Scène X
George, puis Marina
Kllc entre lentement, inquiète tout ensemble et résolue... très pâle. Géorgie est passé à gr^uchc de la scène. Un grand temps.
Marina, presque à voix basse. — Vous voulcz que je vous demande moi-même f...
George. — Oui.
Marina. — Pourtant, vous avez accepté l'affaire que vous a propos<'»e Drakton?
George. — Non.
Marina. — Alors, vous avez accepté l'arrangement de M. de Tierrache?
George. — Quel airangement?
Marina. — L'argent?
George. — L'argent!
Marina. — Quoi!... Mais, alors... qu'est-ce que vous voulez?
George. — Que vous me demandiez vous-même ce que l'autre m'a demandé.
Marina. — Mais... pourquoi?
George. — Pour entendre, après.,, après tout ce qu'il y a eu entre nous... pour entendre votre voix me demander ça!
Marina. — M. de Tierrache vous a dit... la somme qu'il mettait à votre disposition?
George. — Oui... Ça m'est égal.
Marina. — Ohî je sais bien que l'argent, pour vous... vous en avez tant que vous voulez.
George. — Bien sûr.
Marina. — Vous ne devez pas en avoir besoin.
George. - - Bien sûr.
Marina. — Pourtant, il me semble, à moins que vous ayez eu... beaucoup... de chance récemment, il me semble...
George, — Je vous en prie.
Marina. — Alors... c'est vrai... vous refusez tout... et pourtant vous consentez...
George. — Oui, à condition que... Alors, allez.
Marina. — Eh bien... je vous demande de consentir au divorce.
Geoiige, après un silence. — Bien... je conseus.
Marina. — Vraiment... vous parlez sérieusement?
George. — Oui, j'éprouve une espèce de peine, une espèce de plaisir, oui... comme une affreuse fierté à faire ce que vous me demandez... à le faire pour rien... pour vous... Voilà...
D'un sieste las il prend son manteau comme pour sortir puis, l'air accablé, s'appuie sur la table. Il n'a pai remis son pardessus.
Marina. — Je vous remercie... je vous remercie., et je vous demaifde pardon.
George. — Vous pouvez.
Marina. — George, vous avez été très malheu^ reux?
George. — C'est possible.
Marina. — Vous avez dû me détester?
George. — Je ne sais plus...
Marina. — Qu'est-ce que vous avez?
George. — Rien...
Marina. — Vous frissonnez.
George. — Oui, j'ai froid.
Marina. — Vous êtes souffrant... Mettez un instant votre manteau... Comment! C'est avec ça que vous êtes sorti?
George. — Oui.
Marina. — Mais c'est un pardessus d'été !... Aussi, par un temps pareil, pourquoi sortir avec ces vêtements-là? Pourquoi?...
George. — Pourquoi?... Parce que... parce que je n'en ai plus d'autres.
Marina. — Quoi? Comment plus d'autres?
George. — Oui, les huissiers, quand ils saisis.sent chez vous... prennent tout... les paletots, les effets... les malles... mais ils vous laissent les vêtements qu'on a sur soi.
Marina. — Qu'est-ce que vous dites?
George. — Je n'ai plus rien... je suis pauvre.
Marina. — Comment?
GEOR(iE. — Je suis pauvre... je suis dans la misère!
Marina. — Vous!
George. — C'est à la lettre. Il me reste quelques francs...
Marina. — Toi!... Pourtant, le jeu... enfin...
George, tout en remettant son pardessus. Oui, c'cst
facile à dire; mais, pour risquer ça, il faut que ça en vaille la peine. Pour qui est-ce que j'aurais joué? Pour qui ? Pour gagner quoi ? De l'argent ! Mais l'argent ne représente plus rien pour moi. Naguère, quand je jouais, c'était pour vous gagner des perles, des fourrures, un traîneau... je vous conquérais du luxe, du bonheur, de l'amour... J'avais une raison, j'avais une merveilleuse raison !... Mais depuis, mais
maintenant... (il prend son chapeau et se dirige vers la porte.)
Non, voyez-vous ! C'est toujours la même histoire. Pour que des Grieux pût tricher il lui fallait Manon. Marina. — Qu'est-ce que vous dites?
George, après une courte hésitation, revenant en scène, et dans un sursaut d'énergie. — Ce que naguère, aUX
heures où je ne crânais pas... je vous disais déjà... mais sans preuve... sans certitude... Maintenant, je suis sûr et vous, vous ne pouvez plus douter: je n'ai jamais triché que pour vous.
Marina. — Ne dis pas ça, ce n'est pas vrai! Je ne veux pas que tu dises ça! Ce n'est pas vrai.
George. — Si, c'est vrai... Oui, j'ai essayé à continuer comme autrefois... je n'ai pas pu.
Marina. — George, non, ne dites pas ça.
George. — Vous vous demandez comment j'en
suis arrivé à n'avoir plus dix francs: c'est parce qu'à mon tour j'ai joué, mais joué vraiment, loyalement, honnêtement, bêtement, comme jouent les autres, les lionnêtes g:ens, ceux que je rançonnais naguère. Oui, un soir, à Nice, au tripot, j'ai tout perdu... j'ai joué j^alamment; les gens disaient: « Quel beau joueur!... » Oui, on a dit ça de moi, ma petite : « Quel beau joueui'! » et c'étaient mes dernière billets qui filaient. A un moment, je tenais la banque... j'aurais pu... c'était facile... Je n'en ai même pas eu l'idée, l'envie... ni le courage. Non, non, maintenant, je sais: c'était bien pour vous que j'avais triché.
Marina, zr- Mon Dieu!
George. — Oui, ça t'étonne, n'est-ce pas? Tu ne te doutais pas que tu étais tout mon but, ma raison d'être. Il fallait que tu me voies dans l'état oii je suis pour en être sûre!...
