ROMAN
[Couverture illustrée en couleurs de F. A UER.)
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Le Catalogue complet de SEZECT-COLLECTJOJ^ — qui comprend déjà plus de deux cent vingt-cinq titres — est à la fin de ce volume, J^ous ne saurions trop vous conseiller de le consulter ; vous trouverez, assurément, dans cette admirable liste, un certain nombre de chefs-d'œuvre du roman contemporain que vous souhaiterez lire ou relire, et que vous pourrez acquérir pour un prix relativement infime,
SELECT-COLLECTÏOJ^ est une collection unique en Trance.
L'Envers du Music-HalJ
liR Hfll^TE
... C'est à F... qu'un train caboteur et pas pressé nous jette, nous abandonne, troupe ensommeillée, bâillante et geignarde, par un après-midi de beau printemps acide, éventé de brise d'est, bleu, rayé de nuées légères, odorant de lilas à peine ouverts...
L'air libre fouette nos joues, et nous plissons les yeux, blessés, comme des convalescents qu'on sort trop tôt. Le train qui nous emmènera ne part que dans deux heures et demie...
— Deux heures et demie ! Qu'est-ce qu'on va faire ?
— On va envoyer des cartes postales...
— On va prendre un café au lait...;
— On va faire un piquet.
— On va voir la ville...
L'administrateur de la tournée nous
suggère de visiter le parc : comme ça, il pourra dormir au buffet, le nez dans son col relevé, sans entendre son troupeau hargneux grogner autour de lui...
— Allons visiter le parc !
Nous voici hors de la gare, et l'hos-
tile curio&ité de la> petite ville nous escorte.
— Ils n'ont jamais rien vu, ceux-là !
dit l'ingénue, agressive. D'abord, les villes où on ne joue pas, c'est toujours des villes de « pédezouilles » !
— Celles où on joue aussi, observe la duègne, désabusée.
Nous sommes laids, sans grâce et sans humilité. Pâles de surmeneige, ou bien rouges d'un déjeuner hâtif. La pluie de Douai, le soleil de Nîmes, le vent salin de Biarritz ont verdi, roussi ces lamentables « pelures » de tournée, grands manteaux cache-misère qui se targuent d'un genre anglais. Nous avons dormi, tout autour de la France, sur nos chapeauxbonnets avachis — sauf la grande coquette qui balance, sur un plateau de velours noir poussiéreux, trois plumes pompeusement funéraires...
Je les regarde aujourd'hui comme si je ne les avais jamais vus, ces trois panaches de corbillard, et la femme qui est dessous.
Dans « la ville où on ne joue pas », elle apparaît déplacée, saugrenue, avec
son profil bourl)onien : « Je ne sais pas pourquoi, tout le monde me dit que je ressemble à Sarah... Qu'est-ce que vous en pensez ? »
Une gaie petite bourrasque houspille nos jupes, comme nous débouchons sur une place, et les cheveux oxygénés de l'ingénue livrent au vent leurs mèches ondulées. Elle crie, en retenant son chapeau, et je vois, entre ses sourcils et ses cheveux, au long de la tempe, une ligne rouge mal essuyée — le rouge d'hier soir...
Que n'ai-je la force de détourner les yeux, quand les caleçons de la duègne bravent la lumière, des caleçons cachou plissés sur des bottines de drap ! Et quel mirage me ferait oublier le faux col de notre jeune premier, blanc gris, avec une ligne de « fond de teint » ocre dans le haut... La pipe du comique, sa grasse pipe juteuse, le mégot du second régisseur, le ruban violet, noirâtre, de l'accessoiriste, la barbe déteinte et coagulée du père noble, quel rideau féerique de fleurs et de plantes mouvantes me les cachera ? Ah ! qu'on les voit bien, dans (( la ville où on ne joue pas » !
Et moi-même, hélas !... Je n'ai pas passé si vite devant la vitrine de l'horloger que le miroir ne m'ait montré mes secs cheveux ternes, et ces deux ombres tristes sous les yeux, et la bouche sèche de soif, et la taille veule sous le tailleur marron dont les basques molles se soulèvent et retombent... J'ai l'air d'un hanneton découragé, battu par la pluie d'une nuit de printemps... J'ai l'air d'un oiseau déplumé... J'ai l'air d'une gouvernante dans le malheur... J'ai l'air... mon Dieu, j'ai l'air d'une actrice en tournée, et c'est assez dire...
Voici le parc promis. La récompense valait bien cette longue promenade traînassante sur des pieds fatigués de rester chaussés dix-huit heures par jour... Un parc profond, un château endormi, toutes persiennes closes, au milieu d'une
pelouse, des avenues d'arbres au maigre et tendre feuillage à peine déroulé, des jacinthes sauvages et des coucous...
Comme on tressaille malgré soi en élreignant, sous des doigts chauds, une fleur vivante, froide dans l'ombre, raidie d'une vigueur neuve !... Une' lumière tamisée, clémente aux visages meurtris, impose la détente et le silence. Un souffle vif descend soudain du faîte des arbres, court dans l'allée en pourchassant des brindilles et se perd devant nous comme un fantôme malicieux...
Nous nous taisons ^— pas assez longtemps.
— Ah ! la campagne !... soupire l'ingénue.
— Oui... Si on s'asseyait ? propose la duègne. Les jambes me rentrent.
Au pied d'un hêtre satiné, nous nous reposons, errants sans gloire et sans beauté. Les hommes fument, et les femmes tournent les yeux vers les issues bleues de l'allée, vers un bouquet ardent de rhododendrons couleur de braise, épanoui sur un gazon proche...
— Moi, la campagne, ça me vanne, dit le comique en bâillant. Ça me fiche un sommeil !...
— Oui, mais c'est une fatigue saine !
décrète la duègne.
L'ingénue hausse ses épaules dodues :
— Une fatigue saine ! vous me faites suer ! Rien ne vieillit une femme comme de vivre à la campagne, c'est connu !
Le second régisseur retire sa pipe, crache, et commence : -*.
— Une impression de mélancolie qui n'est pas sans grandeur, se dégage de...
— Ta bouche !... gronde tout bas le jeune premier, qui ^consulte sa montre comme s'il craignait de manquer une entrée.
Un grand garçon mou et pâle, qui joue les utilités, regarde marcher un pe-^ tit « bousier » cuirassé d'acier bleu, et le taquine du bout d'une paille...