‹ L'envers de la gloire;Chapitre 29 sur 31 · HUGHES, JANE · texte numérisé non relu

HUGHES, JANE

JANE

Tu es galant. Tu ne m'as pas encore offert de me débarrasser...

HUGHES

J'étais tout bouleversé par ce départ de Barbe .

JANE

J'ôte mon chapeau et ma jaquette. (Elle les lui tend.) Tiens!

Pais elle va vers la glace, tire une petite botte de sa poche, et se passe une houppe sur le visage.

HUGHES

Pourquoi te mettre toujours tant de poudre de riz ?... et tout ce rouge aux lèvres ?

JANE

Il y en a qui m'aiment ainsi...

HUGHES

Voilà des chants, le bourdon de Saint-Sauveur qui se met en branle... la procession va arriver.

JANE

Qu'est-ce que c'est quo cette fameuse procession du Saint-Sang?

Elle ne sort qu'une fois l'an, depuis les croisades, en souvenir d'une goutte du sang du Christ

154 LE MIBAGE

rapporté de Terre Sainte par Thierry d'Alsace... C'est très beau.

JANE

Est-ce l'heure ?

HUOHES.

Elle va passer d'abord sur l'autre rive du quai... Nous ne la verrons que de loin... Mais elle revient par cette rue-ci, pour rentrer à la cathédrale. Alors elle défile tout contre les fenêtres...

JANE

On commence à entendre des chants...

HUGHES

En effet...

JANE

Allons voir... (Elle se dirige vers une des deux fenêtres, qui est entrouverte, écarte le vitrage.) Oh I quelle

foule là-bas!...

Elle ouvre la fenêtre toute grande; on entend la musique des serpents et des opbicléides.

HUGHES.* qui est debout, contre les vitres, à l'autre croisée, s' approche d'un mouvement vff.

Oh! non I pas cela I... (Il pousse la fenêtre de'façon à ce qu'elle ne soit qu'entr'ouverte.) Il suffit d'écarter les

vitrages...

JANE

En voilà, une idée ! ... Je viens ici pour voir, et tu m'empêches de voir.

HUGHES

Tu verras très bien ainsi...

JANE

Encore me cacher I

HUGHES

Tu sais comment ils sont. Te voir chez moi, et pour la procession!... Un scandale !... Ils seraient capables de nous huer.

JANE

Si je ne peux pas voir à mon aise, je ne regarderai plus...

Furieuse, elle quitle la fenêtre et va s'asseoir, plus loin, dans un fauteuil où elle boude.

Sois raisonnable... Ce que je disais, c'est par prudence... Reviens!... le défilé commence. Voilà les enfants de chœur.

JANE

Je m'en moque t

HUGHES

Derrière, c'est le plus beau groupe : les chevaliers de Terre Sainte, les croisés en drap d'or et en armure, les princesses de l'histoire... Viens voir : ce sont les jeunes gens et les jeunos filles de la plus haute noblesse [d'ici qui représentent les personnages... Voilà le fils du bourgmestre costumé en Thierry d'Alsace...

JANE

Tout cela m'est bien égal !

HUGHES/ allant vers elle.

Voyons, ne boude pas, ne te fâche pas. Cela ne vaut pas le peine. Reviens...

Il veut l'entraîner.

JANE

Laisse-moi !

HUGHES-

Tu es vraiment d'une susceptibilité.

Tu m'embêtes I

HUGHES

Nous allons encore nous faire du mal

JANE

C'est toi!... tu es stupide avec ta peur des gens!... Je m'en moque, des gensl...

HUGHES

Allons I une nouvelle scène ! Et pour rien t pour rien !

JANE, aveo un rire cruel et strtdettL

Monsieur a peur de se compromettre ? Mais tu oublies ton âge !

HUGHES

Te voilà mauvaise... Tu vas encore une fois m'accabler de tous tes gros mots... une pluie de cailloux... Je ne te réponds plus, (il s'achemine vers la fenêtre, découragé.) Combien déjà de scènes pareilles!... Et pour des motifs puérils.,. Ah! je suis bien malheureux !

JANE

Tant mieux !... Je suis contente. Je voudrais te voir pleurer.. . pour que tu fusses tout à fait ridicule...

HUGHES

Oh l Jane ! Jane !

C'est ta faute.

HUGHES, s'approchant, radouci.

Voyons, faisons la paix... C'est encore une heure noire... N'y pensons plus... Reviens voir la procession... Nous regarderons ensemble... nous oublierons...'

JANE

Non, laisser-moi; va-t'en.

HUGHES, retourne seul à la fenêtre.

