‹ L'épervier: pièce en trois actesChapitre 10 sur 39 · Scène V · texte numérisé non relu

Scène V

René, Charles

l'n temps, puis le valet introduit Charles.

Cil\rlp:s, entrant. — Mou petit... je suis content...

il y a des siècles... (il lui serre les mains.)

René. — Mon vieux Charles!

(^harles. — Tu n'as ])as changé.

René. — Dame... en deux ans!

('harles. — On change en deux ans. Je suis rentré hier seulement de Marseille. J'étais à mes bureaux là-bas. Et puis, mon meilleur bateau, le Calédonia, partait pour Singapour. Tu ne peux pas te figfurer ma joie quand Jeanine m'a dit : u René a téléphoné. » Tne joie de gosse.

René. — Mon vieil ami.

Charles. — Tu la verras demain. Car tu dînes avec nous, n'est-ce pas? C'est convenu. Tu as reçu mon message?

René. — Oui... oui... je t'expliquerai.

Charles. — ^Mais qu'est-ce que tu as? Tu as l'air gêné.

René. — Je suis plus que gêné, Charles... Je suis anxieux, je suis malheureux...

Charles. — Comment?...

René. — Je sens que je vais te faire beaucoup de peine... moi-même, j'en ai énormément...

Cfiarles. — Mais, parle...

René. — Eh bien, Jeanine...

Charles. — Ah!...

René. — Oui... c'est un être exquis, rare, que j'aime de tout mon c<»ur... C'était mon rêve le plus cher de rendre plus fraternelle encore notre amitié... Charles, c'est désormais un rêve impossible!

Charles. — Qu'est-ce que tu dis?

René. — La vérité, qui m'est atroce à te dire.

Charles. — Mais pourquoi?

René. — Tu comprends... tu deviues?

Charles. — L^ne femme?

René. — Oui... que j'aime. Je sens que tu as beau- I coup de chagiin.

Charles. — Pauvre Jeanine. CVst à elle que je pense.

René. — Elle est si jeune, Charles... si pleine d'espoir... elle a toute la vie devant elle... et puis...

Charles. — Non, tais-toi... C'est inutile... Ce sera affreux... Tu n'en doutes pas... J'apprends ça comme un malheur... Non, non... ne dis rien... attends... Laisse-moi concevoir cela... C'est tellement imprévu.

René. — Charles, ce n'est pas de ma faute.

Charles. — Est-ce que je te reproche quelque chose.

René. — Ah! j'aimerais mieux.

Ch^vrles. — Il ne s'a^t pas de nous, an pitit temps.) «Te croyais pourtant que tu l'aimais, Jeanine.

René. — J'étais sûr de l'aimer... Je n'imaginais même pas qu'on .pût aimer davantage. Mes aventures... tu les connaissais. Elles n'avaient pris de moimême- rien... ou presque rien. Et quand je suis parti pour Rome, encore que ta sœur et moi n'avions échangé aucune promesse, le jeune homme tivs neuf qui partait n'emportait dans son cœur (m'une seule image et qu'une seule pensée...

Charles. — Alors?

René. — Alors... j'ai rencontré il y a six mois, à Rome, la femme qui est maintenant toute ma rie.

Charles. — T'ne jeune fille?

René. — Non. Ça a commencé par une sympathie, rien qu'une sympathie... Je ne me défiais pas... FA puis... mais à quoi bon te raconter?

Charles. — Oui... à quoi bon?... C'est l'éternelle aventure... Elle est ta maîtresse et tu l'aimes.

René. — Elle n'est i>as ma maîtresse.

Charles. — Non?

René. — Non.

(^HARLES. — Je te demande pardon, René... j'insiste, c'est pour la dernière fois. Mais c'est si grave, le bonheur de deux êtres que l'on aime... Tu es emporté, absolu... et ce (jui nous apparaît comme durable n'est parfois que passager.

René. — Crois-tu donc que si je n'avais jms engagé ma vie je te parlerais comme je viens de le faire ?

Un temps.

Charles. — Tu as raison... Je vais dire cela à Jeanine... Je préfère encore pour elle qu'il ne s'agisse pas d'une jeune fille... Le chagrin sera le même, mais son amour-propre .sera moins blessé. Tu as bien fait de me dire tout, et tout de suite... avec la netteté que nous avons, nous... Et, maintenant... il ne faudra plus parler de cela et tâcher de ne plus y penser... Je ne t'en aimerai pas moins.

René. — En es-tu sûr?

Charles. — Oui. Il faut croire que je t'aimais beaucoup.

René. — Donne-moi la main.

Ils se serrent la main, l'n temps.

Le Valet, entrant. — M. Erik Drakton fait demander à monsieur si monsieur peut le recevoir.

Charles. — Je te laisse.

René. — Mais non.

Le Valet. — Il y a là aussi ce monsieur. (Lui remettant une carte.) J'ai dit que monsieur était occupé. Il peut revenir dans un q;iart d'heure?

René. — Oui, je préfère.

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