L'envers du journalisme
ED ACTION !" Martin jeta oe mot avec l'importance d'un homme qui sait seul tout ce qu'il signifie et il entra dans la cage de F ascenseur. Le garçon, blasé sur les intonations diverses des centaines de personnes qu'il transportait journellement, fit tout de même la réflexion qu'il avait affaire à un étranger et que cet étranger semblait plutôt préoccupé.
Les garçons d'ascenseur, quand ils sont intelligents, sont des observateurs, des philosophes au petit pied. Ils voient tant de monde, ils ont tant, d'occasions d'étudier la nature humaine qu'ils ne peuvent s'empêcher de se livrer un peu à, cette étude. Ils y sont même forcés, pour arriver #,. satisf ai-, re le "patron" et pour plaire aux diverses personnes avec qui ils viennent en contact. Tel "business inan" ne souffre pas de retard dans le çtépari, de l'ascenseur ; te\ ,au,tre, plus bienveillant, ne manifes-
tera pas de déplaisir si le garçon attend quelques second our permettre à une personne de plus d'y prendre nïace ; tel autre enfin s'amusera même à causer avec lui, comme s'il importait peu qu'on partîl ls. Et puis, il y a les habitua, et il y
a les étrangers : il ne faut pas faire attendre ces derniers, si on ne veut pas leur donner une mau- \ ais > 'd 3 du journal et de l'administration. Grégoire savait tout cela — et d'autres choses encore.
t la main à la manivelle. En quelques second' rendu, et l'ascenseur stoppait au quatr ' l âge.
a !" dit-il.
Martin coupa court aux pensées qui bouillonnaient dans son crâne. Les yeux brillants et l'allure décide 1 fût fort intimidé, il pénétra dans la salle de la rédaction.
Son ami Théophile Bernier, reporter et même assistant-ci ty éditer, — ce qui n'est pas un mince honneur dans le monde des journalistes, — devait se trouver là et l'attendre pour le présenter au city editor : ité d'aspirant reporter.
Le pupitre de Bernier était un des premiers en entrant. Martin vit tout de suite l'assistant-city éditor sait paisiblement le journal, tout frais
sorti des presses.
1 tait ^rois heures.
C'est un moment psychologique dans une salle de rédaction.
Le jo mal commence à s'imprimer, en bas, au sous-sol, dans la chambre des presses, et on envoit à la hâte les premiers numéros à la rédaction.
L'activité fiévreuse de la journée a cessé. Les
crayons ne courent plus sur le papier, les machines à écrire ne font plus entendre leur "tapotement" monotone et assourdissant ; mais on est encore vibrant du travail intense que l'heure de la "mise en page" a brusquement interrompu, on est enco. éveil. On se hâte donc de déplier et de parcourir le journal. On cherche L'endroit où se trouvent les nou- \ !i s qu'on a données ; on regarde si elles ont été bien mises en valeur par un titre approprié et si elles sont en bonne place ; on co: s
sont convenablement écrites, — car on les a gées trop vite pour pouvoir s'en rendre compte. Le city éditer, lui, d'un air sérieux et absorbé, passe en revue les titres. Son œil exercé va de 1 l'autr . pour voir si quelque coqu'il cheuse a pas été faite dans la précipitation de la dev heure : une trans >osition de titres est toujours à craindre et il faudrait y remédier au plus tô s'en était produit. 1 ne faut pas livrer le journal au public avec quelque erreur ridicule dont on rirait et dont les "confrères" ne ma ent pas de faire des gorges-chaudes.
Les premières salutations échangées, Martin demanda à Bernier si c'était le bon moment pour se faire pr senter.
—Oui. répondit-il, attends un peu ; je vais aller parler au city editor.
Martin demeura debout, à côté du pupitre â& Bernier. et il se mit à regarder autour de lui, avec curiosité. 11 avait peine à croire que c salle, qui
ressemblait actuellement à un cabinet de lecture, avec tout le personnel lisant le journal, fût l'endroit d'où sortaient toutes les nouvelles extraordi-
n&ires, intéressantes ou insignifiantes qu'il avait vues dans les gazettes.