Viens voir, Jane. C'est déjà la fin. La châsse du Saint-Sang passe... une petite cathédrale en or, avec mille pierres précieuses... l'évêque la porte... Viens voir toute la foule à genoux, dans l'encens bleu. C'est admirable...

Il s'incline à son tour. — Un silence.

JANE-

Te voilà cagot ! Il ne te manquait plus que cela. HUGHES.

Je m'agenouille devant la foi des autres... Ce sont des choses que tu ne comprends pas...

Non! je ne comprends rien. Je suis une sotte, n'est-ce pas? Et toi, tu es malin... Sais-tu bien que tu m'agaces à la fin, avec tous tes airs...

HUGHES

Quels airs?

JANE

Je ne sais vraiment pas pourquoi je reste avec

toi.

HUGHES

Tu recommences une querelle...

JANE

Il n'en manque pas qui m'aiment, et avec qui je serais mieux...

HUGHES-

Pour ce que tu te gênes!...

JANE

Pourquoi me gênerais-je ?

HUGHES

Tais-toi!

JANE

Non 1 je parle, si je veux. Je fais ce que je veux. J'ai des amants, si je veux. H y a même quelqu'un qui me plait beaucoup en ce moment.

HUGHES 5 éclatant.

Ah ! oui, tes amants ! Parles-en I C'est du propre, ta vie ! J'en ai encore appris une bieii belle, au jourd'hui... Borluut, le peintre, mon ami Joris, tu Tas élé voir... Il me Ta dit. Car c'est un ami loyal, lui... Tu en as envie, paraît-il. Et puis, tu désirais un allié — pour ne pas qu'il m'influence et qu'il m'arrache à toi. Car tu veux me garder au bout du compte !

JANt:-

Ah ! il t'a dit... Est-ce qu'il t'a dit tout?... Car je lui ai accordé... tout.

HUGHES

Tu mens. C'est une infamie... Ah! tu ne les

comptes plus!,.. Tu voudrais maintenant me

brouiller avec lui — le seul ami que j'aie ici. Tu

n'as pas encore assez dévasté ma vie... Car tout à l'heure, Barbe, son départ immédiat, c'est à cause de toi et de la belle renommée dont tu jouis... Elle n'a pas voulu te servir... C'est pour moi une soli- \ tude de plus... Maintenant viendrait le tour de Jo ris... Ah! non ! je me révolte, à la fin... Tout me revient, tout ce que tu m'as déjà fait souffrir, tous tes caprices, tes injures, tes amants, les hontes bues, mon grand deuil avili...

JANE 5 ricanant. Cela devait venir, ta morte !.. (se levant de son fauteuil.) Mais à propos, c'est bien ici que tu l'hono- . res... ta chapelle de souvenirs... (Elle va se placer

devant le grand portrait an pastel.) C'est celle-ci, ta

femme? Ah! non ! je ne lui ressemble pas... Elle

a une vilaine bouche... (Ensuite elle se dirige vers une commode, prend une grande photographie encadrée.) Celle-

ci me ressemble encore moins ...

HUGHES, qui a suivi ses mouvements d'un air inquiet.

Laissez cela.

JANE

Pourquoi ? Je compare . . .

HUGHES, se dirigeant vers elle.

Laissez cela... J'ai tout supporté; mais, ma morte, vous ne la profanerez pas ! . . Rendez- moi ce portrait.

JANE

Non!

HUGHES

Je ne veux pas que vous touchiez à mes reliques. . .

Il lui reprend le portrait des mains.

JANE, se dirigeant vers le coffret de cristal où repose la chevelure.

Tiens! qu'est-ce que c'est? N

Elle a ouvert le coffret et en retire la longue natte blonde, qu'elle déroule.

HUGHES» livide, se précipite.

Oh! cela, c'est sacré! N'y touchez pas...

JANE, ricanante, provocante, s'est rejetée de l'autre côté de la table, et agite la chevelure devant elle.

Je compare encore... Mes cheveux sont plus roux...

Elle pose les cheveux de la morte en chignon sur les sien*.

HUGHES, exaspéré, affolé, cherche à lui reprendre la chevelure qu'elle continue à manier par bravade ; il court à sa poursuite autour de U table.

Rendez-moi! C'est un sacrilège...

JÀNE.

Les miens sont bien plus fins...

HUGHES

Prenez garde! C'est la chose d'une morte... La morte se vengera...

JANE, narguant.

Fais-m'en cadeau, de cette chevelure.

HUGHES* à mots coupés, haletants.

Inviolable... la morte l'a dit... (n atteint Jane dans

«ette course autour de la table et met la main à la chevelure qu'elle a enroulée autour de son cou, par dernier jeu pour ne pas la rendre. — Il reprend d'un ton décisif.) Voulez-

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