelle.,.

GENEVIÈVE

Ah ! nous avons ôté des amants frénétiques. La mariée blanche devint l'épouse de feu... Nos baisers 1 Certains soirs, tu disais qu'ils avaient un goût de fruit, que toute ma chair exhalait une odeur d'ananas. Nos baisers I Nos baisers!.. Ce sont eux, il me semble, qui, maintenant, habillent mon âme...

Ne nie rappelle pas tout ce passé...

GENEVIÈVE

Jl n'y a pas de passé, pour ceux qui s'aiment... 11 n'y a qu'un temps, toujours le même, et qui ressemble a l'éternité. Ce qui fut, sera toujours.

HUGHES

Oui, mon amour !..

GENEVIÈVE

Notre amour !.. Parlons de nous... Te rappellestu mes cheveux ? Tu les aimais tant ! Tu les dénouais, tu les maniais, tu les déroulais en méandres. Tu y plongeais la tête comme dans une eau tiède pleine de soleil.

HUGHES

Je me rappelle...

GENEVIÈVE

En partant, je te les ai laissés, mes cheveux ! Je n'en ai plus qu'un peu, qui me serre les tempes, comme une couronne pauvre... Ce trésor d'or, tu Pas pris. Ah ! comme c'a été bon pour toi, quand je commençai d'être absente, de garder ce quelque chose qui avait été bien à moi.

HUGHES

Je me rappelle...

GENEVIÈVE

Ainsi je continuais à être un peu. vivante auprès de toi. C'est en ses cheveux qu'on se survit... C'est notre portion d'immortalité... Par eux, je suis dans ta maison. Ma chevelure est l'âme de ta maison ; elle est mon âme dans ta maison, qui veille, tendre, aimante, jalouse, inviolable...

HUGHES

Mais, pas une minute, je n'ai cessé de t'aimer. Il n'y a que toi, toujours toi...

GENEVIÈVE

Toujours nous, — nous deux!.. Il n'y a que nous deux, dans cette ville morte. C'est pour y être seul avec moi que tu es venu ici. Tu m'avais perdue, tu m'as retrouvée... Au fil des vieux canaux, je fus ton Ophélie. Dans les cloches, tu entendis ma voix qui s'éloignait, se rapprochait, croissait ou décroissait... Et ce soir, dans le brouillard, tu m'as cherchée, car c'est un linceul dont tu me déshabilles !

Oui !.. il n'y a que toi. C'est toi seul que je cherche, partout !

GENEVIÈVE

Je ne veux pas que tu m'oublies... J'ai si peur que tu ne m'oublies !..

HUGHES

Non! la vie ne me ressaisira pas...

GENEVIÈVE

Je veux te croire... C'est vrai que tu es aussi pâle que moi...

HUGHES

Toi seule, je t'aime !

GENEVIÈVE

Tu dis bien vrai ?

HUGHES

Oui, l'autre, c'est encore une façon de t'aimer...

Je ne Pai voulue que parce qu'elle te ressemble... tu le sais bien, n'est-ce pas?

GENEVIÈVE

Je ne sais que nous deux... Je ne veux qu'être aimée, -7- et tu m'aimes, dis-tu. C'est assez. Le reste, qu'importe? C'est la vie... Je n'en sais plus rien... Nous ne nous joignons plus que par l'amour... C'est le contact immortel. Si tij ne m'aimais plus, tu ne me verrais plus.

HUGHES

Alors, toi aussi, tu m'aimes encore... Tu me vois aussi. Tu vois tout. Et tu ne m'en veux pas... Tu pardonnes! Dis que tu me pardonnes...

GENEVIÈVE

Puisque tu m'aimes!.. C'est tout ce qui, de toi et de la vie, peut se communiquer à moi, parce que c'est de l'éternité aussi, l'amour... Le reste, je l'ignore, je ne sais pas, je ne sais plus...

HUGHES, se levant, avec exaltation, comme délivré d'un poids énorme.

Ah! tu es bonne! Je t'aime... Tu comprends... Tu vois les choses comme Dieu les voit, comme on les voit de l'autre côté de la vie... (n fait un pas

vers l'apparition, et, d'un ton de prière, regardant la maison d'en face aux fenêtres éclairées. )Laisse-moi y aller!

Au même moment, l'apparition pâlit, 's'efface, disparaît.

Page 1