On était en novembre. 11 n'y avait pas encore de neige, mais il faisait déjà froid et on tenait les fenêtres fermées dans la rédaction. Les vitres, peu souvent lavées et encrassées par la fumée des pipes, ne laissaient passer qu'un jour terne, qui éclairait vaguement les physionomies fermées des reporters. Ils fumaient et lisaient, en échangeant des monosyllabes, de courtes exclamations que leur arrachait tel ou tel article.
Désespérant de découvrir quoi que ce soit dans cette étude des figures qui l'entouraient et dont aucune ne le regardait, Martin s'assit, prit le journal laissé par Bernier et se mit à lire lui aussi.
Au fond de la pièce, où le jour était encore plus maussade et plus douteux, Bernier, après avoir attendu que le city editor eût fini son travail, causait maintenant avec lui. Le city editor, tout en répondant, jetait de temps en temps un coup d'oeil sur Martin, qui ne s'en apercevait pas, et examinait un peu de quoi avait l'air le nouveau venu.
11 vint trouver Martin et l'emmena à l'écart.
" Comme ça", lui dit-il, "vous voulez entrer dans le "reportage"?"
— Oui, monsieur, répondit Martin. Je suis sans situation ; je voudrais gagner ma vie, et on m'a dit que je pourrais peut-être y réussir ici.
— C'est dur, vous savez, le travail dans un journal.
— Ça ne fait rien. Je suis prêt à travailler. ;
— Combien demanderiez-vous par semaine ? i
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—Bien, je ne» sais pas... Je ne sais trop ce qu'on donne... nu J i i :
- Qui, mais enfin, combien voudriez-vous avoir?
— Est-ce que vingt dollars ce serait trop ?
— Non, oe ne serait certainement pas ; tropi jmais je ne sais si le "patron" voudra donner: ça. A* cepteriez-vous dix-huit? ï\\-.-\aM
— Oh ! oui. i o /
— Bon. Je me charge de vous les faire obtenir. II faut toujours bien payer un peu les hommes^On ne peut pas faire travailler pour rien.
— Je serais satisfait d'entrer à ces conditions, il doit y avoir moyen de se faire augmenter, plus tard. nos
— C'est parfait ; venez me voir, chez moi,; ce soir. Nous parlerons un peu et je vous dirai quand venir vous mettre à l'ouvrage.
Martin partit fort impressionné.
La perspective du travail nouveau et inconnu auquel il allait se livrer le rendait "tout chose".
A huit heures précises, il sonnait à la portei du logis d'Hector Dorion. — C'était le nom du| city editor. " )n >m I
Dorion vint ouvrir lui-même.
Il fit entrer Martin, l'introduisit dans le salon et l'invita à se mettre à son aise et à causer avec lui à cœur ouvert.
L'invitation réconforta un peu Martin, sans toutefois le mettre très à l'aise. Il répondit du mieux qu'il put aux questions de Dorion et en fit lui-même plusieurs.
Dorion tenait particulièrement à savoir si .Martin entendait entrer sans arrière-pensée dans la car-
rière du journalisme et s'y consacrer corps et âme. C'était un passionné et un énergique ; il ne concevait pas qu'on pût se jeter dans la lutte autrement qu'à corps perdu. C'était à ces qualités d'homm» d'action et d'énergie qu'il devait ses succès dans le journalisme, et il les prisait plus que toutes autres.
Martin donna son assentiment à tout, sans savoir exactement ce qu'il disait, gagné par l'ardeur communicative de son interlocuteur. A son tour, il posa des questions : "y avait-il beaucoup de chances de succès dans le journalisme ? pouvait-on espérer s'y faire rapidement un salaire rémunérateur ?" Autant d'interrogations que lui suggéraient son enthousiasme naïf et son entraînement de jeun» homme sans expérience. — Il croyait fermement qu# le travail et le dévouement étaient deux sûrs garants de succès.
Dorion lui répondit dans l'affirmative et lui dit de venir commencer à travailler le lendemain matin.
C'était donc fait. 11 était reporter, à dix-huit dollars par semaine.
11 s'en alla, heureux, sans se rendre bien nettement compte du changement qui venait de s'opérer dans sa vie.
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