‹ L'épervier: pièce en trois actesChapitre 35 sur 39 · Scène VIII · texte numérisé non relu

Scène VIII

Drakton, René, puis George

C'est un homme différent. Pâle, le visage creusé, un aspect hésitant, maladif. Un pardessus trop léger au col relevé, l'n chapeau melon.

George. — Messieurs... (Drakton lui tend la main.^

Pardon...

Il lui serre la main.

Drakton. — Je vous remercie d'être venu, mou cher Dasetta... et aussi d'affronter avec la maîtrise (jue je vous vois, cette situation un peu rare. Entrez donc, je vous prie. Vous ne voulez pas enlever votre jmrdessusî

George. — 11 ne me gêne pas, il est léîifer... C'est nn petit pardessus j)our le sport.

Drakton. - Ri, faites-vous confortable... Je vous en prie.

GkORGE. — Soit. (Il enlève son pardessus. Drakton prend le pardessus et le pose sur une chaise.) VoUS permettez. Je suis venu en voiture. Alors...

Il s'approche du feu, a un frisson. George n'a pas paru s'apercevoir de la présence de René.

Drakton. — Oui, il fait froid, cVst tout à fait l'hiver.

George. — CVst vrai, il faisait beau, et puis brusquement... on ne sait pas comment s'habiller.

Drakton. — Un verre de porto?

George. — Je veux bien.

Un temps.

Dr^vkton. — Voilà, je suis content. Votre présence ici me jirouve qu'en principe l'affaire vous convient.

Gkorge. — Mon Dieu, elle me conviendrait peutêtre, mais la présence de monsieur m'indique que c'est une affaire h condition.

Drakton. — Je ne sais pas ce que c'est qu'une affaire à condition, je ne coimais (lue les conditions d'une affaire. Je crois qu'en ce moment je peux vous rendre un senice. Ce ne sera pas à condition que vous m'en rendiez un autre, mais dans cet es- })oir. Si vous me le rendez, nous conclurons l'affaire et je serai content. Si vous ne me le rendez pas, nous conclurons l'affaire et je ne serai pas content. Voilà.

George. — C'est très clair et cela me touche beaucoup. Puis-je savoir ce que c'est que cette affaire?

Dbakton. — En deux mots, voici: je suis un des principaux directeurs d'une grosse compagnie américaine, d'un trust de pétrole dont les gisements se trouvent au Mexique. Nous avons là-bas tous les ennuis avec un gouvernement qui n*est jamais le même. Or, en ce moment, où nous avoirs les plus graves contestations de territoire, il nous faudrait un homme énergique, pouvant supporter le climat, audacieux et assez sobre pour mépriser les pots do bière — d'ailleurs considérables — du variable gouvernement mexicain. J'ai pensé à vous.

George. — C'est très flatteur.

Draktok. — C'est une situation indépendante de gentleman. Personne ne vous contrôle et vous surveillez tout. Salaire: dix mille francs par mois et un pourcentage à fixer sur les bénéfices.

George. — C'est une situation magnifique.

Drakton. — Oui...

George. — Et où il faut un homme énergique et très honnête... très honnête.

Drakton. — Parfaitement... Vous acceptez?

George. — Pardon, je vous demande une seconde avant de répondre. M. de Tierrache était au courant de ce que vous alliez me proposer?

Drakton. — Oui.

René. — Erik, voulez-vous me laisser seul avec M. de Dasetta?

George. — Mais pourquoi? Donc, vous l'aviez averti?

Drakton. — Oui.

George. — Et il a approuvé vos intentions ?

Drakton. — Il n'a pas désapprouvé.

George. — Je vous remercie, monsieur... je sais tout ce que je voulais savoir. L'offre que vous me faites est superbe... inespérée... mais je refuse...

Drakton. — Ah!

Mouvement de René.

George. — Parce qu'il y a une chose que monsieur aurait dû vous dire s'il avait été l'honnête homme qu'il prétend être et que, moi, je vais vous dire.

René. — Vous?

George. — Je suis un voleur.

Drakton. — Qu'est-ce que vous i-acontez?

George. — La vérité. Aussi bien, suis-je arrivé à un monaent de ma vie où je n'ai plus rien à ménager, ni à perdre. Eh bien, monsieur Drakton, il y a huit mois, je ne vous ai pas gagné votre argent au poker,* je vous l'ai volé. Ma chance, votre déveine, c'était du vol.

Drakton. — Du vol!

George. — Oui, je trichais, je suis un tricheur.

(René fait un mouvement vers George.) Personne ne s'en

doutait, même pas ma femme. Mais monsieur m'a surpris. Il lui a tout révélé. Et c'est le lâche moyen qu'il a employé pour me la prendre. (A René.) Osez dire que ce n'est pas vrai.

René. — ...Eh bien, si... c'est vrai.

Drakton. — Du vol ! la galette du poker ! Alors, ce n'était pas la cerise. By Jove, j'aime mieux ça... du moins pour moi... car pour ce qui est de vous... et pour.ee qui est de... di regrarde René.) Et vous le saviez. René, j'étais votre ami... vous auriez dû me prévenir, ce n'est pas excessivement bien.

Durant cette partie de la scène George est à droite, debout devant le foyer, et se chauffe frileusement les mains. Il tourne ainsi le dos à Drakton et à René, à gauche de la scène.

René. — Erik, je me suis très mal conduit vis-à-

vis de vous, mais, à ma place, vous auriez agi comme moi, vous vous seriez tu.

Drakton. — Oh! oh! l'im m'a volé mon argent, l'autre a saboté ma confiance.

Renë. — Erik, je vous renouvelle mes excuses, mais taisez-vous.

Drakton. — Oui, en France on fait des excuses. Et si je ne les accepte pas?

René. — -^ Prenez garde!...

Drakton. — . Oui... on menace de se battre, alors, c'est français!...

René. — Nous sommes en France.

Drakton. — Mais non.

René. — Quoi?

Drakton. — Nous sommes au Ritz. Mais, au fond, j'ai tort... vos excuses, je les accepte, car je suis troublé. Je viens de réfléchir, je réfléchis très vite. Eh bien, en France, il y a une majorité énorme de très honnêtes gens. Mais, quelques-uns... vous vous conduisez tellement joliment, vous êtes tellement chics avec les femmes qu'ainsi vous êtes forcément un peu fripouilles avec les hommes... de sorte qu'entre vous, qui vous conduisez trop bien avec les femmes, et lui, qui ne se conduit pas assez bien avec les hommes, il n'y a plus à certains moments une si grande différence.

René, avec colère. — Erik! vous rendez-vous compte de ce que vous dites?

George. — Poseur!

Drakton. — Je le dis, et je ne dis pas ça pour essayer cette chose impossible, réliabiliter monsieur, qui est ce qu'il a avoué être tout à l'heure, dans mi moment de franchise dont je lui sais gré. Je dis ça pour moi, dans une pensée d'humilité. Maintenant que vous désirez parler seuls dans le face à face, et que je ne vois pas \Taiment ce que vous pouvez vous dire de j)lus dangereux, je vous laisse. J'ai d'ailleurs besoin de mettre mes idées en ordre: elles sont un peu naufragées.

Il sort.

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