Marina. — George...
Geor(îk. — Sais-tu l'homme que tu as devant toi, depuis que tu l'as quitté, sais-tu par où il a passé... ce qu'il est devenu... où il est tombé... Non?... Pendant ce temj:s-lîi tu étais avec ton amant... tu ne t'en souciais pas.
Marina. — Ah! que j'ai de remords!
George. — Tiens, tu m'as demandé si j'avais souffert... Eh bien, il faut tout de même que tu saches, que tu saches un peu... C'est bien le moins. Oui, tu m'as fait mal... Ta fait très mal. C'est même incroyable la somme de souffrance que peut fournir une simple créature humaine... C'est physique d'abord, c'est la chair (jui crie... On se dit : « Cette main-là, cette bouche-là... ce n'est pas possible! » 11 semble que, celte jalousie, on ne pourra pas la tolérer... Ou a envie de tuer! Puis c'est comme un poison qui vous gagne... qui vous gagne... On pense à ses yeux, ses chers yeux... On se dit: « Il mentait donc, ce regard? » Puis on se rappelle un nom (pfelle vous donnait, un nom jailli spontanément, un nom tendre, joli, un nom qu'on gardait comme un petit talisman de bonheur... YA cela aussi c'était une trahison !... Alors tout !... tout !... Oui, alors, tout s'écroule, car on n'avait plus conçu l'univers sans elle... et ce n'est plus elle qui est là. Ah! oui, j'ai souffert et, un jour, j'ai failli vous tuer.
Marina. — Quoi?
George. — Deux mois après mon départ définitif, du moins je le croyais, n'en pouvant plus, j'ai voulu vous rejoindre, oui, comme un fou; c'est alors que j'ai appris que vous étiez à Biarritz... J'y suis allé.
Marina. -— A Biarritz!
George. — Près du Casino... une nuit... J'attendais sur le trottoir depuis deux heures, le col relevé, un chapeau mou sur les yeux; soudain, vous êtes sortis, lui te tenait par la taille... j'ai pris mon revolver dans ma poche... J'ai fait un pas...
Marina. — Quoi?
George. — A ce moment-là, quelque chose est tombé sur le trottoir, une petite photo de toi... ça vous a sauvés... Vous êtes montés en voiture... et moi, je suis rentré à l'hôtel, en pleurant, et plus impuissant qu'un enfant... J'aurais comme ça quelques pauvres souvenirs à te raconter.
Il fait quelques pas, se rashied. a un frisson.
Marina. — Qu'est-ce que tu as?
George. — Oh! je t'en prie, ce n'est pas au bout de huit mois que tu vas t'inquiéter de savoir si j'ai un frisson.
Marina. — George... Qu'est-ce que tu as pris dans ta poche?... Qu'est-ce que tu tiens dans la main?
George. — N'aie donc pas peur!... Ce n'est que de la morphine.
Tournant presque le dos au public il se fait au poignet une injection.
Marina. — George!... non!... qu'est-ce que tu fais?
George. — Laisse... je t'oublie.
Marina. — Ah! C'est abominable, toi qui avais tant de courage, de volonté... C'est ça que tu abolis en toi en ce moment.
George. — Non, c'est toi que j'abolis. (Un silence. Il la regarde.) Avec la Complicité du soir ce n'est plus toi qui es là, c'est l'autre, celle qui m'aimait, tu redeviens l'autre, celle que tu parodies.
Il s'avance vers elle.
Marina, effrayée. — George, mais...
GFX)R(iE. — Ne bouge pas, c'est la dernière fois, tu peux bien rester là et jouer ton rôle. Quelle mauvaise mine tu as, mon chéri! (Marina relève la tète.)
Non, non, c'est toi cpii parles. Comme elle s'inquiétait de tout !... Un soir, à Sinaïa, elle voulait faire chercher un médecin parce que j'avais la migraine... elle prétendait que ce serait la typhoïde... elle m'a forcé de me mettre au lit... Elle m'a bordé... en m'embrassant sur le front. Les femmes qui vous aiment vous traitent comme de petits enfants.
Il pleure.
Marina. — George, je t'en supplie...
George. — Non, laisse.
Marina. — Comme je te plains...
Georcje. — Tu pleures?
Marina. — Comme il a fallu que tu m'aimes pour en arriver là !
George. — Je crois, oui.
l'n grand temps. KUe est près de lui devant la table. Cicorge a une main appuyée sur la table. Marina s'approche insensiblement et sa main cherche celle de (îeorge. lirusquement, lui prenant la main:
Marina. — Ecoute-moi, George. Est-ce que tu m'aimes encore?
George. — Pourquoi me demandes-tu ça?
Marina, le regardant. — Répouds-moi.
GteORGE, la regardant, Marina...
Marina. — AIoi-s, tu pourrais, du moment que tu as fait ça pour moi, si Drakton t'offrait encore cette place, tu pourrais refaire ta vie, partir là-bas en Amérique?
George. — Avec toi?
Marina. — Tu pourrais travailler honnêtement, courageusement, tous les jours?
George. — Pom* toi?
Marina. — Et tu pourrais... tu pouiTais me pardonner?
George. — Marina...
Il laisse tomber sa tête sur l'épaule de Marina, et cet abandon tout ensemble supplie et pardonne.
Marina, lui relevant la tête. — Eli bien, retourne chez toi et attends-moi. Je suis presque sûre...
George. — Non, ne dis plus rien... tais-toi. Car si tu ne devais pas venir... c'est sur ces derniers mots-là que je veux rester. C'est ce regard-là, ces larmes-là que je veux revoir. Ne dis plus rien, je m'en vais, ne dis plus rien, plus rien!...
Il sort.